M. et M^{me} de Pontmartin allaient peu dans le monde, et pr

NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:

—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.

—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.

—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et

a^{bc}.

ARMAND DE PONTMARTIN

SA VIE ET SES ŒUVRES

1811-1890

[Illustration]

EDMOND BIRÉ

ARMAND DE PONTMARTIN

SA VIE ET SES ŒUVRES

1811-1890

PARIS

GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS

6, RUE DES SAINTS-PÈRES, 6

1904

_PRÉFACE_

_Très nombreux sont les documents que j’ai eus à ma disposition

pour écrire ce volume. Dans ses_ Mémoires, _Pontmartin a fait à

l’imagination une part peut-être trop large; ils n’en sont pas

moins très sincères et demeurent, pour son biographe, une source

précieuse de renseignements. Les souvenirs abondent, et cette fois

presque toujours très exacts, dans ses Causeries littéraires, et en

particulier dans les vingt volumes des_ Nouveaux Samedis _et dans les

dix volumes des_ Souvenirs d’un vieux critique. _Mais c’est surtout

sa Correspondance qui m’a été d’un puissant secours. Outre quelles

sont charmantes,—on le verra bien,—ses lettres, écrites de premier

jet, toujours sous l’impression du moment, nous apprennent tout de sa

vie, de son caractère, de ses sentiments. Il a écrit là, au jour le

jour, ses vrais Mémoires. Aux lettres que, pendant plus de trente ans,

il n’avait cessé de m’adresser et où il ne taisait rien de ses joies

et de ses deuils, de ses succès et de ses mécomptes, sont venues se

joindre d’autres correspondances, celles qu’il entretenait avec Joseph

Autran, Victor de Laprade, Cuvillier-Fleury, Alfred Nettement, Jules

Claretie. La communication m’en a été libéralement accordée par M^{me}

et M. Jacques Normand, fille et gendre d’Autran, par MM. Victor et Paul

de Laprade, par M^{me} Victor Tiby, fille de Cuvillier-Fleury, par

M^{lle} Marie-Alfred Nettement, par M. Claretie. Que tous reçoivent

ici l’expression de ma profonde gratitude! Mon livre, cependant, eût

été incomplet si je n’avais eu l’aide, précieuse entre toutes, de

M. Henri de Pontmartin, qui m’a soutenu de ses conseils et qui m’a

si gracieusement ouvert le trésor de ses souvenirs. Qu’il en soit

particulièrement remercié!_

_J’ai été l’ami d’Armand de Pontmartin: l’affection et la

reconnaissance ont-elles influencé mes jugements? M’ont-elles conduit à

parler de lui et de ses œuvres avec trop de faveur? Je ne le crois pas.

Comme l’abbé de Féletz, qui venait de louer un de ses amis, je crois

être en droit de dire: «L’amitié que j’ai pour lui n’a point enflé les

éloges que je lui ai donnés; elle n’a pas dû m’empêcher de lui rendre

justice: elle a fait seulement que je lui ai donné ces éloges et rendu

cette justice avec plus de plaisir[1].»_

ARMAND DE PONTMARTIN

CHAPITRE PREMIER

LA FAMILLE ET L’ENFANCE

(1811-1823)

Les _Ferrar_. Le traducteur du Tasse. Le comte Joseph-Antoine et

_Monsieur des Angles_. L’Émigration. En Ukraine.—Retour aux Angles.

L’_Oncle Joseph_. M. Eugène de Pontmartin et M^{lle} Émilie de Cambis.

La marquise de Guerry et _les Trois Veuves_.—Naissance d’Armand de

Pontmartin. L’hôtel de Calvière et Mademoiselle de Sombreuil. La

Mission de 1819 et le voyage de la duchesse d’Angoulême. Virgile et M.

Ract-Madoux.

I

Armand de Pontmartin n’a jamais voulu être autre chose qu’un

écrivain, un homme de lettres. Rien ne lui était plus déplaisant que

de s’entendre appeler _Monsieur le Comte!_ Démocrate, il ne l’était

guère; cela ne l’empêchait pas d’avoir en horreur les généalogies et

tout ce qui ressemblait à des préoccupations aristocratiques. Que de

fois il s’est égayé à propos d’écrivains-gentilshommes qui, dans leurs

_Mémoires_, commencent par déclarer avec fracas qu’ils n’admettent

d’autre distinction que celles de l’intelligence, et qui, ensuite, ne

nous font grâce, ni d’un quartier, ni d’un détail héraldique! Le jour

où, sur mes instances, il consentit enfin à écrire ses Mémoires, ses

souvenirs d’enfance et de jeunesse, il évita soigneusement de parler de

ses _ancêtres_; des origines et de l’ancienneté de sa famille, il ne

dit pas un mot. Je n’ai pas le droit d’être aussi discret que lui. Le

premier devoir d’un biographe est de replacer dans son _milieu_ celui

dont il écrit la vie, de faire connaître ses parents, de remonter au

moins à deux ou trois générations en arrière.

* * * * *

Le nom patronymique des Pontmartin est _Ferrar_ et se montre d’abord

à Avignon sous Henri IV. Les Ferrar étaient sans doute d’origine

italienne, comme tant d’autres familles avignonnaises; ce qui le

ferait croire, c’est cette orthographe d’un nom en _ar_ sans autre

consonne finale, qui semble une transcription littérale du nom

italien _Ferrari_. Sous Louis XIII, un Ferrar va d’Avignon s’établir

à Montpellier, où il acquiert le titre et remplit les fonctions de

Conseiller à la Cour des comptes, aides et finances de cette ville. Cet

office devint héréditaire dans la famille et se transmit d’aîné en aîné

jusqu’à la fin du XVIII^e siècle. La branche aînée possédait aussi le

domaine de Pontmartin[2], acquis en 1625.

Suivant l’usage des familles parlementaires, les aînés, tout en

possédant ce domaine, érigé pour eux en seigneurie en 1644, n’en

portaient pas le nom et s’appelaient Messieurs de Ferrar; ils

laissaient prendre ce nom à leurs cadets, dépourvus de tout apanage. Un

de ces conseillers, Antoine, traduisit, non sans succès, la _Jérusalem

délivrée_, du Tasse, ce qui lui a valu de figurer dans la _Biographie

universelle_ de Michaud[3]. La branche aînée s’éteignit à l’époque de

la Révolution et les trois filles du dernier représentant de cette

branche vendirent au père de l’écrivain, en 1813, le domaine de

Pontmartin.

