les pays qui constituent aujourd’hui le Soudan Français. Son extension
s’accentua surtout du XIe au XVe siècles ; elle fit peu de progrès
durant les deux siècles suivants, mais reprit sa marche en avant durant
le XVIIIe et le XIXe siècles. Actuellement, le mouvement d’islamisation
semble stationnaire ; on observe à la vérité quelques conversions
nouvelles, mais elles sont surtout individuelles. Les peuples animistes,
sentant que leur conversion à l’islam — qui fut souvent une nécessité
politique dans les empires indigènes dont le chef était musulman —
n’entraînerait plus désormais pour eux aucun avantage, profitent de ce
que notre protection s’étend également à tous pour demeurer fidèles à
leur religion ancestrale. On constate même certaines régressions à leur
religion primitive de la part de quelques populations, musulmanes depuis
des siècles ; j’ai pu observer plusieurs cas de ce genre en 1909 dans le
cercle de Bamako, notamment en ce qui concerne les Marka ou Soninké de
la circonscription de Banamba : privés de leurs esclaves à la suite de
la libération de ces derniers par l’autorité française, beaucoup de ces
Soninké ont dû se mettre à cultiver eux-mêmes leurs champs et, établis
dès lors à la campagne, n’ayant plus de contact avec les musulmans de la
ville, portés naturellement d’autre part à se rendre favorables les
génies dispensateurs de la pluie et protecteurs des récoltes — auxquels
sans doute ils n’avaient pas cessé de croire au fond d’eux-mêmes —, ils
sont retournés, au bout de deux ou trois ans, à la vieille religion
animiste que leurs ancêtres avaient abandonnée pour l’islamisme il y a
huit ou neuf siècles.
En tout cas l’islamisme, comme j’ai eu déjà l’occasion de le dire, est
beaucoup moins répandu et surtout beaucoup moins fortement implanté au
Soudan français qu’on ne le croit généralement. Souvent il n’est
qu’extérieur, les soi-disant musulmans ayant emprunté simplement à la
civilisation islamique ses vêtements, ses formules de politesse,
quelques expressions du langage, tous signes purement superficiels qui
peuvent tromper l’observateur de passage et lui faire prendre pour des
musulmans des gens qui n’ont que l’habit du moine sans en avoir la foi.
Ailleurs, l’islamisme est bien réellement professé par les indigènes,
mais il n’a pas fait disparaître complètement les croyances autochtones
ni la pratique des anciens cultes. A la vérité, il existe beaucoup de
vrais musulmans au Soudan et même des musulmans fervents, mais leur
nombre est excessivement restreint si on le compare au nombre des
fidèles des religions autochtones.
Il est rare du reste que l’adoption même complète de la religion
musulmane ait amené l’abandon des coutumes indigènes en matière de droit
civil et de droit social, ainsi que nous l’avons vu déjà.
D’autre part, certaines populations semblent particulièrement rebelles à
l’islamisation, qui ne paraît avoir fait chez elles aucun progrès
sensible depuis l’hégire. Il en est ainsi par exemple de la très
populeuse famille voltaïque et du principal de ses peuples, celui des
Mossi : ces derniers sont environnés de musulmans depuis près de dix
siècles, ils comptent au milieu d’eux un nombre appréciable de
mahométans étrangers (les _Yarhsé_) et pourtant ils sont demeurés
animistes en totalité ou presque.
J’ai donné dans le premier volume (pages 142 à 171) la répartition
approximative des musulmans entre les divers groupements ethniques du
Haut-Sénégal-Niger, ainsi que dans chacun des différents cercles. On a
pu voir que cette colonie ne compte que 1.139.171 musulmans contre
3.660.532 animistes, c’est-à-dire que les premiers ne forment pas le
quart de la population totale ; on a vu aussi que, sur ces 1.139.171
musulmans, la moitié seulement environ — exactement 608.642 — appartient
à la race noire et que l’islamisme n’affecte que le septième de la
population nègre de la colonie.
