FIG. 76. — Jeunes guerriers Sissala.]
[Illustration : _Cliché Froment_
FIG. 77. — Danseurs Bobo, dans le cercle de Koury.]
=I. — Fétichisme, totémisme, théisme.=
_1o Fétichisme._
Nous avons coutume de désigner sous le nom global de « fétichisme » ou
celui de « paganisme » toutes les religions africaines qui ne sont ni le
christianisme ni l’islamisme ; ces désignations sont aussi impropres que
les appellations de _kafir_ ou de _bambara_ que donnent souvent les
musulmans de l’Afrique Occidentale à ceux qui ne pratiquent pas leur
religion.
Les « fétiches », à proprement parler, sont des talismans ou amulettes
et ils ne constituent pas plus le fond de la religion des Noirs dits
« fétichistes » qu’ils ne constituent le fond de l’islamisme ou du
christianisme. Les fétiches sont du domaine de l’universelle
superstition et de la crédulité humaine : ils existent chez nous aussi
bien que chez les Noirs et n’ont qu’un rapport très éloigné avec la
religion proprement dite ; l’usage du scapulaire n’a rien à faire avec
l’enseignement du Christ ou de saint Paul et, de même, le port d’une
corne de bélier destinée à éloigner la variole n’a rien à voir avec le
culte des ancêtres. C’est pourquoi je prétends que le terme de
« fétichisme », employé pour désigner les religions africaines
indigènes, est souverainement impropre ; le terme de « paganisme » ne
l’est pas moins, mais il a cependant l’avantage de s’opposer aux termes
islamisme et christianisme.
En réalité, les Noirs non musulmans ont une religion véritable, en
général assez compliquée, se présentant sous des aspects très différents
les uns des autres malgré un fond commun et dans laquelle le fétichisme
propre, c’est-à-dire la confiance accordée aux amulettes, n’entre que
pour une part pour ainsi dire externe, sans faire partie des croyances
religieuses proprement dites ; le fétichisme d’ailleurs n’est pas
spécial aux religions nègres, ainsi que je le disais tout à l’heure : il
existe dans la pratique de toutes les religions, ou, plus exactement, il
se superpose à la pratique de toutes les religions, y compris la
musulmane et la chrétienne. Mais, comme la plupart des peuples demeurés
superstitieux, les Noirs cachent à l’étranger les dogmes de leur
croyance et, autant qu’ils le peuvent, les rites fondamentaux de leur
culte, en sorte que l’observateur superficiel n’aperçoit que ce qu’il y
a de plus grossier, de plus extérieur et de moins important dans les
religions qu’il cherche à étudier ; il y est entraîné du reste par ses
informateurs indigènes et, en première ligne, par nombre d’interprètes
qui, pour se débarrasser de questions importunes, y répondent par la
sempiternelle explication qui n’explique rien : « ça, c’est
fétiche ! » ; autant dire : « ça, c’est quelque chose que je ne
comprends pas ou quelque chose dont je ne veux pas parler ».
Lors donc que l’on rencontre l’expression « fétichistes » appliquée à
des indigènes du Soudan, il doit être bien entendu qu’il faut lui donner
son acception vulgaire, c’est-à-dire celle de « non musulmans », sans
vouloir aucunement en faire la désignation des sectateurs d’une religion
spéciale.
