d’elles, il était romantique,—romantique avec Victor Hugo et
Sainte-Beuve, mais plus encore avec Chateaubriand, Lamartine, lord
Byron et Walter Scott. Il applaudissait à la chute des trois unités,
à la brisure du rythme, à la césure plus libre, à la rime plus riche:
mais ces questions de _forme_ et de _style_ n’avaient à ses yeux qu’une
importance secondaire. Ce qui l’attirait, ce qui le passionnait dans
le romantisme, pur encore de tout excès, c’était le retour aux idées
spiritualistes et chrétiennes. Il saluait en lui l’allié de l’opinion
royaliste, l’adversaire des coryphées du _libéralisme_, des voltigeurs
de Voltaire et de l’Encyclopédie. Dans son juvénile enthousiasme, il se
plaisait à y voir la revanche de l’art chrétien, des siècles de foi,
de la cathédrale gothique, contre le temple grec, le néo-paganisme
du dernier siècle, sa littérature aussi glaciale que sa philosophie.
Plus tard, quand l’École nouvelle, au lendemain de la révolution de
1830, reniera ses glorieux débuts et se fera anti-chrétienne, quand 93
aura remplacé 89, quand le _Cénacle_ sera devenu un club démagogique,
Pontmartin s’en séparera, mais il ne se ralliera point pour cela au
pseudo-classicisme de Ponsard et de _Lucrèce_. Il demeurera ce qu’il
avait été en 1829; jusqu’à la fin, il sera un _romantique impénitent_.
III
Emmanuel Richomme, son ancien condisciple de Saint-Louis, était
le neveu du peintre Paul Huet, le précurseur de notre grande école
paysagiste. Pontmartin fréquenta l’atelier de l’artiste, son aîné
seulement de quelques années[48], et noua avec lui une amitié, qu’il
consacrera plus tard en lui dédiant les _Mémoires d’un notaire_, ce
roman qui côtoie souvent de trop près le mélodrame, mais où il y a
de si charmants paysages, d’un ton si juste et si vrai. Lors de la
première représentation d’_Hernani_, Paul Huet fut chargé de fournir
une bande; il la recruta parmi ses élèves et les amis de son neveu. Et
voilà comment Armand de Pontmartin se trouva, le soir du 25 février
1830, au parterre du Théâtre-Français, applaudissant à tout rompre les
vers de Hugo, en compagnie des rapins les plus frénétiques.
Dans ses _Mémoires_[49], il a retracé les principaux épisodes de cette
soirée mémorable. Il sortit du théâtre plus hugolâtre que jamais,
pressé du besoin de dire à tous—_urbi et orbi_—son admiration et
son enthousiasme. Il y avait justement, en ce temps-là, sur le pavé
de Paris, un petit journal qui lui avait quelques obligations et ne
demandait pas mieux que d’insérer sa prose. De ses deux cousins,
Henri et Alfred de Cambis, le second, paresseux et étourdi, avait
été retiré du collège, où il perdait son temps; le marquis de Cambis
lui avait donné pour précepteur un jeune universitaire, quelque
peu journaliste, nommé Félix Lebertre. Lebertre était _libéral_ et
hostile au _parti prêtre_; mais comme cet ennemi de _la Congrégation_
n’était pas, malgré tout, bien féroce, et qu’il avait la passion de
la littérature, Pontmartin s’était lié avec lui et avait été un des
premiers souscripteurs de son journal, _la Silhouette_: c’était une
feuille à images, à prétentions mondaines, et qui s’occupait volontiers
des théâtres. Elle ouvrit avec empressement ses colonnes à l’article de
Pontmartin sur _Hernani_, improvisé en quelques heures le lendemain de
la première représentation.
En même temps que _la Silhouette_, Lebertre dirigeait une autre
publication, _le Petit Plutarque français_, Pontmartin y donna deux
notices sur _Corneille_ et sur _La Fontaine_, _ornées_ de gravures sur
bois. Mais il allait bientôt débuter dans un recueil plus important,
dans une des principales Revues de l’époque, _le Correspondant_.
