peuples surtout agriculteurs, ont, comme les êtres humains, un esprit ou
_niâma_, véritable esprit dynamique : cet esprit, tout naturellement,
est devenu l’objet d’un culte, soit sous le nom de l’élément ou du corps
naturel qu’il fait agir (le ciel, la terre, les astres, le feu, les
vents, les montagnes, les fleuves, etc.), soit sous le nom d’un génie
(_niâ_ ou _gniâ_ en mandingue)[53] qui est censé disposer à son gré de
l’une ou de plusieurs de ces forces, de l’un ou de plusieurs de ces
éléments. Aucun de ces génies n’est considéré comme un Dieu à proprement
parler, puisque tous ont été créés par Dieu comme le monde et tout ce
qu’il renferme de visible et d’invisible ; cependant le génie du Ciel,
au moins dans la terminologie vulgaire, est souvent confondu avec Dieu
lui-même, mais la plupart du temps les anciens attribuent à Dieu un nom
spécial connu d’eux seuls et qui n’est pas le nom du Ciel.
En tout cas, alors qu’on ne rend aucun culte à Dieu, on en rend un aux
génies, qui sont en quelque sorte les intermédiaires naturels entre
l’homme et Dieu, exécutant les secrets desseins de ce dernier mais
pouvant les modifier dans une certaine mesure, peut-être à son insu, en
ce sens qu’ils détiennent chacun une parcelle de la puissance divine et
l’exercent à leur guise. C’est ainsi que le polythéisme des indigènes
non musulmans de l’Afrique Occidentale a en réalité une base monothéiste
et que les esprits et les génies correspondent à peu de chose près, les
premiers aux saints et les seconds aux anges et démons des religions
musulmane et chrétienne.
Ces génies ne sont pas non plus sans analogie avec les dieux de
l’antiquité grecque et surtout égyptienne ; souvent ils constituent une
véritable famille mythologique, à la base de laquelle on rencontre
habituellement le Ciel, génie mâle et principe fécondant, et la Terre,
génie femelle et principe fécondé et générateur. Le Ciel, parfois
identifié avec le Soleil, a épousé la Terre, parfois identifiée avec la
Lune, et de leur union ou de l’union de leurs enfants sont sortis tous
les principaux génies qui dirigent le monde et y dispensent la vie et la
mort, le bonheur et le malheur sous toutes leurs formes.
Le Ciel et la Terre, père et mère des génies, sont souvent pris à témoin
dans les serments ou invoqués dans les souhaits ; mais le culte rendu
directement à eux est beaucoup moins répandu que celui rendu à l’aîné de
leurs enfants, lequel, doué à la fois des vertus mâles et femelles de
ses deux auteurs, est le véritable intermédiaire entre la puissance
mystérieuse de Dieu et la faiblesse craintive de l’homme.
Généralement le Ciel et la Terre restent des entités sinon abstraites,
au moins sans représentation palpable ; parfois cependant le premier est
invoqué sous la forme d’un homme pourvu d’un énorme phallus ou même sous
la forme d’un phallus isolé, tandis que la Terre ou génie femelle est
représentée par une femme aux vastes mamelles ou simplement par une
paire de mamelles.
Quant au fils aîné de la Terre et du Ciel, il est représenté sous des
aspects très divers, parfois sous celui d’un hermaphrodite, le plus
souvent sous une figure animale : tête de taureau, caïman, poisson,
serpent. Le culte de ce génie, sous les divers aspects de sa
représentation extérieure, est commun, je crois, à toutes les
populations non islamisées de l’Afrique Occidentale et il existe même,
sous une forme atténuée, chez plusieurs peuples islamisés. On le
rencontre, chez toutes les tribus mandé, sous le nom de _Koma_ ou _Komo_
et, sous le nom de _Do_, chez les Sénoufo, les Agni-Assanti, etc. ;
ailleurs il est connu sous des noms différents, mais, quelle que soit
l’appellation que l’on donne au génie, son culte se retrouve partout,
depuis le Sénégal jusqu’au Congo et sans doute au-delà, avec des
cérémonies extérieures tout à fait analogues. Partout aussi ces
cérémonies sont interdites aux femmes et certains de leurs rites sont
cachés même aux hommes non initiés ; l’initiation au culte comporte
toute une série d’épreuves que l’on entoure de mystère et que l’on
n’aime pas à révéler aux étrangers ; l’association religieuse ayant pour
but principal le culte de ce génie est l’une des plus répandues et les
plus fortement constituées qui existent en Afrique Occidentale.