_2o Totémisme._
Tel qu’il est défini par les ethnographes l’ayant étudié en Amérique ou
en Océanie, le totémisme semble bien ne pas exister en Afrique
Occidentale. Les pratiques qui ont avec lui une certaine analogie, plus
apparente que réelle, et dont j’ai parlé à propos du clan, paraissent
constituer, non pas un système religieux, mais plutôt une sorte de
système d’association se manifestant par des rites d’ordre magico-
religieux. J’ai dit que les _tana_ ou animaux sacrés avaient été
déclarés tabous par l’ancêtre du clan et n’étaient nullement considérés
eux-mêmes comme des ancêtres. Il arrive bien parfois que tel ou tel
animal est regardé par certains individus ou certaines familles comme
pouvant être — non pas comme étant nécessairement — leur ancêtre, mais
cela rentre dans la croyance à la transmigration des âmes : tel est le
cas où l’esprit d’un défunt est censé avoir élu domicile dans le corps
d’un animal qui d’ailleurs n’est pas toujours de l’espèce _tana_ et qui,
en général, est un animal particulier et non n’importe quel animal d’une
espèce donnée ; d’autres animaux sont sacrés parce qu’ils sont censés
servir de résidence habituelle à un génie. Ces croyances et le fait —
tout à fait exceptionnel du reste — que le nom du _tana_ est, dans des
cas très rares, le même que celui du clan ont pu faire croire à
l’existence au Soudan d’une sorte de totémisme ; mais, en tout cas, ce
totémisme serait complètement différent du système religieux auquel on
donne habituellement ce nom.
_3o Théisme._
Si le terme de « fétichisme », employé pour désigner la religion des
Noirs non musulmans, est impropre, ceux de « polythéisme » ou
« paganisme » ne le sont pas moins. La plupart en effet des peuples
indigènes de l’Afrique Occidentale, tous même très probablement, croient
à l’existence d’un Dieu unique, Dieu créateur, qu’ils ne sont pas loin
de se figurer comme un pur esprit, auquel ils n’attribuent jamais, en
tout cas, le caractère anthropomorphique, mais qu’ils confondent
souvent, tout au moins par le terme sous lequel ils le désignent
communément, avec le Ciel. Ils le regardent comme l’auteur du monde et
de tout ce qui existe de matériel et d’immatériel, de visible et
d’invisible, ou du moins de tout ce qui a existé au début du monde, mais
ils lui dénient en général tout pouvoir sur le présent et sur l’avenir,
toute faculté de modifier les desseins arrêtés par lui lorsqu’il a créé
l’univers ; en tout cas ils ne croient pas à son intervention directe et
seraient plutôt disposés à admettre que, si tout ce qui arrive n’arrive
qu’avec la permission de Dieu et parce que Dieu l’a voulu, l’homme ne
peut pas obtenir de cet Être suprême qu’il modifie ses plans pour faire
plaisir à ses créatures ; il leur arrive très souvent de dire, lorsqu’un
malheur les frappe : « C’est Dieu qui a fait cela », mais il ne leur
serait pas venu à l’idée de supplier Dieu d’écarter d’eux ce malheur.
Ils n’acceptent donc pas le dogme du Dieu-Providence et, par suite, ne
rendent pas de culte à Dieu et ne lui adressent pas de prières,
considérant ce culte et ces prières comme tout au moins inutiles ; Dieu,
disent-ils, est trop au-dessus des hommes et trop différent d’eux pour
les entendre et, les entendrait-il, qu’il ne pourrait pas changer pour
eux le cours des évènements tel qu’il l’a fixé une fois pour toutes.
Toutefois, par un illogisme dont l’exemple se retrouve sous toutes les
latitudes, c’est Dieu qu’ils invoquent le plus souvent lorsqu’ils
formulent un souhait, mais on peut dire qu’il n’y a là bien réellement
qu’une simple façon de parler. Une bonne part du prestige dont jouissent
les musulmans et les chrétiens auprès des Noirs professant les religions
indigènes provient précisément de ce que les musulmans et les chrétiens
s’adressent à Dieu et conversent avec lui.
Quoi qu’il en soit, le théisme des indigènes de l’Afrique Occidentale
tient beaucoup plus du fatalisme que de toute autre chose et il ne
constitue nulle part une religion dans le sens que nous donnons
habituellement à ce mot : c’est tout au plus une doctrine de philosophie
religieuse.
Bien entendu, ce qui précède ne s’applique pas aux indigènes musulmans
qui, tout fatalistes qu’ils soient, ont une autre conception de Dieu,
puisqu’ils s’adressent à lui au moins pour lui demander le salut dans
l’autre vie[47].
=II. — L’animisme.=
_1o Généralités._
L’animisme ou culte des esprits est la vraie religion indigène de
l’Afrique Occidentale. Il se divise en culte des morts et en dynamisme,
parce que les esprits objets d’un culte sont de deux sortes : les mânes
des défunts et les génies personnifiant les forces de la nature ou
esprits des êtres autres que l’homme.