Fondé le 10 mars 1829 par MM. Bailly de Surcy, Edmond de Cazalès
et Louis de Carné, le _Correspondant_, après avoir été d’abord
hebdomadaire, paraissait, depuis le 2 mars 1830, deux fois par semaine,
le mardi et le vendredi, en un cahier de huit pages in-4^o, à deux
colonnes.
A la fois religieuse, politique et littéraire, la nouvelle Revue, dont
presque tous les rédacteurs étaient des _jeunes_, professait hautement
les doctrines catholiques et monarchiques; en littérature, elle
inclinait vers le romantisme, mais avec de sages réserves. Elle venait
justement de publier sur _Hernani_ deux grands articles, où je relève,
à côté des éloges les plus mérités, ces lignes quasi prophétiques:
«L’invocation au tombeau de Charlemagne est noble et grande...
toutefois l’ensemble est entaché du vice d’une fausse profondeur; il
y a plus d’images que de pensées, et les pensées arrivent par les
images... Mon oreille est étonnée, mon âme n’est pas profondément
ébranlée[50]...»
_Il y a plus d’images que de pensées, et les pensées arrivent par les
images_: Victor Hugo poète, avec ses qualités et ses défauts, n’est-il
pas tout entier dans cette phrase?
Toutes les sympathies de Pontmartin allaient naturellement au
_Correspondant_, et il se disait que, lorsqu’il aurait quelques années
de plus, il serait heureux de se joindre à ce groupe d’élite. Plus tôt
qu’il ne le pensait, et avant la fin de sa première année de droit, la
porte de la Revue s’ouvrit à demi devant lui, en attendant de s’ouvrir
plus tard toute grande.
Le 29 juin 1830, eut lieu à l’Académie française la double réception
du général Philippe de Ségur et de M. de Pongerville. Les deux
récipiendaires et MM. Arnault et de Jouy, chargés de leur répondre,
attaquèrent le romantisme avec une véritable furie:
Ils étaient quatre
Qui voulaient se battre...
Armand de Pontmartin assistait à la séance, avec un billet que lui
avait procuré son oncle, M. de Cambis. Rentré chez lui, il écrivit
trois ou quatre pages où il parlait des quatre _immortels_ et aussi
d’un demi-quarteron de leurs confrères, avec la plus parfaite
irrévérence. Une heure après, l’article était dans la boîte du
_Correspondant_, au numéro 5 de la rue Saint-Thomas-d’Enfer.
Ce premier article, on s’en souvient toujours. «Moi-même, écrira
Pontmartin dans une de ses causeries de 1876, moi-même, à un
demi-siècle de distance, je ne puis oublier avec quel battement de
cœur je jetai dans la boîte du _Correspondant_ le premier en date de
mes innombrables articles, et quelle fut ma joie, trois jours après,
en me voyant imprimé tout vif sur la même page que mes aînés, Louis de
Carné et Edmond de Cazalès. Ce sont là de ces impressions de jeunesse
qui s’effacent et que l’on croit mortes, tant que la vie semble encore
avoir encore quelque chose à nous donner. Mais quand tout manque à la
fois, quand on n’a plus devant soi que deuil et que ténèbres, on se
retourne et l’on aperçoit bien loin, à l’extrémité de l’horizon, une
pâle et faible lueur. C’est le fugitif rayon de la vingtième année,
l’adieu furtif du premier rêve à la dernière réalité[51].»
Toutes nos joies sont courtes. L’article du _Correspondant_ avait paru
le 2 juillet: moins de quatre semaines après, éclatait la Révolution
de 1830. Pontmartin était encore à Paris, où il était resté avec sa
mère et son oncle Joseph. Après les premiers jours de trouble, et
dès que les routes furent rouvertes, on revint aux Angles, où M.
de Pontmartin le père s’était rendu dès le printemps. On le trouva
très souffrant, accablé par les nouvelles de Paris. Bientôt même il
fallut le transporter à Avignon, dans la maison de son beau-frère de
Cambis, afin d’être plus à portée des médecins. La douleur causée au
fidèle royaliste par la chute de ses princes, ses inquiétudes pendant
plusieurs mois pour la vie de M. de Polignac, son compagnon des années
d’émigration, aggravèrent sa maladie et hâtèrent sa mort, qui eut lieu
en un jour de deuil monarchique, particulièrement poignant au lendemain
d’un nouvel exil des Bourbons, le 21 janvier 1831.
