Ses fonctions administratives extérieures sont fort importantes, étant

donné le nombre souvent considérable des cases — ou familles réduites —

dont l’ensemble constitue son commandement : certains simples chefs de

quartier ont une importance bien supérieure à celle de beaucoup de chefs

de village, par le nombre de leurs administrés. De plus la famille

globale est le véritable élément social sur lequel est basée la

civilisation indigène et en même temps l’unité administrative la plus

forte, les liens de parenté qui unissent les membres de la famille

globale à leur patriarche donnant à ce dernier une autorité qu’un chef

purement politique ne pourrait acquérir que s’il avait à sa disposition

une force suffisante.

Même dans les pays où existe une organisation administrative et

politique relativement supérieure, le chef de quartier possède une

situation qui est loin d’être négligeable : il n’est pas tenu, pour la

conduite des affaires publiques, de demander l’avis de ses chefs de

case, tandis que le chef de village ne peut rien décider d’important

sans prendre l’avis de ses chefs de quartier. La réunion des chefs de

quartier d’un même village constitue le conseil des anciens du village,

conseil qui discute toutes les affaires, décide des réformes, prend les

décisions administratives ou politiques, présente ses observations au

chef de canton, rend la justice pour les affaires intéressant à la fois

plusieurs familles globales.

S’il arrive que certains chefs de case vivent à l’état d’indépendance

politique presque absolue, le cas est bien plus fréquent en ce qui

concerne les chefs de quartier : dans beaucoup de pays, chaque village

ne se compose souvent que d’une seule famille globale, dont les

habitations, réunies par une palissade autour d’une place commune ou se

composant de chambres groupées ensemble en une sorte de château-fort

isolé, forment exactement ce que les Mandingues appellent à proprement

parler une _sokala_ : le chef de la _sokala_ est alors à la fois

_loutigui_ (chef de quartier) et _dougoutigui_ (chef de village), et

aucun intermédiaire n’existe entre lui et le chef de canton. S’il

arrive, comme le cas est fréquent, que le chef de canton n’existe pas ou

n’ait aucune autorité, si d’autre part le roi n’a qu’une autorité

purement nominale, — ce qui est excessivement commun — il s’ensuit que

le chef de _sokala_ est bien réellement un véritable chef d’Etat,

absolument indépendant, dont l’autorité n’est tempérée que par les

entreprises offensives ou défensives des chefs des _sokala_ voisines.

Il semble bien qu’au début cette organisation politique rudimentaire,

basée uniquement sur les liens de parenté et dans laquelle chaque

famille constitue un Etat, était universelle en Afrique Occidentale. Ce

n’est que peu à peu que plusieurs familles globales, numériquement

faibles, pauvres ou mal outillées, ont cherché à se grouper en villages

et en cantons pour se défendre contre d’autres familles plus nombreuses,

plus riches ou mieux favorisées. D’autres fois, c’est un concours

fortuit de circonstances qui a transformé les anciennes _sokala_ isolées

en quartiers d’un même village.

Quoi qu’il en soit, la famille globale, c’est-à-dire le quartier de

village ou la _sokala_ isolée, est demeurée la base la plus solide, la

mieux organisée et la plus résistante de l’édifice administratif et

politique indigène qui a précédé notre installation dans le pays ; notre

intervention a pu modifier bien des institutions, dissoudre bien des

groupements momentanés et artificiels, disloquer même des associations

ethniques constituées depuis fort longtemps et qui paraissaient très

fortes, mais elle n’a pas entamé et n’entamera probablement jamais de

façon appréciable l’institution sociale, administrative et politique que

représente la famille globale et à la tête de laquelle est le

patriarche, chef de quartier ou de _sokala_.

