imparfaitement au kadérisme et au tidjanisme tels qu’ils existent chez
les Noirs musulmans du Sénégal et du Soudan, exception faite de ceux qui
vivent dans le voisinage immédiat des Maures, exception faite aussi des
_talibé_ (disciples) qui entretiennent des relations suivies avec un
_cheikh_ renommé. Le plus souvent, les Kadria, comme les Tidjania, ne
sont « confrères » que parce qu’ils ont le même _dzikr_, c’est-à-dire le
même chapelet et les mêmes formules d’oraison. Le lien qui les unit est
en quelque sorte purement extérieur, mais aucun règlement intérieur,
aucun devoir à remplir les uns vis-à-vis des autres, aucun but même
mystique poursuivi en commun, ne sont là pour créer entre les divers
adeptes du même _dzikr_ l’élément d’union nécessaire pour constituer une
association proprement dite. Et peut-être le mot « rite », s’il n’avait
déjà reçu d’autre part un sens spécial et consacré par l’usage,
conviendrait-il mieux en la circonstance que le mot « confrérie ». Le
terme dont se servent communément les Soudanais pour désigner ce que
nous appelons « confrérie » nous fournit d’ailleurs une indication
précieuse : ce terme est _tarîka_, c’est-à-dire « voie, manière de se
conduire ».
Toute confrérie suppose une organisation, des statuts, un règlement, un
chef ou directeur : dans les confréries musulmanes du Soudan occidental,
nous ne rencontrons la plupart du temps ni organisation, ni statuts, ni
règlement, ni chef. Lorsqu’il en est autrement, c’est que l’on se trouve
avoir affaire ou bien à une sous-confrérie locale ou bien à une sorte
d’association encore plus localisée, ne comprenant qu’un marabout et ses
disciples.
Si l’on demande à un Kadri soudanais quel est son _cheikh_, il répondra,
selon la localité — ou même, dans une localité, selon la personne de
laquelle il a reçu le _ourd_ (l’initiation) — : « Cheikh Sidia », ou
« Cheikh Saad-Bou », ou « Cheikh Tourad », ou « Cheikh el-Bekkaï » ; ou
bien encore il prononcera le nom d’un obscur marabout, connu seulement
dans la région ; souvent même il répondra, et de très bonne foi : « Je
n’en sais rien » ou « je n’ai pas de _cheikh_ en dehors de Dieu ». Aucun
en tout cas ne prononcera le nom de l’héritier spirituel de Abd-el-Kader
el-Djilâni, de celui que l’on appelle parfois en Europe le « grand-
maître des Kadria » et dont les Kadria du Soudan ignorent très
probablement tous le nom et même l’existence.
Si l’on insiste et que, au Kadri disant qu’il n’a « pas de cheikh en
dehors de Dieu », on demande pourquoi il récite telle ou telle formule
en disant son chapelet, il répondra : « Parce que celui qui m’a donné —
lisez « vendu » — mon chapelet m’a enseigné cette formule », ou encore
« parce que mon père — ou mon maître — avait coutume de dire toujours
son chapelet de cette manière ». Les plus instruits ajouteront « et
parce que c’est la manière qui fut enseignée par Sidi Abd-el-Kader el-
Djilâni », mais beaucoup ignorent même le nom de ce saint personnage et
par conséquent le nom de la prétendue association dont ils sont membres
sans le savoir.
J’ai pris le kadérisme pour exemple, mais il en est exactement de même
en ce qui concerne le tidjanisme et le senoussisme.
L’immense majorité des adeptes d’une confrérie donnée, tout en observant
scrupuleusement les pratiques de cette confrérie, n’ont aucune idée de
sa raison d’être, de son but ni de son histoire ; beaucoup en ignorent
même le nom. Tellement que, lorsqu’on veut savoir si un musulman du
Soudan est kadri, tidjani ou senoussi, ou n’appartient à aucune
confrérie, il ne faut pas, sous peine de s’exposer à une réponse
erronée, lui dire : « Es-tu kadri ? ou tidjani ? ou senoussi ? » mais il
faut lui demander quelle formule il prononce en disant son chapelet,
quelles sont les oraisons qu’il récite aux différentes heures de la
journée et de quelle façon il pratique les prières réglementaires.
