En premier lieu se placent les occupations qui ne sont pas des

professions proprement dites, en ce sens qu’elles n’exigent pas de

connaissances techniques spéciales ni d’apprentissage véritable, que

tout le monde peut s’y livrer et que, en fait, tout le monde s’y livre

par nécessité, au moins à certaines périodes ; ces professions sont

considérées comme nobles et ne constituent ni des castes ni des

corporations spéciales. Dans cette catégorie se rangent : l’agriculture,

les occupations pastorales, la chasse, la pêche, le métier des armes. Il

convient de remarquer cependant que, chez les peuples nomades, la vie

pastorale, la chasse et la guerre sont seules considérées comme des

occupations nobles, tandis que la culture, sans constituer une caste

proprement dite, est abandonnée aux esclaves ou aux serfs. La pêche,

chez certains peuples, est réservée, comme la navigation, à une fraction

spéciale de la tribu, parfois à une caste véritable ; il en est

quelquefois de même de la chasse, mais plus rarement.

La seconde catégorie comprend les professions qui tiennent soit au

commerce soit à la religion, c’est-à-dire d’une part les métiers de

marchand, de tailleur, de tisserand, de teinturier, et d’autre part ceux

de prêtre musulman ou païen, de maître d’école, etc. Les professions

commerciales ne sont pas précisément considérées comme nobles, mais le

fait qu’elles enrichissent facilement celui qui s’y livre les a fait

accepter comme honorables ; sauf chez certains peuples surtout pasteurs,

comme les Peuls, elles ne sont pas réservées à des corporations

spéciales, mais elles sont en général plus développées chez certaines

tribus que chez les autres ; tout le monde d’ailleurs peut s’y livrer.

Tout le monde aussi peut s’occuper de choses religieuses et enseigner

l’arabe, le droit musulman, la théologie musulmane, ou exercer le

sacerdoce soit musulman soit non musulman, non seulement sans déroger,

mais même en acquérant par là de la considération et comme une sorte de

titre de noblesse. Chez certains peuples pourtant — les Maures en

particulier — le sacerdoce musulman ou le maraboutisme sont l’apanage de

quelques familles, mais cela tient surtout à ce que ces familles

cherchent à se réserver jalousement le monopole d’un métier qui donne

honneur et profit. Quant au sacerdoce des religions proprement

indigènes, il constitue tantôt également l’apanage de familles

privilégiées, tantôt une profession accessible à tous ; mais je ne parle

ici que du sacerdoce proprement dit et non de l’exercice de la magie,

qui en est bien distinct, au moins en principe.

C’est avec les professions de la troisième catégorie qu’apparaissent les

castes proprement dites : ces professions sont celles qui constituent

réellement des métiers et dont l’exercice nécessite soit des

connaissances techniques spéciales, soit un apprentissage préalable et

une certaine habileté manuelle. Dans cette catégorie se rangent les

professions de tous les artisans qui travaillent le bois, l’argile, le

cuir et les métaux : menuisiers, sculpteurs sur bois et vanniers ;

potiers — ou plutôt potières, car la poterie est réservée aux femmes — ;

tanneurs, bourreliers et cordonniers ; forgerons (tant ceux qui

préparent le charbon et extraient le fer du minerai que ceux qui

travaillent ce métal), bijoutiers en cuivre, orfèvres. Chacun de ces

corps d’artisans forme une caste spéciale. Il faut y ajouter encore deux

autres castes : celle des « griots », sorte de baladins, musiciens,

poètes et danseurs professionnels, dont certains, analogues à nos

anciens trouvères, s’attachent à la personne des rois ou des guerriers

fameux et exaltent leurs exploits, ou vont de ville en ville, chantant

contre paiement les louanges des personnages de distinction ; puis la

caste des magiciens, médecins, sorciers, fabricants et marchands de

talismans, devins, jeteurs et conjureurs de sorts, mimes religieux, etc.

Toutes ces castes spéciales (artisans, griots, magiciens ou mimes

religieux) sont à la fois redoutées et méprisées : nous avons vu, à

propos du mariage, que les membres de chacune de ces castes ne pouvaient

s’épouser qu’entre eux ou parfois entre membres de deux castes, et qu’un

individu non casté, ou exerçant une profession regardée comme noble ou

simplement honorable, ne pouvait contracter mariage avec un individu

d’une caste proprement dite ; alors même que la validité d’un tel

mariage n’est pas contestée, elle ravale l’individu non casté au rang

des membres de la caste dans laquelle il est entré par son mariage.

