Quand Motamid fut arrivé à Tanger, où il resta quelques jours, le poète

Hoçrî qui y habitait et qui avait passé quelque temps à la cour de

Séville, lui envoya des poèmes qu’il avait composés en son honneur.

Parmi ces pièces une seule était nouvelle, et dans celle-là Hoçrî

demandait un cadeau, quoiqu’il dût savoir que Motamid n’était plus en

état d’en faire. En effet, l’ex-roi de Séville n’avait conservé de

toutes ses richesses que trente-six ducats, qu’il avait cachés dans sa

bottine et que ses pieds avaient empreints de leur sang; mais telle

était sa générosité, qu’il n’hésita pas à sacrifier cette dernière

ressource: il enveloppa les ducats dans un morceau de papier, et y ayant

ajouté une pièce de vers dans laquelle il s’excusait de l’exiguïté de

son cadeau, il les envoya à Hoçrî. Ce mendiant éhonté n’eut pas même la

politesse de l’en remercier, et quand les autres rimeurs de Tanger et

des environs eurent appris que Motamid faisait encore des cadeaux, ils

survinrent en grand nombre pour lui présenter leurs vers. Hélas! il

n’avait plus rien à donner, et à cette occasion il dit:

Les poètes de Tanger, de la Mauritanie entière, se sont évertués à

faire des vers, et ils voudraient recevoir quelque chose du captif.

Ce serait plutôt à lui de leur demander une aumône; quelle

merveille, quelle merveille! Si la pudeur qui est au fond de son

âme, si la fierté que lui ont léguée ses ancêtres ne l’en

empêchaient pas, il rivaliserait avec eux, il mendierait, lui qui

naguère, quand on faisait un appel à sa générosité, répandait l’or

à pleines mains[272].

De Tanger on le conduisit à Miquenès. En route il rencontra une

procession qui allait implorer de la pluie, et à cette occasion il

composa ces vers:

Voyant ces gens qui allaient implorer de la pluie: «Mes larmes,

leur dis-je, vous en tiendront lieu.--Tu as raison, me

répondirent-ils, tes larmes sont assez abondantes pour cela, mais

elles sont mêlées de sang[273].»

A Miquenès il resta plusieurs mois[274], jusqu’à ce que Yousof ordonnât

de le transporter à la ville d’Aghmât, non loin de Maroc. Pendant qu’on

lui faisait faire ce trajet, son fils Rachîd, qu’il avait refusé de

voir, parce que, pour un motif que nous ignorons, il était fâché contre

lui, lui adressa ces vers pour l’apaiser:

Emule de la pluie bienfaisante, seigneur de la générosité,

protecteur des hommes! la plus grande faveur que vous pourriez

m’accorder, ce serait de me permettre de contempler un instant ton

noble visage, qui, gai et brillant, pourrait nous tenir lieu, la

nuit de flambeaux, le jour du soleil.

Motamid lui répondit par ceux-ci:

J’étais l’émule de la pluie bienfaisante, le seigneur de la

générosité, le protecteur des hommes, alors que ma main droite

prodiguait les dons le jour de la distribution des cadeaux, ou

enlevait la vie aux ennemis le jour du combat, et que ma main

gauche tenait la bride qui domptait le coursier effrayé par le

bruit des lances. Mais à présent je suis au pouvoir de la captivité

et de la misère; je ressemble à une chose sacrée qu’on a profanée,

à un oiseau dont on a brisé les ailes. Je ne puis plus répondre à

l’appel de l’opprimé ou du pauvre. La gaîté de mon visage, à

laquelle tu étais accoutumé, s’est changée en une morne tristesse;

les soucis ne me permettent plus de penser à la joie; aujourd’hui

les regards se détournent de moi, au lieu qu’auparavant ils me

cherchaient[275].

A Aghmât il mena dans la prison une existence triste et douloureuse. Le

gouvernement s’occupait de lui pour ordonner, tantôt qu’on lui mît des

chaînes, tantôt qu’on les lui ôtât, mais au reste il ne prenait pas même

soin de sa subsistance. Aussi vivait-il avec sa famille dans la dernière

détresse. Pour subvenir à leurs besoins, son épouse et ses filles furent

obligées de filer. C’est dans la poésie qu’il cherchait sa consolation.

