_Adsit, et insultet patriis jam mœnibus hostis

Barbarus; ingenuâ se jactet servus in urbe.

Vos tamen, o cives, nunquam cognata relinquet

Libertas, inter bellique fugæque labores,

Vobis libertas vultu arridebit amico...

Tuque, novo splendore nitens rediviva resurge.

O dilecta Diis! ô patria[33]!..._

IV

Rien n’égalait pour Pontmartin la douceur de ces souvenirs d’enfance

et de jeunesse. Le collège n’avait point été pour lui un exil et

une prison. Les conseils affectueux et le sourire de son père, les

encouragements de l’oncle Joseph, les baisers de sa mère, ne lui

avaient pas manqué un seul jour. De sa fenêtre, quand il interrompait

un moment son travail, au lieu d’un noir et lugubre préau, il voyait

le jardin du Luxembourg; il apercevait les palombes perchées sur les

hautes branches des platanes, des hêtres et des tilleuls, le grand

carré où des étudiants et des rapins jouaient à la paume, se servant

de leurs mains en guise de raquettes. Pour se rendre au collège, il

lui fallait suivre dans toute sa longueur l’allée qui passe devant la

façade du palais et conduit à la grille, voisine de l’Odéon; il s’y

croisait parfois avec des hommes célèbres qui auraient bien troqué

leur renommée contre ses quinze ans s’il eût voulu les leur céder:

Cambacérès, le docteur Portal, François Arago, M. de Sémonville,

le grand référendaire, et le chancelier, M. Dambray. Dans la belle

saison, il avait presque tous les jours la bonne fortune de pouvoir

s’incliner discrètement devant un petit homme à la chevelure grise,

mais à la tournure encore jeune, invariablement vêtu du même costume:

chapeau gris, gilet blanc, redingote bleu de roi, pantalon de nankin,

guêtres blanches, et, à la main, une petite badine en ébène. Il ne

se lassait pas d’admirer sa figure longue, un peu osseuse et pâle,

son front d’une ampleur olympienne, ses yeux de génie. C’était

Chateaubriand, qui s’acheminait d’un pas leste de la rue d’Enfer

à l’Abbaye-au-Bois. Plus régulièrement encore, il rencontrait, le

matin, un autre jeune vieillard, d’une tenue fort correcte, d’une

physionomie spirituelle, appuyé sur une canne à pomme d’or et un

livre sous le bras, qui ne manquait jamais de lui faire un petit

signe d’amitié. C’était son voisin, le comte Joseph Boulay de la

Meurthe[34], propriétaire d’un très bel hôtel entre cour et jardin,

situé au coin de la rue du Pot-de-Fer et de la rue de Vaugirard,

en face du n^o 37. Notre collégien cependant continuait sa route;

mais avant d’entrer en classe, il s’arrêtait chez le pâtissier de la

rue des Francs-Bourgeois-Saint-Michel, qui se nommait Bussonier, et

qu’il appelait Buissonière, parce qu’on y faisait l’école de ce nom,

Pontmartin a fait depuis de meilleurs calembours, il en a fait de pires.

Il lui arrivait souvent, les jours de congé, de passer la soirée chez

son oncle, le marquis de Cambis[35], qui occupait le premier étage

de l’hôtel Boulay de la Meurthe. M. de Cambis donnait d’excellents

dîners et avait un salon politique, dont les principaux habitués

étaient M. Lainé, l’éloquent orateur; le vicomte de Bonald; le comte

Armand de Saint-Priest, père du spirituel académicien qui remplaça

du même coup, en 1849, Ballanche et Jean Vatout; M. Renouvier[36],

député de l’Hérault; M. Delalot, député de la Marne, un fin lettré,

longtemps rédacteur du _Journal des Débats_. Les lettrés, du reste,

n’étaient pas rares, en ce temps-là, sur les bancs de la Chambre. M.