D’autre part, — et sous ce rapport aucun rapprochement ne peut être fait

entre le système hindou et le système africain — le plus noble des

habitants d’un pays ne craindra jamais de faire son ami d’un individu

casté, de l’admettre dans son intimité, de lui serrer la main, de le

faire manger avec lui. Nous avons vu que beaucoup de rois ont comme

conseillers ou ministres des artisans et des griots, et que ces derniers

sont habituellement choisis comme intermédiaires par les jeunes gens qui

désirent se marier.

A un autre point de vue, on ne peut considérer les castes comme de

véritables corporations, car, bien que tel métier soit exercé surtout

par une caste donnée, les gens n’appartenant pas à cette caste peuvent

s’y livrer, au moins temporairement, et, de plus, tous les membres de la

caste n’exercent pas nécessairement et uniquement ce métier : ainsi un

agriculteur peut, sans déroger, travailler le bois ou les métaux, et,

d’autre part, un homme de la caste des forgerons, par exemple, peut

parfaitement se livrer à l’agriculture[31].

=VII. — Les associations.=

Le principe de l’association est général dans tout le Soudan et son

application a donné lieu à l’établissement de groupements, encore

imparfaitement connus des Européens, qui constituent l’un des côtés les

plus intéressants de la vie sociale indigène. Parmi les nombreuses

associations qui existent chez les peuples du Haut-Sénégal-Niger, les

unes sont purement sociales, d’autres sont à la fois sociales par leur

but et religieuses par leurs pratiques, d’autres enfin sont purement

religieuses.

Les premières ne sont nullement des sociétés secrètes et les indigènes

n’en font aucun mystère. Elles existent, je crois, dans toute l’étendue

du Soudan, sauf peut-être chez les Maures d’origine arabe, et ont pour

but de grouper ensemble, en vue d’une aide mutuelle qu’ils se devront

porter les uns aux autres, les individus de l’un ou de l’autre sexe

appartenant approximativement à la même génération et originaires de la

même ville ou du même petit pays. Dans les régions où existe la pratique

de la circoncision des garçons et de l’excision des filles, c’est-à-dire

dans la majeure partie du Soudan français, c’est cette pratique qui sert

à déterminer la composition de chaque association.

Les jeunes garçons non encore circoncis, mais qui devront normalement

être circoncis le même jour, forment une société appelée _ntomo_[32]

chez les populations de langue mandingue et dont l’insigne est une sorte

de phallus en bois, le _ntomo-oulou_ ou « chien du ntomo », que l’on

fait tourner au bout d’une ficelle comme une fronde dont on s’apprête à

se servir ; les associés du _ntomo_ se réunissent la nuit pour se livrer

à des danses appelées _tiégo_, dans lesquelles le danseur, comme dans

toutes les fêtes ou cérémonies de toutes les associations, a le corps

couvert de feuilles ou de longues herbes.

Les jeunes garçons circoncis ensemble forment une nouvelle association,

plus sérieuse et plus développée que le _ntomo_ ; dans les grandes

villes, la même association ne comprend en général que les enfants qu’on

a circoncis à la même époque, mais, dans les localités de moindre

importance, comme le nombre des enfants circoncis chaque année pourrait

être trop restreint, on groupe ensemble les circoncis de trois années

consécutives, c’est-à-dire en réalité trois générations ; s’il s’agit de

très petits villages, on a coutume le plus souvent de réunir les enfants

de plusieurs villages voisins les uns des autres. La même chose existe

pour les jeunes excisées.

Lorsque les jeunes garçons sont devenus des hommes, ils forment une

nouvelle association qui n’est, en somme, que la suite de la première et

qui comprend les mêmes membres, mais avec un léger changement dans les

rites et aussi, tout naturellement, dans la forme que l’on doit donner à

l’aide mutuelle que se doivent les membres : tandis que les membres du

_ntomo_ se contentent de se prêter appui dans leurs jeux et leurs

querelles d’enfants et que ceux du premier _flanton_ ou association des

nouveaux circoncis se réunissent surtout pour organiser des

réjouissances puériles, les membres de l’association des jeunes hommes

s’entr’aident pour les travaux des champs, se prêtent de l’argent

lorsque besoin en est et se confient leurs amourettes. L’association se

transforme une quatrième fois lorsque les associés arrivent à l’âge mûr

et elle devient alors un très puissant facteur dans la société

indigène ; enfin, lorsque les membres sont devenus trop âgés pour vaquer

aux travaux des cultures et se livrer à la guerre, l’association se

transforme une fois encore et devient le _flanton_ des vieillards.