IV
Ce fut seulement au mois d’octobre suivant que la famille, privée
de son chef, rentra à Paris, et que Pontmartin commença sa deuxième
année de droit. Cette seconde année ne devait guère ressembler à la
première. Plus de fêtes en Sorbonne, plus de soirées aux Italiens, plus
de lectures paisibles et charmantes sous les arbres du Luxembourg.
Les émeutes succédaient aux émeutes et des menaces de guerre venaient
du dehors. Pendant que M^{me} la duchesse de Berry tentait en Vendée
son héroïque aventure, les républicains se battaient au cloître
Saint-Merry. Paris était mis en état de siège. Aux tristesses publiques
venait se joindre pour Armand de Pontmartin un nouveau deuil de
famille. Le 13 janvier 1832, un an presque jour pour jour après la mort
de son père, il eut la grande douleur de perdre l’oncle Joseph, qui,
malgré son chagrin, malgré une fatigue qui équivalait pour son corps
débile à une grave maladie, avait tenu à suivre son neveu à Paris et à
se réinstaller avec lui dans l’appartement de la rue de Vaugirard. Son
corps fut rapporté aux Angles, accompagné par un prêtre ami. M^{me} de
Pontmartin n’avait pas voulu que son fils interrompît encore ses études
pour faire ce triste voyage.
Dans les derniers jours de mars 1832, le choléra fit son apparition
à Paris. Commencée le 26 mars, l’épidémie ne devait finir que le 30
septembre. Pendant ces cent quatre-vingt-neuf jours, le chiffre des
victimes s’éleva à 18,406[52].
De cette effroyable tragédie, de l’état d’âme des Parisiens pendant
que le terrible fléau multipliait ses coups, de jour en jour plus
meurtriers, Pontmartin a donné, dans ses _Mémoires_[53], une émouvante
et très fidèle peinture. Ce chapitre parut dans le _Correspondant_ du
25 novembre 1881. Après l’avoir lu, Cuvillier-Fleury lui écrivait: «Je
suis encore ému, mon cher ami, de l’émotion que votre récit, _daté
du choléra_, a causée à ma femme. Que cela est bien pensé, bien dit!
Si je ne suis pas avec vous, aussi avant que vous, dans un certain
mysticisme, qui convient aux solitaires quand ils ont de belles
âmes, je n’en suis pas moins touché de ces nobles réminiscences, qui
vont chercher en remontant quarante ou cinquante ans leurs souvenirs
d’autrefois, et les trouvent presque rajeunis par cette éternelle
fraîcheur des bons sentiments...»
Dès le milieu d’avril, Paris n’était plus qu’une nécropole. Les
marchands, sans doute, ouvraient leurs boutiques, les théâtres ne
fermaient pas leurs portes; les fiacres roulaient, les bourgeois
montaient leur garde. Rien n’était suspendu dans le mouvement des
affaires, et l’on affichait même chaque matin les plaisirs de la
journée[54]. Mais ces vains simulacres et ces fausses apparences ne
trompaient personne. Les chiffres de la mortalité augmentaient d’heure
en heure. Les hôpitaux regorgeaient; les corbillards étaient débordés,
et, pour suppléer à leur insuffisance, il avait fallu recourir à des
omnibus funéraires, à de gigantesques tapissières, tendues de noir, qui
dissimulaient aux regards le chiffre des _déménagements_. Une indicible
terreur enveloppait la ville, et les plus braves eux-mêmes n’en étaient
pas exempts. Quand on se séparait le soir, on n’osait pas se dire: «A
demain!»