Tandis que les aînés conservaient avec soin leur office de judicature,

les cadets se tournaient du côté des armes. Le traducteur du Tasse

avait un frère officier. Un autre de ses frères, son successeur

dans sa charge (car lui-même mourut sans être marié), eut deux

fils officiers, outre l’aîné qui, bien entendu, se réserva pour la

magistrature. L’un devint général au service de l’Espagne et mourut,

vers 1750, gouverneur de Lérida. L’autre, Antoine, qui porta toujours

le double nom de Ferrar de Pontmartin, fit la campagne d’Espagne sous

le Régent comme capitaine au régiment de Rouergue: forcé par une

blessure de quitter le service actif, il fut nommé directeur général

des fortifications du Roussillon. Il mourut à Perpignan, en 1748,

laissant un fils âgé de quatre ans, Joseph-Antoine. Sa veuve n’eut

pour toute ressource qu’une pension de deux cents livres et traversa

quelques années de cruelle misère; mais en 1753 elle eut le bonheur

de faire admettre son fils à l’École militaire, récemment fondée à

Paris. Joseph-Antoine (ce fut le grand-père d’Armand de Pontmartin)

eut une carrière militaire extrêmement brillante. C’était un homme

superbe, un cavalier incomparable, dont il est fait mention dans

plusieurs ouvrages du temps. Sorti de l’école à seize ans, en 1760, il

fit les dernières campagnes de la guerre de Sept Ans. Son avancement

fut rapide. Il était en 1780 mestre de camp commandant le régiment

Commissaire-général-cavalerie, chevalier de Saint-Louis, titré de comte

dans ses brevets. Lieutenant des gardes du corps en 1784, il n’avait

que quarante-cinq ans en 1789 et pouvait espérer arriver plus haut. La

Révolution brisa sa carrière. Il devait devenir plus tard maréchal de

camp, mais seulement en 1798, pendant l’émigration, et en vertu d’un

brevet daté de Blankenbourg et signé par le roi de France en exil.

En 1781, son grade de mestre de camp, et peut-être aussi sa belle

prestance lui avaient valu de faire un mariage qui, de la situation

d’officier sans fortune, l’avait fait passer à celle de grand

propriétaire. Il avait épousé, le 20 mars 1781, dans l’église du

village des Angles[4], Jeanne-Thérèse Calvet des Angles, d’une famille

de bonne bourgeoisie avignonnaise; son père était capitaine au régiment

de Guienne et chevalier de Saint-Louis; sa mère était fille d’un

bâtonnier des avocats au Parlement de Paris. Elle était l’héritière du

domaine des Angles et même de la seigneurie de ce nom, acquise par son

oncle, l’homme important de la famille, _Monsieur des Angles_, comme on

l’appelle, celui qui bâtit la maison où a vécu et où est mort Armand de

Pontmartin.

Elle eut deux fils, Joseph, né le 12 janvier 1782, et Eugène, né le 6

février 1783. Devenus presque aussitôt orphelins, M^{me} de Pontmartin

étant morte à vingt-sept ans des suites de sa seconde couche; privés de

la présence de leur père que sa carrière retenait dans de lointaines

garnisons, Valenciennes d’abord, puis Versailles, les deux enfants

trouvèrent une seconde mère dans une cousine de celle qu’ils avaient

perdue, personne d’une exquise bonté, qui se dévoua à eux et ne les

quitta plus.

II

A la fin de 1791, M. de Pontmartin émigra en Suisse et s’établit

provisoirement à Vevey, où ses fils allèrent le rejoindre. De là,

on alla à Soleure, où les enfants passèrent deux ans au collège des

Oratoriens de Bellelay. Ils y prirent le goût des lettres, en dépit de

dures privations, souffrant du froid et même un peu de la faim. Les

maîtres étaient comme eux des émigrés, dénués de toutes ressources. Au

printemps de 1793, la famille est à Vienne, d’où elle passe bientôt

en Pologne, puis en Ukraine, dans un domaine rural appele Boubenoska.

Un peu plus tard, on se fixe à Tulczin, toujours en Ukraine. Dans

cette petite ville de la Russie polonaise, nos émigrés retrouvent

comme un petit coin de France, où l’ancien lieutenant des gardes du

corps essaie par moments d’oublier ses peines en ravivant les douces

et mélancoliques images de Versailles et de Trianon. Il y avait là,

en effet, presque tous les Polignac, la comtesse Diane, non pas la

brillante amie de la reine Marie-Antoinette, mais sa belle-sœur, non

mariée, et avec elle ses trois neveux, Jules, Armand et Melchior

de Polignac, qui se lièrent étroitement avec Joseph et Eugène de

Pontmartin.

Faisant contre fortune bon cœur, les pauvres émigrés avaient organisé

chez le comte Vincent Potocki, au château de Kovalovka, une troupe de

comédie et d’opéra-comique; on jouait _Nina ou la Folle par amour_,

_Zémire et Azor_, _le Déserteur_, _Richard Cœur de Lion_. On jouait

aussi les pièces d’un membre de la colonie, l’abbé Chalenton. Lorsque

Armand de Pontmartin arriva à Paris, en octobre 1823, pour faire ses

classes, l’abbé Chalenton vivait encore. Il venait voir souvent les

Pontmartin, et il déclara un jour que notre collégien aurait des prix

de mémoire, parce que celui-ci venait de lui réciter toute une tirade

de sa comédie de _Monsieur de Porcalaise_ ou _le Gourmand_, composée

tout exprès pour être représentée sur le théâtre de Kovalovka. Il y en

avait trois comme celle-là, et l’abbé les avait recueillies dans un

volume, sous ce pseudonyme: _Par un nouveau Sarmate_.

Une voisine de Kovalovka, la comtesse Moczinska, très riche, mais

d’une noblesse inférieure à celle des Potocki, avait offert la plus

généreuse hospitalité à M. de Pontmartin et à ses deux fils. Un jour,

le voyant découragé par les lenteurs des années d’exil, elle lui dit:

«Vous retournerez en France; vous rentrerez dans votre maison; moi,

j’irai vous faire une visite, et vous demander l’hospitalité que je

suis si heureuse de vous offrir.» Son âge et l’état de l’Europe et

de la France, à la veille du 18 Brumaire, rendaient sa prédiction

bien invraisemblable. Pourtant, elle arriva, fidèle à sa promesse, en

avril 1803, avec une suite nombreuse où figurait un jeune médecin,

qui fut plus tard le célèbre docteur Double[5], membre de l’Académie

des sciences, père de Léopold Double, le fameux collectionneur, et

beau-père du non moins fameux Libri, qui collectionnait, lui aussi, à

sa façon.

Chez la comtesse Moczinska, M. de Pontmartin fit connaissance avec

Souvarow, qui lui offrit un grade de général dans l’armée russe:

il opposa à toutes les instances qui lui furent faites un refus

inébranlable.