En ce qui concerne le sexe féminin, l’association ne comprend que deux

stades : de l’excision au mariage d’abord et, ensuite, après le mariage.

Chacune de ces associations d’âge est placée sous la protection d’un

génie spécial, chacune a ses rites d’initiation, ses insignes et ses

fêtes, mais, pour toutes, les cérémonies sont publiques et les membres

d’un _flanton_ de l’un ou l’autre sexe peuvent toujours assister aux

fêtes et aux danses données par un _flanton_ autre que le leur. Seules,

les réunions destinées à la discussion des affaires propres à une

association sont, sinon secrètes, au moins privées, et les membres d’un

_flanton_ peuvent éloigner de ces réunions les gens n’appartenant pas à

leur association.

Il existe, entre les diverses associations d’âge d’une même localité,

une sorte de hiérarchie : lorsque, par exemple, le _flanton_ des jeunes

gens voit un différend s’élever entre plusieurs de ses membres et ne

peut arriver à le résoudre de manière satisfaisante, il porte la

difficulté devant l’association des hommes mûrs ; si cette dernière ne

peut apaiser le conflit, il est porté devant le _flanton_ des

vieillards ; enfin, pour des cas très graves ou très compliqués, on

réunit l’assemblée générale de tous les _flanton_ de la localité.

Les membres de chaque association se choisissent un chef ou président,

assisté d’un lieutenant ou vice-président et d’un héraut dont la charge

consiste à appeler les membres aux réunions du _flanton_ et à

communiquer les décisions prises.

J’ai dit plus haut que certaines associations, bien différentes des

associations d’âge, sont à la fois sociales et religieuses, c’est-à-dire

qu’elles ont un but social, mais des pratiques d’allure religieuse

auxquelles ne peuvent se livrer que les seuls initiés : la plupart de

ces associations sont demi-secrètes, en ce sens que leurs rites ne sont

expliqués qu’aux associés, mais que certaines de leurs cérémonies sont

publiques. Telle est la société appelée _kouoré_, _koré_ ou _koté_ chez

les peuples de langue mandingue et qui a comme but principal de procurer

aux affiliés les plaisirs de l’amour ; telles sont aussi certaines

associations qui existent chez les Sénoufo et dans quelques fractions

des Malinké et des Banmana, et qui ont pour but de préparer les initiés

à exercer un rôle prépondérant dans la vie sociale et politique de leur

patrie. L’initiation complète dure généralement sept ans et comprend

chaque année un mois environ de leçons et d’épreuves ; l’initiation se

donne durant la saison sèche, dans des bois sacrés ou des endroits

retirés ; on n’admet aux épreuves d’initiation que des hommes ou jeunes

garçons et, exceptionnellement, des femmes ou jeunes filles issues

d’affiliés à la société. Chacune de ces sortes d’association comprend

des gens de tous les âges, qui sont tous placés sur le même pied,

exception faite, bien entendu, des dignitaires, qui sont élus par la

totalité des membres et détiennent la direction et l’administration de

leur société. Les affiliés ont droit à des funérailles spéciales qu’on

refuse aux non initiés. Les associations de ce genre sont répandues chez

toutes les populations noires du Soudan ; chacune a son mot de passe,

ses signes de reconnaissance, ses rites bien déterminés, en sorte que

les membres de la même association, même n’habitant pas le même pays et

ne s’étant jamais vus encore, peuvent facilement s’apercevoir qu’ils

sont associés : on comprendra aisément quelle force cela peut donner à

une association et quel intérêt il y a à étudier le but, le

fonctionnement et l’aire d’extension de ces sociétés trop peu connues

qui n’ont pas du tout la religion comme but, quoi qu’on en ait dit ; à

vrai dire, elles n’ont pas non plus, la plupart du temps tout au moins,

un but politique, mais des circonstances de divers ordres peuvent, très

certainement, amener un changement d’orientation dans le but primitif et

rendre ces associations plus dangereuses encore que les confréries

musulmanes : ces dernières ont du reste l’avantage d’être beaucoup mieux

connues.