Les autres génies, ou génies secondaires, ont également leurs cultes
spéciaux et souvent aussi leurs épreuves d’initiation, accessibles
tantôt aux hommes seuls, tantôt aux deux sexes. Mais les cultes des
génies secondaires sont plus spécialisés à tel ou tel pays, à telle ou
telle tribu. Parfois ils sont importés dans un pays où ils n’étaient pas
encore connus, s’y développent avec une grande rapidité, puis
disparaissent : leur fortune est soumise aux caprices de la mode.
Le culte du _Koma_ au contraire est universel et dure depuis sans doute
des milliers d’années.
Les génies représentant proprement des forces naturelles ont un culte
moins compliqué et plus localisé ; généralement ils ne sont pas figurés
par des images ou statues, mais sont invoqués directement, en des lieux
où l’on pense qu’ils résident habituellement : sur des montagnes, sur
des entassements de rochers présentant le plus généralement des aspects
bizarres et inattendus, dans des cavernes, sur le bord des fleuves, sur
des arbres plantés auprès des villages ou des maisons, ou situés en
pleine brousse ou dans les champs. On leur offre des sacrifices —
surtout des œufs, du sang et des plumes — pour obtenir d’eux les faveurs
que l’on désire ou pour leur demander d’éloigner de soi un malheur ou de
faire du mal à autrui. C’est dans le culte de ces génies qu’il faut
ranger certaines cérémonies agraires, comme la procession qui a lieu
presque partout au Soudan vers le commencement de mai, après la première
journée de grosses pluies, et qui est destinée à appeler sur les champs
les bénédictions d’en haut. (A Bamako, cette procession se termine par
un sacrifice offert, sur le bord du Niger, au génie du fleuve, sacrifice
qui, avant notre occupation, consistait à précipiter dans le fleuve une
vierge que dévorait le caïman représentant le génie : d’où le nom de
_Bamako_ : l’affaire du caïman). C’est au même culte qu’appartiennent
les fêtes accompagnant les semailles et les récoltes en beaucoup de
pays[54].
Alors que le culte des ancêtres et celui des esprits — qui ne font qu’un
en réalité — n’ont pas en général de prêtres spéciaux, chaque chef de
famille ou de village remplissant les fonctions sacerdotales, le culte
des forces naturelles et des génies est presque partout entre les mains
d’un véritable clergé, organisé en associations, qui veille au culte de
chaque génie, initie les néophytes aux pratiques cultuelles, leur
enseigne parfois un langage secret dont se servent entre eux les seuls
initiés, préside aux cérémonies de la circoncision et de l’excision et
aux funérailles des initiés. Ce clergé ne forme pas en général une caste
spéciale et ne doit pas être confondu avec la catégorie des gens qui se
livrent, soit à la magie, soit à certaines danses religieuses, et qui,
eux, constituent souvent une caste à part.
La circoncision (ablation du prépuce) n’existe pas partout ; certains
peuples même — par exemple les Gourounsi — la considèrent comme
infamante. L’excision (ablation de l’extrémité du clytoris) est
pratiquée au contraire chez toutes les tribus noires du Haut-Sénégal-
Niger, y compris celles qui n’admettent pas la circoncision. Ces deux
genres de mutilation existent d’ailleurs en dehors du Soudan chez un
très grand nombre de peuples, tant fétichistes que musulmans, même chez
des peuples du golfe de Guinée, comme les Dahoméens par exemple. Il
semble bien que ces coutumes sont antérieures à l’islamisme, car on les
rencontre chez des populations rebelles à l’islam et n’ayant été que
fort peu en contact avec des musulmans, tandis qu’elle ne sont pas
pratiquées par certains peuples vivant depuis des siècles au contact des
musulmans. L’excision en particulier n’est certainement pas d’origine
islamique et quelques peuples musulmans — ceux de race blanche — ne la
pratiquent qu’exceptionnellement. En tout cas, partout où ces coutumes
existent, même chez beaucoup de musulmans, elles font partie des
épreuves d’initiation à caractère religieux ; on opère les enfants
seulement au sortir de la première enfance ou plus exactement à l’âge de
la puberté[55].
