Les forces naturelles, dont l’action a tant d’importance pour des

peuples surtout agriculteurs, ont, comme les êtres humains, un esprit ou

_niâma_, véritable esprit dynamique : cet esprit, tout naturellement,

est devenu l’objet d’un culte, soit sous le nom de l’élément ou du corps

naturel qu’il fait agir (le ciel, la terre, les astres, le feu, les

vents, les montagnes, les fleuves, etc.), soit sous le nom d’un génie

(_niâ_ ou _gniâ_ en mandingue)[53] qui est censé disposer à son gré de

l’une ou de plusieurs de ces forces, de l’un ou de plusieurs de ces

éléments. Aucun de ces génies n’est considéré comme un Dieu à proprement

parler, puisque tous ont été créés par Dieu comme le monde et tout ce

qu’il renferme de visible et d’invisible ; cependant le génie du Ciel,

au moins dans la terminologie vulgaire, est souvent confondu avec Dieu

lui-même, mais la plupart du temps les anciens attribuent à Dieu un nom

spécial connu d’eux seuls et qui n’est pas le nom du Ciel.

En tout cas, alors qu’on ne rend aucun culte à Dieu, on en rend un aux

génies, qui sont en quelque sorte les intermédiaires naturels entre

l’homme et Dieu, exécutant les secrets desseins de ce dernier mais

pouvant les modifier dans une certaine mesure, peut-être à son insu, en

ce sens qu’ils détiennent chacun une parcelle de la puissance divine et

l’exercent à leur guise. C’est ainsi que le polythéisme des indigènes

non musulmans de l’Afrique Occidentale a en réalité une base monothéiste

et que les esprits et les génies correspondent à peu de chose près, les

premiers aux saints et les seconds aux anges et démons des religions

musulmane et chrétienne.

Ces génies ne sont pas non plus sans analogie avec les dieux de

l’antiquité grecque et surtout égyptienne ; souvent ils constituent une

véritable famille mythologique, à la base de laquelle on rencontre

habituellement le Ciel, génie mâle et principe fécondant, et la Terre,

génie femelle et principe fécondé et générateur. Le Ciel, parfois

identifié avec le Soleil, a épousé la Terre, parfois identifiée avec la

Lune, et de leur union ou de l’union de leurs enfants sont sortis tous

les principaux génies qui dirigent le monde et y dispensent la vie et la

mort, le bonheur et le malheur sous toutes leurs formes.

Le Ciel et la Terre, père et mère des génies, sont souvent pris à témoin

dans les serments ou invoqués dans les souhaits ; mais le culte rendu

directement à eux est beaucoup moins répandu que celui rendu à l’aîné de

leurs enfants, lequel, doué à la fois des vertus mâles et femelles de

ses deux auteurs, est le véritable intermédiaire entre la puissance

mystérieuse de Dieu et la faiblesse craintive de l’homme.

Généralement le Ciel et la Terre restent des entités sinon abstraites,

au moins sans représentation palpable ; parfois cependant le premier est

invoqué sous la forme d’un homme pourvu d’un énorme phallus ou même sous

la forme d’un phallus isolé, tandis que la Terre ou génie femelle est

représentée par une femme aux vastes mamelles ou simplement par une

paire de mamelles.

Quant au fils aîné de la Terre et du Ciel, il est représenté sous des

aspects très divers, parfois sous celui d’un hermaphrodite, le plus

souvent sous une figure animale : tête de taureau, caïman, poisson,

serpent. Le culte de ce génie, sous les divers aspects de sa

représentation extérieure, est commun, je crois, à toutes les

populations non islamisées de l’Afrique Occidentale et il existe même,

sous une forme atténuée, chez plusieurs peuples islamisés. On le

rencontre, chez toutes les tribus mandé, sous le nom de _Koma_ ou _Komo_

et, sous le nom de _Do_, chez les Sénoufo, les Agni-Assanti, etc. ;

ailleurs il est connu sous des noms différents, mais, quelle que soit

l’appellation que l’on donne au génie, son culte se retrouve partout,

depuis le Sénégal jusqu’au Congo et sans doute au-delà, avec des

cérémonies extérieures tout à fait analogues. Partout aussi ces

cérémonies sont interdites aux femmes et certains de leurs rites sont

cachés même aux hommes non initiés ; l’initiation au culte comporte

toute une série d’épreuves que l’on entoure de mystère et que l’on

n’aime pas à révéler aux étrangers ; l’association religieuse ayant pour

but principal le culte de ce génie est l’une des plus répandues et les

plus fortement constituées qui existent en Afrique Occidentale.