Par ailleurs, il existe, chez tous les animistes du Soudan, des

associations proprement religieuses, consacrées chacune au culte d’un

génie particulier, et d’autres simplement magico-religieuses, fondées en

principe pour combattre l’action des jeteurs de sorts : j’en reparlerai

avec plus de détail au chapitre VII. Certaines de ces associations

religieuses ou pseudo-religieuses sont ouvertes aux deux sexes, d’autres

seulement à l’un d’eux ; certaines ont quelques cérémonies auxquelles le

public est admis, d’autres sont absolument secrètes et tout non initié

encourt les pires châtiments s’il assiste aux pratiques de

l’association ; pour d’autres enfin, les hommes, même non initiés,

peuvent contempler les cérémonies et les insignes et objets sacrés de

l’association, mais les femmes s’exposent à la mort en y jetant un

simple coup d’œil. Les plus répandues de ces associations sont celles

qui portent, chez les peuples de langue mandingue, les noms de _Tyi-

ouara_ (association non secrète consacrée au génie de l’agriculture),

_Koma_ ou _Komo_ (association destinée à résister à l’influence des

_soubarha_ ou _souba_, ou jeteurs de sorts ; elle est secrète ; ses

affiliés portent le nom de _do_), _Nama_ (secrète), _Kono_ (secrète),

etc. Certaines, comme celle du Koma, semblent répandues sur tout le

territoire de l’Afrique Occidentale Française et se retrouvent même dans

le bassin du Congo. Dans chacune de ces sociétés religieuses, le génie

principal et ses génies secondaires sont représentés par des masques et

des instruments de musique spéciaux.

[Note 25 : Deux individus appartenant à des clans différents, mais ayant

le même _tana_ ou tabou prohibitif, peuvent également contracter mariage

ensemble.]

[Note 26 : On cite parfois aussi les _Diara_, qui ont le lion comme

tabou, en faisant remarquer que _diara_ signifie « lion » en mandingue.

Mais les Diara font observer que leur nom de clan n’a pas du tout la

même étymologie que celui de leur tabou : il vient de la ville ou du

pays de Dia ou Diaga ou Diakha, et c’est par suite d’une pure

coïncidence que ce nom se prononce comme celui du lion, au moins dans

certaines fractions, car le même nom de clan est devenu chez les

Foulanké _Diakité_ et chez les Soninké _Diakhaté_ ou _Niakaté_ ou encore

_Diarisso_, _Diaressi_, _Yaressi_ ou _Niarè_. Ce clan a, en général, le

lion pour animal sacré parce que l’ancêtre des Diara, sur le point de

mourir de faim trouva une pièce de gibier qui avait été saisie et

laissée par un lion.]

[Note 27 : Ce clan porte le même nom chez les Toucouleurs et les Peuls ;

les correspondants des autres clans foulanké sont : pour _Sidibé_, chez

les Toucouleurs _Sow_ et chez les Peuls _Sô_ ; pour _Sangaré_, chez les

Toucouleurs _Si_ (je le crois du moins) et chez les Peuls _Bari_ ; pour

_Diallo_, chez les Toucouleurs _Kane_ et chez les Peuls _Ka_. Les

dénominations _Ourourbé_, _Férôbé_, _Daébé_ et _Dialloubé_ semblent être

des noms de tribus dans chacune desquelles le clan principal ou clan

royal est respectivement _Bâ_ (ou _Boli_), _Sô_, _Bari_ et _Ka_.]

[Note 28 : Le mot correspondant à _tana_ est _bang_ en ouolof, _ouoda_

en peul, _kossé_ en soninké, _kabi_, en songaï, _kisgou_, en mossi ; on

désigne le nom de clan par l’expression _diamou_ ou _diamoun_ en

mandingue, _lamba_ en soussou ou diallonké, _santa_ en ouolof, _yettôdé_

en peul, _sondré_ en mossi, _félé_ en sénoufo ; l’expression

correspondante au mot mandingue _sénékoun_ est _gamou_ en ouolof,

_dendiragal_ en peul, _basseï_ en songaï.]