Les Maures et les Touareg[66] sont considérés comme étant tous
musulmans, les Peuls ne le sont qu’en majorité. Parmi les Noirs, les
Toucouleurs — peu nombreux d’ailleurs — sont presque tous musulmans et
les Songaï le sont tous ; dans la famille mandé, les Bozo sont tous
mahométans et les Soninké et Dioula le sont en majorité. Mais là
s’arrête le domaine de l’islamisme : il ne compte en effet que quelques
représentants isolés chez les autres peuples mandé (Banmana, Khassonké,
Malinké, Foulanké), les Kâgoro et les Mandé du Sud n’ayant d’ailleurs
aucunement reçu son empreinte, et il est, pour autant dire, inexistant
chez les Sénoufo et chez les 2.292.088 représentants de la famille
voltaïque, laquelle forme à elle seule à peu près la moitié de la
population totale du Haut-Sénégal-Niger[67].
_2o Son clergé et ses écoles._
Le clergé proprement dit, chez les musulmans du Soudan, est
excessivement restreint, le culte n’ayant dans l’islam qu’une importance
secondaire. Les fonctions sacerdotales se ramènent à trois et souvent à
deux : d’abord celle de l’_imâm_ ou _almâmi_[68], qui se place en avant
des fidèles lors des prières publiques, puis celle du _khâtib_
(prédicateur), qui prononce le prône[69] et se confond le plus souvent
au Soudan avec l’imâm, et enfin celle du _muezzin_, sorte de clerc
chargé d’appeler les fidèles à la prière et de répéter à haute voix,
après l’imâm, les formules d’oraison dans les prières publiques. Chaque
mosquée possède son imâm et son muezzin, quelquefois son khâtib, mais,
de même que les fidèles ne sont pas tenus d’accomplir leurs devoirs
religieux à la mosquée et peuvent prier là où ils se trouvent[70], de
même ce clergé n’est pas nécessaire à l’exercice du culte musulman :
dans les localités qui, vu le petit nombre ou le zèle médiocre de leurs
habitants musulmans, ne possèdent pas de mosquée, on ne rencontre ni
imâm, ni khâtib, ni muezzin ; mais, lorsque plusieurs fidèles se
réunissent pour faire la prière en commun, ne seraient-ils que deux, le
plus âgé ou le plus anciennement converti ou le plus instruit fait
office d’imâm.
Les membres du clergé ne se recrutent pas dans une corporation spéciale
et ne sont l’objet d’aucune consécration les mettant à part ou au-dessus
du commun des fidèles. L’imâm et, s’il existe, le khâtib sont choisis
par les musulmans notables de l’endroit parmi les plus pieux et les plus
instruits d’entre eux ; ils sont élus à vie. Parfois ils sont recrutés
de préférence dans la même famille, parmi les descendants de celui qui,
le premier, a introduit l’islamisme dans la localité. Quant au muezzin,
il est également élu à vie par la communauté des fidèles et choisi, non
pas précisément en raison de sa piété ni de sa science, mais en raison
de la puissance de son organe vocal.
Il n’existe aucune hiérarchie : on montre de la déférence envers l’imâm,
et, dans les villes comptant plusieurs mosquées, l’imâm de la grande
mosquée a la préséance sur les autres, mais ceux-ci ne relèvent pas de
lui ; chaque communauté musulmane est indépendante et il n’existe rien
d’analogue à nos évêques ni à nos consistoires ; quant à l’institution
du _cheikh-el-islam_ ou chef suprême de la religion musulmane, elle est
inconnue au Soudan.
A côté et en dehors du clergé est le _cadi_ (dénommé le plus
généralement _alkali_ par les indigènes du Soudan) : il n’a en réalité
rien à voir dans l’exercice du culte, ses fonctions étant purement
judiciaires ; mais, la justice dérivant de la religion dans l’islamisme
et étant étroitement liée avec elle, le cadi est considéré comme un
personnage religieux. Il est tantôt élu, comme les membres du clergé,
par la communauté musulmane, tantôt nommé par le chef d’Etat ; et, dans
ce dernier cas, il peut être révoqué s’il provoque le mécontentement du
souverain. Toutes les localités renfermant des musulmans ne possèdent
pas un cadi : en fait, on ne rencontre au Soudan ce fonctionnaire que
dans les villes de quelque importance ; ailleurs, c’est l’imâm qui le
remplace.