de Cambis, qui allait être bientôt député de Vaucluse, puis pair de

France, était lui-même un helléniste distingué. Dans sa jeunesse, en

collaboration avec son ami M. Renouvier, il avait publié une traduction

de l’_Iliade_, très neuve et en avance sur son temps de plus d’un

demi-siècle. Mise au jour en 1810, elle n’avait pas réussi, parce

qu’elle était trop littérale, trop homérique, et que les contemporains

de Luce de Lancival, de Bitaubé et d’Esménard ne pouvaient pas

décemment supporter que l’on appelât Minerve _la déesse aux yeux de

génisse_. Cet oncle de Pontmartin était du reste une encyclopédie

vivante. Il connaissait bien les littératures italienne et anglaise,

s’intéressait aux sciences, avait même étudié la théologie. Mais ce

qu’il possédait le mieux, c’était la littérature française du XVII^e

siècle. Il savait par cœur plusieurs tragédies entières de Corneille

et de Racine, les _Oraisons funèbres_ de Bossuet, les _Caractères_ de

La Bruyère. Malgré sa tendance au scepticisme, il mettait au-dessus de

tout l’_Histoire des variations des Églises protestantes_, de Bossuet,

et y trouvait encore plus d’esprit que dans Voltaire, qui ne laissait

pas pourtant de lui être cher.

M. de Pontmartin conduisait aussi quelquefois son fils chez son ami le

docteur Double. Le salon de M. Double, 19, rue des Petits-Augustins,

ressemblait à une succursale ou à un vestibule de l’Institut.

André-Marie Ampère, Arago, Poisson, Gay-Lussac, Mathieu, Biot, Thénard,

Alibert, Récamier s’y rencontraient avec Paul Delaroche, Pradier, Ary

Scheffer, Guizot et Villemain. La conversation, la vue seule de ces

savants, de ces artistes, de ces écrivains, n’était-elle pas pour le

jeune collégien la plus éloquente des leçons, la mieux faite pour lui

inspirer le goût du travail, la passion de l’étude?

Quand il avait été premier trois fois de suite, son père le menait

voir _Iphigénie en Aulide_, jouée par M^{lle} Duchesnois, ou entendre

la _Dame Blanche_ chantée par Ponchard et par M^{me} Rigaut-Palar.

A la fin de février 1829, il était en philosophie, et, déjà, malgré

les explications de son professeur, il commençait à trouver, comme M.

Jourdain, qu’il y avait là _beaucoup de tintamarre et de brouillamini_.

Cela ne l’empêchait pas d’être encore premier à l’occasion. Un jour,

à la suite d’un _coup double_ en dissertation latine et française, on

lui promit pour récompense une _demi-soirée_ à l’Opéra. Il sortirait

du théâtre avant le ballet, de peur que les pirouettes et les ronds

de jambes de M^{mes} Legallois, Noblet et Montessu ne fissent une

trop dangereuse concurrence à Descartes et à Condillac; mais il

entendrait d’un bout à l’autre le _Comte Ory_, qui était alors dans

toute la fraîcheur de son succès et qui ne durait que deux heures.

Ces deux heures furent pour lui un véritable enchantement. Le

chef-d’œuvre de Rossini était chanté par Adolphe Nourrit, Levasseur,

Dabadie, Alexis Dupont, M^{me} Damoreau, M^{lle} Iawureck. Nourrit

surtout y était la perfection même. Le jeune philosophe était sous

le charme. Le lendemain, quand le digne M. Valette lui demanda son

opinion sur l’Ontologie, il fut sur le point de répondre: _Une dame

de haut parage_. Quand M. Valette voulut savoir ce qu’il pensait de

l’association des idées, peu s’en fallut qu’il ne répliquât: _A la

faveur de cette nuit obscure_...

Le _Comte Ory_ s’était décidément emparé de ses souvenirs, de ses

songes, de sa mémoire... Il le savait par cœur; il en fredonnait

les principaux airs en traversant la grande allée du Luxembourg, et

lorsqu’il franchissait la petite porte de la rue Monsieur-le-Prince, il

répétait _mezza voce_ le chœur du second acte: _En ce séjour chaste et

tranquille!_ Qu’il dût devenir un critique célèbre, il ne s’en doutait

guère, à coup sûr; mais ce qu’il savait bien déjà, c’est qu’il serait

certainement un _mélomane_!

Malgré le charme qui ramenait si souvent le _vieux critique_ et le

vieux _mélomane_ à ces heureuses et lointaines années, le plus vivant

de ses souvenirs de jeunesse était celui qui lui était resté de ses

camarades de collège.