Beaucoup de musulmans du Soudan, à la vérité, connaissent les noms de
Sidi Abd-el-Kader et de Sidi Ahmed-et-Tidjani et savent qu’ils ont
institué chacun une _tarîka_, une règle spéciale de conduite et de
prière ; mais beaucoup aussi ne connaissent ce terme de _tarîka_ qu’avec
l’acception de « religion » ou de « culte » et, lorsqu’on leur demande
quelle est la _tarîka_ qu’ils suivent, il répondent invariablement
_tarîkata Mohammadi_ ou, en employant l’expression mandingue, _sîla
Mamadou_, c’est-à-dire « le sentier de Mahomet, la religion musulmane »,
par opposition à _sîla Moussa_ et à _sîla Issa_, « le sentier de Moïse
ou judaïsme » et « le sentier de Jésus ou christianisme ».
Le plus souvent, l’affiliation à telle ou telle confrérie — ou plutôt
l’adoption de tel ou tel _dzikr_, l’initiation à telle ou telle formule
d’oraison — se produit de la manière suivante : un marabout, un imâm,
lorsqu’il apprend à ses jeunes élèves la manière de procéder aux prières
réglementaires, leur enseigne en même temps les pratiques surérogatoires
auxquelles il se livre lui-même, et c’est ainsi que, dans la même
famille, on voit un musulman réciter le _dzikr_ des Kadria tandis que
son frère récite celui des Tidjania, pour la simple raison qu’ils ont eu
deux maîtres différents. D’autres fois, un marabout étranger, arrivant
dans une localité, constate que les musulmans de l’endroit suivent la
règle des Kadria tandis que lui-même suit celle des Tidjania : en vertu
de ce principe universel que ce qui vient de loin passe facilement pour
avoir des vertus merveilleuses, il n’a pas de peine à leur persuader que
son _dzikr_ est beaucoup plus efficace que le leur, et il le leur fait
adopter sans entrer dans aucune autre explication.
Mais de même que l’animiste converti à l’islam ne cesse pas de pratiquer
certains rites de sa religion ancestrale, de même aussi que le fidèle
superstitieux qui vient de payer très cher un talisman nouveau ne quitte
pas pour cela le talisman qu’il portait auparavant, de même le Kadri
devenu Tidjani — ou inversement — n’en continue pas moins à réciter le
_dzikr_ qu’on lui avait enseigné tout d’abord : il estime que, si le
second vaut mieux que le premier, cela n’empêche pas celui-ci de
conserver une certaine valeur, et que le salut éternel lui sera plus
certainement assuré s’il emploie simultanément les deux moyens de
l’obtenir.
Aussi le nombre des musulmans soudanais qui sont à la fois Kadria et
Tidjania est-il considérable : l’imâm de Bamako m’a confié que, initié
dans sa jeunesse au _dzikr_ tidjani, il a reçu plus tard, d’un lettré de
Tombouctou, le _ourd_ kadri ; il a conservé son chapelet tidjani, mais
il n’en récite pas moins le _dzikr_ kadri et il donne le _ourd_ kadri à
ceux de ses fidèles qui le lui demandent, moyennant une modeste
redevance. J’ai parlé plus haut de Fodié-Ismaïla Tounkara, qui est
considéré comme le chef des Tidjania de la région de Kayes : son cousin
et ancien maître, Fodié Diâbi, était kadri, et Ismaïla, bien que cheikh
des Tidjania de la région, a conservé l’habitude de certaines formules
qui appartiennent au kadérisme.
Bien mieux, Cheikh Tourad-ould-Cheikh-el-Adrami, chef des Taleb-Mokhtar
du Sahel et considéré dans une vaste région comme _cheikh_ des Kadria,
donne tantôt le _ourd_ kadri et tantôt le _ourd_ tidjani, selon le désir
des fidèles. J’ai rencontré un homme de sa tribu, nommé Mohammed-Abdoul-
Ouahhab, qui avait été initié par lui aux pratiques du kadérisme et à
celles du tidjanisme, ce qui permettait à ce Abdoul-Ouahhab de
recueillir des aumônes auprès de tous les musulmans, sans distinction de
confrérie.
En résumé, nous trouvons aujourd’hui chez les musulmans du Soudan
occidental, d’une façon générale, non pas des confréries puissamment
organisées et pouvant exercer à un moment donné une influence religieuse
ou politique considérable, encore moins des associations secrètes plus
ou moins dirigées contre l’action européenne, mais simplement des rites
de prière qui tirent, il est vrai, leur origine de confréries
véritables, mais qui ne sont actuellement, dans la région qui nous
occupe, que la forme la plus bénigne du mysticisme religieux. Aucune
organisation d’ensemble ne fait de la pratique de chacun de ces rites
quelque chose d’analogue à un ordre monastique ou à une secte
religieuse, aucune direction ne leur est donnée, aucune hostilité
n’existe entre les adeptes des différents rites. Les adeptes d’un même
rite se trouvent dispersés en un nombre incalculable de groupes dont
certains ne comprennent que quelques individus et entre lesquels
n’existe aucune cohésion.