Pour ne pas effrayer sa mère, Pontmartin s’efforçait de faire bonne
contenance; mais, nerveux et impressionnable à l’excès, il avait peine
à y réussir. Les images de mort qui se renouvelaient sans cesse sous
ses yeux, en lui rappelant les chers défunts qu’il avait récemment
perdus, le faisaient constamment songer à un proverbe provençal,
qui dit que, lorsque la mort est installée dans une maison, elle
n’en sort plus. A ces préoccupations funèbres s’ajoutait une pensée
superstitieuse et puérile. Il était encore sur les bancs du collège,
lorsque son ami Léonard Retouret, dont une des _toquades_ était de
prédire l’avenir, lui avait dit: «Tu sais, toi, tu mourras dans cinq
ans.» Pontmartin avait écrit, à la première page de son Virgile, la
date de cette prédiction: _19 avril 1827_. A mesure que l’on approchait
de l’échéance fatale—19 avril 1832,—il croyait de plus en plus à
la réalisation de la prophétie. Ce brave Retouret s’était trompé—et
trompé de près de soixante ans. Le 20 avril, Pontmartin se leva,
pleinement rassuré, si bien que, le 29 mai suivant, il assistait avec
quelques amis, au théâtre de la Porte-Saint-Martin, à la première
représentation de la _Tour de Nesle_. Comme on était loin déjà de la
première représentation d’_Hernani_! Ce n’était plus le même public.
Les rapins d’atelier étaient toujours là, sans doute; mais où étaient
les autres claqueurs du 25 février 1830, fils de famille, lauréats
de l’Université, rédacteurs du _Globe_, artistes _arrivés_, poètes
du _Cénacle_? Ils étaient remplacés par des habitués d’estaminet,
des acteurs et des actrices des petits théâtres, des journalistes
républicains, des _bousingots_ en bérets et en casquettes rouges.
La fameuse tirade des _Grandes dames_ provoqua des applaudissements
frénétiques. Ces bravos redoublèrent quand le pauvre roi Louis le
Hutin, après avoir dit aux seigneurs de sa cour: «Je vais donner
l’ordre qu’une taxe soit levée sur la ville de Paris à l’occasion
de ma rentrée», s’avança sur le balcon et dit au peuple: «Oui, mes
enfants, je m’occupe de diminuer les impôts; je veux que vous soyez
tous heureux, car je vous aime!» Pontmartin était consterné. Son
cher _romantisme_ n’était plus, après trois ans, qu’un épisode du
triomphe révolutionnaire, gonflé de phrases de mélodrame et pimenté de
tirades démocratiques. «Ah! disait-il tristement à ses amis pendant
les entr’actes,—ce n’est plus ça, mais plus du tout! Adieu nos beaux
rêves.»
Parmi les étudiants qui l’accompagnaient à cette _première_ de la
_Tour de Nesle_, il en était un qui d’habitude n’allait point au
théâtre, Alfred Thureau-Dangin[55], qu’il avait connu dès le collège et
qui était devenu son meilleur ami. Très lettré, d’un esprit charmant,
d’une piété ardente, Alfred Thureau était dès lors ce qu’il devait être
toujours, et de plus en plus, un chrétien modèle, l’homme de tous les
devoirs et de toutes les vertus[56]. Pontmartin était d’un caractère
un peu faible, prompt aux entraînements. A cette heure critique, et
si souvent décisive, de la jeunesse, il avait besoin d’un guide et
d’un appui. Ce lui fut une inestimable fortune de trouver dans Alfred
Thureau l’ami-apôtre, celui qui est toujours prêt à donner les bons
conseils et surtout les bons exemples.
Quand le choléra fut en décroissance, au mois d’août, Pontmartin
quitta Paris avec sa mère. Il y revint seul au mois de novembre, non
pour y terminer ses études juridiques, mais pour y faire un court
séjour, emballer les meubles à destination d’Avignon et dire un
adieu définitif à la place du Panthéon et à la rue de Vaugirard. La
littérature l’avait décidément conquis sur le droit, dont en somme
il n’avait fait que deux années et passé que deux examens: il se
contentait du titre de bachelier en droit, ce qui, après tout, était
suffisant pour être un jour maire de village.