Saint-Louis, en ce moment, passait pour un aristocrate, plus

distingué, mieux surveillé, mieux élevé, mieux vêtu, mieux chaussé

que Louis-le-Grand et Henri IV, Charlemagne et Bourbon. Dans la

cour et dans les classes retentissaient les noms d’Ugolin du Cayla,

de Louis d’Eckmühl, de Guy de la Tour du Pin, de Pierre de Brézé

(le futur évêque de Moulins), de Raymond de Monteynard, d’Henri de

Cambis, de Charles de la Bouillerie, d’Emmanuel d’Alzon, d’Adrien

Delahante, d’Hector de La Ferrière, de Léon de Bernis, de Féodor de

Torcy, etc., etc. Entre ces fils de grands seigneurs et les élèves

de condition plus modeste, Armand de Pontmartin était volontiers

le trait d’union. Il était aussi lié avec Casimir Gaillardin[37],

dont le père était portier chez le marquis de Dreux-Brézé, qu’avec

Pierre de Brézé lui-même. Un de ses meilleurs amis était le fils d’un

petit bourgeois de Limoges, Léonard Retouret, très brillant élève

et le porte-drapeau des _libéraux_. Parmi ceux qui, comme Retouret,

lui disputaient les premières places, il aimait à se rappeler deux

autres de ses condisciples, Emmanuel Richomme et Armand de Crochard.

Richomme était son rival le plus dangereux au point de vue des

_fins d’année scolaire_. Gai, amusant, spirituellement fantaisiste,

Armand de Crochard était le sourire de la classe. D’une intelligence

extraordinaire, doué d’un vrai talent poétique, il aurait certainement

fait parler de lui, s’il n’eût préféré se retirer en province, dès

qu’il eut fini son droit. Il mourut en 1833 à Nogent-le-Rotrou, dans

le pays Chartrain, où il avait accepté les modestes fonctions de

juge suppléant près le tribunal de première instance. Mais de tous

les camarades de Pontmartin, celui qui lui inspira la plus vive

affection,—une affection qui se mélangeait déjà de respect,—ce fut

Emmanuel d’Alzon.

Emmanuel d’Alzon[38], qui devait être plus tard un si rude travailleur,

l’infatigable ouvrier de tant de belles œuvres, le fondateur du collège

de l’Assomption, à Nimes, était à Saint-Louis un élève, non pas

médiocre, mais inégal, un peu fantasque, traité souvent de paresseux

par ses professeurs. Un samedi, on venait de donner les places:

Pontmartin était premier; d’Alzon n’avait pas fini sa composition, il

fut classé parmi les derniers et ne parut pas d’ailleurs s’en émouvoir

autrement. Les deux amis sortirent du collège en se donnant le bras:

«Sais-tu, dit Pontmartin, à quoi je songeais pendant qu’on donnait les

places? A ces paroles de l’Évangile: Les premiers seront les derniers

et les derniers seront les premiers.»

Quelques années plus tard, Armand de Pontmartin et Henri de Cambis[39]

se préparaient à passer leur soirée au Théâtre-Italien: on donnait

_Otello_ avec Rubini et M^{me} Malibran! Au moment où ils terminaient

leur toilette, ils virent entrer leur cousin, l’abbé Adalbert de

Cambis: «Je vous annonce, leur dit-il, une grande nouvelle, Emmanuel

d’Alzon est depuis trois jours au séminaire de Montpellier.»

Et sans respect pour la cravate blanche d’Henri de Cambis et le bel

habit de Pontmartin (un habit de Blain!), l’abbé ajouta: «Il a choisi

la meilleure part.»

CHAPITRE III

L’ÉCOLE DE DROIT

(1829-1832)

M. Poncelet ou le professeur _mélomane_. A la Sorbonne. Cours de MM.

Guizot, Villemain et Cousin.—Jules Janin et le _Siècle de Charles

X_. Les arts et les lettres en l’an de grâce 1829. Le romantisme de

Pontmartin.—L’atelier de Paul Huet et la première représentation

d’_Hernani_. Félix Lebertre et la _Silhouette_. Le _Petit Plutarque

français_. Le _Correspondant_. Première rencontre de Pontmartin

avec l’Académie. Mort de M. Eugène de Pontmartin.—Mort de l’oncle

Joseph. Le choléra. La prédiction de Léonard Retouret et _le 19 avril

1832_. La première représentation de la _Tour de Nesle_. Alfred

Thureau-Dangin.—Retour à Avignon.