Le Noir estime que, dans tout phénomène de la nature et dans tout être
renfermant une vie visible ou latente, il existe une puissance
spirituelle, ou esprit dynamique ou efficient (_niâma_ en mandingue),
qui peut agir par elle-même : de là le culte des génies, personnifiant
les forces naturelles, et celui des mânes des défunts, esprits qui ont
été libérés par la mort de leur réceptacle humain momentané. A chacun de
ces génies ou esprits, le Noir prête à la fois raison et passion : si
l’on trouve moyen de convaincre sa raison ou de satisfaire sa passion,
on associe par là même le génie ou l’esprit à ses propres désirs.
La croyance à la réviviscence et à la transmigration des âmes existe
partout, mais elle n’est pas contradictoire du culte des défunts : on
distingue, en effet, du principe efficient ou véritable esprit (en
mandingue _niâma_) qui est l’objet d’un culte, le souffle vital (_dia_
dans la même langue) qui, à la mort d’un être vivant, va animer un autre
être et fait chez les indigènes l’objet, non pas d’un culte, mais d’une
simple conception philosophique.
Le _niâma_, esprit dynamique ou efficient, peut être l’esprit d’un
génie, d’un ancêtre, d’un objet sacré, d’un animal, d’une montagne,
d’une pierre, etc. Le _dia_ ou souffle vital n’existe que chez les êtres
vivants (hommes, animaux, plantes) : à la mort de son possesseur, il va
animer un être de même catégorie (nouveau-né, animal, plante), qui se
trouve être le remplaçant numérique de l’être défunt ; c’est ainsi que
s’explique que la croyance à la réviviscence des âmes n’est nullement
inconciliable avec le culte du _niâma_ des défunts. Ce dernier peut
résider où il lui plaît : dans le cadavre du défunt, dans son
habitation, dans l’objet ou sur l’arbre qui lui est consacré, dans sa
statue, ou encore dans le corps d’un homme ou d’un animal vivant dont il
absorbe alors le _niâma_ propre et qu’il asservit, par possession, à sa
volonté ; c’est ainsi que les _soubarha_ ou jeteurs de sorts acquièrent
leur puissance spéciale en arrivant, par des rites magiques, à se faire
posséder par le _niâma_ d’un génie ou d’un défunt.
Les génies et esprits peuvent faire le bien ou le mal (rôle positif) ou
s’abstenir de l’un ou de l’autre (rôle négatif) : on s’adresse à eux
pour obtenir soit l’un soit l’autre de leurs effets. Il n’y a pas de
bons et de mauvais génies. La distinction que l’on a voulu faire parfois
entre bons génies — que les Banmana appelleraient _dyiné_ ou _guina_ ou
_niéna_ — et mauvais génies — qu’ils appelleraient _niâ_ — n’existe pas
en réalité : tout génie se nomme _niâ_ chez ce peuple, tout esprit
_niâma_ ; les termes _dyiné_, _guina_, _niéna_ sont des altérations du
mot arabe _djinn_ et ne s’appliquent qu’à certains génies quelque peu
apparentés aux _djinn_ musulmans. Quant au _boli_ ou _dio_, c’est
l’objet matériel spécialement consacré à tel ou tel génie ou esprit et
qui lui sert de résidence lorsque certains rites ont été accomplis. On
arrive facilement, dans la pratique, à identifier le _niâ_ et son
_boli_, comme les chrétiens arrivent à identifier le saint et sa statue
ou à adorer la croix au lieu de Jésus lui-même.
Il semble que les esprits des défunts ont la prédominance chez les
peuplades les moins influencées par l’extérieur, tandis que le culte des
génies domine chez les peuplades plus influencées, sans que je puisse me
permettre aucune affirmation catégorique à ce sujet. Dans les deux cas,
comme je viens de le dire, il arrive que la superstition populaire
identifie presque avec l’esprit ou le génie l’objet qui le représente ou
qui lui est consacré, d’où l’apparence d’idolâtrie que revêt souvent la
religion indigène. De plus, il convient de tenir le plus grand compte
des croyances et des rites magico-religieux, qui prennent souvent une
importance plus grande que la religion elle-même et auxquels se
rattachent, avec beaucoup d’autres choses, le fétichisme proprement dit
et le système du _tana_.