En dehors des trois grandes confréries dont il vient d’être question, il
a existé au Soudan et il existe encore quelques confréries secondaires,
créées par des « marabouts » locaux. Ces confréries secondaires,
lorsqu’elles réussissent à se former, méritent mieux l’appellation de
« confréries » que celles dont elles dérivent, car, leur aire
d’extension étant très restreinte, leur organisation se trouve par là
même mieux assise et les liens unissant les affiliés entre eux et à leur
chef ou directeur spirituel sont naturellement plus étroits. Elles se
trouvent exactement dans la même situation qui fut celle d’une grande
confrérie à ses débuts et dans le pays où elle avait pris naissance.
Beaucoup à vrai dire n’eurent qu’une durée éphémère et il n’en reste
plus trace aujourd’hui, mais, si la personnalité de leurs fondateurs
avait été autre, s’ils avaient eu affaire à des adeptes plus épris de
mysticisme que ne le sont les Nègres en général et surtout si l’état
politique du Soudan n’avait pas été aussi éminemment instable avant
l’époque de notre occupation, plusieurs sans doute de ces confréries
secondaires se seraient agrandies au point de pouvoir rivaliser avec
celle des Kadria ou tout au moins celle des Tidjania.
La personne du fondateur d’une confrérie nouvelle est véritablement
l’âme de cette sorte d’association, comme la personne du marabout est
l’âme du mouvement religieux qu’il crée autour de lui. En cela comme à
d’autres égards, la confrérie secondaire ne se distingue guère au Soudan
de cet aspect spécial de la religion musulmane que l’on désigne
communément sous le nom de « maraboutisme » et dont je parlerai un peu
plus loin.
Au Soudan comme ailleurs, les confréries musulmanes fournissent
l’occasion de quêtes de la part des chefs de confrérie et d’offrandes de
la part des adeptes. Il est vraisemblable même que le désir de voir
affluer les offrandes a été le motif principal qui a conduit et conduit
encore nombre de musulmans de l’Afrique Occidentale à fonder des
confréries secondaires ou à se faire instituer _khalifa_ ou _mokaddem_
par les chefs des confréries déjà existantes.
En principe le _mokaddem_ a pour mission de donner le _ourd_ (initiation
au _dzikr_ ou formule d’oraison) de la part du _cheikh_ de la confrérie
et de recueillir les offrandes ou aumônes pieuses (_sadaka_) destinées à
ce dernier. Mais, le plus souvent, les _mokaddem_ agissent soit pour
leur propre compte soit pour celui d’un _khalifa_ sans investiture
officielle ou d’un marabout qui s’est intitulé _cheikh_ de sa propre
autorité. Jamais en tout cas, au Soudan, le produit de la _sadaka_ ou
_hadiyya_ ne sert à alimenter la caisse de la confrérie ; jamais, en
d’autres termes, il ne sert à son objet véritable, qui serait de
soulager les frères nécessiteux. Si le _mokaddem_ est envoyé par un
_cheikh_, les offrandes qu’il recueille sont rapportées par lui à ce
_cheikh_, qui s’en sert surtout pour accroîte son harem et ses écuries
et améliorer son train de maison, et en dépense également une partie
pour recevoir les hôtes de marque qui viennent lui rendre visite. Si ce
_cheikh_ a des visées politiques, il emploie le produit des quêtes à
faire des cadeaux aux gens qu’il a intérêt à s’attacher et à entretenir
des cavaliers et des serviteurs qui, le cas échéant, formeront le noyau
d’une armée ; El-hadj-Omar, à ses débuts, n’a pas opéré autrement. A une
époque très récente, il est absolument certain qu’une partie des sommes
recueillies au Soudan par des _mokaddem_ maures a servi à alimenter le
trésor de Mâ-el-Aïnîn ; le nom de ce dernier, à peu près inconnu
d’ailleurs au Soudan n’était pas prononcé, et les quêtes étaient faites
par les _mokaddem_ soit en leur nom personnel, soit au nom de quelque
_cheikh_ vénéré (Saad-Bou, Cheikh Sidia ou autres) qui ne percevait
naturellement rien sur le produit de ces quêtes.