Les autres génies, ou génies secondaires, ont également leurs cultes

spéciaux et souvent aussi leurs épreuves d’initiation, accessibles

tantôt aux hommes seuls, tantôt aux deux sexes. Mais les cultes des

génies secondaires sont plus spécialisés à tel ou tel pays, à telle ou

telle tribu. Parfois ils sont importés dans un pays où ils n’étaient pas

encore connus, s’y développent avec une grande rapidité, puis

disparaissent : leur fortune est soumise aux caprices de la mode.

Le culte du _Koma_ au contraire est universel et dure depuis sans doute

des milliers d’années.

Les génies représentant proprement des forces naturelles ont un culte

moins compliqué et plus localisé ; généralement ils ne sont pas figurés

par des images ou statues, mais sont invoqués directement, en des lieux

où l’on pense qu’ils résident habituellement : sur des montagnes, sur

des entassements de rochers présentant le plus généralement des aspects

bizarres et inattendus, dans des cavernes, sur le bord des fleuves, sur

des arbres plantés auprès des villages ou des maisons, ou situés en

pleine brousse ou dans les champs. On leur offre des sacrifices —

surtout des œufs, du sang et des plumes — pour obtenir d’eux les faveurs

que l’on désire ou pour leur demander d’éloigner de soi un malheur ou de

faire du mal à autrui. C’est dans le culte de ces génies qu’il faut

ranger certaines cérémonies agraires, comme la procession qui a lieu

presque partout au Soudan vers le commencement de mai, après la première

journée de grosses pluies, et qui est destinée à appeler sur les champs

les bénédictions d’en haut. (A Bamako, cette procession se termine par

un sacrifice offert, sur le bord du Niger, au génie du fleuve, sacrifice

qui, avant notre occupation, consistait à précipiter dans le fleuve une

vierge que dévorait le caïman représentant le génie : d’où le nom de

_Bamako_ : l’affaire du caïman). C’est au même culte qu’appartiennent

les fêtes accompagnant les semailles et les récoltes en beaucoup de

pays[54].

Alors que le culte des ancêtres et celui des esprits — qui ne font qu’un

en réalité — n’ont pas en général de prêtres spéciaux, chaque chef de

famille ou de village remplissant les fonctions sacerdotales, le culte

des forces naturelles et des génies est presque partout entre les mains

d’un véritable clergé, organisé en associations, qui veille au culte de

chaque génie, initie les néophytes aux pratiques cultuelles, leur

enseigne parfois un langage secret dont se servent entre eux les seuls

initiés, préside aux cérémonies de la circoncision et de l’excision et

aux funérailles des initiés. Ce clergé ne forme pas en général une caste

spéciale et ne doit pas être confondu avec la catégorie des gens qui se

livrent, soit à la magie, soit à certaines danses religieuses, et qui,

eux, constituent souvent une caste à part.

La circoncision (ablation du prépuce) n’existe pas partout ; certains

peuples même — par exemple les Gourounsi — la considèrent comme

infamante. L’excision (ablation de l’extrémité du clytoris) est

pratiquée au contraire chez toutes les tribus noires du Haut-Sénégal-

Niger, y compris celles qui n’admettent pas la circoncision. Ces deux

genres de mutilation existent d’ailleurs en dehors du Soudan chez un

très grand nombre de peuples, tant fétichistes que musulmans, même chez

des peuples du golfe de Guinée, comme les Dahoméens par exemple. Il

semble bien que ces coutumes sont antérieures à l’islamisme, car on les

rencontre chez des populations rebelles à l’islam et n’ayant été que

fort peu en contact avec des musulmans, tandis qu’elle ne sont pas

pratiquées par certains peuples vivant depuis des siècles au contact des

musulmans. L’excision en particulier n’est certainement pas d’origine

islamique et quelques peuples musulmans — ceux de race blanche — ne la

pratiquent qu’exceptionnellement. En tout cas, partout où ces coutumes

existent, même chez beaucoup de musulmans, elles font partie des

épreuves d’initiation à caractère religieux ; on opère les enfants

seulement au sortir de la première enfance ou plus exactement à l’âge de

la puberté[55].