En 1801, il rentra en France, mais il ne voulut pas quitter l’Ukraine

avant d’avoir épousé la compagne de son émigration, la seconde mère de

ses enfants. Ce mariage fut célébré à Tulczin, le 17 mars 1801, sur une

permission accordée en latin et en polonais par l’évêque de Kaminiec.

On retrouva la propriété des Angles intacte; c’était un bien

de mineurs, et ces mineurs n’avaient pas été considérés comme

volontairement émigrés. Même la belle allée de marronniers, qui devait

presque jouer un rôle dans la vie littéraire de l’auteur des _Samedis_,

avait été sauvée par le dévouement d’un fermier. M. de Pontmartin

envoya alors ses fils à Paris pour y compléter des études que tant de

déplacements et de hasards avaient dû singulièrement contrarier. Il

mourut aux Angles le 3 août 1806. Sa veuve, qui lui survécut jusqu’en

1824, eut le temps de connaître et de combler de gâteries maternelles

cet Armand qu’elle considérait comme son petit-fils et qui, au terme de

sa vie, parlait encore avec une tendre reconnaissance de celle que ses

parents et lui n’avaient jamais appelée que _Tatan-Bonne_.

III

Des deux fils de l’ancien émigré, l’aîné ne se maria point; il ne

devait être, toute sa vie, que l’_oncle Joseph_. Très bel enfant en

naissant, il éprouva pendant les jours de trouble qui suivirent la mort

de sa mère un accident qui le rendit contrefait. L’oncle Joseph était

donc bossu et d’une santé excessivement délicate. Mais ni cette épreuve

ni toutes celles qu’il subit pendant l’émigration n’avaient altéré son

humeur. Personne n’eut plus d’entrain, plus de bonne grâce dans les

relations mondaines, une plus souriante bonté. Il avait cédé tous les

droits du chef de famille à son frère, dont il ne se sépara d’ailleurs

jamais. Quand il eut un neveu, on peut deviner de quelle affection il

l’entoura et avec quel soin il s’occupa de son éducation: il fut son

premier maître, l’initia au latin et au grec, et aussi à la chasse et

au dessin, ses deux passions. L’oncle Joseph avait fait ses études à

bâtons rompus, mais il avait conservé le goût des humanités; il s’y

remit avec ardeur quand vinrent les années de collège d’Armand; bref,

quand l’oncle et le neveu se trouvaient, par hasard, éloignés l’un de

l’autre durant quelques semaines, ils s’écrivaient presque chaque jour,

mais leur correspondance ne s’échangeait qu’en vers latins! Humaniste

émérite, botaniste distingué, M. Joseph de Pontmartin était, en outre,

un paysagiste de talent, et la peinture était, avec l’éducation de

son neveu, la principale occupation de sa vie. Les vues prises par

lui d’après nature dans ses promenades et ses voyages forment un

album d’aquarelles et de sépias, qui sont, non d’un simple amateur,

mais d’un véritable artiste. A l’huile, il pratiqua malheureusement

un genre aujourd’hui démodé, le _paysage composé_: Corot n’était pas

encore venu! Néanmoins, le genre une fois admis, on trouve à ces petits

tableaux de sérieuses qualités. Leur auteur savait son métier. S’il lui

avait pris fantaisie, aux environs de 1825, d’envoyer ses paysages au

Salon de peinture, ils n’auraient pas fait trop mauvaise figure à côté

des toiles de Bidault et de Jean-Victor Bertin. L’oncle Joseph eut le

chagrin de survivre à son frère; il mourut à Paris, où il avait suivi

sa belle-sœur et son neveu, le 13 janvier 1832, le lendemain du jour où

il avait eu cinquante ans.

Son frère, Castor-Louis-Eugène, qui le suivit d’un an dans la vie et

le précéda d’un an dans la mort, avait hérité de la haute taille et de

la belle figure de leur père. Il avait tout près de six pieds, et son

fils, si grand pourtant, paraissait petit à côté de lui. Eugène avait

la plupart des goûts et des aptitudes de l’oncle Joseph, sauf qu’il

négligeait l’aquarelle et le paysage composé pour se livrer à l’étude

de la philosophie. Comme lui, il s’occupa avec un intérêt passionné des

études classiques de son cher Armand; mais il n’avait pas le caractère

enjoué de son frère. Malgré une bonté et une douceur sans bornes,

il eut toujours quelque chose de mélancolique, comme s’il eût prévu

qu’il était destiné à mourir à quarante-huit ans, de celle de toutes

les maladies qui porte le plus à la tristesse, un cancer à l’estomac.

Sa piété était austère, avec peut-être une nuance de jansénisme

inconscient. Il n’allait au théâtre que pour voir de loin en loin jouer

une tragédie. Une seule fois, il y alla pour une comédie, l’_École

des Vieillards_[6], de Casimir Delavigne, et encore savait-il qu’il y

retrouverait Talma. Si plus tard il lui arriva de se relâcher de cette

rigueur, c’était afin d’accompagner, pour le récompenser de ses succès,

son fils qui a toujours été un peu réfractaire à la tragédie. De tous

ceux que j’ai nommés ou nommerai dans ces pages, celui-là était sans

doute le meilleur, et je n’oublierai jamais avec quelle affectueuse

vénération son fils parlait de lui.

En décembre 1807, à vingt-quatre ans, il épousa à Montpellier

Émilie de Cambis, qui avait vingt ans. La famille de Cambis, venue

de Florence au XV^e siècle, tenait le premier rang à Avignon, soit

par les fonctions qu’elle y exerçait au nom du Pape, soit par sa

popularité presque égale à celle des Crillon, soit par tous les

serviteurs distingués qu’elle avait donnés à la France, en vertu du

privilège de _régnicoles_ accordé par François I^{er} aux habitants

d’Avignon et du Comtat. Ce mariage présentait, au point de vue des

idées aristocratiques, une certaine disproportion; mais la belle mine,

la vertu et la fortune relative du marié équivalaient à un supplément

de parchemins; d’ailleurs, au lendemain de la Révolution et de ses

ruines, on devait se montrer moins exigeant qu’on ne l’eût été vingt

ans plus tôt. M^{lle} de Cambis était petite, avec de gros traits, un

teint bilieux qui lui était commun avec son frère, le futur pair de

France; mais, par ses qualités morales, sa haute intelligence, son

instruction, c’était une femme supérieure. Quelles que fussent les

charmantes qualités d’esprit de son mari et de son beau-frère, comme

on le voit presque toujours quand on étudie les origines des hommes de

talent, c’est de sa mère qu’Armand de Pontmartin tenait ses brillantes

facultés comme les traits de son visage; de son père il n’avait gardé

que la haute taille.