Ainsi, quand il eut aperçu de l’étroite fenêtre de son cachot une volée

de ces oiseaux rapides auxquels les Arabes donnent le nom de _catâ_ et

qui sont une espèce de perdrix:

Je pleurais, dit-il, en voyant passer auprès de moi une compagnie

de _catâs_; ils étaient libres, ils ne connaissaient ni prison ni

chaîne. Ce n’était pas par jalousie que je pleurais, mais parce que

j’aurais voulu être comme eux, car alors je pourrais aller où je

voudrais, mon bonheur ne se serait pas évanoui, mon cœur ne

serait pas rempli de douleur, je ne pleurerais pas la perte de mes

enfants. Ils sont heureux: ils ne sont pas séparés l’un de l’autre,

aucun d’entre eux n’éprouve la douleur d’être loin de sa famille,

ils ne passent pas comme moi la nuit dans d’affreuses angoisses,

alors que j’entends grincer la porte de la prison sur ses verrous

ou dans sa serrure. Ah! que Dieu leur conserve leurs petits; quant

aux miens, ils manquent d’eau et d’ombrage[276]!

Puis c’étaient des vers sur sa grandeur passée, sur les magnifiques

palais qui naguère avaient été témoins de son bonheur, sur ses fils qui

avaient été massacrés, et à l’occasion de la fête de la rupture du

jeûne, il composa ceux-ci:

Autrefois les fêtes te rendaient joyeux, mais la fête qui te trouve

captif à Aghmât te rend triste. Tu vois tes filles couvertes de

haillons et mourant de faim; elles filent pour ceux qui les paient,

car elles ne possèdent plus rien au monde. Elles viennent vers toi

pour t’embrasser, fatiguées, brisées par le travail et les yeux

baissés. Elles marchent nu-pieds dans la boue des rues, comme si

elles n’eussent pas marché jadis sur du musc et du camphre[277]!

Leurs joues creuses attestent la misère et les larmes les ont

sillonnées.... De même qu’à l’occasion de cette triste fête (Dieu

veuille qu’elle ne revienne pas pour toi!) tu as rompu le jeûne, de

même ton cœur a rompu le sien: ta douleur, longtemps contenue, a

éclaté enfin. Jadis, quand tu commandais, tout le monde

t’obéissait: à présent tu en es réduit à recevoir toi-même des

ordres. Les rois qui se réjouissent de leur puissance se laissent

abuser par un rêve[278]!

La malheureuse Romaiquia n’était pas faite pour une vie si dure: elle

tomba dangereusement malade. Motamid en fut fort attristé, d’autant plus

qu’il n’y avait à Aghmât personne à qui il osât confier le soin de la

guérir. Heureusement le célèbre Abou-’l-Alâ Avenzoar[279], qui, dans les

dernières années de son règne, avait été le médecin de sa cour, et

auquel il avait rendu les biens de son grand-père que Motadhid avait

confisqués[280], se trouvait alors à Maroc. Il lui écrivit pour le prier

de vouloir bien se charger du traitement de la maladie de Romaiquia.

Avenzoar lui promit de venir; mais comme dans sa lettre il avait

souhaité à Motamid une longue vie, celui-ci lui envoya ces vers en le

remerciant:

Tu me souhaites une longue vie; mais comment un prisonnier

pourrait-il la désirer? La mort n’est-elle pas préférable à une vie

qui apporte sans cesse de nouveaux tourments? D’autres peuvent

former un tel souhait, car ils ont l’espoir de rencontrer le

bonheur; mais le seul souhait que je puisse former, c’est de

rencontrer la mort. Voudrais-je vivre pour voir mes filles manquer

de vêtements et de souliers? Elles sont à présent les servantes de

la fille d’un homme dont l’emploi était d’annoncer ma venue quand

je me montrais en public, d’écarter les gens qui se pressaient sur

mon passage, de les contenir quand ils encombraient la cour de mon

palais, de galoper à ma droite et à ma gauche quand je passais mes

troupes en revue, et de prendre soin qu’aucun soldat ne sortît des

rangs[281]. Toutefois la prière que tu as faite dans une intention

bienveillante m’a fait du bien. Dieu te récompense, Abou-’l-Alâ, tu

es un homme de cœur! J’ignore quand le vœu que je forme sera

rempli, mais je me console par la pensée que dans ce monde tout a

un terme[282].