DELAFOSSE Planche XL

[Illustration : _Cliché Froment_

FIG. 78. — Les greniers dans un village Samo.]

[Illustration : _Cliché Froment_

FIG. 79. — Type de construction religieuse en pays Samo.]

Les cérémonies du culte de certains génies se font tantôt dans des

édicules ou près d’édicules renfermant la statue du génie ou la

représentation de l’animal par lequel il est figuré, tantôt — surtout en

ce qui concerne les cultes qui sont l’apanage de sociétés secrètes —

dans des bois sacrés avoisinant les villages ou, en l’absence de ces

bois sacrés, dans des endroits réservés spécialement à cet usage et

situés en général sur la lisière ou en dehors du village. Beaucoup de

cérémonies religieuses ont lieu de préférence la nuit. Les prêtres sont,

dans les associations religieuses, ceux que l’on pourrait appeler les

initiés parfaits ; les simples affiliés, non encore parvenus au terme

suprême de l’initiation, constituent l’ensemble des fidèles ou

sectateurs[56].

=III. — Croyances et rites magico-religieux.=

A tous les systèmes religieux — y compris l’islamisme et même les

religions chrétiennes — s’adaptent et se superposent des croyances et

des rites, souvent plus anciens que la religion proprement dite, et qui

parfois constituent un véritable culte beaucoup plus répandu que le vrai

culte religieux de l’endroit et ayant, la plupart du temps, des

manifestations extérieures plus nombreuses et plus facilement

perceptibles.

Ces croyances et ces rites, que l’on retrouve à tous les âges dans

toutes les sociétés humaines, ont sans doute la même origine que les

religions proprement dites, à savoir le besoin pour l’homme de se

défendre contre les forces qu’il ne connaît pas ou qu’il connaît mal :

mais alors que la religion est une science qui prétend précisément

connaître ces forces, les étudie et les définit, afin de pouvoir mieux

les utiliser ou les combattre, la magie est un empirisme qui use de

certains procédés parce qu’il les croit bons, sans chercher à discerner

les causes de leur efficacité : on pourrait dire que le magicien est au

prêtre ce que le guérisseur empirique est au médecin moderne.

La magie ainsi entendue — ou, si l’on préfère, la pratique des rites

magico-religieux — est au Soudan entre les mains de gens, hommes ou

femmes, magiciens, sorciers ou féticheurs — selon l’expression vulgaire

— qui, tantôt forment une caste à part, tantôt appartiennent à l’une des

castes d’artisans ; il arrive fréquemment aussi que des prêtres païens

et des marabouts musulmans ajoutent à leur métier propre celui de

magicien ; il arrive aussi que des individus quelconques se livrent

accidentellement ou habituellement aux pratiques de magie.

C’est dans l’élément magico-religieux qu’il convient, à mon sens, de

classer la croyance au « tabou » ou au _tana_, si universellement

répandue en Afrique Occidentale. Non seulement chaque clan a son ou ses

_tana_, mais il est rare que chaque village, chaque famille, _chaque

individu_ même n’ait pas le sien ou les siens[57], qui lui ont été

imposés à la suite de certaines circonstances par quelque magicien

réputé, avec la croyance bien enracinée que toute infraction au _tana_

amènera la mort ou tout au moins une maladie grave, à moins que

l’infraction ait été involontaire, auquel cas elle peut être rachetée

par un sacrifice expiatoire et une offrande au magicien.

C’est ainsi que, dans tel village[58], on ne peut manger ni faire

pénétrer des arachides, à moins qu’elles soient pilées, sous peine de

voir des animaux malfaisants s’introduire dans le village et y exercer

des ravages ; les membres de telle famille ne peuvent pas toucher le

corps de tel animal, qui d’ailleurs n’est pas le _tana_ de leur

clan[59] : tel individu ne peut pas manger de riz blanc, tel autre ne

peut pas manger de bananes le samedi ; certains jours de la semaine sont

néfastes pour tel individu ou pour telle classe sociale ; tel chef de

village ne peut pénétrer dans son village et doit tenir ses assises à

l’extérieur du mur d’enceinte, etc., etc. Le nombre et la variété des

interdictions urbaines, familiales et individuelles sont tels en Afrique

Occidentale que l’acte le plus simple de la vie journalière devient

souvent des plus malaisés à accomplir : cette coutume du _tana_ est une

véritable entrave à la liberté humaine.