Souvent le _cheikh_ se déplace lui-même, et alors les adeptes viennent
lui apporter directement leur offrande ; dans ce cas, l’aumône pieuse
porte au Soudan le nom de _ziara_. Elle est toujours plus considérable
que la _sadaka_ remise au simple _mokaddem_. Aussi les _cheikh_ sont-ils
très empressés de faire des tournées.
La quotité des aumônes, dans les deux cas, varie nécessairement beaucoup
selon la richesse des fidèles et surtout selon le renom de sainteté du
_cheikh_ ou l’habileté du _mokaddem_. Les bœufs, les chevaux, les
moutons (et autrefois les esclaves) sont de monnaie courante lorsqu’il
s’agit d’offrir la _ziara_ à un _cheikh_ renommé ou redouté ; les
_mokaddem_ les plus ordinaires ramassent auprès de chaque fidèle des
sommes variant de 0 fr. 50 à 10 francs.
J’ai employé à dessein le mot « fidèle » et non le mot « adepte ». C’est
qu’en effet, non seulement les quêteurs adoptent à la fois le _dzikr_
des deux confréries principales afin de pouvoir s’adresser en même temps
aux Kadria et aux Tidjania, mais encore ils vont aussi quémander la
_sadaka_ auprès des musulmans qui ne sont affiliés à aucune confrérie.
Je pourrais même citer des exemples d’aumônes faites par des animistes à
des quêteurs musulmans.
En général, le quêteur ne s’adresse qu’aux adeptes de sa confrérie dans
les pays où il est connu ; mais il préfère s’éloigner de son pays et se
rendre dans des contrées lointaines où personne ne le connaît et où la
religion est plus fruste et moins éclairée ; il lui suffit là d’afficher
des allures compassées, une piété excessive, un grand zèle contemplatif,
pour opérer de fructueuses moissons. Si le quêteur a un aspect extérieur
un peu étrange — par exemple s’il appartient à la race blanche ou porte
de longs cheveux —, il a toutes chances de remplir très rapidement son
escarcelle. Aussi les marabouts maures ou marocains font-ils plus vite
fortune chez les Noirs que leurs compatriotes se livrant au commerce, et
cette particularité n’est sans doute pas étrangère à la naissance du
proverbe arabe qui dit qu’« un voyage au Soudan guérit de la misère ».
Jamais les donateurs ne demandent compte de l’emploi de leurs offrandes,
jamais même ils ne cherchent à savoir ce que le quêteur fait de l’argent
qu’il reçoit. Seuls, les membres du clergé local, qui voient d’un
mauvais œil les ressources de leurs fidèles s’en aller du pays, font
parfois une enquête discrète sur l’emploi des sommes recueillies et
c’est par eux, le plus souvent, que l’on a pu apprendre que des aumônes
pieuses destinées soi-disant à telle ou telle confrérie servaient en
réalité à approvisionner de poudre les bandes de Mâ-el-Aïnîn et de ses
partisans.
Beaucoup de quêteurs ne sont pas des _mokaddem_ envoyés par un _cheikh_
ou soi-disant tel, mais quêtent délibérément pour leur propre compte et
sans en faire mystère. C’est le cas de presque tous les membres des
tribus maures dites « maraboutiques » et d’un nombre assez considérable
— quoique beaucoup plus restreint — de marabouts de race noire. J’ai
rencontré plusieurs de ces personnages ; chacun de ceux que j’ai
interrogés sur leurs moyens de subsistance m’a répondu : « Je ne me
livre ni à l’élevage, ni à la culture, ni au commerce ; je ne m’occupe
que de religion et je vis et fais vivre ma famille uniquement à l’aide
des aumônes que l’on me fait ». Ces gens dont la mendicité est l’unique
métier ne font pas de prosélytisme religieux et se préoccupent peu de
propager le _dzikr_ de la confrérie à laquelle ils appartiennent ; ils
demandent simplement l’aumône, au nom de Dieu, et ils vivent largement
des offrandes que chacun leur fait.