[Note 29 : La plupart des musulmans fervents répudient, au moins entre

coreligionnaires, la croyance au _tana_ : aussi les clans composés à peu

près uniquement de musulmans, comme celui des _Touré_, passent pour

n’avoir pas de tabou. Il en est de même, à Tombouctou et à Dienné, des

_Haïdara_, et, partout, des individus qui, se prétendant issus de la

famille de Mahomet, ont adopté le nom de _Sirifé_ ou _Sarifou_

(chérif) ; cela n’empêche pas certains de ces musulmans d’appartenir en

réalité à un clan à _tana_ : tel est le cas de plusieurs soi-disant

Haïdara du pays songaï, qui ont comme véritable nom de clan _Meïga_ et

ont pour tabou le lamentin (_ayou_ en songaï).]

[Note 30 : Pour la classification et la répartition géographique et

numérique des divers groupements ethniques du Haut-Sénégal-Niger, voir

la deuxième partie de cet ouvrage (1er volume, pages 109 à 172, et la

carte 4, page 173).]

[Note 31 : Chez les indigènes de langue mandingue, les castes proprement

dites portent les noms de _noumou_ (charbonniers, forgerons, potiers),

_garankè_ (cordonniers), _koulé_ (artisans en bois), _lorho_ (bijoutiers

en cuivre), _dyêli_ (griots) et _founè_ (mimes religieux et magiciens) ;

il convient d’y ajouter la corporation des chasseurs (_donzo_ ou

_donso_), celle des pêcheurs et navigateurs (_somono_), et le groupement

des _Diawara_, tenant à la fois de la caste, du clan et de la tribu, et

qui renferme beaucoup de courtiers et de tisserands. Chez les

Toucouleurs et les Peuls, les castes correspondantes portent les noms

suivants : _ouaïloubé_ (sing. _baïlo_), charbonniers, forgerons et

tailleurs ; _oualabbé_ ou _abarbé_ (sing. _galabo_ ou _gabardo_),

cordonniers ; _laobé_ (sing. _labbo_), artisans en bois ; _maboubé_ ou

_mabbé_ (sing. _mabbo_), griots et tisserands ; je ne connais pas chez

eux de castes correspondant à celles des « lorho » et des « founè »,

sans que je prétende cependant en nier l’existence ; par contre, ils ont

en plus les castes des : _bournâbé_ (sing. _bournâdio_) ou potiers,

_ouambâbé_ (sing. _bambâdio_) ou musiciens, _ossoubé_ (sing. _gosso_) ou

tisserands et courtiers, _ouaouloubé_ (sing. _gaoulo_) ou griots

mendiants, plus la corporation des _soubalbé_ (sing. _tiouballo_) ou

pêcheurs et le groupement des _Diawambé_ (sing. _Diawando_), commerçants

et courtiers. — Chez les Mandé, certains clans sont composés

principalement d’individus appartenant à des castes spéciales : ainsi

les _Fané_ ou _Fani_ sont surtout artisans, les _Kamara_ magiciens et

les _Diabahaté_ griots. — Chez les Tombo, la caste des forgerons a le

privilège de faire cesser les rixes et disputes.]

[Note 32 : Toute association ou corps réglementé se nomme _nto_ ou _ton_

en langue mandingue et ses membres portent le nom de _ton-den_ (enfant

du « ton ») ; en songaï, une association se nomme _ko_ et ses membres

_ko-ndeï_. Les associations d’individus de la même génération

s’appellent _flanton_ ou _flanto_ en langue mandingue ; en peul, les

membres d’une association de cette nature se donnent les uns aux autres

le nom de _guidyirâbé_ (sing. _guidyirâdo_ ou _guidia_).]

CHAPITRE V

=L’Etat=

Les divers groupements politiques que l’on rencontre au Soudan sont : la

_case_ ou habitation de la famille réduite, le _quartier_ ou habitation

de la famille globale, le _village_, le _canton_, le _royaume_ (ou la

confédération) et enfin l’_empire_. Ces divisions de l’Etat indigène

correspondent en partie aux groupements sociaux que nous avons examinés

d’autre part : c’est ainsi que la « case » correspond — le plus

généralement — à la famille réduite et le « quartier » à la famille

globale, que le village est la réunion en un même lieu de plusieurs

familles globales, que le canton correspond souvent — mais non toujours

— à la sous-tribu et le royaume ou la confédération, sous les mêmes

réserves, à la tribu. Quant à l’empire, c’est un Etat créé par la force

militaire et qui, par suite, ne répond presque jamais à une unité

sociale ou ethnique. Le clan a dû, autrefois, avoir son groupement

politique correspondant, mais aujourd’hui il n’existe que fort rarement

des divisions politiques composées chacune des membres d’un clan donné.