CHAPITRE IV
LES ANNÉES D’AVIGNON
(1833-1838)
La rue Violette et le baron de Montfaucon. Un maire d’autrefois.
Le Cercle de l’Escarène et le _Café Boudin_.—L’Affaire du _Carlo
Alberto_, le vicomte de Saint-Priest et la marquise de Calvière. Les
bureaux d’une feuille royaliste en 1833, Henri Abel et Eugène Roux.
Les _Revues littéraires_ de la _Gazette du Midi_. Esprit Requien
et ses dîners du dimanche. Prosper Mérimée.—Le bonhomme Joudou et
le _Messager de Vaucluse_. M^{me} Dorval. Pontmartin et le théâtre
romantique. Les élections de 1837. Brochure sur Berryer.—L’_Album
d’Avignon_. Pages sur Alfred de Musset. Joseph Michaud à Avignon.
«Lisez du Voltaire.»
I
Tel qui part pour _douze ans_ croit partir pour un jour.
Pontmartin, en s’éloignant de Paris, se promettait d’y revenir
bientôt. Il avait déjà quelques relations dans le monde des lettres et
des arts: la littérature, il le sentait bien, était sa véritable, sa
seule vocation. Il louerait un appartement modeste, mais convenable,
sur la rive gauche, dans un quartier classique, entre l’Institut et
l’Abbaye-aux-Bois, à deux pas de la _Revue des Deux Mondes_; il se
ferait présenter dans quelques-uns de ces salons où se réunissent les
célébrités littéraires et scientifiques et qui sont souvent le chemin
le plus court pour arriver à l’Académie. Ce rêve, rien ne lui était
plus facile que de le réaliser. Il y renonça, parce qu’il lui aurait
fallu quitter sa mère.
M^{me} de Pontmartin était d’une santé délicate, elle ne pouvait plus
supporter le climat de Paris; il lui fallait désormais le soleil
du Midi. De plus, privée de son mari, de son beau-frère, elle se
trouvait hors d’état de diriger un jeune homme vif, ardent, passionné
de théâtre, épris de ce _romantisme_ qui ne lui disait rien de bon,
prêt à fréquenter, en même temps que les salons, ces ateliers et
ces _cénacles_, qu’elle connaissait mal sans doute, mais qui lui
apparaissaient comme des lieux de perdition. Pontmartin ne put se
décider à lui faire le chagrin de rester seul à Paris à vingt et un
ans. Peut-être, se disait-il _in petto_, qu’après deux ou trois ans de
séjour en province, ayant un peu mûri, il pourrait, sans effaroucher sa
mère, se partager entre Avignon et la capitale, et passer dans cette
dernière plusieurs mois chaque année. Il restera donc provisoirement
à Avignon; mais, on le sait, rien ne dure plus longtemps que le
provisoire.
On s’installa, non à la campagne, mais à la ville. M^{me} de
Pontmartin s’y trouvait mieux pour sa santé et à cause du voisinage
de l’église, celle des des Angles étant d’un accès très difficile.
Elle habita, avec son fils, un appartement situé rue Violette, dans
l’hôtel du baron de Montfaucon[57], le dernier maire d’Avignon sous
la Restauration. C’était un maire, comme on n’en fait plus, un de
ces _originaux_ comme il en existait encore beaucoup à cette date et
qui donnaient à la province une physionomie particulière, qu’elle a
depuis longtemps perdue. Bon, affable, généreux, recherché dans les
salons et populaire dans les faubourgs, il chantait joliment la romance
sentimentale, jouait à merveille la comédie à ariettes, déclamait
sans broncher des scènes de tragédie. Jamais édile, du reste, ne sut
mieux mêler l’utile à l’agréable. Quand le budget de la ville était
menacé d’un déficit, ou lorsque son conseil municipal reculait devant
une grosse dépense, il avait une méthode qu’on peut recommander sans
crainte à nos maires républicains, car on est sûr qu’ils ne la suivront
pas. Il payait de ses propres deniers de quoi combler les lacunes.