DELAFOSSE Planche XL
[Illustration : _Cliché Froment_
FIG. 78. — Les greniers dans un village Samo.]
[Illustration : _Cliché Froment_
FIG. 79. — Type de construction religieuse en pays Samo.]
Les cérémonies du culte de certains génies se font tantôt dans des
édicules ou près d’édicules renfermant la statue du génie ou la
représentation de l’animal par lequel il est figuré, tantôt — surtout en
ce qui concerne les cultes qui sont l’apanage de sociétés secrètes —
dans des bois sacrés avoisinant les villages ou, en l’absence de ces
bois sacrés, dans des endroits réservés spécialement à cet usage et
situés en général sur la lisière ou en dehors du village. Beaucoup de
cérémonies religieuses ont lieu de préférence la nuit. Les prêtres sont,
dans les associations religieuses, ceux que l’on pourrait appeler les
initiés parfaits ; les simples affiliés, non encore parvenus au terme
suprême de l’initiation, constituent l’ensemble des fidèles ou
sectateurs[56].
=III. — Croyances et rites magico-religieux.=
A tous les systèmes religieux — y compris l’islamisme et même les
religions chrétiennes — s’adaptent et se superposent des croyances et
des rites, souvent plus anciens que la religion proprement dite, et qui
parfois constituent un véritable culte beaucoup plus répandu que le vrai
culte religieux de l’endroit et ayant, la plupart du temps, des
manifestations extérieures plus nombreuses et plus facilement
perceptibles.
Ces croyances et ces rites, que l’on retrouve à tous les âges dans
toutes les sociétés humaines, ont sans doute la même origine que les
religions proprement dites, à savoir le besoin pour l’homme de se
défendre contre les forces qu’il ne connaît pas ou qu’il connaît mal :
mais alors que la religion est une science qui prétend précisément
connaître ces forces, les étudie et les définit, afin de pouvoir mieux
les utiliser ou les combattre, la magie est un empirisme qui use de
certains procédés parce qu’il les croit bons, sans chercher à discerner
les causes de leur efficacité : on pourrait dire que le magicien est au
prêtre ce que le guérisseur empirique est au médecin moderne.
La magie ainsi entendue — ou, si l’on préfère, la pratique des rites
magico-religieux — est au Soudan entre les mains de gens, hommes ou
femmes, magiciens, sorciers ou féticheurs — selon l’expression vulgaire
— qui, tantôt forment une caste à part, tantôt appartiennent à l’une des
castes d’artisans ; il arrive fréquemment aussi que des prêtres païens
et des marabouts musulmans ajoutent à leur métier propre celui de
magicien ; il arrive aussi que des individus quelconques se livrent
accidentellement ou habituellement aux pratiques de magie.
C’est dans l’élément magico-religieux qu’il convient, à mon sens, de
classer la croyance au « tabou » ou au _tana_, si universellement
répandue en Afrique Occidentale. Non seulement chaque clan a son ou ses
_tana_, mais il est rare que chaque village, chaque famille, _chaque
individu_ même n’ait pas le sien ou les siens[57], qui lui ont été
imposés à la suite de certaines circonstances par quelque magicien
réputé, avec la croyance bien enracinée que toute infraction au _tana_
amènera la mort ou tout au moins une maladie grave, à moins que
l’infraction ait été involontaire, auquel cas elle peut être rachetée
par un sacrifice expiatoire et une offrande au magicien.
C’est ainsi que, dans tel village[58], on ne peut manger ni faire
pénétrer des arachides, à moins qu’elles soient pilées, sous peine de
voir des animaux malfaisants s’introduire dans le village et y exercer
des ravages ; les membres de telle famille ne peuvent pas toucher le
corps de tel animal, qui d’ailleurs n’est pas le _tana_ de leur
clan[59] : tel individu ne peut pas manger de riz blanc, tel autre ne
peut pas manger de bananes le samedi ; certains jours de la semaine sont
néfastes pour tel individu ou pour telle classe sociale ; tel chef de
village ne peut pénétrer dans son village et doit tenir ses assises à
l’extérieur du mur d’enceinte, etc., etc. Le nombre et la variété des
interdictions urbaines, familiales et individuelles sont tels en Afrique
Occidentale que l’acte le plus simple de la vie journalière devient
souvent des plus malaisés à accomplir : cette coutume du _tana_ est une
véritable entrave à la liberté humaine.