=III. — Le village.=

Nous avons vu qu’une case, à plus forte raison un quartier, pouvait

constituer un village. Mais, le plus souvent, plusieurs familles

globales se sont installées côte à côte, et la réunion de leurs

quartiers respectifs a formé un village (en mandingue _dougou_ ou _so_,

en mossi _tenga_ ou _yiri_, expressions dont les premières signifient

proprement « une terre » et les secondes « une habitation »). Il est

alors apparu nécessaire de confier à l’un des habitants du village des

fonctions administratives, pour faciliter la vie en commun et empêcher

de s’envenimer les différends qui devaient fatalement naître entre les

diverses familles.

Lorsque la fondation du village a été due à l’immigration en commun de

plusieurs familles conduites par le chef de l’une d’elles, c’est ce chef

d’immigration, celui qui a choisi l’emplacement du village et qui a pris

possession de la terre (_dougou_) au nom de tous, qui, naturellement, a

été accepté comme chef du village par la communauté : d’où son titre de

_dougou-tigui_, en mandingue « maître de la terre ». Si une famille est

venue demander asile à une autre famille déjà chez elle, sur une terre

donnée, c’est, tout naturellement aussi, le chef de cette seconde

famille, déjà chef de la terre, qui a été accepté comme chef de village

par la réunion des deux familles.

DELAFOSSE Planche XXXVII

[Illustration : _Cliché Bouchot_

FIG. 72. — Femmes Nankana.]

[Illustration : _Cliché Delafosse_

FIG. 73. — Une habitation Dagari à Goumparé.]

De quelque manière que le village ait été fondé, les fonctions de chef

de village restent le plus souvent l’apanage de la famille globale à

laquelle a appartenu le premier chef, le fondateur du village : le chef

du village est alors toujours le patriarche de cette famille, et,

lorsqu’il vient à mourir, son successeur est naturellement celui qui se

trouve hériter du titre de chef de la famille ainsi privilégiée.

On rencontre assez souvent des villages, qui sont fréquemment du reste

des villes importantes, où il existe simultanément deux chefs, dont l’un

est chargé des fonctions administratives et dont l’autre ne s’occupe que

de la voirie, des autorisations de bâtir, du lotissement des terrains :

ce dernier alors, bien qu’étant le plus souvent un personnage très

effacé, est le véritable _dougoutigui_, le maître de la terre par droit

historique. Ce cas se présente lorsqu’un village déjà constitué —

village qui pouvait n’être alors qu’un médiocre hameau, une sokala, une

case même — a été occupé par une tribu conquérante qui s’est emparée du

pouvoir politique sur toute la région et qui a transformé le hameau en

une ville où ses représentants forment l’immense majorité des

habitants ; le maire du village ou de la ville est alors choisi dans le

sein de la tribu conquérante, mais le descendant du chef du hameau

primitif conserve le titre de _dougoutigui_ et les droits de disposition

sur le sol ; le chef de la tribu conquérante, si puissant soit-il, doit

demander l’autorisation de ce _dougoutigui_ par ailleurs si effacé,

chaque fois qu’il s’agit de bâtir un nouveau quartier ou de disposer

d’un terrain jusque-là inoccupé.

Ce cas se rencontre dans des villes musulmanes importantes, par exemple

à Dienné, où le _dougoutigui_ est en réalité le chef d’un misérable

quartier de Bozo autochtones, bien que l’administration elle-même de la

ville et le pouvoir politique soient entre les mains du chef des

Soninké-Nono. Il en est de même à Bobo-Dioulasso et dans de très

nombreuses localités ; parfois même le cas s’étend à tout un canton.