Émilie de Cambis avait, comme son mari, passé par bien des épreuves.

Née à Avignon, elle avait été emmenée à Chartres par son père, Henri de

Cambis d’Orsan, marquis de Lagnes, colonel de dragons, qui fuyait les

excès de la Révolution. A Chartres, il fut mis en prison et y mourut le

5 janvier 1793; le procès du Roi et la perspective du sort réservé à

l’auguste victime lui avaient porté un coup dont il ne put se relever.

Sa veuve, Augustine de Grave, se retira alors à Montpellier, son pays

natal, avec ses trois enfants, Henriette, Auguste et Émilie, qui,

admirablement doués tous les trois, firent ensemble et presque sans

maîtres des études exceptionnellement approfondies. M^{me} de Cambis

avait deux frères: l’aîné, le marquis de Grave, capitaine au régiment

d’Hervilly, fut tué à Quiberon le 21 juillet 1795; le second, le

chevalier de Grave, plus tard marquis, fut pendant quelques semaines,

du 10 mars au 8 mai 1792, ministre de la Guerre du roi Louis XVI.

Décrété d’accusation le 27 août 1792, il se réfugia en Angleterre,

d’où il ne revint qu’en 1804. Louis XVIII le nomma pair de France

le 17 août 1815. Il mourut sans enfants le 16 janvier 1823[7]. Son

frère avait laissé une fille, qui épousa sous l’Empire le marquis de

Guerry, Vendéen de race et de sentiments, et qui ne tarda pas à devenir

veuve, son mari ayant été tué lors de la prise d’armes de 1815. Ce

beau-père fusillé à Quiberon, ce gendre tué au combat des Mathes, il

me semble bien les avoir déjà rencontrés quelque part. Ajoutez-y par

l’imagination une troisième génération qui sera la dernière, un autre

Vendéen mourant, lui aussi, pour le Roi, à la Pénissière, en 1832, et

vous avez les _Trois Veuves_[8], une des premières et l’une des plus

remarquables nouvelles d’Armand de Pontmartin. J’ai toujours pensé que

ce petit récit était né du souvenir des morts héroïques qui avaient

voué M^{me} de Guerry à un deuil éternel. Cette tragique histoire d’une

cousine germaine de sa mère, contée souvent à la veillée, avait dû lui

causer une ineffaçable impression[9].

M^{me} de Cambis, revenue à Montpellier, comme je l’ai dit, après

avoir perdu son mari, vécut dans cette ville jusqu’à sa mort, en

1821. Armand, dans ses jeunes années, fut souvent conduit en visite

chez cette vénérable et très vénérée aïeule. L’aînée de ses filles,

Henriette, une sainte, avait épousé, en 1798, un Cambis d’une autre

branche, habitant les Cévennes; elle eut cinq enfants, cousins germains

et amis d’enfance de Pontmartin. Tous l’ont précédée dans la tombe;

le dernier disparu est l’abbé Adalbert de Cambis, longtemps premier

vicaire de Saint-Sulpice, mort en 1879.

IV

Jamais ménage ne fut plus uni que celui de M. et de M^{me} Eugène de

Pontmartin; ils avaient les mêmes goûts, les mêmes sentiments, les

mêmes vertus austères. M^{me} de Pontmartin n’alla jamais au théâtre.

Elle lisait et relisait sans cesse les grands écrivains religieux du

XVII^e siècle, Bossuet, Bourdaloue, Massillon. Elle a aimé ardemment

son fils, l’a trop gâté peut-être. Entre eux, l’intimité fut toujours

grande; toujours il lui fut doux de parler d’elle et d’évoquer son

image. Je ne sais pourtant s’il n’y avait point, dans la voix de

Pontmartin, plus d’émotion encore, plus d’infinie tendresse, quand il

parlait de son père et de l’_oncle Joseph_; c’est qu’aussi on ne trouve

pas facilement d’autres _bontés_ comme celles-là.

M. de Pontmartin et sa jeune femme vinrent s’établir aux Angles et

louèrent pour l’hiver un appartement à Avignon, rue Sainte-Praxède,

dans la maison d’une famille amie, la famille d’Oléon. C’est là que

vint au monde, après une attente de près de quatre ans, leur premier

et unique enfant, Armand, né le 16 juillet 1811[10]; il fut baptisé le

lendemain dans l’église de Saint-Agricol, alors cathédrale d’Avignon;

le parrain fut l’oncle Joseph, et la marraine, M^{me} de Cambis, la

grand’mère maternelle.

Les douze premières années de sa vie se passèrent en grande partie

aux Angles, avec un séjour de quelques mois chaque hiver à Avignon,

dans un appartement qui n’était plus celui de la rue Sainte-Praxède,

mais qui se trouvait rue Saint-Marc, dans l’hôtel du marquis de

Calvière[11], devenu quelques années plus tard la résidence des Pères

Jésuites. Armand de Pontmartin avait un vague souvenir des événements

de 1815, des efforts énergiques et couronnés de succès que fit son

père pour empêcher une bande de pêcheurs du Rhône, d’un royalisme trop

exalté, d’aller à la Vernède, à l’extrémité du territoire de la commune

des Angles, piller le château d’un général bonapartiste, le général

Gilly. Il se rappelait avec plus de précision cette lugubre soirée de

février 1820, où son père et un autre locataire de la maison Calvière,

ayant entendu circuler de sinistres rumeurs, se rendirent à la

préfecture et revinrent un quart d’heure après en disant: «Hélas! c’est

trop vrai! le duc de Berry est assassiné!» Quelques jours plus tard,

M. de Pontmartin se trouvait seul aux Angles; on lui envoya d’Avignon

une pauvre femme, presque une mendiante, qui lui dit ces simples mots:

«Cazes[12] n’est plus rien!» Dans son enthousiasme, il lui donna cinq

francs pour la récompenser d’avoir apporté une si bonne nouvelle, et

pourtant, il était d’un caractère modéré, il ne partageait aucune des

passions des _ultras_; mais il lui arrivait parfois, comme à beaucoup

d’honnêtes gens de ce temps-là, d’être plus royaliste que le roi.

Comment ne se serait-il pas réjoui de la chute de M. Decazes, puisque

ce ministre était la bête noire de tous les _blancs_ de 1820?