Bien que ne faisant pas partie du clergé à proprement parler, les
docteurs, savants ou lettrés — que nous désignons vulgairement par le
terme assez impropre de « marabouts » — exercent sur la religion une
influence beaucoup plus grande que les ministres du culte. On en
rencontre partout, non seulement dans les centres regardés comme les
foyers de l’islamisme, mais même dans des localités ne renfermant qu’un
nombre infime de mahométans. On leur donne au Soudan, selon les régions,
les noms d’_alfa_ (abréviation de l’expression arabe _al-faqih_, le
jurisconsulte), _modibbo_ (corruption peule du mot arabe _mo’addib_
« professeur »), _mallami_ ou _mallam_ (corruption du mot arabe
_mo’allim_ « savant »), _fodié_ ou _fodé_ (mot dont j’ignore
l’étymologie), _tierno_ (plur. _sérenbé_, chez les Peuls), _karamorho_
ou _karamoko_ (en mandingue « homme de lecture ») ou _moriba_ (« grand
musulman »[71] dans la même langue).
Ces divers titres sont conférés par la voix publique, rien d’officiel ne
vient les consacrer et peut les prendre qui veut ; cependant, ceux qui
pensent y avoir droit se distinguent en général du commun des fidèles en
portant, lors des cérémonies publiques, un turban élevé dont l’une des
extrémités retombe sur l’épaule, privilège qu’ils partagent avec l’imâm
et le khâtib.
C’est le dogme orthodoxe, fondé sur le Coran et la _Sounna_, qui règne
au Soudan comme dans l’Afrique du Nord. Beaucoup de musulmans ne
connaissent pas autre chose du dogme que la partie essentielle résumée
dans la formule _lâ ilâha illa Allâhi, Mohammadou rassoûlou’llâhi_,
« pas de divinité en dehors de Dieu, Mahomet est l’envoyé de Dieu ».
Mais les connaissances d’un nombre relativement considérable de lettrés
sont beaucoup plus étendues qu’on n’est souvent porté à le croire : on
en rencontre qui sont réellement instruits tant en ce qui concerne la
théologie et le droit que dans la langue arabe ; mais, par ailleurs, il
ne faudrait pas inférer _a priori_, de ce qu’un musulman porte le titre
d’_alfa_ ou quelque titre analogue, qu’il soit nécessairement un
savant ; il convient de se défendre d’affirmations trop absolues aussi
bien quant à la science et la valeur que quant à l’ignorance et au
manque de culture des représentants du clergé musulman au Soudan :
certains n’ont aucune instruction, d’autres ne possèdent que des données
assez confuses de ce qu’ils prétendent savoir, d’autres enfin — si l’on
tient compte du milieu intellectuel dans lequel ils vivent — sont
relativement des hommes supérieurs et des savants distingués. En général
cependant, les plus instruits eux-mêmes manquent de vues d’ensemble :
leur science est plus analytique que synthétique et se confine souvent
dans des détails qui, à notre point de vue, n’ont qu’une importance bien
minime ; ils attachent, par exemple, plus de prix à connaître la
généalogie des prophètes et des jurisconsultes qu’à posséder à fond
l’esprit de leurs révélations et de leurs doctrines.
Il n’est guère d’imâm ni de docteur ou de simple lettré qui ne dirige
une école ; aussi le nombre des écoles musulmanes au Soudan est-il fort
considérable : mais, d’une part, beaucoup de ces écoles ne possèdent
qu’une quantité infime d’élèves, certaines ne comptant que les enfants
ou neveux du maître enseignant ; d’autre part, l’enseignement donné dans
la plupart est fort rudimentaire, se bornant à apprendre aux enfants à
réciter le Coran et à en écrire le texte sous la dictée du maître. Dans
plusieurs écoles, cependant, on pousse plus loin les choses et on
habitue les élèves à interpréter le sens des phrases qu’ils récitent ou
écrivent ; dans quelques-unes même on professe la théologie et le droit.
En réalité le nombre des écoles ne donne qu’une idée très imparfaite de
l’instruction musulmane au Soudan : la plupart des élèves, s’ils savent
quelque chose au moment de leur sortie de l’école, l’ont à peu près
complètement oublié quelques années après ; ceux qui, continuant leurs
études jusqu’à l’âge adulte, arrivent à savoir lire, écrire et
comprendre l’arabe d’une manière suffisante, ne forment qu’une minorité
restreinte : ce sont ces derniers qui, à leur tour, deviendront des
professeurs et seront chargés de fonctions sacerdotales.