Les génies aussi ont leurs _tana_, et les prêtres et sectateurs d’un
génie, en plus de leurs _tana_ de clan ou autres, ont le _tana_ de leur
génie, ainsi que les enfants que l’on a baptisés du nom ou surnom d’un
génie ; le _niâma_ d’un défunt a son ou ses _tana_ propres, qui viennent
s’ajouter à ceux qu’avait le vivant. Certains génies ou esprits ont
comme _tana_ les plumes de perdrix, certains autres les coques
d’arachides, d’autres le _dolo_ ou bière de mil, d’autres tel ou tel
animal : d’où la nécessité, dans les villages consacrés à ces génies ou
esprits, de n’introduire que des perdrix toutes plumées, des arachides
décortiquées, de ne pas laisser pénétrer de jarres de dolo, d’interdire
l’entrée de l’animal prohibé, etc. Les remèdes eux-mêmes ont leurs
_tana_ : certaines plantes médicinales perdent leur vertu si on les met
en contact avec telle autre plante ou avec tel ou tel objet.
Les prohibitions d’ordre magico-religieux sont plus ou moins étendues :
elles peuvent concerner simplement la manducation du _tana_, elles
peuvent aussi impliquer la défense de le tuer, et même de le toucher ou
de le regarder. En ce qui concerne le _tana_ de clan, il est quelquefois
permis de tuer l’animal _tana_, il est généralement licite de le
regarder et de le toucher, mais il est toujours interdit de le manger ;
en ce qui regarde les _tana_ individuels, la prohibition s’étend le plus
souvent jusqu’au simple contact[60] et même à la vue du tana ; quant aux
_tana_ de village, ils sont d’ordre excessivement varié. Si les
prohibitions sont observées strictement, le _tana_ est parfaitement
inoffensif : ainsi presque tous les indigènes du Soudan sont persuadés
que l’animal sacré d’un clan ne fera jamais de mal à un individu de ce
clan, pourvu que ce dernier n’enfreigne pas les interdictions
traditionnelles ; un _Diara_ ne craint pas la rencontre d’un lion ni un
_Mariko_ celle d’un caïman ; mais du jour où quelqu’un abandonne son
_tana_ de clan, il a à redouter ce dernier : ainsi, lorsqu’un indigène
n’appartenant pas à une caste proprement dite épouse une femme castée,
nous avons vu qu’il entre de ce seul fait dans la caste de sa femme, et,
en même temps, il quitte son clan pour entrer dans celui de son épouse,
adoptant le _diamou_ et le _tana_ de cette dernière ; à partir de ce
jour, il peut être blessé ou tué par l’animal qui, avant son mariage,
constituait son propre _tana_.
J’ai dit plus haut que deux individus portant le même _diamou_ ou nom de
clan peuvent ne pas avoir le même _tana_ de clan, en raison du
fractionnement des clans primitifs en clans secondaires de même nom ;
j’ai dit aussi qu’un clan donné avait en général plusieurs _tana_ :
l’un, initial et commun à tout le clan ; les autres, secondaires et
spéciaux aux fractions, mais arrivant souvent à faire presque oublier le
_tana_ primitif. Il peut arriver d’autre part que deux clans entièrement
distincts aient le même _tana_. Pour en finir avec ce qui concerne le
_tana_ de clan, il me faut ajouter que les prohibitions concernent, non
seulement le ou les _tana_ du clan lui-même, mais aussi le _tana_ du
clan allié par le _sénékoun_.
Au point de vue indigène, une interdiction ne constitue un _tana_ que si
elle a été prononcée dans des circonstances spéciales et selon des rites
magiques et si l’infraction à cette interdiction doit amener comme
châtiment la maladie ou la mort sans aucune intervention étrangère.
Ainsi les interdictions prononcées par une loi religieuse proprement
dite, qui ne s’appliquent qu’aux fidèles de la religion intéressée ou
aux initiés et qui n’ont comme sanctions que des châtiments dans l’autre
monde ou des peines corporelles dans celui-ci, ne constituent pas des
_tana_ : telle l’interdiction musulmane concernant le jeûne du Ramadan
ou la défense faite aux femmes d’assister aux cérémonies du culte du
_Koma_. Les défenses émanant de la loi civile ne sont pas non plus des
_tana_, pas plus que les prohibitions de tel ou tel aliment ordonnée par
un médecin, à moins que ce médecin soit en même temps magicien et qu’il
ait érigé sa prohibition en _tana_ par la formule magique habituelle.