S’il existe ainsi un chef du sol (_dougoutigui_ en mandingue, _tensôba_

en mossi) et un chef administratif (_kountigui_ et _nâba_ dans les mêmes

langues), le second n’a aucun droit territorial et il doit, lors de son

entrée en fonctions, payer une redevance au premier, bien que celui-ci

lui doive obéissance. Cette coutume existe chez les Malinké, les

Banmana, les Sénoufo, les Tombo, les Mossi et, d’une façon générale,

chez tous les peuples du Soudan ; il peut arriver pourtant que le droit

de conquête prime le droit de première occupation, mais ce n’est là que

l’un des cas dans lesquels la force prime le droit. Une autre

particularité est que le _dougoutigui_, descendant de la première

famille autochtone, est toujours le grand-prêtre du village, le seul qui

puisse efficacement obtenir des génies locaux leur protection et leurs

bienfaits. Bien entendu, si les habitants ont tous la même origine, les

deux charges de chef territorial et de chef administratif sont cumulées

par le même personnage.

Il arrive aussi que les divers chefs de famille ou chefs de quartier

qui, au début, ont contribué à la formation du village, ont décidé que

les fonctions de chef de village seraient exercées alternativement par

les chefs de deux familles dont les titres d’ancienneté et les droits

sur le sol se trouvaient être à peu près égaux. Dans ce cas, lorsqu’un

chef de village vient à mourir, son héritier n’hérite que des fonctions

de chef de famille et de quartier, et c’est le chef de l’autre famille

qui lui succède dans les fonctions de chef de village.

Il peut arriver également que les fonctions de chef de village ne soient

l’apanage d’aucune famille spéciale, les fondateurs du village ayant

jugé préférable de confier ces fonctions au chef de quartier présentant

le plus de garanties, soit qu’il soit le plus âgé, ou le plus riche, ou

le plus fin diplomate. Dans ce cas, il est procédé par élection au

remplacement du chef défunt : après la mort de ce dernier, les chefs de

quartier se réunissent, présentent et discutent les titres de chacun

d’eux et proclament chef du village celui qui a réuni la majorité des

suffrages.

Dans chacun des cas qui précèdent, le chef de village est toujours l’un

des patriarches, c’est-à-dire l’un des chefs de quartier du village.

Mais il peut se produire encore un autre cas dans lequel il n’en est pas

nécessairement ainsi : le chef de l’unité politique dont dépend le

village (chef de canton, roi ou empereur) peut désigner d’office et

imposer un chef au village, et alors ce chef imposé peut être l’un des

familiers ou l’une des créatures du chef de l’unité politique

supérieure ; il peut ne pas être chef de quartier, il peut même ne pas

être un habitant du village. Ce cas a toujours été excessivement rare :

cependant il s’est produit dans les empires militaires tels que ceux

d’El-Hadj-Omar, de Samori, etc., où tout dépendait du caprice de

l’empereur ; il s’est produit parfois aussi de par notre intervention,

lorsque nous estimions nécessaire de remplacer un chef de village qui ne

nous donnait pas satisfaction. Mais il importe de remarquer que de

telles désignations sont absolument contraires à la coutume et ont

toujours produit mauvais effet sur les populations. Aussi les

conquérants qui se piquaient d’être de bons politiques, au lieu de

révoquer le chef naturel du village et de le remplacer par un étranger,

se contentaient le plus souvent de placer auprès du chef un homme à eux,

sorte de résident qui exerçait en réalité toute l’autorité, mais sans

que le sentiment indigène fût froissé bien profondément : c’était en

somme le système que nous employons dans les pays de protectorat. Et

cela doit nous fournir une indication : lorsque, pour des raisons

sérieuses, nous estimons qu’un chef de village doit être changé, le

mieux est de convoquer les chefs de quartier et de faire procéder par

eux à la destitution du chef actuel et à l’élection d’un successeur

choisi parmi eux. Ce procédé a le grand avantage de demeurer conforme à

une coutume traditionnelle et il sera beaucoup plus aisé au nouveau

chef, ainsi élu par ses pairs, d’exercer ses fonctions, que s’il avait

été choisi et imposé par nous sans l’agrément des chefs de quartier.