M. et M^{me} de Pontmartin allaient peu dans le monde, et presque

chaque soir, pendant une heure, on faisait une lecture à la table de

famille, le plus souvent dans _les Essais de morale_ de Nicole. A

certains jours, on s’humanisait un peu, et on lisait les _Oraisons

funèbres_ de Bossuet, Corneille, Racine, voire même _le Misanthrope_

et _les Femmes savantes_. Dans ce vieil hôtel de Calvière, d’une si

fière mine avec son escalier monumental, son portique d’ordre toscan,

ses moulures en pierre et ses panneaux de boiseries sculptées, avec ses

niches veuves de leurs statues, son bassin et sa fontaine _rocaille_,

habitait aussi M^{me} de Villelume, née de Sombreuil, l’héroïne des

massacres de Septembre. Son mari avait été envoyé à Avignon comme

gouverneur de la succursale des Invalides. Elle venait quelquefois

dîner chez M. de Pontmartin, et ces jours-là on ne servait sur la table

que du vin blanc[13]!

Les douze premières années d’Armand de Pontmartin, avant son départ

pour Paris, ne lui avaient laissé, à travers les visions confuses de

son enfance, que deux souvenirs bien distincts: la mission des _Pères

de la Foi_, ayant à leur tête le P. Guyon, dont la parole rappelait

celle du P. Bridaine, et le voyage de _MADAME_, duchesse d’Angoulême.

La mission des _Pères de la Foi_ est restée légendaire à Avignon.

Commencée le 28 février 1819, elle se termina le dimanche 28 avril

par la plantation d’une croix sur le rocher des Doms, au-dessous

duquel s’étagent la métropole et le palais des Papes et qui domine

un merveilleux panorama. La cérémonie fut belle entre toutes. Plus

de quarante mille étrangers étaient accourus de toute la contrée

d’alentour, et, sans le débordement de la Durance, le nombre en eût

été plus considérable encore[14]. Naturellement, les enfants n’avaient

pas été oubliés. Pontmartin, qui n’avait pas encore huit ans, était du

cortège. Il le décrira plus tard, avec un enthousiasme que soixante ans

écoulés n’avaient pu affaiblir[15].

Le récit du passage de la duchesse d’Angoulême a également trouvé

place dans les _Mémoires_[16]. L’auteur seulement a légèrement romancé

ce petit épisode; il l’a même, pour m’en tenir à ce seul point,

antidaté d’un an. Ce n’est pas en 1822, mais en 1823 que _MADAME_

visita nos provinces méridionales. C’était au moment de la guerre

d’Espagne. Pendant que le duc d’Angoulême était, de l’autre côté des

Pyrénées, à la tête de nos troupes, la princesse parcourait le midi de

la France, où le sentiment royaliste n’avait encore rien perdu de son

ardeur. Le 12 mai 1823,—et non, comme le dit Pontmartin, le 27 avril

1822,—elle se rendit de Nimes à Avignon. La route royale côtoyait les

Angles. Tous les habitants, villageois et châtelains, étaient à leur

poste, au bord de la route: au premier rang, M. de Pontmartin, qui

devait haranguer la fille de Louis XVI et qui jetait de temps en temps

les yeux sur son papier: à quelques pas en arrière, l’oncle Joseph,

tenant par la main son neveu, dont le cœur battait à se rompre.

Tout à coup, on aperçoit, au haut de la montée de Saze, un énorme

nuage de poussière, qui accourait d’un train effrayant: «C’est elle!

s’écrie-t-on; c’est la duchesse! c’est Madame!» Bientôt le nuage

s’éclaircit; un rayon de soleil le perce de part en part; on voit

briller les casques et les sabres de l’escorte: puis les harnais de

l’attelage et les chapeaux enrubannés des postillons. Deux calèches,

menées à quatre chevaux, passèrent devant les bonnes gens des Angles

sans s’arrêter. Inclinée à la portière, la duchesse salua d’un signe

de tête. «Vive le roi!» crièrent les paysans avec un ensemble digne

d’un meilleur sort. Au moment où ils allaient crier: «Vive Madame!» ils

s’aperçurent que les voitures avaient disparu. «Ce fut, dit Pontmartin,

ma première leçon de philosophie politique; depuis lors, j’en ai subi

de plus rudes.»

Son éducation, cependant, commencée de bonne heure, amoureusement

poussée et surveillée par les trois êtres dont il était l’affection

principale, s’annonçait comme devant être exceptionnellement brillante.

Dès qu’il eut huit ans, on lui donna un Virgile, et dans sa joie,

il ne voulut plus s’en séparer, ni jour ni nuit. Un professeur du

collège royal d’Avignon. M. Ract-Madoux, lui donnait des leçons.

Voyant qu’il en profitait si bien, on eut l’idée de lui faire faire

les mêmes compositions que les élèves de la classe de troisième.

Il fut premier dans toutes, il avait alors douze ans. Ses parents

jugèrent bientôt qu’il serait dommage de se contenter pour lui d’une

éducation provinciale. Encore bien qu’une telle combinaison fût un peu

au-dessus de ce que leur permettait leur fortune, ils se décidèrent à

quitter Avignon et les Angles pour aller s’établir à Paris. C’était au

mois d’octobre 1823, et Armand de Pontmartin venait d’entrer dans sa

treizième année.

CHAPITRE II

LES ANNÉES DE COLLÈGE

(1823-1829)

Le voyage d’Avignon à Paris en 1823. Au 37 de la rue de Vaugirard. Le

collège Saint-Louis. Le catéchisme de Saint-Thomas-d’Aquin et l’abbé

de La Bourdonnaye.—MM. Roberge, Étienne Gros et Vendel-Heyl. _Vox

faucibus hæsit._—M. Valette et M. Michelle. Le Concours général.

Sainte-Beuve et les vers latins.—Le jardin du Luxembourg, le salon du

marquis de Cambis et le salon du docteur Double. _Le comte Ory._ Les

camarades de Saint-Louis. Emmanuel d’Alzon et Henri de Cambis.

I

On loua une voiture de poste, on coucha cinq fois en route et on

arriva à Paris dans la matinée du sixième jour, le 13 octobre. M.

de Pontmartin avait arrêté un appartement, rue de Vaugirard, au

second étage de la maison portant alors le numéro 37, plus tard 31,

aujourd’hui 21. Cette maison faisait le coin du jardin du Luxembourg,

presque en face de la rue du Pot-de-Fer[17]; trois de ses fenêtres

avaient vue sur le jardin.