L’enseignement suit la progression suivante : les enfants apprennent
d’abord le Coran par cœur ; ensuite seulement, on leur apprend à lire et
à écrire l’arabe ; puis, on leur explique le sens des phrases et,
postérieurement le sens des mots et leur emploi (vocabulaire et
grammaire) ; quelques-uns seulement, comme je le disais, poursuivent
plus loin leurs études, si leur maître est capable de leur enseigner
autre chose (théologie, droit, magie). Les disciples d’un maître sont
appelés _talibé_ ; une fois instruits, ils prennent le titre de _hafid_.
Les élèves, entre les heures de classe, travaillent pour leur maître,
vont chercher l’eau et le bois, désherbent les champs, réparent les
cases, ou vont quêter pour leur professeur ; en revanche, le maître les
nourrit, si leurs familles ne résident pas dans le village, ce qui
arrive fréquemment, car les jeunes gens vont en général achever au loin
leurs études : il n’est pas rare, par exemple, de voir un jeune homme de
la région de Kayes aller suivre les leçons d’un _moddibo_ du Fouta ou
d’un _alfa_ de Dienné. L’élève verse une certaine somme à son maître
lorsque, son instruction achevée, il retourne dans sa famille ; les
tarifs varient selon les maîtres, selon l’instruction reçue et selon les
régions[72].
DELAFOSSE Planche XLI
[Illustration : _Cliché Delafosse_
FIG. 80. — Statues et objets divers dans une Chapelle funéraire Birifo,
à Donko (cercle de Gaoua).
NOTE. — Cette photographie a été obtenue dans une sorte de caveau,
éclairé seulement par un trou de 10 centimètres de diamètre pratiqué
dans le plafond, et à l’insu des gardiens du caveau.]
Les statistiques recueillies par les administrateurs donnent le chiffre
approximatif de 1.121 écoles musulmanes dans le Haut-Sénégal-Niger[73],
dont 34 qu’on pourrait appeler des « écoles supérieures »[74] ; ces
1.121 écoles comptent ensemble environ 11.375 élèves. En voici la
répartition dans les divers cercles :
Kayes 216 écoles, 1.222 élèves.
Nioro 182 — 1.450 —
Goumbou 57 — 374 —
Sokolo 56 — 414 —
Niafounké 25 — 300 —
Dienné 29 — 520 —
Bandiagara et Mopti 41 — 500 —
Ouahigouya 3 — 33 —
Ouagadougou 42 — 250 —
Fada-n-Gourma 0 — 0 —
Gaoua 1 — 12 —
Koury 165 — 2.640 —
Bobo-Dioulasso 30 — 400 —
Sikasso 32 — 290 —
Bougouni 5 — 78 —
Koutiala 14 — 109 —
San 20 — 271 —
Ségou 83 — 1.034 —
Bamako 81 — 1.053 —
Kita 3 — 55 —
Bafoulabé 5 — 70 —
Satadougou 31 — 300 —
_3o Ses confréries et ses marabouts_[75].
Trois seulement des grandes confréries musulmanes sont représentées au
Soudan Français : celles des _Kadria_, des _Tidjania_ et des
_Senoussia_, ou, si l’on préfère des termes francisés, celles du
kadérisme, du tidjanisme et du senoussisme ; cette dernière d’ailleurs
n’y compte qu’un nombre très minime d’adeptes.
Le kadérisme est la plus ancienne des confréries musulmanes[76] et fut
la première d’entre elles à s’introduire au Soudan, où il est encore de
nos jours la confrérie la plus importante. Il se répandit surtout au XVe
siècle, grâce aux Kounta de la famille Bekkaï, qui l’importèrent du
Touat dans la région de Mabrouk et de Tombouctou et le transportèrent
par la suite dans le Hodh et le Tagant : c’est à cette circonstance
qu’est dû le nom de _Bekkaya_ donné parfois au Soudan comme synonyme de
Kadria ; par la suite, Sidi-el-Mokhtar-el-Kounti, le grand saint de la
famille des Bekkaï, fut l’un des plus ardents propagateurs du
kadérisme[77]. Actuellement, les représentants les plus vénérés de cette
confrérie sont Abiddine, chef des Kounta dissidents, refugié au Tafilelt
comme nous l’avons vu précédemment, et Cheikh Tourad, neveu de Saad-Bou
et petit-fils de Mohammed-Fadel, lequel réside habituellement près du
tombeau de son grand-père, à Dar-es-Salam (route de Goumbou à Oualata).