Les génies aussi ont leurs _tana_, et les prêtres et sectateurs d’un

génie, en plus de leurs _tana_ de clan ou autres, ont le _tana_ de leur

génie, ainsi que les enfants que l’on a baptisés du nom ou surnom d’un

génie ; le _niâma_ d’un défunt a son ou ses _tana_ propres, qui viennent

s’ajouter à ceux qu’avait le vivant. Certains génies ou esprits ont

comme _tana_ les plumes de perdrix, certains autres les coques

d’arachides, d’autres le _dolo_ ou bière de mil, d’autres tel ou tel

animal : d’où la nécessité, dans les villages consacrés à ces génies ou

esprits, de n’introduire que des perdrix toutes plumées, des arachides

décortiquées, de ne pas laisser pénétrer de jarres de dolo, d’interdire

l’entrée de l’animal prohibé, etc. Les remèdes eux-mêmes ont leurs

_tana_ : certaines plantes médicinales perdent leur vertu si on les met

en contact avec telle autre plante ou avec tel ou tel objet.

Les prohibitions d’ordre magico-religieux sont plus ou moins étendues :

elles peuvent concerner simplement la manducation du _tana_, elles

peuvent aussi impliquer la défense de le tuer, et même de le toucher ou

de le regarder. En ce qui concerne le _tana_ de clan, il est quelquefois

permis de tuer l’animal _tana_, il est généralement licite de le

regarder et de le toucher, mais il est toujours interdit de le manger ;

en ce qui regarde les _tana_ individuels, la prohibition s’étend le plus

souvent jusqu’au simple contact[60] et même à la vue du tana ; quant aux

_tana_ de village, ils sont d’ordre excessivement varié. Si les

prohibitions sont observées strictement, le _tana_ est parfaitement

inoffensif : ainsi presque tous les indigènes du Soudan sont persuadés

que l’animal sacré d’un clan ne fera jamais de mal à un individu de ce

clan, pourvu que ce dernier n’enfreigne pas les interdictions

traditionnelles ; un _Diara_ ne craint pas la rencontre d’un lion ni un

_Mariko_ celle d’un caïman ; mais du jour où quelqu’un abandonne son

_tana_ de clan, il a à redouter ce dernier : ainsi, lorsqu’un indigène

n’appartenant pas à une caste proprement dite épouse une femme castée,

nous avons vu qu’il entre de ce seul fait dans la caste de sa femme, et,

en même temps, il quitte son clan pour entrer dans celui de son épouse,

adoptant le _diamou_ et le _tana_ de cette dernière ; à partir de ce

jour, il peut être blessé ou tué par l’animal qui, avant son mariage,

constituait son propre _tana_.

J’ai dit plus haut que deux individus portant le même _diamou_ ou nom de

clan peuvent ne pas avoir le même _tana_ de clan, en raison du

fractionnement des clans primitifs en clans secondaires de même nom ;

j’ai dit aussi qu’un clan donné avait en général plusieurs _tana_ :

l’un, initial et commun à tout le clan ; les autres, secondaires et

spéciaux aux fractions, mais arrivant souvent à faire presque oublier le

_tana_ primitif. Il peut arriver d’autre part que deux clans entièrement

distincts aient le même _tana_. Pour en finir avec ce qui concerne le

_tana_ de clan, il me faut ajouter que les prohibitions concernent, non

seulement le ou les _tana_ du clan lui-même, mais aussi le _tana_ du

clan allié par le _sénékoun_.

Au point de vue indigène, une interdiction ne constitue un _tana_ que si

elle a été prononcée dans des circonstances spéciales et selon des rites

magiques et si l’infraction à cette interdiction doit amener comme

châtiment la maladie ou la mort sans aucune intervention étrangère.

Ainsi les interdictions prononcées par une loi religieuse proprement

dite, qui ne s’appliquent qu’aux fidèles de la religion intéressée ou

aux initiés et qui n’ont comme sanctions que des châtiments dans l’autre

monde ou des peines corporelles dans celui-ci, ne constituent pas des

_tana_ : telle l’interdiction musulmane concernant le jeûne du Ramadan

ou la défense faite aux femmes d’assister aux cérémonies du culte du

_Koma_. Les défenses émanant de la loi civile ne sont pas non plus des

_tana_, pas plus que les prohibitions de tel ou tel aliment ordonnée par

un médecin, à moins que ce médecin soit en même temps magicien et qu’il

ait érigé sa prohibition en _tana_ par la formule magique habituelle.