Venons-en maintenant aux fonctions du chef de village. Son autorité est

beaucoup moins absolue que l’on n’est souvent porté à se le figurer : en

réalité il n’est que le représentant, le mandataire exécutif du conseil

des anciens, composé de tous les chefs de quartier du village. L’origine

même de son mandat, la façon dont il en a été chargé, font de lui le

premier des anciens, le président du conseil municipal en quelque sorte,

mais il n’est que le premier de ses pairs, il n’est pas en réalité le

chef d’une assemblée d’inférieurs. Par suite, s’il peut se charger des

affaires de minime importance concernant le village, il ne peut prendre

aucune décision grave sans en référer aux chefs de quartier, à moins

qu’il ne s’agisse d’une affaire intéressant seulement son quartier à

lui, c’est-à-dire sa propre famille globale. En matière judiciaire, il

présidera le tribunal, mais ne pourra le constituer à lui seul ; en

matière administrative et politique, il ne pourra traiter une affaire

qu’autant qu’il y aura été autorisé par l’assemblée des notables.

Toutefois il est bien évident que, si l’on a un village composé d’une

seule famille globale, une _sokala_ formant à elle seule un village, les

pouvoirs du chef de village seront au contraire absolus, réserve faite

de l’observation des coutumes locales.

Il arrive aussi qu’un chef de village, par suite de l’ancienneté et de

la noblesse reconnue de sa famille, par suite aussi de sa valeur

personnelle soit à la guerre soit dans la diplomatie, et souvent en

raison de sa richesse et de la haute situation que cette richesse lui

confère, possède une influence considérable sur les autres chefs de

quartier de son village et par conséquent jouit d’un pouvoir et d’une

autorité réels. Mais un tel cas est exceptionnel et d’ailleurs purement

individuel, et ce chef puissant peut très bien avoir comme successeur un

simple soliveau n’ayant de chef que le titre.

D’autre part le chef, par le fait même qu’il est un patriarche, est

nécessairement assez âgé lorsqu’il entre en fonctions, et comme ses

fonctions ne cessent qu’avec sa mort, il est souvent atteint de débilité

sénile, et son autorité devient alors complètement illusoire : ou bien

chacun des chefs de quartier vit dans une indépendance de fait absolue,

ou bien l’un d’eux, le plus adroit, le plus actif, prend en mains les

affaires du village et entraîne ses collègues à sa remorque.

On voit fréquemment aussi les vieillards du village, le chef compris, se

trouver débordés par l’esprit bouillant et impétueux des jeunes gens,

qui refusent d’écouter les sages avis des anciens et rendent

pratiquement impossible la bonne administration des affaires. Que de

fois on a vu éclater de petites guerres locales que les anciens et le

chef du village avaient cherché de tout leur pouvoir à empêcher, mais

que les actes inconsidérés des jeunes gens ont rendues inévitables !

Lorsqu’un chef de village est devenu trop âgé ou que la maladie l’a

rendu inapte à exercer ses fonctions, il est admis en général que son

successeur éventuel le remplace, mais le chef réel conserve son titre et

les prérogatives y attachées jusqu’à sa mort. Cependant il arrive qu’un

chef de village soit déposé de son vivant par la coalition des chefs de

quartier, lorsque son administration a donné lieu à un mécontentement

général, et alors c’est ou bien son successeur éventuel ou bien le chef

d’un autre quartier qui est élu à sa place.

Nous avons vu qu’en certains pays le village formait le groupement

politique suprême, constituant un véritable Etat : Etat qui peut être

infime, mais peut aussi être important si le village renferme plusieurs

milliers d’habitants. On a alors affaire à une véritable république à

fonctions héréditaires, dans laquelle le chef de village joue le rôle de

chef du pouvoir exécutif, l’assemblée des chefs de quartier détenant le

pouvoir législatif et le pouvoir judiciaire.