Cheikh Sidia et Cheikh Saad-Bou, bien que résidant en Mauritanie, ont
aussi une certaine influence parmi les Kadria du Haut Sénégal et du
Sahel. Mais il n’existe aucun chef de la confrérie, aucun personnage
auquel obéissent les membres. Le kadérisme domine chez les Maures, les
Peuls, les Soninké, les Dioula et les Songaï.
Le tidjanisme[78] est d’introduction récente au Soudan et, malgré une
fortune momentanée, il n’a pas réussi à détrôner le kadérisme. Ce fut
El-hadj-Omar qui, affilié à cette confrérie durant son séjour à La
Mecque et investi du titre de _khalifa_ (vicaire) du chef des Tidjania —
alors Sidi-el-hadj-Ali — par le _ouakîl_ (fondé de pouvoirs) de ce
dernier, propagea le tidjanisme dans les pays de l’Afrique Occidentale
dont il se rendit maître, de 1850 à 1864. La plupart des animistes
convertis de force à l’islam par le conquérant toucouleur furent
affiliés à la confrérie nouvelle en même temps qu’ils devinrent
musulmans ; beaucoup aussi de Kadria abandonnèrent leur ancienne
confrérie pour celle qui avait les préférences d’El-hadj-Omar ou
ajoutèrent les pratiques de celle-ci à celles du kadérisme ; mais,
lorsque l’empire fondé par El-hadj eut disparu de la carte d’Afrique,
bien des musulmans convertis par nécessité revinrent à la religion
locale et, parmi les mahométans de vieille date, un grand nombre
laissèrent de côté le tidjanisme pour retourner au kadérisme.
Vers 1885 cependant, un nommé Mohammed, _ouakîl_ de Sidi-Mohammed-
Guener, alors _khalifa_ de la section marocaine des Tidjania, propagea
les pratiques de cette confrérie parmi les Maures de l’Adrar et du
Tagant et remit un brevet de _mokaddem_ (délégué) à El-hadj-Mohammed-el-
Mokhtar-ould-Chérif-Ahmed, qui réside aujourd’hui à Nioro. Ce dernier
personnage naquit à Bakel vers 1860, d’une famille arabe — les Ahl-
Chérif-Ahmed — qui se dit originaire du Ouadaï ; son grand-père était
venu se fixer vers 1835 dans le Fouta et son père faisait du commerce
avec les Maures de la région Bakel ; lui-même fit ses études dans le
Tagant, à la _zaouïa_ (couvent) de Sidi-Ahmed-Taha-ould-Sidi-Ahmed-el-
Djediât, de la fraction maraboutique des Idao-el-Hadj ; vers l’âge de 26
ans, Mohammed-el-Mokhtar entreprit un voyage dans le Haut-Niger, résida
à Ségou, fit le pèlerinage de La Mecque et vint enfin s’installer à
Nioro.
Actuellement, on rencontre surtout des Tidjania, en ce qui concerne le
Haut-Sénégal-Niger, parmi les Toucouleurs et les Soninké du Sahel,
principalement dans les cercles de Nioro et de Kayes, mais on trouve
aussi un peu partout des représentants isolés de cette confrérie. Ceux
du cercle de Nioro reconnaissent en général comme chef spirituel nominal
Mohammed-ben-Abdallah, _khalifa_ actuel de la section marocaine des
Tidjania, qui résiderait à Fez, et comme chef direct ce Mohammed-el-
Mokhtar dont je viens de parler. Ceux du cercle de Kayes ont comme chef
un Soninké nommé Fodié-Ismaïla Tounkara, né en 1862 à Yarouma (cercle de
Podor), qui fit ses études à Gakoura, dans le Guidimaka, sous la
direction de son cousin Fodié Diâbi ; après avoir ouvert lui-même une
école à Gakoura, Ismaïla Tounkara vint, en 1894, s’installer à
Kersignané, où il créa un _ribât_ (monastère), entouré d’une muraille
haute de 3 m. 50 et percée d’une porte unique qui ne s’ouvrait qu’à ses
disciples et aux gens qu’il désirait recevoir ; en 1904, il alla faire
une tournée dans le cercle de Bafoulabé et y récolta une grande quantité
d’aumônes sous forme de bœufs, de chevaux et d’argent ; sa popularité
grandissante et l’influence qu’il commençait à prendre sur les
populations voisines l’ayant rendu suspect aux autorités françaises,
celles-ci le contraignirent à abaisser à 1 m. 50 la hauteur de son
enceinte fortifiée ; ainsi humilié aux yeux des habitants de Kersignané,
Ismaïla quitta cette localité et vint s’établir à Koussané ; en 1906, il
entreprit le pèlerinage de La Mecque et, à son retour, fit construire à
Koussané une mosquée et une sorte de palais où il réside encore
actuellement.