J’ai dit déjà qu’il n’existait pas de croyance à une origine animale ni

à une parenté proprement dite avec le _tana_, quoique certaines idées

relatives à la transmigration du _dia_ ou à l’incarnation du _niâma_

dans le corps d’un animal aient pu faire croire le contraire. Ce qui

prouve bien que la croyance au _tana_ ne constitue pas une religion à

proprement parler, c’est qu’il n’existe aucune représentation figurée de

l’objet _tana_, aucun emblême s’y rapportant, et qu’on n’offre aucun

sacrifice au _tana_, qu’on ne lui adresse aucune prière ; lorsqu’un

sacrifice expiatoire est offert pour réparer un manquement involontaire

aux règles prohibitives établies, ce n’est pas au _tana_ qu’il est

offert, mais à l’esprit protecteur de la famille ou du village, ou

encore au génie du prêtre auquel on s’est adressé[61].

C’est aussi à l’élément magico-religieux qu’il convient de rattacher les

pratiques souvent bizarres destinées à préserver de certaines maladies

ou à éloigner les épidémies ou des maux parfois imaginaires : en 1904,

le bruit se répandit depuis le Mossi jusqu’au golfe de Guinée qu’un

magicien réputé — dont personne d’ailleurs ne connaissait le nom ni la

résidence — avait déclaré que les plus grands malheurs allaient fondre

sur les Noirs si l’on ne tuait pas toutes les bêtes domestiques de

couleur noire ; ce fut, en quelques semaines, une véritable hécatombe de

tous les bestiaux et volailles noirs ou simplement bruns ; en 1905, on

put voir en pays sénoufo, à un moment donné, tous les habitants,

étrangers et musulmans compris, porter suspendu au cou un fragment de

calebasse : c’était parce qu’un magicien avait déclaré que c’était le

seul moyen d’empêcher la variole de s’abattre sur le pays.

Les _soubarha_ ou jeteurs de sorts sont, nous l’avons vu, des initiés à

la magie de la possession, qui se font volontairement posséder par le

_niâma_ d’un défunt pour augmenter leur puissance et afin d’exercer les

vengeances dont ce _niâma_ est assoiffé. Ils sont fort redoutés et

certaines associations religieuses, comme celles du _Koma_ et du _Nama_,

se consacrent en partie à la recherche et à la mise à mort des

_soubarha_. Ces derniers, quoi qu’on en ait prétendu, ne sont pas

anthropophages à proprement parler : lorsqu’on dit qu’ils ont « mangé »

un individu, c’est une simple façon de dire qu’ils lui ont jeté un

_korté_, maléfice mystérieux et mortel, ou tout au moins réputé tel ; de

même, un homme affligé d’une plaie mauvaise croit qu’un _soubarha_ lui a

sucé le sang ; si un enfant a été dévoré par une hyène, on dit aussi que

l’auteur de cet exploit est un _soubarha_ momentanément métamorphosé en

hyène. Ces croyances sont exploitées par les _namatigui_ ou prêtres du

_Nama_ et par les _gbassatigui_ ou détenteurs d’amulettes contre les

maléfices, lesquels, lorsqu’ils en veulent à quelqu’un, le chargent de

l’accusation d’être un _soubarha_ pour le faire mettre à mort[62]. La

maladie et la mort sont attribuées d’ailleurs le plus souvent soit à la

colère d’un génie ou de l’esprit d’un défunt, soit aux maléfices d’un

_soubarha_ ; aussi, en cas de maladie, c’est au magicien que l’on

s’adresse ; ce dernier prescrit ce qu’il faut faire pour détourner la

colère du génie ou de l’esprit ou pour combattre le maléfice, en même

temps qu’il administre — au moins le plus souvent — un médicament réel :

mais il avertit le patient que la vertu de ce dernier cessera du moment

où les rites magiques prescrits ne seront plus observés.