En même temps que les Pontmartin, deux autres familles

méridionales,—les Cambis et les d’Alzon, que des liens de parenté et

d’amitié unissaient aux châtelains des Angles,—venaient également se

fixer à Paris et prendre gîte, comme eux, dans la rue de Vaugirard,

les d’Alzon au numéro 9, hôtel Crapelet; les Cambis, au numéro 18,

hôtel Boulay de la Meurthe. Le but des trois familles était le même:

l’éducation de leurs fils. Ces fils étaient au nombre de quatre: Henri

et Alfred de Cambis, Emmanuel d’Alzon, Armand de Pontmartin. On décida

qu’ils suivraient comme externes les classes de Saint-Louis. Ce collège

avait une petite porte à l’usage des externes, qui ouvrait sur la rue

Monsieur-le-Prince, presque en face de la rue de Vaugirard. Il n’y

aurait donc qu’un pas à faire pour conduire les enfants et les aller

chercher. Pas un seul instant les parents n’avaient songé à les mettre

internes. Ils se défiaient, non sans raison, de l’esprit qui régnait

alors dans les collèges de Paris.

Ce sera l’honneur de la Restauration d’avoir, au sortir de la

Révolution et de l’Empire, donné le signal de la renaissance religieuse

en même temps que de la renaissance littéraire. Aucune époque n’a été

plus féconde en œuvres catholiques; si la plupart n’ont acquis tout

leur développement et n’ont donné tous leurs fruits que plus tard, la

justice n’en commande pas moins de lui en reporter le principal mérite.

Sur un point seulement ses efforts restèrent complètement infructueux,

ses intentions et ses actes demeurèrent frappés de stérilité. Dans

son désir de réformer l’enseignement universitaire, le gouvernement

royal confia la direction de l’Instruction publique à un évêque.

Un prêtre, dont le zèle égalait le talent, l’abbé de Scorbiac, fut

investi des fonctions d’aumônier général de l’Université, avec mission

de visiter tour à tour tous les collèges de France et d’y donner des

retraites. Le soin le plus attentif fut apporté au choix des recteurs

et des proviseurs. Les aumôniers furent pris parmi les jeunes hommes

les plus distingués du clergé, et c’est ainsi, par exemple, que,

de 1822 à 1830, le collège Henri IV eut pour aumôniers l’abbé de

Salinis, l’abbé Gerbet et l’abbé Lacordaire. Mais c’est vainement que

l’on sème, si «les graines tombent sur un terrain pierreux et parmi

les épines qui croissent et les étouffent». Les professeurs, hommes

d’ailleurs instruits et d’une conduite privée irréprochable, étaient

presque tous imbus des doctrines philosophiques du XVIII^e siècle:

leurs élèves étaient, pour la plupart, _libéraux_ et voltairiens. «Un

jour, dit M. Armand de Melun dans ses _Mémoires_, pendant que nous

faisions notre philosophie[18] il nous prit fantaisie de discuter

entre nous l’existence de Dieu. C’était pendant l’étude. Nous eûmes la

délicatesse d’engager le surveillant à se retirer, pour nous laisser

une plus entière liberté et n’avoir pas à se compromettre lui-même.

La discussion fut vive et approfondie; et lorsqu’on passa au vote,

l’existence de Dieu obtint la majorité _d’une voix_! Je votai pour le

bon Dieu. Telle était la religion des collèges de l’État[19]...»

Deux collèges, cependant, Stanislas et Saint-Louis, avaient, dans une

certaine mesure, échappé à la contagion régnante. Le proviseur de

Saint-Louis était un ecclésiastique, l’abbé Thibault[20], qui avait

établi au collège une discipline tout à la fois ferme sans rigueur

et paternelle sans faiblesse. Il y avait deux aumôniers, l’abbé Léon

Sibour, qui allait être remplacé par l’abbé Dumarsais[21], et l’abbé

Salacroux.

Armand de Pontmartin fut placé en quatrième sous la férule clémente

du bon M. Roberge. Cette même année, il fit sa première communion, non

à Saint-Sulpice, dont les locataires du n^o 37 de la rue de Vaugirard

étaient pourtant paroissiens,—mais à Saint-Thomas-d’Aquin. Les âmes

les plus droites et les meilleures, celles qui se désintéressent

le plus d’elles-mêmes, ont pourtant, elles aussi, leurs secrètes

faiblesses. Si M. et M^{me} de Pontmartin et leurs amis s’étaient

arrachés aux douceurs du vieux logis familial, au soleil de l’Hérault

et de la Provence, aux prairies de Lavagnac, aux riantes îles du Rhône;

s’ils s’étaient aventurés dans ce dangereux et terrible Paris, ce

n’était pas pour préparer leurs enfants à être journalistes, maires

de leur village, conseillers municipaux ou même grands vicaires. Ils

rêvaient pour eux les plus brillantes destinées, ils les voyaient

déjà montés aux plus hauts postes. En attendant, ne convenait-il pas

de les rapprocher le plus vite possible des futurs ducs et marquis

du pur faubourg, des futurs propriétaires des beaux hôtels de la rue

de l’Université et de la rue de Varenne? Ces marquis et ces ducs ne

manqueraient pas, un jour venant, d’ouvrir à leurs anciens compagnons

de catéchisme les portes des Tuileries et de les transformer en

ambassadeurs, en pairs de France ou en gentilshommes de la Chambre.

Et voilà pourquoi, au trop modeste Saint-Sulpice, on avait préféré

l’aristocratique Saint-Thomas-d’Aquin. C’est surtout de l’oncle Joseph

que l’idée était venue. L’excellent homme, six ans plus tard, dut

s’écrier, non plus avec son cher Virgile, mais avec Lucrèce qu’il

connaissait presque aussi bien: _O vanas hominum mentes!_

A Saint-Sulpice, Pontmartin aurait eu pour catéchistes son

cousin germain, le saint abbé Adalbert de Cambis, et un jeune

prêtre, déjà presque célèbre, qui s’appelait _l’abbé Dupanloup_. A

Saint-Thomas-d’Aquin, il fut presque aussi bien partagé. Le catéchiste

en titre était l’abbé de La Bourdonnaye, prêtre _fénelonien_, d’une

piété fervente, d’une éloquence pathétique, mais d’une santé délicate,

qui dépensait pour ses élèves les restes de ses forces et de sa vie.

Lorsqu’on lui apportait une tasse de bouillon, il leur disait avec

un sourire qui leur serrait le cœur: «Mes enfants! ne me regardez

pas! Ne m’imitez pas! Je vis comme un païen!» Il était secondé par

l’abbé Hamelin, qui devint plus tard curé de Sainte-Clotilde. Les

dimanches, Pontmartin et ses camarades de catéchisme avaient souvent

M^{gr} de Quélen et l’abbé Borderies, qui mourut évêque de Versailles;

quelquefois, l’abbé duc de Rohan, dont ils admiraient la suprême

élégance, les pieuses coquetteries de geste et de parole, la tenue

exquise, le rochet brodé de dentelles, le calice incrusté de saphirs et

d’opales.