I

Au mois d’août 1829, Armand de Pontmartin passa son baccalauréat, ce

qui fut, on le pense bien, une simple formalité. Si j’en parle, c’est

pour ce petit détail: un de ses examinateurs s’appelait Villemain.

Trois mois après, il prenait sa première inscription de droit. Des

cours de l’école, il ne semblait avoir gardé aucun souvenir; de ses

professeurs il ne parlait jamais, sauf quelquefois de M. Poncelet[40]

professeur d’histoire du droit. Un soir, aux Italiens, à une

représentation d’_Otello_, M. Poncelet n’avait pas de place; Pontmartin

lui donna la sienne, sous le fallacieux prétexte qu’il allait au bal

chez l’ambassadeur d’Angleterre. Depuis ce soir-là, ils furent amis, et

ils prirent bientôt l’habitude de se rencontrer dans la grande allée

du Luxembourg, où ils dissertaient à perte de vue sur Gluck et sur

Rossini, sur Nourrit et sur Ponchard, sur M^{lle} Sontag et sur M^{me}

Damoreau. Au bout de trois mois, l’accord était si parfait entre nos

deux _mélomanes_ qu’ils se tutoyaient. Cette liaison du reste n’eut

point pour effet d’éveiller chez Pontmartin le goût de la procédure ou

celui des Pandectes, et il continua de briller surtout par son absence

aux leçons de MM. Duranton, Demante et Du Caurroy. En revanche, il

était des plus assidus à la Sorbonne. Dès le collège, il avait été plus

d’une fois conduit par son père et par l’oncle Joseph aux cours de MM.

Guizot, Cousin et Villemain. Étudiant, il ne manqua aucune de leurs

leçons. L’impression qu’il en ressentit ne devait jamais s’effacer.

M. Guizot avait choisi pour sujet de son cours de 1829-1830 l’histoire

de la civilisation en France pendant les XI^e, XII^e et XIII^e

siècles, de Hugues Capet à Philippe de Valois. M. Villemain exposait

l’histoire de la langue et des lettres au moyen âge en France et dans

l’Europe méridionale. M. Cousin avait pris pour thème l’histoire de la

philosophie du XVIII^e siècle.

Il n’était pas un jour de la semaine où le public, de plus en plus

nombreux, ne fût assuré de voir monter en chaire un des trois

professeurs:

Le lundi, M. Guizot;

Le mardi, M. Villemain;

Le mercredi, M. Villemain;

Le jeudi, M. Cousin;

Le vendredi, M. Cousin;

Le samedi, M. Guizot.

Dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, devenu un rendez-vous

plus accrédité que le Bois de Boulogne, le Jardin des Tuileries et le

Boulevard des Italiens, se rencontraient, au milieu d’une jeunesse

enthousiaste, le député et le pair de France, le membre de l’Institut

et le journaliste, l’artiste et le poète, l’universitaire et le

séminariste, les femmes savantes et les beautés à la mode, Philaminte

et Célimène. Autour de la chaire se pressaient tous ceux qui, ayant un

nom, voulaient le soutenir, ou qui, n’en ayant pas, voulaient le faire;

tous ceux qui allaient être ou qui ont failli être célèbres. Le duc de

Broglie—l’ancien—y coudoyait le duc de Noailles; Théodore Jouffroy

s’asseyait côte à côte avec Sainte-Beuve; les rédacteurs du _Globe_,

du _Journal des Débats_, de la _Revue française_, préludaient à leurs

destinées plus ou moins brillantes; ils venaient apprendre à parler en

écoutant. Saint-Marc Girardin, Vitet, Nisard, Cuvillier-Fleury, Charles

Magnin, Duvergier de Hauranne, P.-J. Dubois, Louis de Carné, Silvestre

de Sacy, Charles de Rémusat, Montalembert, Larcy, Damiron, Alfred de

Falloux, et quelquefois Alfred de Musset, l’Académie de l’avenir, un

vaillant état-major de lieutenants prêts à passer capitaines, ou de

capitaines destinés à devenir généraux!