Ce qui parfois lui apportait un soulagement momentané, c’étaient les

lettres et les visites des poètes que jadis il avait comblés de ses

bienfaits. Plusieurs d’entre eux firent le voyage d’Aghmât,

Abou-Mohammed Hidjârî entre autres, qui, pour un seul poème, avait reçu

de lui tant d’argent qu’il put ouvrir une maison de commerce et jouir

d’une honnête aisance tant qu’il vécut. Motamid lui avoua qu’il avait eu

tort d’appeler Yousof en Andalousie. «En le faisant, dit-il, j’ai creusé

ma propre fosse.» Quand le poète vint lui dire adieu pour retourner à

Almérie où il demeurait, Motamid voulut encore lui faire un cadeau,

malgré l’exiguïté de ses moyens; mais Hidjârî eut la délicatesse de le

refuser et improvisa ces deux vers:

Je jure que je n’accepterai rien de vous, à présent que la destinée

vous a frappé d’une manière si cruelle et si injuste. Ce que vous

m’avez donné autrefois est bien suffisant, quoique vous-même vous

l’ayez oublié[283].

Mais le plus fidèle et le plus assidu de ces amis, c’était

Ibn-al-labbâna, et une fois qu’il arriva à Aghmât, il apporta de bonnes

nouvelles d’Andalousie. Les esprits, disait-il, y étaient en émoi. Les

patriciens, qui n’avaient jamais voulu de la domination de Yousof,

s’agitaient et conspiraient pour replacer Motamid sur le trône[284]. Il

disait vrai; le mécontentement était très-grand dans les classes

éclairées, et le gouvernement ne tarda pas à en acquérir des preuves.

Aussi prit-il des mesures de précaution; il fit arrêter plusieurs

personnes suspectes, notamment à Malaga; mais les conjurés de cette

ville, dont Ibn-Khalaf, un patricien très-considéré, était le chef,

profitèrent de l’obscurité de la nuit pour s’échapper de prison, après

quoi ils se rendirent maîtres du château de Montemayor[285]. Bientôt

Abd-al-djabbâr, un fils de Motamid qui était resté en Andalousie avec

sa mère et que le peuple prenait pour Râdhî (celui qui avait été

assassiné à Ronda), se rendit auprès d’eux. Ils le nommèrent leur chef,

et tout semblait aller selon leurs souhaits. Un navire de guerre

marocain qui échoua dans le voisinage du château, leur fournit des

vivres, des munitions, des armes. Algéziras se déclara pour eux de même

qu’Arcos, et s’étant rendu dans cette dernière ville en 1095,

Abd-al-djabbâr se mit à faire des razzias jusqu’aux portes de l’ancienne

capitale du royaume de ses ancêtres[286].

La première nouvelle de la révolte de son fils causa à Motamid une

profonde douleur. La témérité de l’entreprise l’effrayait; il craignait

pour Abd-al-djabbâr un sort aussi dur que celui qui avait déjà frappé

plusieurs de ses fils. Mais ces sentiments firent bientôt place à

l’espérance; il entrevoyait la possibilité de retourner dans son pays,

de reconquérir son trône[287], et devant ses amis il ne s’en cachait

pas. Ecrivant, par exemple, au poète Ibn-Hamdîs, qui était retourné à

Mahdia après lui avoir rendu visite, il lui envoya un poème qui

commençait ainsi:

La chaire dans la mosquée et le trône dans le palais pleurent le

captif que le destin a jeté sur la plage africaine,

et dans lequel il disait:

Oh! je voudrais savoir si je reverrai mon jardin et mon lac dans ce

noble pays où croissent les oliviers, où roucoulent les colombes,

où les oiseaux font entendre leur doux ramage[288].