Au dire de certains vieillards, la foi diminuerait d’intensité chez les
animistes de notre époque, en même temps que s’accroîtrait
l’exploitation des fidèles par leurs prêtres. La religion, disent-ils,
était autrefois une chose plus sérieuse que maintenant ; les cérémonies
du culte s’accomplissaient toujours en secret et selon les rites
traditionnels ; actuellement, on s’y livre fréquemment au grand jour, on
en fait un jeu et on mélange sans discernement des cérémonies qui
devraient, par leur objet, rester distinctes les unes des autres ; les
prêtres se font payer pour la moindre chose, ils inventent tous les
jours de nouvelles prohibitions afin de se faire remettre des présents
par les fidèles pour les en délier, ils imaginent sans cesse de nouveaux
« grigris » et sont devenus, en un mot, les « marchands du Temple ».
_2o Culte des morts._
La grande importance donnée à la famille dans la société indigène, le
respect du patriarche et l’autorité dont il jouit, nous font comprendre
facilement que les ancêtres soient en Afrique Occidentale l’objet d’un
culte véritable et que ce culte et les croyances qui s’y rattachent
constituent le plus souvent la base de tous les systèmes religieux et
des pratiques qui s’y sont greffées.
Le fondateur de chaque famille est partout vénéré : son souvenir a été
conservé par des légendes qu’on se transmet de génération en génération
et qui, au fur et à mesure de leur transmission, s’amplifient et se
dénaturent jusqu’à entrer dans le domaine du merveilleux. C’est ainsi
qu’avec le temps l’ancêtre se transforme peu à peu en un véritable héros
ou demi-dieu, quelque peu analogue à l’Hercule de l’antiquité classique
et aux saints des religions musulmane et chrétienne, demi-dieu qui a son
culte localisé, bien entendu, à l’ensemble de ses descendants, c’est-à-
dire à la famille, au clan, à la sous-tribu ou à la tribu. Mais, comme
c’est surtout l’imagination des conteurs de légendes qui a doté le héros
de ses principales vertus et lui a attribué la plupart des actes
miraculeux de sa vie terrestre, comme d’autre part l’imagination des
hommes travaille à peu près selon les mêmes méthodes dans des sociétés
de civilisation analogue, il arrive que les ancêtres des diverses
tribus, tels qu’ils sont connus aujourd’hui des membres de ces tribus,
se ressemblent en bien des points, et que souvent la vie de plusieurs
héros est contée de façon presque identique ; en sorte que plusieurs
tribus rendent des cultes analogues à leurs ancêtres respectifs, les
noms des héros qui en sont l’objet étant seuls différents.
Les ancêtres divinisés ou esprits protecteurs du village ou de la
famille portent en mandingue le nom de _dassiri_ : ils résident
habituellement sur un arbre ou arbuste qui, pour ce motif, est sacré et
auquel on ne touche jamais, respectant même les toiles que les araignées
tissent entre ses branches ; au pied de cet arbre, ou sur la fourche que
forment ses premiers rameaux, est placée généralement une écuelle qui
sert à recevoir les libations, tandis que le tronc de l’arbre à sa base
est recouvert de sang, de plumes et d’œufs brisés provenant des
sacrifices. L’arbre du _dassiri_ n’est pas nécessairement placé dans le
village : on le rencontre fréquemment à quelque distance des lieux
habités, sur le bord des chemins ou dans les plantations ;
indépendamment du sang et des œufs coagulés avec des plumes qui ornent
sa base, on le reconnaît à ce qu’une petite place a été aménagée
alentour et à ce qu’un sentier généralement assez creux permet d’y
accéder facilement.