Chez les nomades proprement dits, le village a comme groupement

correspondant le campement où sont dressées, à proximité les unes des

autres, les tentes de plusieurs familles. Le chef de ce campement a les

mêmes fonctions que le chef de village, mais, comme les campements sont

le plus souvent temporaires et que ce ne sont pas toujours les mêmes

familles qui dressent leurs tentes ensemble, les fonctions de chef de

campement sont par là même temporaires et appartiennent généralement au

chef de la famille la plus noble ou au patriarche dont la famille est la

plus nombreuse.

=IV. — Le canton.=

Le canton ou la province est un groupement à la fois politique et

géographique correspondant à peu près à la division ethnique que nous

avons appelée _sous-tribu_, d’autres fois à une fraction seulement de la

sous-tribu, quelquefois à une tribu entière. Le territoire d’un canton

est appelé en langue mandingue _kafo_ ou _diamana_ et le chef de canton

_kafotigui_ ou _diamanatigui_[35].

Chez les nomades, le groupement correspondant est toujours composé de

l’ensemble des familles globales appartenant à une même sous-tribu ou

fraction de sous-tribu : ainsi les Mejdouf, chez les Maures, constituent

un canton ; les Kel-Antassar de l’Est et les Kel-Antassar de l’Ouest,

chez les Touareg, en constituent deux, dont chacun ne renferme qu’une

moitié de la sous-tribu des Kel-Antassar.

Chez les sédentaires, ce n’est qu’en principe que le canton correspond à

une sous-tribu ou fraction de sous-tribu, car, dans la pratique, il

arrive très fréquemment qu’une province donnée renferme des villages

appartenant à des groupements ethniques différents ou que certains

villages de la province — souvent les plus importants — contiennent des

quartiers habités par les membres d’un groupement ethnique et d’autres

quartiers peuplés de représentants d’un autre groupement ethnique. C’est

ainsi que le canton n’est pas nécessairement une unité homogène au point

de vue ethnique : par exemple, beaucoup de cantons du Sud-Ouest de la

Boucle du Niger renferment à la fois des villages sénoufo et des

villages ou quartiers mandingues.

L’origine du canton est d’ordre à la fois historique et géographique. Au

début, les habitants du canton étaient uniquement les descendants de

l’ancêtre de leur sous-tribu ; mais il est arrivé par la suite que des

familles du canton sont allées s’installer ailleurs et que, par contre,

des familles d’une autre sous-tribu sont venues demander asile au canton

voisin. Des dissensions intestines, une guerre civile, la surpopulation

du canton, sont les principales causes qui ont poussé certaines

familles, appartenant à une sous-tribu déjà constituée, à quitter le

canton de cette sous-tribu pour aller chercher ailleurs la tranquillité

ou des terres vierges ; ces émigrants, tantôt se sont incorporés dans

une autre sous-tribu qui leur a accordé l’hospitalité, tantôt se sont

établis dans un pays jusque là inhabité et y ont donné naissance à une

nouvelle sous-tribu ou à une fraction indépendante de la sous-tribu

mère, fondant ainsi un nouveau canton.

Le chef de canton est naturellement le patriarche de la famille globale

dont l’ancêtre a fondé le canton. Les règles concernant la transmission

de ses pouvoirs, son élection s’il y a lieu, sa déposition si la

nécessité s’en présente, etc., sont identiques à celles énoncées plus

haut à propos du chef de village[36].

Les pouvoirs du chef de canton sont également analogues à ceux du chef

de village, c’est-à-dire qu’il est le mandataire et le président de

l’assemblée des chefs de village du canton, eux-mêmes étant les

mandataires respectifs du conseil des anciens de chaque village. On a

donc ainsi une sorte d’Etat fédéral, dont le chef de canton est le chef

exécutif héréditaire.