Les différents stades de l’association politique indigène peuvent

coexister dans un même Etat et ne former que les divisions

administratives de cet Etat. Ainsi un empire peut comprendre plusieurs

royaumes, divisés chacun en cantons qui renferment à leur tour chacun

plusieurs villages composés de plusieurs quartiers. Mais le

développement de la vie politique peut aussi s’être arrêté à l’un

quelconque de ces stades, qui est alors lui-même un véritable Etat : on

a des Etats indigènes qui ne sont que des cantons, — ce sont même les

plus nombreux aujourd’hui — ; on en a qui ne se composent chacun que

d’un village, ainsi qu’il arrive souvent chez quelques peuples du Soudan

et chez beaucoup de peuples de la forêt ; on en a même qui s’arrêtent en

réalité à la case, nous donnant un exemple actuel de l’anarchie

organisée[33].

=I. — La case.=

La case, au point de vue concret, se compose de la maison ou du groupe

de huttes formant l’habitation d’une famille réduite ; chez les nomades,

ce sera la tente, ou l’abri plus ou moins provisoire intermédiaire entre

la tente et la maison : c’est là ce que les Mandingues appellent

proprement _so_, réservant le mot _bon_ à chacun des bâtiments dont

l’ensemble forme le _so_. Nous nous servons en français du mot « case »,

quelque impropre qu’il puisse paraître, parce qu’il est très

généralement adopté en A. O. F. avec cette signification spéciale.

Au point de vue abstrait, la « case » est l’unité administrative dont le

commandement appartient au chef de case (_bontigui_ ou _sotigui_ en

mandingue). Dans son intérieur, le chef de case exerce les fonctions

sociales de chef de famille réduite ; dans ses rapports avec les autres

chefs de famille réduite et vis-à-vis du chef de la famille globale, du

chef de village, etc., il exerce des fonctions administratives, étant

responsable devant l’Etat des faits et gestes publics de ses épouses et

enfants. Il est d’ailleurs maître chez lui, et, si l’organisation

sociale et politique de sa tribu est assez primitive et assez mal assise

pour qu’il puisse se dispenser de rendre compte à qui que ce soit de

l’administration intérieure et extérieure de sa case, il devient un

véritable chef d’Etat : ce cas se présente chez certains nomades ou

demi-nomades — des chasseurs notamment — qui vivent avec très peu de

cohésion et chez certains peuples ombrageux dont l’individualisme,

jaloux de tout contrôle, n’a pas encore reconnu la nécessité des

groupements collectifs pour se défendre contre un ennemi commun (peuple

étranger, animaux féroces, phénomènes naturels). On voit aussi, chez

certains Sénoufo et chez plusieurs tribus forestières, des villages

isolés et indépendants qui ne sont composés chacun que d’une famille

réduite dont le chef, à moins d’y être contraint par la force, n’est

responsable devant personne.

=II. — Le quartier.=

En principe, le quartier (_lou_ en mandingue ou _sokala_ s’il s’agit

d’un quartier isolé et formant à lui seul un tout) se compose de

l’ensemble des cases, tentes ou abris habités par les diverses familles

réduites dont la réunion forme une même famille globale, et le chef de

quartier (_loutigui_ ou _sokalatigui_ en mandingue) est le chef de cette

famille globale[34].

Nous avons vu déjà quelles sont les fonctions sociales du _loutigui_ à

l’intérieur de son quartier, quels sont ses devoirs au sujet de la

conservation du bien de famille, quels sont ses droits et ses

obligations vis-à-vis des membres de la famille globale dont il est le

patriarche et qui sont uniquement justiciables de lui pour toutes

affaires n’intéressant pas un membre d’une autre famille globale.

Haut-Sénégal-Niger (Soudan français), Tome 3 (de 3): les civilisations · 第 10 / 28 段