C’est ainsi qu’à l’inauguration de la nouvelle salle de spectacle, il
avait recruté à ses frais une troupe que lui enviaient Lyon, Marseille
et Toulouse.
Pris en grande amitié par le baron de Montfaucon, spirituel jusqu’au
bout des ongles, professant en toute rencontre le _carlisme_ le plus
intransigeant, Armand de Pontmartin devint bien vite le favori de la
haute société avignonnaise. Or, Avignon à cette époque, était une
vraie succursale du faubourg Saint-Germain. On y rencontrait, dans
le même salon, les Crillon, les Gramont-Caderousse, les Caumont, les
Galléan (ducs de Gadagne), les Monteynard, les Bernis, les Calvière,
les Tournon, les Piolenc, les La Fare, les Forbin, les Cambis, les des
Isnards, etc.
Et comme elle avait son faubourg Saint-Germain, la ville des Papes
avait aussi son Jockey-Club, le cercle de l’_Escarène_, où la jeunesse
dorée passait sa vie, Pontmartin y fréquentait et y jouait le soir à
la bouillotte. Le matin, il allait de préférence au _Café Boudin_,—un
café ou plutôt un immense jardin, avec de beaux arbres, dont la
renommée s’étendait à cinquante lieues à la ronde, grâce surtout à son
magnifique jeu de paume. Le propriétaire, le père Boudin, dont l’un des
fils devint secrétaire d’Augustin Thierry, avait installé une tonnelle
dans la cour attenante à la salle. Au printemps, ces treillis peints
en vert se couvraient de plantes grimpantes, houblon et vigne vierge,
glycine et clématite. Les causeurs et les beaux esprits avignonnais
s’y donnaient rendez-vous pour prendre leur tasse de chocolat avec
le classique pain au beurre, lire les journaux et parler politique.
Pontmartin était un des habitués de la tonnelle. Il lui arrivait même
d’y aller le soir, quand elle s’illumiminait _à giorno_ à l’aide de six
quinquets et que les élégants et les belles dames y venaient, de neuf à
onze heures, prendre des glaces.
Tout cela, paraît-il, ne laissait pas d’être grave. Aller dans le
monde, passer ses soirées au cercle, dîner avec de joyeux amis,
fréquenter le _Café Boudin_! Horreur! Sainte-Beuve en est tout
suffoqué; il se voile la face et il écrit ces lignes: «A ceux qui en
douteraient à voir la sévérité de sa doctrine, je dirai (ce qui n’est
jamais une injure pour un galant homme) que M. de Pontmartin eut de la
jeunesse. La ville d’Avignon s’en est longtemps souvenue, me dit-on et
les échos l’ont répété[58].»
Si Pontmartin se pliait volontiers à la vie provinciale, il ne
renonçait pas pour cela à ses visées littéraires. Il dévorait tous les
livres nouveaux, il lisait tous les articles de la _Revue de Paris_ et
de la _Revue des Deux Mondes_, et après chacune de ces lectures, il
se disait: _Semper ego auditor tantum?_ Doué dès cette époque d’une
incroyable facilité de plume, il se sentait attiré surtout vers le
journalisme. Malheureusement il n’y avait à Avignon aucun journal où il
pût écrire. Il allait en trouver un ailleurs.
II
Il y avait alors dans les prisons de Marseille un certain nombre de
royalistes, qui s’étaient associés à l’imprudente mais chevaleresque
entreprise de la duchesse de Berry et qui avaient été arrêtés à la
Ciotat au moment où ils débarquaient du _Carlo-Alberto_. Depuis le
1^{er} mai 1832, ils attendaient leur mise en jugement. Le plus
marquant de ces détenus était le général vicomte de Saint-Priest[59],
ancien ambassadeur de France à Madrid. Sa sœur, la marquise de
Calvière, était l’amie intime de M^{me} de Pontmartin, qui avait logé
dans sa maison jusqu’en 1823[60]; elle lui écrivit qu’elle était
venue à Marseille pour voir son frère, qu’elle était horriblement
inquiète[61] et que ce lui serait une grande consolation de l’avoir
auprès d’elle. Deux jours après, M^{me} de Pontmartin et son fils
descendaient à l’hôtel Beauvau.