Mais, la plupart du temps, l’autorité du chef de canton est beaucoup

plus absolue que ne l’est dans son village celle du chef de village :

cela se produit surtout lorsque le territoire du canton a été conquis

par l’ancêtre du chef actuel et non simplement occupé par une

collectivité indivise et mal organisée dont l’ancêtre du chef actuel

n’aurait été que l’un quelconque des membres. Lorsque le territoire a

été occupé de cette dernière façon, l’autorité du chef de canton est le

plus souvent purement nominale et tout à fait comparable à celle du chef

de village dans son village. Souvent aussi le chef d’un canton a été

autrefois un véritable souverain, puissant et écouté, mais ses

successeurs ont vu leur pouvoir à peu près annihilé par suite de

circonstances diverses dont l’extension territoriale du canton et le peu

de valeur individuelle des chefs sont en général les facteurs

principaux.

Le chef de canton a, comme le chef de village, des fonctions à la fois

administratives, politiques et judiciaires, qu’il exerce comme

mandataire ou président de l’assemblée des chefs de village. On a

recours à son intervention chaque fois qu’une affaire intéresse soit le

canton tout entier, soit deux ou plusieurs villages du canton, soit à la

fois un village du canton et un village d’un canton voisin. On y a

recours également lorsqu’une affaire n’intéressant qu’un seul village

n’a pu être réglée par le conseil des anciens du village ou lorsque

l’une des parties désire en appeler de la décision rendue par ce

conseil.

Parfois le canton est constitué, non par une sous-tribu, mais par une

véritable tribu : dans ce cas le chef de canton est en même temps roi ou

chef de confédération (voir V). C’est également ce qui arrive lorsque le

canton, même constitué par une simple fraction de sous-tribu, est

indépendant et forme à lui seul un Etat, ce qui est fréquent. Au point

de vue politique en effet, il est assez rare au Soudan, au moins

actuellement, de rencontrer un Etat plus vaste que le canton, ou, en

d’autres termes, il est rare que le chef de canton ne soit pas chef

d’Etat. Cependant on rencontre encore un certain nombre de royaumes

formés chacun de plusieurs cantons, et avant notre occupation du pays,

il a existé des empires dont plusieurs ont eu une réelle importance.

Pour terminer ce qui a trait au canton, il est à noter que le chef de

canton est en même temps chef de son village, au moins le plus souvent,

et chef de son quartier et de sa case : il réunit donc en sa personne

les pouvoirs de quatre ou tout au moins de trois fonctionnaires

administratifs.

=V. — Le royaume ou la confédération.=

Plusieurs cantons réunis sous l’autorité supérieure d’un même chef — ou

un canton indépendant — forment ce que nous appellerons un _royaume_ ;

plusieurs cantons dont les chefs se réunissent en commun pour discuter

les affaires intéressant l’ensemble de leurs cantons respectifs — ou un

canton indépendant qui n’a pas de chef proprement dit — constituent ce

que nous appellerons une _confédération_. Ce sont là deux groupements

politiques parvenus au même stade : la seule différence entre eux est

que le premier est une monarchie et le second une république, mais

chacun d’eux forme un Etat fédéral.

Lorsqu’un Etat est basé sur le système monarchique, il consiste le plus

souvent en une monarchie féodale, très analogue aux monarchies

européennes du moyen âge. Les chefs de canton — ou, dans le cas d’un

canton indépendant formant à lui seul un royaume, les chefs de village —

sont les seigneurs, comtes ou ducs du royaume ; le roi n’est que le

premier des seigneurs de son royaume et son autorité doit s’appuyer sur

celle de ces derniers qui, réunis, forment une cour des pairs dont le

roi est le président. Toutefois il peut arriver que le roi, par ses

qualités personnelles, son intelligence, sa richesse, sa valeur

guerrière, etc., ait acquis une situation de fait qui fait de lui

presque un monarque absolu. Il a en tout cas quelque chose de très

important, de primordial, qui n’appartient qu’à lui : c’est le droit

éminent à la propriété du sol entier du royaume[37].

Haut-Sénégal-Niger (Soudan français), Tome 3 (de 3): les civilisations · 第 11 / 28 段