Les Noirs du Soudan affiliés au tidjanisme passent pour être plus
intransigeants en matière religieuse, sinon plus fervents, que ceux
affiliés au kadérisme ; ils semblent plus enclins que ces derniers à
faire du prosélytisme et affichent plus de mépris pour les non
musulmans ; ils ont de plus — en général tout au moins — une tendance
bien marquée à mettre les liens religieux qui les unissent au service de
leurs ambitions politiques, tendance qui paraît ne pas exister chez les
Kadria de la même région. D’autre part, les Tidjania sont beaucoup moins
nombreux que ces derniers et encore englobe-t-on souvent, sous
l’étiquette de Tidjania, nombre de musulmans qui appartiennent à la fois
aux deux confréries.
Le senoussisme[79] n’a jamais eu qu’une action fort restreinte dans le
Soudan occidental : c’est tout au plus s’il compte dans le Haut-Sénégal-
Niger (territoire civil) une centaine de représentants, cantonnés chez
les Soninké et les Dioula de la boucle du Niger, principalement chez
ceux du Dafina et de Bobo-Dioulasso ; ces derniers ont été affiliés en
général par des marchands et des teinturiers du Bornou ; ils n’ont aucun
semblant d’organisation et on ne leur connaît ni chef ni _mokaddem_.
« La confrérie, dit M. Houdas[80], ne vise pas à interpréter la religion
dans ses diverses conceptions ; elle se contente de lui fournir de
nouvelles pratiques qui permettront au fidèle de mieux assurer son salut
dans l’autre monde. Elle emploie pour cela un moyen fort simple qui
consiste à répéter fréquemment une formule très courte, facile à
retenir. Grâce à cette oraison, l’adepte acquiert à la fois une plus
grande certitude d’obtenir la félicité suprême et une protection
matérielle en ce monde, car chacun des membres d’une confrérie doit aide
et assistance à tous ceux qui sont affiliés au même ordre que lui. »
Cette définition ou explication de la confrérie musulmane, si juste en
principe, n’est peut-être entièrement applicable que dans sa première
partie aux confréries telles qu’elles se présentent au Soudan : il est
exact de dire que la formule d’oraison, la pratique de dévotion
surérogatoire, le _dzikr_ en un mot, est le fondement de la confrérie au
Soudan, son seul caractère distinctif et en somme sa seule raison
d’être. Quant au but que se propose l’adepte en récitant cette formule,
il semble bien que, pour les pays qui nous occupent et tout au moins
dans l’immense majorité des cas, ce but consiste simplement à acquérir
« une plus grande certitude d’obtenir la félicité suprême ». Peut-être
même le plus souvent l’adepte n’a-t-il rien autre chose en vue,
lorsqu’il récite le _dzikr_ qu’on lui a appris, que de faire quelque
chose qui assurément doit être bon et recommandable, puisque c’est un
maître, un cheikh vénéré, qui lui a appris à le faire en lui enseignant
que cette pratique était d’institution divine.
Mais nous ne pensons pas que le Kadri ou le Tidjani du Soudan, lorsqu’il
n’est qu’un simple « frère », ait, en récitant son _dzikr_, « conscience
qu’il est membre d’une grande association », ni qu’il « se rappelle les
engagements qu’il a pris vis-à-vis de ses confrères »[81], car en
réalité il n’a pris aucun engagement et il serait sans doute inexact de
dire qu’il fait partie d’une association véritable.