Si un notable, même âgé, vient à mourir, et surtout si plusieurs décès

se produisent à peu d’intervalle dans la même localité, il est rare que

l’on n’attribue pas ces décès à une cause surnaturelle ; on fait appel à

un ou des magiciens qui prétendent avoir le secret de découvrir les

_soubarha_ et qui, souvent en dissimulant dans la maison de leur victime

désignée un objet dont la découverte doit signaler le _soubarha_

recherché, livrent à la vindicte publique un ou plusieurs individus,

généralement des vieilles femmes ; ces derniers sont aussitôt mis à mort

et parfois, tant est grande la force des croyances magico-religieuses,

ils avouent avant de mourir avoir jeté en effet un sort sur la personne

dont on leur reproche le décès. La désignation de l’individu qui, soi-

disant, aurait tué quelqu’un par un maléfice, est faite souvent par le

cadavre même du défunt : ce cadavre, promené à travers le village sur la

tête de deux hommes que guide et excite un magicien, finit par heurter

une personne ou la demeure d’une personne que l’on déclare aussitôt être

le coupable cherché.

Les magiciens prédisent également l’avenir, soit en traçant des lignes

sur le sable, soit en jetant à terre des cailloux, soit en consultant

l’enchevêtrement de fils de cuir réunis en une sorte de faubert, soit en

expliquant les songes, soit encore par d’autres procédés[63].

Ce sont encore les magiciens qui fabriquent et vendent — ou apprennent à

confectionner — les innombrables talismans ou amulettes appelés

vulgairement « fétiches » ou « grigris » par les Européens et dénommés

en mandingue, suivant les catégories, _bassi_, _foura_, _sébé_, _gbassa_

ou _siri_[64]. Parmi ces talismans, les uns sont préventifs, étant

destinés à empêcher telle ou telle maladie, les blessures, le vol, les

mauvaises rencontres, les accidents, les maléfices ou _korté_ des

jeteurs de sorts, les effets de la malignité des génies et, d’une façon

générale, à combattre la puissance nocive du _niâma_ de tous les êtres

animés ou inanimés, visibles ou invisibles ; d’autres sont des talismans

positifs, destinés à procurer la richesse, l’amour, des enfants, du

gibier, etc. ; d’autres enfin — les _siri_ — ont une puissance

proprement nocive et possèdent la vertu d’attirer la mort, la maladie ou

un malheur quelconque sur la personne ou les biens de celui à qui l’on

veut nuire, tandis que les _gbassa_ jouissent du pouvoir de conjurer

l’influence de ces talismans nocifs et de faire découvrir les

_soubarha_.

Les magiciens capables de fabriquer ces talismans divers sont arrivés à

connaître les choses occultes par leur commerce avec les esprits et leur

initiation aux mystères de certains génies spéciaux. L’initiation à la

magie comporte des frais d’admission, des épreuves et l’étude des rites

et des formules : une fois cette initiation complètement terminée, le

magicien peut à son tour former des disciples et leur enseigner l’art de

confectionner des talismans, des remèdes, des poisons, des maléfices,

ainsi que l’art de prédire l’avenir et de discerner les choses cachées.

En outre de ses fonctions propres, le magicien prescrit les _saraka_, ou

offrandes et sacrifices propitiatoires destinés à détourner la colère

d’un génie ou d’une force occulte mal définie, telle, par exemple, que

certains vents qui apportent des épidémies ; c’est lui aussi qui, très

souvent, règle les sacrifices expiatoires nécessités par l’inobservance

des prohibitions relatives aux _tana_.

On peut se demander si les magiciens sont sincères ou si ce sont de

simples exploiteurs de la crédulité publique. Il est certain qu’ils font

payer un bon prix leurs services et leurs talismans et que le métier est

lucratif ; il est non moins certain que, dans beaucoup de cas, le

magicien sait parfaitement à quoi s’en tenir sur le peu de valeur

intrinsèque de ses pratiques et des grigris qu’il fabrique. Toutefois,

étant donné que tous les indigènes croient fermement à la vertu des

pratiques magiques et que les magiciens se recrutent dans toutes les

classes sociales, il est difficile d’admettre que ces magiciens soient

tellement plus intelligents ou plus éclairés que leurs congénères qu’ils

soient les seuls à considérer comme jongleries ce que tous les autres

prennent pour argent comptant. Je croirais plutôt que le magicien, en

général tout au moins, a foi lui-même dans la vertu des talismans qu’il

fabrique[65].

=IV. — L’islamisme.=

_1o Son domaine._

Haut-Sénégal-Niger (Soudan français), Tome 3 (de 3): les civilisations · 第 15 / 28 段