J’ai dit déjà qu’il n’existait pas de croyance à une origine animale ni
à une parenté proprement dite avec le _tana_, quoique certaines idées
relatives à la transmigration du _dia_ ou à l’incarnation du _niâma_
dans le corps d’un animal aient pu faire croire le contraire. Ce qui
prouve bien que la croyance au _tana_ ne constitue pas une religion à
proprement parler, c’est qu’il n’existe aucune représentation figurée de
l’objet _tana_, aucun emblême s’y rapportant, et qu’on n’offre aucun
sacrifice au _tana_, qu’on ne lui adresse aucune prière ; lorsqu’un
sacrifice expiatoire est offert pour réparer un manquement involontaire
aux règles prohibitives établies, ce n’est pas au _tana_ qu’il est
offert, mais à l’esprit protecteur de la famille ou du village, ou
encore au génie du prêtre auquel on s’est adressé[61].
C’est aussi à l’élément magico-religieux qu’il convient de rattacher les
pratiques souvent bizarres destinées à préserver de certaines maladies
ou à éloigner les épidémies ou des maux parfois imaginaires : en 1904,
le bruit se répandit depuis le Mossi jusqu’au golfe de Guinée qu’un
magicien réputé — dont personne d’ailleurs ne connaissait le nom ni la
résidence — avait déclaré que les plus grands malheurs allaient fondre
sur les Noirs si l’on ne tuait pas toutes les bêtes domestiques de
couleur noire ; ce fut, en quelques semaines, une véritable hécatombe de
tous les bestiaux et volailles noirs ou simplement bruns ; en 1905, on
put voir en pays sénoufo, à un moment donné, tous les habitants,
étrangers et musulmans compris, porter suspendu au cou un fragment de
calebasse : c’était parce qu’un magicien avait déclaré que c’était le
seul moyen d’empêcher la variole de s’abattre sur le pays.
Les _soubarha_ ou jeteurs de sorts sont, nous l’avons vu, des initiés à
la magie de la possession, qui se font volontairement posséder par le
_niâma_ d’un défunt pour augmenter leur puissance et afin d’exercer les
vengeances dont ce _niâma_ est assoiffé. Ils sont fort redoutés et
certaines associations religieuses, comme celles du _Koma_ et du _Nama_,
se consacrent en partie à la recherche et à la mise à mort des
_soubarha_. Ces derniers, quoi qu’on en ait prétendu, ne sont pas
anthropophages à proprement parler : lorsqu’on dit qu’ils ont « mangé »
un individu, c’est une simple façon de dire qu’ils lui ont jeté un
_korté_, maléfice mystérieux et mortel, ou tout au moins réputé tel ; de
même, un homme affligé d’une plaie mauvaise croit qu’un _soubarha_ lui a
sucé le sang ; si un enfant a été dévoré par une hyène, on dit aussi que
l’auteur de cet exploit est un _soubarha_ momentanément métamorphosé en
hyène. Ces croyances sont exploitées par les _namatigui_ ou prêtres du
_Nama_ et par les _gbassatigui_ ou détenteurs d’amulettes contre les
maléfices, lesquels, lorsqu’ils en veulent à quelqu’un, le chargent de
l’accusation d’être un _soubarha_ pour le faire mettre à mort[62]. La
maladie et la mort sont attribuées d’ailleurs le plus souvent soit à la
colère d’un génie ou de l’esprit d’un défunt, soit aux maléfices d’un
_soubarha_ ; aussi, en cas de maladie, c’est au magicien que l’on
s’adresse ; ce dernier prescrit ce qu’il faut faire pour détourner la
colère du génie ou de l’esprit ou pour combattre le maléfice, en même
temps qu’il administre — au moins le plus souvent — un médicament réel :
mais il avertit le patient que la vertu de ce dernier cessera du moment
où les rites magiques prescrits ne seront plus observés.