En outre des arbres sacrés, il existe des autels en terre, de forme le
plus souvent conique ou tronconique, supportant une écuelle de terre, et
qui servent aussi de résidence et de lieu de culte aux _dassiri_[48] :
ces autels sont appelés _kara_ en mandingue ; ceux consacrés à l’esprit
protecteur du village ou d’un quartier du village sont dressés sur une
place publique ou bien à un carrefour voisin des premières habitations,
ceux consacrés à l’esprit protecteur d’une simple famille sont érigés le
plus souvent à l’intérieur des maisons et sont en général beaucoup moins
élevés : des statuettes représentant les ancêtres les entourent
fréquemment.
Le chef de village[49] ou le chef de famille, suivant le cas, est chargé
de présider aux sacrifices offerts au _dassiri_ de son village ou de sa
famille et porte en mandingue le titre de _dassiritigui_[50].
En outre et à côté de ces ancêtres éloignés, il y a les ancêtres décédés
plus récemment, dont chacun est l’objet d’un culte spécial pour ses
descendants ou parents directs : de même que chaque tribu a son demi-
dieu, et chaque province ou village son héros ou son saint, chaque
famille globale ou réduite a ses défunts de marque et leur rend un culte
véritable.
Ce culte des défunts se manifeste, sur toute l’étendue de l’Afrique
Occidentale et principalement dans les sociétés indigènes qui ont le
moins subi l’influence des civilisations étrangères, par les cérémonies
bien caractéristiques et toujours solennelles qui accompagnent les
funérailles des notables et des chefs, par le deuil imposé aux veuves et
aux parents des défunts, par l’entretien et le respect des tombes et
surtout des objets dont le mort se servait habituellement de son vivant
et qui deviennent sacrés après son décès. Je n’entreprendrai pas ici la
description des cérémonies et des rites relatifs à la mort, aux
funérailles, au deuil, etc., car cette description demanderait tout un
volume, en raison de l’importance de ces cérémonies et de ces rites et
de leur variété selon que l’on passe d’un pays à un autre. Je me
contenterai de rappeler les plus caractéristiques, notamment les
sacrifices qui suivent le décès des chefs — sacrifices dont les victimes
furent souvent des hommes jusqu’au moment de notre intervention — ; les
fêtes mortuaires, qui durent des semaines et parfois des mois et qui
sont les cérémonies extérieures les plus pittoresques que l’on rencontre
chez les Noirs ; les offrandes de vivres et de boisson aux défunts ; la
conservation des cadavres pratiquée encore chez plusieurs populations
indigènes ; les statues en bois, en argile, en fer et en bronze érigées
à la mémoire des morts ; les chapelles funéraires si curieuses que l’on
observe chez les peuples de la forêt, dans le bassin de la Volta et
ailleurs ; la croyance à la transmigration des âmes répandue un peu
partout et qui fait admettre qu’un défunt peut survivre dans la personne
d’un enfant conçu au moment de son décès et conduit à donner à cet
enfant le nom du défunt, etc., etc.[51].
Plusieurs de ces rites — celui des sacrifices humains entre autres —
s’expliquent par la croyance que les hommes doivent jouir dans l’autre
monde d’une existence en rapport avec celle qu’ils ont vécue sur la
terre : à un notable qui avait beaucoup de femmes et d’esclaves il
faudra, par delà la mort, des femmes et des esclaves.
Le culte rendu aux morts est une preuve indéniable de la croyance
universelle des peuples soudanais à une survie : quelle est cette
survie ? en quoi consiste-t-elle exactement ? C’est ce qu’il serait
assez malaisé de définir de manière précise ; il est à peu près démontré
que tous les indigènes n’ont pas les mêmes idées à ce sujet et il est
probable même que bien peu pourraient exposer clairement la doctrine
qu’ils professent en la matière. Ce qui est absolument certain, c’est
que tous croient que tout ne finit pas avec la mort et que, parfois, ils
étendent cette croyance, non seulement à l’humanité, mais aussi aux
animaux et même aux arbres. En général ils pensent qu’au delà de la mort
existe une sorte d’état mi-matériel, mi-spirituel dans lequel le _niâma_
des défunts continue à s’occuper des choses de la terre, avec une
puissance de perception et d’action que ces derniers ne possédaient pas
de leur vivant.