Ibn-al-labbâna nourrissait ces espérances. A la veille de retourner en

Andalousie, il avait reçu de Motamid vingt ducats et deux pièces

d’étoffe: il lui renvoya ce cadeau et parmi les vers qu’il lui fit

parvenir à cette occasion se trouvaient ceux-ci:

Un peu de patience encore! Bientôt tu me combleras de bonheur, car

tu remonteras sur le trône. Le jour où tu rentreras dans ton

palais, tu m’élèveras aux plus hautes dignités. Tu surpasseras

alors le fils de Merwân en générosité, et moi, je surpasserai

Djarîr en talent[289]. Prépare-toi à luire de nouveau: une éclipse

de lune n’est pas de longue durée[290].

Chargé de chaînes--car Yousof avait ordonné de les lui remettre; «le

lionceau ayant rugi, dit un rhéteur de l’époque, on craignait un bond de

la part du lion»--Motamid vivait ainsi d’espérance, et cette espérance

n’était pas tout à fait sans fondement: le parti d’Abd-al-djabbâr était

nombreux et il inspirait au gouvernement de graves inquiétudes; il sut

se maintenir pendant plus de deux ans, et il n’était pas encore dompté

au moment où Motamid mourut après une longue maladie[291] (1095), à

l’âge de cinquante-cinq ans[292].

L’ex-roi de Séville fut inhumé dans le cimetière d’Aghmât. Quelque temps

après, à l’occasion de la fête de la rupture du jeune, le poète andalous

Ibn-Abd-aç-çamad fit sept fois le tour de son tombeau, à l’instar des

pèlerins qui font le tour de la Caba; puis il s’agenouilla, baisa la

terre qui couvrait les dépouilles mortelles de son bienfaiteur, et

récita une élégie. Touchée par l’exemple qu’il lui avait donné, la foule

fit aussi le tour du tombeau à la manière des pèlerins et en poussant de

longs gémissements[293].

* * * * *

«Tout le monde aime Motamid, dit un historien du XIIIe siècle, tout

le monde a pitié de lui, et aujourd’hui encore on le pleure[294].» En

effet, il est devenu le plus populaire de tous les princes andalous. Sa

générosité, sa bravoure, son caractère chevaleresque le rendaient cher

aux hommes cultivés des générations suivantes; les âmes sensibles

étaient touchées de son immense infortune; le vulgaire s’intéressait à

ses aventures romanesques, et comme poète, il fut admiré même par les

Bédouins qui, en fait de langage et de poésie, passaient pour des juges

à la fois plus difficiles et plus compétents que les habitants des

villes. Voici, par exemple, ce que l’on raconte à ce sujet:

Dans une des premières années du XIIe siècle, un Sévillan, qui

voyageait dans le Désert, arriva à un campement de Bédouins Lakhmites.

S’étant approché d’une tente et ayant demandé l’hospitalité à celui qui

en était le maître, ce dernier, enchanté de pouvoir pratiquer une vertu

que sa nation apprécie infiniment, l’accueillit avec une grande

cordialité.

Le voyageur avait déjà passé deux ou trois jours auprès de son hôte,

lorsque, une nuit, après avoir cherché en vain le sommeil, il sortit de

la tente pour aller aspirer le souffle des zéphyrs.

Il faisait une nuit sereine et admirable, dont des brises douces et

caressantes tempéraient la tiédeur. Dans un ciel d’azur, semé d’étoiles,

la lune s’avançait, lente, majestueuse, éclairant de sa lumière le

Désert auguste qu’elle faisait resplendir comme un miroir et qui

présentait l’image la plus complète du silence et du repos. Ce spectacle

rappela au Sévillan un poème que son ancien souverain avait composé, et

il se mit à le réciter. Ce poème, c’était celui-ci:

La nuit ayant étendu les ténèbres sur la terre en guise d’un voile

immense, je buvais, à la lueur des flambeaux, le vin qui

scintillait dans la coupe, lorsque soudain la lune se montra,

accompagnée d’Orion. On eût dit une reine superbe et magnifique,

voulant jouir des beautés de la nature, et se servant d’Orion comme

d’un dais. Peu à peu d’autres étoiles étincelantes vinrent

l’entourer, l’une à l’envi de l’autre; d’instant en instant la

splendeur s’augmentait, et dans le cortège les Pléiades semblaient

le drapeau de la reine.