Cette pratique des quêtes et des offrandes constitue certainement le
côté le plus regrettable de l’institution des confréries. En principe,
l’on pourrait soutenir qu’il n’y a aucun rapport entre une confrérie
fondée pour raviver la dévotion des fidèles et les quêtes dont le
produit ne sert aucunement les intérêts de la confrérie. Mais en réalité
c’est l’institution des confréries qui a permis aux quêtes de se
généraliser et qui leur fournit un prétexte et une apparence de raison
d’être. Au début, les offrandes étaient bien destinées à la confrérie ;
ensuite elles devinrent une rente servie au _cheikh_, mais cela pouvait
encore se justifier dans une certaine mesure ; peu à peu, elles ont
servi surtout à entretenir des bandes de brigands ou des paresseux, mais
le pli était pris et il est bien difficile aujourd’hui d’enrayer ce
courant fâcheux. On peut espérer cependant que le clergé musulman
proprement dit s’y emploiera, car son propre intérêt le conduit à
recommander aux fidèles de se montrer avares de leurs deniers vis-à-vis
des quêteurs étrangers.
Le « maraboutisme », forme spéciale du culte des saints, fleurit au
Soudan comme au Maghreb, mais jusqu’à ces derniers temps il avait,
semble-t-il, revêtu au pays des Noirs un aspect plus matérialiste que
celui sous lequel il se présente dans l’Afrique du Nord. Depuis une
époque récente, il paraît entrer rapidement dans la voie du mysticisme,
surtout au Sénégal, ce qui pourrait avoir des conséquences assez
inattendues pour l’orientation de l’islamisme soudanais.
Les « marabouts », connus chez les Noirs du Soudan sous les noms de
_cheikh_ (ou _sékou_), _ouali_, _moriba_, etc., sont des musulmans qui
ont acquis un grand renom par leur piété, leur rigorisme, leur vie
ascétique, leur science, leur grand âge, ou simplement par la réputation
qu’ils ont de posséder le don de _karâma_, c’est-à-dire le pouvoir de
faire des miracles, de prédire l’avenir, etc.
Un marabout quelque peu connu est vénéré partout, mais il n’est l’objet
d’un véritable culte que dans le pays où il réside ; peut-être même
serait-il plus exact de dire que ses compatriotes le respectent,
l’honorent et le comblent de leurs offrandes, mais que son entourage
immédiat de disciples est seul à lui donner les témoignages d’un culte
véritable.
Depuis que l’islamisme a commencé de se répandre parmi les Noirs, il y a
eu des marabouts au Soudan : les uns ont été des lettrés et des
jurisconsultes célèbres, comme le cadi de Tombouctou Sidi Mahmoud-ben-
Omar, qui vivait au XVIe siècle et dont il est longuement parlé dans le
_Tarikh-es-Soudân_ ; d’autres furent des _khalifa_ ou des _mokaddem_ de
confréries comme Cheikh Mohammed-Fadel ; certains devinrent des
fondateurs d’empire, comme El-hadj-Omar ; d’autres enfin, dont la
notoriété ne dépassait guère les environs immédiats de leur résidence,
étaient des ignorants, fort peu versés dans la science religieuse,
parfois même des fous ou des faibles d’esprit, mais des thaumaturges
remarquables, si l’on en croit les traditions populaires.
Tous ces marabouts, à quelque catégorie qu’ils aient appartenu, ont
certainement plus fait pour l’islamisation des Noirs que la simple
propagande des _cheikh_ ou des _mokaddem_ de confréries et même que les
conquêtes des divers « commandeurs des croyants » qui ont pullulé au
Soudan depuis le XIe siècle environ jusqu’à nos jours. Actuellement
encore, le grand nombre des marabouts soudanais et la vénération dont
ils sont l’objet constituent assurément la pierre angulaire de
l’islamisme aux pays du Sénégal et du Niger.
S’ils sont vénérés durant leur vie, ils le sont également après leur
mort, et le pouvoir qu’on leur attribue de faire des miracles les
accompagne dans leur tombeau. Un peu partout, généralement auprès des
mosquées ou dans les faubourgs des centres musulmans, on rencontre des
tombes entourées d’un petit enclos en argile durcie ou en épines : ces
tombes, le plus souvent modestes en raison du manque de matériaux de
construction, sont des lieux de pèlerinage assidûment fréquentés ;
celles qui se trouvent dans les régions privées d’eau courante sont
presque toujours situées dans le voisinage d’un puits, que l’on a creusé
primitivement pour abreuver les pèlerins et leurs montures et grâce à la
présence duquel l’endroit est devenu par la suite un gîte d’étape
habituel pour les voyageurs. L’un des plus fréquentés de ces tombeaux
est celui où est enterré Mohammed-Fadel-el-Adrami, père de Saad-Bou et
de Mâ-el-Aïnîn, près du puits de Dar-es-Salam, sur la route de Goumbou à
Oualata ; non seulement les Maures, mais aussi quantité de Noirs du
Sahel, se rendent en pèlerinage à la tombe de Mohammed-Fadel, pensant,
par cet acte de dévotion, obtenir en ce monde la protection du saint, en
même temps que son intercession auprès de Dieu pour leur salut éternel.