L’esprit dynamique ou _niâma_ d’un mort peut continuer à résider dans
son enveloppe corporelle — de là les soins donnés aux cadavres, les
précautions prises pour les ensevelir — ; il peut aussi résider
momentanément, soit lorsque cela lui plaît, soit lorsqu’on l’en prie
selon certains rites, dans la maison où habitait le vivant, autour des
objets qu’il affectionnait ou sur ces objets mêmes, ou encore dans la
statue qui le représente. Quant au _dia_ ou souffle vital, il peut venir
animer le corps d’un nouveau-né ou d’un fœtus en gestation, — d’où la
croyance assez répandue que les femmes peuvent concevoir sans avoir
aucun rapport avec un homme, — ou même parfois le corps d’un animal
nouveau-né, principalement d’un animal de l’espèce constituant le _tana_
de la famille du mort. Les prêtres d’un génie meurent par suite du
ravissement de leur _dia_ par le génie : c’est une mort glorieuse ;
l’individu qui a encouru la colère d’un génie ou qui a été voué, par des
rites magiques, à la haine de celui-ci est tué par lui de la même
façon : mais c’est là une mort ignominieuse et, dans ce cas, le défunt
est privé de funérailles.
Chaque fois que, pour la raison qui précède ou par suite de
circonstances quelconques, les funérailles n’ont pas été accomplies
selon les rites traditionnels, que les sacrifices exigés par la coutume
ont été négligés — par exemple, dans les pays où existe la pratique des
sacrifices humains, que des victimes n’ont pas été immolées aux mânes du
défunt pour le servir dans l’autre vie —, que l’on n’a pas pourvu aux
besoins matériels du mort en mettant à sa disposition des aliments, ou
encore que la tombe a été violée ou qu’un individu assassiné, empoisonné
ou tué par sortilège n’a pas été vengé, le _niâma_ du défunt souffre :
il erre de place en place sans trouver de repos, s’irrite et manifeste
sa colère en rendant malades ou en faisant mourir ceux de ses parents
qui ne se sont pas acquittés de leurs devoirs envers lui. Ce sont
surtout ces esprits mécontents qui vont parfois habiter le corps de
certains animaux, non pas nécessairement le corps d’un animal nouveau-né
de l’espèce _tana_, mais plutôt — dans ce cas spécial — le corps d’un
animal adulte d’une espèce quelconque, le plus souvent d’un solitaire
aux mœurs bizarres, qui se montre toujours au même endroit : cet animal
devient alors sacré et personne n’ose lui faire de mal. D’autres fois,
les esprits mécontents vont habiter le corps d’un homme ou d’une femme,
se substituant au propre esprit de cet homme ou de cette femme, tantôt
d’une façon définitive — et alors le possédé devient fou (_fato_ en
mandingue) et on le respecte comme incarnant un esprit —, tantôt de
façon temporaire et à la requête même de l’homme ou de la femme qui
cherche, en donnant asile à l’esprit d’un mort, à acquérir une puissance
surnaturelle dont il ou elle se servira aux dépens de ses ennemis : le
possédé de cette espèce ou possédé volontaire appartient à la catégorie
des jeteurs de sorts (_soubarha_ en mandingue) ; lorsqu’il agit sous
l’influence du _niâma_ qui le possède, il peut se métamorphoser en
animal ou user de maléfices pour rendre malades les vivants dont le mort
ou le possédé lui-même a à se plaindre ou même pour les tuer
mystérieusement. Au contraire des fous ou possédés malgré eux, les
possédés volontaires et malfaisants sont redoutés, pourchassés et tués
sans pitié lorsqu’on les découvre : c’est là l’origine du meurtre
rituel, qui a longtemps existé dans toute l’étendue de l’Afrique
Occidentale même chez les musulmans, et qui se pratique encore de nos
jours en certaines régions, malgré tous nos efforts pour combattre cette
pratique barbare[52].
_3o Culte des forces naturelles et des génies._