Des trois illustres maîtres de la Sorbonne, M. Guizot, s’il était le

plus original et le plus éloquent, n’était pas le plus couru et le

plus applaudi. Ses leçons sur les éléments constitutifs de la société

moderne, l’aristocratie féodale, l’Église, la royauté, les communes,

étaient des modèles d’impartialité. D’une science profonde, d’une

forme élevée, sobre et ferme, elles étaient certainement supérieures à

celles de ses deux collègues. Mais ce grave professeur au teint pâle,

au profil correct, à la physionomie austère, imposait à ses auditeurs

plus qu’il ne les attirait. Son magnifique organe, si net, si vibrant,

avait conservé, de son éducation et de sa jeunesse, je ne sais quelle

rigidité calviniste qui refroidissait l’enthousiasme. On l’admirait,

mais l’admiration était tempérée par une sorte de respect. Il n’y avait

pas entre l’orateur et son public ces courants électriques qui triplent

le succès. On était conquis, on n’était pas charmé. Le charmeur,

c’était Villemain.

Lorsque ce dernier traversait la foule pour arriver jusqu’à sa chaire,

le sourire était déjà sur toutes les lèvres. On s’était habitué si vite

à sa spirituelle laideur, qu’elle semblait une grâce et une malice de

plus. Cinquante ans plus tard, Pontmartin évoquera en ces termes le

souvenir de ces inoubliables leçons du Villemain de 1829:

Il me semble que je le vois encore, une liasse de livres ou de

papiers sous le bras, le dos voûté, la tête penchée sur une épaule,

le scintillement du regard voilé sous le renflement des paupières,

le pli des lèvres s’essayant au sourire comme un arc qui va lancer

des flèches, le tout avec un petit air de _Sainte-Nitouche_ qui ne

présageait rien de bon pour les idées communes, les ignorants, les

pédants et les imbéciles.

Il s’asseyait, il parlait, et aussitôt le charme opérait, l’orateur

et l’auditoire étaient unis par un fil magnétique. Sa voix, par une

incroyable flexibilité d’organe, une étonnante variété d’intonations,

donnait une valeur prodigieuse non seulement à toutes ses paroles,

mais à tous ses silences. Quelle ingéniosité! Quelle souplesse!

Quel art caché sous ce naturel! Quelle justesse de demi-teintes

et de nuances!... Les allusions, les épigrammes, les malices, les

prétéritions narquoises, étaient saisies au vol avec une promptitude

qui nous mettait de moitié dans les spirituelles intentions de notre

enchanteur. C’était plaisir de souligner ce qu’il disait, d’achever ce

qu’il commençait, de deviner ce qu’il taisait[41]...

Et pourtant, plus étonnant encore était Victor Cousin. Villemain

était un merveilleux, un incomparable virtuose, Cousin était tout un

orchestre. Ce n’est pas de ses leçons de la Sorbonne que l’on aurait

pu dire: _Cela manque de musique_. Il parlait _histoire_ comme Guizot,

_littérature_ comme Villemain; il parlait même _philosophie_, et il

obtenait des effets plus extraordinaires en traitant des sujets plus

arides. Sa faculté d’exposition avait toute la valeur d’une invention

originale. Partout où il voulait mener son auditoire, son auditoire le

suivait, avec frémissement, avec transport.

Nous sommes en 1887. Les maîtres sont morts. De leurs auditeurs,

combien peu survivent! Pontmartin, l’un des derniers, se plaît à

raviver, pour un moment, ces figures disparues, ces images éteintes,

ces grands jours de la Sorbonne depuis longtemps évanouis.

Le cours de M. Cousin, écrit-il, eut l’heureuse fortune de coïncider

avec les premières ardeurs du romantisme. On lui a reproché d’avoir

fait le roman de la philosophie plutôt que son histoire. C’était là

justement ce qui nous transportait. Pour passer des _Méditations_,

des _Odes et Ballades_, des _Orientales_, d’_Eloa_, de _Cromwell_ et

de sa préface aux leçons de M. Cousin, nous n’avions pas besoin de

changer d’atmosphère. Poésie, art, philosophie, découlaient de la

même source, s’allumaient au même foyer, échangeaient tour à tour

leurs rayonnements et leurs reflets. L’éloquent professeur réagissait

énergiquement contre la philosophie sensualiste des demeurants du

dernier siècle, tandis que nos poètes et nos artistes appliquaient

le même effort de réaction aux pâles continuateurs de Voltaire et

à l’école de l’abbé Delille... S’il ne disait pas assez clairement

ce que devait être la philosophie, il nous apprenait au moins ce

qu’elle devait ne pas être. D’ailleurs, encore une fois, ce détail

nous semblait secondaire. Il était pour nous un oracle plutôt qu’un

professeur, et il sied aux oracles de s’entourer de nuages. Au bout

de soixante ans, je crois le voir et l’entendre encore: _Deus! ecce

Deus!_... Il restait debout, et sa chaire devenait un trépied.