De tout temps, on a demandé aux marabouts, vivants ou défunts, des
miracles matériels. Dans un pays essentiellement agricole comme le Haut-
Sénégal-Niger, où tout dépend de l’abondance des pluies durant une
saison déterminée et relativement courte, il est assez naturel que le
miracle le plus souvent réclamé ait consisté à faire tomber la pluie :
c’est en effet ce qui a toujours été le plus demandé aux thaumaturges et
c’est le miracle qui a le plus contribué à leur renom, puisque son
accomplissement profitait à toute une région et à un nombre considérable
d’individus.
Depuis quelque temps, un vent de mysticisme — venu peut-être de
Mauritanie — souffle sur les pays musulmans du bas Sénégal et donne en
cette région au maraboutisme un aspect nouveau. Jusqu’à présent, cette
sorte de réforme religieuse semble être localisée dans les provinces
s’étendant de la Gambie au Fouta-Toro, mais elle paraît vouloir se
propager dans certains cantons soninké du cercle de Kayes et il se
pourrait qu’elle fasse des prosélytes au cœur même de la colonie du
Haut-Sénégal-Niger, en raison de la présence, dans les centres
principaux de cette colonie, de nombreux Ouolofs et Foutanké qui
demeurent en relations suivies avec leurs compatriotes demeurés au pays.
Il m’a donc semblé intéressant, même en me plaçant au point de vue de la
colonie du Haut-Sénégal-Niger, d’étudier cette forme nouvelle et quelque
peu redoutable du maraboutisme.
Outre le don de _karâma_ ou _tassarrof_, c’est-à-dire la faculté
d’accomplir des miracles, les marabouts possèdent également le don de
_baraka_, c’est-à-dire le pouvoir de répandre sur les fidèles la
bénédiction divine qui confère la certitude du salut. Jusqu’à présent,
les Noirs de l’Afrique Occidentale demandaient surtout à leurs marabouts
des prodiges matériels ; mais, depuis qu’a passé le vent de mysticisme
dont je parlais tout à l’heure, et tout au moins dans la région
mentionnée plus haut, il semble qu’on n’exige plus les miracles que pour
s’assurer que le marabout est réellement un _ouali_, un familier de
Dieu, et que, une fois son pouvoir surnaturel bien établi, on sollicite
surtout de lui l’exercice de son don de _baraka_.
Cette croyance à la _baraka_, qui a existé de tout temps au Maghreb et
dans le Soudan musulman, a passé peu à peu au Sénégal de la période
théorique à la période de réalisation pratique, si l’on me permet
l’emploi de ces termes en la circonstance. Des marabouts intelligents et
avides ont trouvé dans l’exploitation de cette croyance un moyen
d’accroître leurs revenus et ils ont réalisé en peu d’années, grâce à ce
moyen, de véritables fortunes, en même temps qu’ils acquéraient un
prestige considérable et une autorité incontestée sur leurs disciples.
Ces derniers, qu’on appelle _mourid_, sont recrutés un peu partout, de
préférence parmi les gens ignorants et grossiers, les serfs ou
descendants d’esclaves, les paysans, même parmi les animistes ; le
marabout se contente d’enseigner à ces derniers la formule de la foi
musulmane, sans exiger d’eux les pratiques même les plus élémentaires du
culte, telles que les prières quotidiennes.
Sur ces gens sans foi ni morale, le marabout étend sa _baraka_ et il
fait d’eux sa chose en leur promettant le paradis à condition qu’ils ne
se mettent pas dans le cas de perdre la _baraka_. Et, pour ne pas se
mettre dans ce cas fâcheux, les _mourid_ apportent à leur marabout le
produit intégral de leur travail, et parfois de leurs rapines ; car,
dans leur empressement à plaire à leur maître, dans leur foi aveugle
dans la _baraka_ qui les couvre et leur assure le salut quoi qu’ils
fassent, ces gens n’hésitent pas à commettre des vols ; dès le moment
que le produit de leurs larcins est destiné au marabout, ces larcins
deviennent, dans leur esprit ignorant et endoctriné, des œuvres pies et
méritoires.