Si un notable, même âgé, vient à mourir, et surtout si plusieurs décès
se produisent à peu d’intervalle dans la même localité, il est rare que
l’on n’attribue pas ces décès à une cause surnaturelle ; on fait appel à
un ou des magiciens qui prétendent avoir le secret de découvrir les
_soubarha_ et qui, souvent en dissimulant dans la maison de leur victime
désignée un objet dont la découverte doit signaler le _soubarha_
recherché, livrent à la vindicte publique un ou plusieurs individus,
généralement des vieilles femmes ; ces derniers sont aussitôt mis à mort
et parfois, tant est grande la force des croyances magico-religieuses,
ils avouent avant de mourir avoir jeté en effet un sort sur la personne
dont on leur reproche le décès. La désignation de l’individu qui, soi-
disant, aurait tué quelqu’un par un maléfice, est faite souvent par le
cadavre même du défunt : ce cadavre, promené à travers le village sur la
tête de deux hommes que guide et excite un magicien, finit par heurter
une personne ou la demeure d’une personne que l’on déclare aussitôt être
le coupable cherché.
Les magiciens prédisent également l’avenir, soit en traçant des lignes
sur le sable, soit en jetant à terre des cailloux, soit en consultant
l’enchevêtrement de fils de cuir réunis en une sorte de faubert, soit en
expliquant les songes, soit encore par d’autres procédés[63].
Ce sont encore les magiciens qui fabriquent et vendent — ou apprennent à
confectionner — les innombrables talismans ou amulettes appelés
vulgairement « fétiches » ou « grigris » par les Européens et dénommés
en mandingue, suivant les catégories, _bassi_, _foura_, _sébé_, _gbassa_
ou _siri_[64]. Parmi ces talismans, les uns sont préventifs, étant
destinés à empêcher telle ou telle maladie, les blessures, le vol, les
mauvaises rencontres, les accidents, les maléfices ou _korté_ des
jeteurs de sorts, les effets de la malignité des génies et, d’une façon
générale, à combattre la puissance nocive du _niâma_ de tous les êtres
animés ou inanimés, visibles ou invisibles ; d’autres sont des talismans
positifs, destinés à procurer la richesse, l’amour, des enfants, du
gibier, etc. ; d’autres enfin — les _siri_ — ont une puissance
proprement nocive et possèdent la vertu d’attirer la mort, la maladie ou
un malheur quelconque sur la personne ou les biens de celui à qui l’on
veut nuire, tandis que les _gbassa_ jouissent du pouvoir de conjurer
l’influence de ces talismans nocifs et de faire découvrir les
_soubarha_.
Les magiciens capables de fabriquer ces talismans divers sont arrivés à
connaître les choses occultes par leur commerce avec les esprits et leur
initiation aux mystères de certains génies spéciaux. L’initiation à la
magie comporte des frais d’admission, des épreuves et l’étude des rites
et des formules : une fois cette initiation complètement terminée, le
magicien peut à son tour former des disciples et leur enseigner l’art de
confectionner des talismans, des remèdes, des poisons, des maléfices,
ainsi que l’art de prédire l’avenir et de discerner les choses cachées.
En outre de ses fonctions propres, le magicien prescrit les _saraka_, ou
offrandes et sacrifices propitiatoires destinés à détourner la colère
d’un génie ou d’une force occulte mal définie, telle, par exemple, que
certains vents qui apportent des épidémies ; c’est lui aussi qui, très
souvent, règle les sacrifices expiatoires nécessités par l’inobservance
des prohibitions relatives aux _tana_.
On peut se demander si les magiciens sont sincères ou si ce sont de
simples exploiteurs de la crédulité publique. Il est certain qu’ils font
payer un bon prix leurs services et leurs talismans et que le métier est
lucratif ; il est non moins certain que, dans beaucoup de cas, le
magicien sait parfaitement à quoi s’en tenir sur le peu de valeur
intrinsèque de ses pratiques et des grigris qu’il fabrique. Toutefois,
étant donné que tous les indigènes croient fermement à la vertu des
pratiques magiques et que les magiciens se recrutent dans toutes les
classes sociales, il est difficile d’admettre que ces magiciens soient
tellement plus intelligents ou plus éclairés que leurs congénères qu’ils
soient les seuls à considérer comme jongleries ce que tous les autres
prennent pour argent comptant. Je croirais plutôt que le magicien, en
général tout au moins, a foi lui-même dans la vertu des talismans qu’il
fabrique[65].
=IV. — L’islamisme.=
_1o Son domaine._