On était au mois de janvier 1833. La _Gazette du Midi_, qui paraissait
à Marseille depuis le mois d’octobre 1830, avait déjà pris dans toute
la région une sérieuse importance. Une des premières visites de
Pontmartin fut pour la feuille royaliste.
La presse de province n’était pas riche en ce temps-là (les choses
ont-elles beaucoup changé depuis?). L’imprimerie de la _Gazette_
occupait un sordide hangar dans la cour d’une maison de la rue Paradis,
au n^o 47. On accédait par un escalier en bois au cabinet de rédaction,
sorte de soupente qu’éclairait une seule fenêtre, et dont tout
l’ameublement se composait de quelques chaises de paille et de deux
pupitres en bois blanc peint de noir, avec encrier en tête de pipe,
fiché dans la tablette supérieure[62].—Oui, mais devant ces pupitres
d’écoliers, s’asseyaient chaque matin deux maîtres journalistes, Henri
Abel[63] et Eugène Roux[64].
Henri Abel, le rédacteur en chef, avait trente-sept ans. Il y avait
deux ans que, sur les instances de quelques amis, il avait quitté le
commerce des denrées de Provence pour devenir le directeur du journal.
Ses immenses lectures, sa prodigieuse mémoire, la rectitude de son
esprit et l’énergie de ses convictions lui avaient permis, dès les
premiers jours, d’écrire des articles, qui furent très remarqués. Comme
ils n’étaient pas signés, on les attribuait à de hautes personnalités,
quelquefois à Berryer lui-même. Si l’on objectait que l’article, tout
d’actualité, avait certainement été fait sur place, que les lettres de
Paris mettaient trois jours à venir, et que le ministre de l’Intérieur
n’avait sans doute pas mis le télégraphe à la disposition du chef
de l’opposition légitimiste: «Alors, reprenaient nos gens, qui ne
voulaient pas se tenir pour battus, il doit être de Laboulie[65], à
moins qu’il ne soit du marquis de Montgrand[66].» Et personne ne se
doutait que l’anonyme, déjà célèbre à ses débuts, était le modeste
commerçant, enlevé d’hier par la politique aux vulgarités de la «chère
vôtre».
En 1833, le nom d’Henri Abel était victorieusement sorti de l’ombre, et
le temps était proche où deux ou trois journaux parisiens lui feraient
les propositions les plus séduisantes: il refusera sans hésiter. Il
était bien trop spirituel, et surtout trop Marseillais, pour sacrifier
la Cannebière aux Boulevards, pour échanger le soleil et la mer contre
les brouillards de la rue du Croissant ou le ruisseau de la rue
Montmartre.
Armand de Pontmartin et Abel eurent vite fait de s’entendre. Il fut
convenu, dès leur premier entretien, que l’ancien élève de Saint-Louis
enverrait à la _Gazette du Midi_ des articles de critique littéraire.
Le premier parut le 5 septembre 1833; il était consacré aux _Prisons_
de Silvio Pellico. Vinrent ensuite des feuilletons sur _Volupté_, de
Sainte-Beuve; _Stello_, d’Alfred de Vigny; _le Lys dans la vallée_, de
Balzac; la _Confession d’un Enfant du siècle_, d’Alfred de Musset; les
_Chants du Crépuscule_, de Victor Hugo; _Simon_ et _Mauprat_, de George
Sand, etc., etc. Ils eurent du succès, si bien qu’après les avoir
signés d’abord _A. P._, puis _A. de P._, l’auteur se décida à y mettre
son nom en toutes lettres.