Au même printemps de 1824 se rattache un épisode raconté au tome

IV des _Souvenirs d’un vieux critique_. Armand de Pontmartin et ses

parents allaient à la messe à la chapelle du couvent des Carmes,

situé à deux pas de leur demeure et occupé par des religieuses

carmélites[22]. Le dimanche 23 mai, en se rendant à l’église, il longea

le mur du jardin de l’hôtel d’Hinnisdal, qui formait l’angle de la

rue de Vaugirard et de la rue Cassette. Sur le trottoir, il vit un

jeune homme qui paraissait en proie à une agitation extraordinaire;

non loin de lui stationnait un fiacre. Un peu ému, Pontmartin alla

prendre dans la chapelle sa place accoutumée. Dans le chœur, à côté

du grillage où se plaçaient les religieuses, il y avait une porte. Au

moment où la messe allait finir, cette porte s’ouvrit et les assistants

virent sortir une Carmélite qui, après avoir regardé à droite et à

gauche, traversa rapidement l’église, comme si elle eût craint d’être

poursuivie. On ne la poursuivit pas. Lorsque la fugitive avait passé

près de lui en le frôlant de sa guimpe et de son voile, Pontmartin

avait eu peine à retenir un cri de stupeur. Il aperçut ses compagnes

pressées, comme des ombres, contre le grillage qu’il leur était

interdit de franchir. Il entendit un chuchotement vague, un susurrement

insaisissable, pareil à un souffle de brise expirant sur les bords

d’un lac. Puis plus rien, que ce qui reste d’une apparition ou d’une

hallucination! De cette vision de son enfance, il restera seulement à

l’élève de Saint-Louis un souvenir qui, après de longues années, lui

inspirera une Nouvelle[23] dont le prologue seul est exact.

II

Les vacances de 1824 se passèrent à Paris, les Angles étant trop loin

pour que l’on pût y revenir chaque année. En octobre 1824, Armand de

Pontmartin commença sa troisième sous un professeur, M. Étienne Gros,

qui était un helléniste remarquable. Sa santé toujours délicate fut

éprouvée à ce moment par une croissance excessive, et au printemps de

1825, ses parents le ramenèrent aux Angles. Quand vint l’été, on alla

passer six semaines aux bains de mer, à Marseille; mais l’oncle Joseph

n’y accompagna pas son frère et son neveu; aussi ce fut la grande année

de la correspondance en vers latins.

A la rentrée de 1825, complètement rétabli, il recommença sa troisième,

qu’il fit avec le plus grand succès. Aux vacances du jour de l’an 1826,

son père, pour ses étrennes, lui offrit le choix entre une tragédie

jouée par Talma et un spectacle du Cirque Olympique, l’_Incendie de

Salins_[24], qui attirait alors tout Paris. Hélas! il choisit le

Cirque. Talma mourut peu de temps après[25], si bien que, par sa faute,

Pontmartin, qui devait être un fanatique de théâtre, n’a jamais vu le

grand tragédien.

Il prit, du reste, sa revanche aux mois d’août et de septembre

1827, après son année de seconde, où, sous la direction d’un

excellent maître, M. Vendel-Heyl, il avait fait une ample moisson de

couronnes. Pour l’indemniser de ses vacances manquées (comme celles

de 1826, celles de 1827 se passèrent encore à Paris), ses parents

lui accordèrent cinq soirées théâtrales: à l’Opéra, _Moïse_; au

Théâtre-Français, M^{lle} Mars dans _les Femmes savantes_ et dans

_la Jeunesse de Henri V_; à l’Opéra-Comique, _la Dame Blanche_; au

théâtre de Madame, _le Mariage de raison_, joué par Léontine Fay,

Jenny Vertpré, Gontier, Ferville, Paul et Numa; et enfin, à la

Porte-Saint-Martin, le drame de _Trente ans ou la vie d’un joueur_,

où Frédérick Lemaître et M^{me} Dorval, par leur merveilleux talent,

faisaient illusion aux spectateurs sur la valeur réelle de la pièce de

Victor Ducange et Dinaux[26].

Dans la seconde série de ses _Mémoires_[27], Pontmartin a longuement

parlé d’un _accident_, dont il fut victime à cette date, et qui,

d’après lui, «a dominé toute sa vie, a décidé de sa carrière, a mêlé

une souffrance secrète, intime, à la fois chronique et aiguë, à tous

les épisodes, à tous les chagrins, à toutes les joies de son existence».

C’était le 12 septembre 1827, il était allé herboriser, avec deux ou

trois camarades de Saint-Louis, sur les coteaux de Bellevue et de la

Celle-Saint-Cloud; soudain il tomba en arrêt—comme Jean-Jacques devant

la pervenche—devant une jolie petite fleur bleue, dont il ignorait le

nom. Ce nom, il voulut le demander au plus savant de ses camarades;

mais ces derniers, pendant ses extases et ses rêveries contemplatives,

avaient pris les devants et étaient déjà loin. Alors il voulut crier...

_Vox faucibus hæsit!_ En quelques minutes, le timbre de sa voix avait

subi une altération inexplicable; ou plutôt cette voix sans timbre

passait incessamment d’une sorte d’extinction à des notes aiguës et

fausses, d’autant plus pénibles pour lui qu’il avait et qu’il eut

toujours l’oreille juste. «Ce n’est rien, c’est la _mue_!» lui dirent

ses camarades après l’avoir entendu.—«C’est la _mue_!» dirent le soir

ses parents. Cette _mue_ devait durer toujours.

Devons-nous croire que vraiment cette défectuosité vocale «a dominé

toute sa vie», que cette voix fluette, si peu en rapport avec sa haute

taille, a été pour lui un martyre continu, la cause de tristesses

et de déceptions sans nombre; qu’elle l’a empêché de se présenter à

l’Académie, où plus d’une fois, en effet, il n’a dépendu que de lui

d’être élu[28]? Il lui a plu de le dire, un jour qu’il avait ses

nerfs, mais nous ne sommes pas obligés de le croire. Et d’abord, cette

prétendue aphonie était bien relative. Que de gens ont causé avec lui

sans jamais s’en apercevoir! Mais, réelle ou non, peut-être avait-elle

pu impressionner son imagination assez vivement pour produire ce

demi-désespoir dont il nous parle? Sans doute, mais c’est ce désespoir

que je nie. On le comprendrait à peine, si Pontmartin avait jamais

eu le désir d’aborder le barreau ou la tribune. A aucun moment de sa

vie, il n’y a songé. Sa seule ambition fut d’être un écrivain, et pour

réussir dans les lettres, point n’est besoin d’avoir une grosse voix,

_os magna sonaturum_. Le discours de réception à l’Académie? Mais,

franchement, se préoccupe-t-on trente ans d’avance d’une mauvaise

heure à passer, quand cette heure doit être unique? Et d’ailleurs, là

même, n’a-t-on pas la ressource de prétexter au dernier moment une

indisposition et de prier un Legouvé ou un Camille Doucet de lire à

votre place? Autre considération: quand un jeune homme est ou se croit

atteint d’une infirmité qui l’humilie, la première chose qu’il fait

d’instinct, c’est de fuir le monde, où il redoute la raillerie des

autres jeunes gens et plus encore celle des femmes. Or, nous savons,

par le témoignage de ses amis et par le sien propre, que personne plus

que lui n’y brilla, que nul n’y déploya plus de verve et de gaieté, et

cela précisément dans les années où il voudrait nous faire croire qu’il

vivait à l’écart, en proie à ses sombres pensées. Autre chose encore:

Pontmartin a siégé huit ans au Conseil général du Gard, et à coup sûr

il ne s’y est pas senti humilié et inférieur à ses collègues, qui

avaient peut-être plus d’_accent_ que lui, mais qui, toutes les fois

qu’il prenait la parole, l’écoutaient avec un plaisir sans mélange.

Une seule fois, je l’ai entendu parler de sa voix grêle, et c’était en

manière de plaisanterie, pour faire passer un de ces calembours dont il

était coutumier.

III

Au mois d’octobre 1827, il entra en rhétorique où il retrouva, comme

professeur de rhétorique latine, son professeur de seconde, M.

Vendel-Heyl. Le professeur de rhétorique française était M. Charles

Alexandre[29], plus tard membre de l’Institut, helléniste de premier

ordre et bon latiniste. Les deux professeurs d’histoire étaient

également deux hommes d’un réel talent, M. Dumont et M. Charles

Durozoir: le premier, auteur d’une bonne _Histoire romaine_, et le

second, collaborateur très actif de la _Biographie universelle_ de

Michaud.

Les vacances de 1828 procurèrent à Pontmartin une grande joie, le

retour aux Angles après trois ans d’absence.

En 1828-1829, il fit sa philosophie avec M. Valette pour professeur.

Afin de compléter et de rectifier au besoin les leçons du collège,

ses parents lui avaient donné pour répétiteur M. Michelle, lui-même

professeur de philosophie à Stanislas, fervent chrétien et membre de la

Congrégation.

Jusqu’à la fin, il avait été sans conteste l’élève le plus brillant

de Saint-Louis. Dans les années 1826, 1827, 1828 et 1829, le collège

Saint-Louis a remporté vingt prix au concours général. Armand de

Pontmartin en a eu, à lui seul, plus du tiers: deux en 1826, deux en

1827, deux en 1828, un en 1829. Il obtint, en troisième (1826), le

premier prix de vers latins et le second prix de version grecque:—en

seconde (1827), le premier prix de narration latine et le second prix

de version latine;—en rhétorique (1828), le premier prix de discours

français et le second prix de version latine; en philosophie (1829), le

second prix de dissertation latine. A ces sept prix se venaient ajouter

une douzaine d’accessits. Dix-neuf nominations au concours général,

le cas assurément était rare. Dans la bibliothèque de sa maison des

Angles, Pontmartin avait conservé ses volumes de prix; il y en a

cent soixante-quatre; cent un obtenus au collège, soixante-trois au

concours général. Au nombre de ces derniers, et parmi ceux qu’il a le

plus souvent feuilletés, je remarque les volumes de critique de l’abbé

de Féletz[30], de l’Académie française. Les maîtres de Pontmartin

prévoyaient-ils qu’un jour, avec plus d’esprit encore et avec un bien

autre éclat que le très spirituel abbé, il ferait à son tour des

Causeries littéraires, qui resteront les chefs-d’œuvre du genre?

Ses succès étaient d’autant plus remarquables que le _surmenage_

n’y était pour rien. L’élève Pontmartin n’était pas ce que, dans le

langage des écoles, on appelle une _bête à concours_; il était _externe

libre_, et nous verrons tout à l’heure que déjà il allait dans le monde

et fréquentait quelques salons où les lettres étaient en honneur. Il

soignait sa toilette,—ce qu’il sera loin de faire plus tard, et le

mardi, jour de composition, il éblouissait les internes par l’élégance

et l’éclat de ses bottes. En rien il ne ressemblait à ces _piocheurs_

que les chefs d’institution _chauffent_ en vue du concours général et

qui sont voués à une ou deux spécialités. Il n’était pas seulement un

_fort en thème_, il était fort en tout, en discours français et en

version latine, en thème latin et en version grecque, en vers latins,

en discours latin et en dissertation française; soit au collège, soit

au concours général, il a remporté des prix dans toutes les facultés

latines, grecques et françaises. Sainte-Beuve, si exact d’ordinaire,

s’est donc trompé lorsque, dans ses _Nouveaux Lundis_, il a écrit que

Pontmartin péchait par le manque d’études premières; que, chez lui,

le fonds classique était faible et insuffisant. «Il cite sobrement du

latin, dit-il, quelquefois de l’Horace; mais aux moindres citations,

pour peu qu’on en fasse, le bout de l’oreille s’aperçoit; quand il

cite le vers: _Urit enim fulgore suo_..., il oublie l’_enim_: par où

je soupçonne qu’il ne scande pas très couramment les vers latins. Un

jour, à une fin de chronique littéraire[31], parlant de la _Dame aux

Camélias_ et lui opposant la vertu des bourgeoises et des chastes

Lucrèce, il a dit: _DOMUM mansit, lanam fecit_; d’où je conclus qu’au

collège il était plus fort en discours qu’en thème[32].» La vérité,

au contraire, est que Pontmartin, écolier, avait réussi de façon peu

commune dans les facultés latines. Le hasard fait que j’ai ici, sous

la main, à la campagne, les _Annales des concours généraux_ pour la

classe de troisième. L’invasion de la Grèce par les armées de Xerxès,

Athènes menacée par les Perses et sauvée par Minerve, _Pallas Athenarum

servatrix_, telle était en 1826 la matière à mettre en vers latins.

Pontmartin eut le premier prix. Hélas! quarante-quatre ans plus tard,

lorsque les armées allemandes se sont, à flots pressés, précipitées sur

la moderne Athènes,—où Minerve était représentée par Jules Favre,—le

vieux critique aurait pu murmurer les vers de l’élève de Saint-Louis:

Armand de Pontmartin, sa vie et ses oeuvres, 1811-1890 · 第 1 / 35 段