Ses yeux lançaient des flammes. Ses gestes excessifs ajoutaient à

l’entraînement de sa parole. Il était sibyllin sans être pédant, et

ses obscurités paraissaient calculées pour rendre plus vifs et plus

éclatants ses jets de lumière. Il avait des hardiesses de pensée et

de langage qui saisissaient nos intelligences, élargissaient les

horizons et introduisaient violemment l’histoire contemporaine dans la

philosophie de tous les temps[42].

II

Pour un jeune homme épris de l’amour des lettres, pour le lauréat

du collège Saint-Louis et du concours général, quelles fêtes que ces

matinées de la Sorbonne et quelles fêtes aussi au dehors! Partout,

dans la poésie, dans le roman, dans les arts, à la tribune comme au

théâtre, c’est un _renouveau_ merveilleux, «le plus beau comme le

plus hardi mouvement intellectuel qu’aucun de nos siècles ait encore

vu[43].»—«Allons-nous donc, écrit Jules Janin, allons-nous donc

avoir le siècle de Charles X, comme nous avons eu le siècle de Louis

XIV[44]?» Hélas! Charles X va tomber; il va reprendre le chemin de

l’exil. Mais il semble que, à cette heure suprême, les chefs-d’œuvre

veuillent se presser sur ses pas pour lui former un cortège digne

de cette maison de Bourbon, qui a fait la France. Au dernier Salon

de peinture de la Restauration, les plus grands noms de l’art au

XIX^e siècle se donnent rendez-vous. Parmi les peintres, Ingres,

Eugène Delacroix, Paul Delaroche, Léopold Robert, le baron Gérard,

Eugène Devéria, Isabey, Schnetz, Horace Vernet, Gudin, Heim, Sigalon,

Brascassat, Paul Huet, Bonington, Granet, Ary Scheffer. Parmi les

statuaires, Dumont, Cortot, Pradier, David d’Angers, Foyatier, Rude,

Nanteuil et Bosio. Du mois de juillet 1829, au mois d’août 1830,

pendant cette dernière année de la Restauration, qui fut précisément

la première année de droit de Pontmartin, Rossini fait représenter

_Guillaume Tell_, et Auber _Fra Diavolo_; Victor Hugo et Alfred de

Vigny donnent au Théâtre-Français _Hernani_ et le _More de Venise_[45],

Alfred de Musset publie les _Contes d’Espagne et d’Italie_,

Sainte-Beuve les _Consolations_, Lamartine les _Harmonies_, Théophile

Gautier ses premières _Poésies_[46]. Après s’être essayé sous les

pseudonymes d’Horace de Saint-Aubin, de Viellerglé de Saint-Alme et de

lord R’hoone, Balzac, entré en pleine possession de son talent, écrit

les _Scènes de la vie privée_[47], tandis que Prosper Mérimée, après

avoir fait paraître, au mois de mars 1829, la _Chronique du règne de

Charles IX_, compose ces nouvelles qui sont restées ses œuvres les plus

achevées, la _Partie de trictrac_, le _Vase étrusque_ et l’_Enlèvement

de la Redoute_. En même temps que Guizot, Villemain et Victor Cousin

professent à la Sorbonne, Cuvier, après quinze ans de silence, reprend

son cours au Collège de France. Berryer prononce son premier discours

parlementaire, Montalembert écrit son premier article.

Chaque matin, sans y manquer jamais, Pontmartin allait bouquiner, sous

les galeries de l’Odéon, chez son voisin le libraire Masgana, sûr d’y

trouver le chef-d’œuvre du jour, en attendant celui du lendemain. Comme

sa bourse d’étudiant était bien garnie, il achetait le volume et, sans

perdre une heure, il allait le lire, l’hiver dans sa chambre de la rue

de Vaugirard, en été sous les tilleuls du Luxembourg.

Armand de Pontmartin, sa vie et ses oeuvres, 1811-1890 · 第 2 / 35 段