Ce qu’elle est là-haut, je le suis ici-bas, entouré de mes nobles

chevaliers et des belles jeunes filles de mon sérail, dont la noire

chevelure ressemble à l’obscurité de la nuit, tandis que ces coupes

resplendissantes sont pour moi des étoiles. Buvons, mes amis,

buvons le jus de la treille, pendant que ces belles, s’accompagnant

de la guitare, vont nous chanter leurs airs mélodieux[295].

Puis le Sévillan récita encore un long poème, que Motamid avait composé

pour apaiser le courroux de son père, irrité du désastre qui avait

frappé son armée à Malaga par suite de la négligence de son fils qui la

commandait.

A peine eut-il fini, que la toile de la tente devant laquelle il se

trouvait par hasard, fut levée, et qu’un homme que l’on aurait reconnu

pour le chef de la tribu rien qu’à son aspect vénérable, se montra à

ses regards et lui dit avec cette élégance de diction et cette pureté

d’accent, pour lesquelles les Bédouins ont toujours été renommés et dont

ils sont excessivement fiers:

--Dites-moi donc, citadin que Dieu veuille bénir, de qui sont-ils, ces

poèmes, limpides comme un ruisseau, frais comme une pelouse nouvellement

arrosée par la pluie, tantôt tendres et suaves comme la voix d’une jeune

fille au collier d’or, tantôt vigoureux et sonores comme le cri d’un

jeune chameau?

--Ils sont d’un roi qui a régné en Andalousie et qui s’appelait

Ibn-Abbâd, répondit l’étranger.

--Je suppose, reprit le chef, que ce roi régnait sur un petit coin de

terre, et que, par conséquent, il pouvait consacrer tout son temps à la

poésie, car quand on a d’autres occupations, on n’a pas le loisir de

composer des vers comme ceux-là.

--Pardonnez-moi; ce roi régnait sur un grand pays.

--Et pourriez-vous me dire à quelle tribu il appartenait?

--Certainement; il était de la tribu de Lakhm.

--Que dites-vous? Il était de Lakhm? Mais il était de ma tribu alors!

Et ravi d’avoir trouvé une nouvelle illustration pour sa tribu, le chef,

dans un élan d’enthousiasme, se mit à crier d’une voix retentissante:

--Debout, debout, gens de ma tribu! Alerte, alerte!

En un clin d’œil tous furent sur pied et vinrent entourer leur chef.

Les voyant rassemblés:

--Ecoutez, leur dit-il, ce que je viens d’entendre, et retenez bien ce

que je viens de graver dans ma mémoire; car c’est un titre de gloire qui

s’offre à vous tous, un honneur dont vous avez tous le droit d’être

fiers. Citadin, récitez encore une fois, je vous en prie, les poèmes de

notre cousin.

Lorsque le Sévillan eut satisfait à ce désir et que tous les Bédouins

eurent admiré ces vers avec le même enthousiasme que l’avait fait leur

chef, celui-ci leur raconta ce qu’il avait entendu dire à l’étranger au

sujet de l’origine des Beni-Abbâd, leurs alliés, leurs parents,

puisqu’ils descendaient, eux aussi, d’une famille lakhmite qui

parcourait autrefois le Désert avec ses chameaux, et dressait ses tentes

là où les sables séparent l’Egypte de la Syrie; après quoi il leur parla

de Motamid, le poète tour à tour gracieux ou sublime, le preux

chevalier, le puissant monarque de Séville. Quand il eut fini, tous les

Bédouins, ivres de joie et d’orgueil, montèrent à cheval pour se livrer

à une brillante _fantasia_ qui dura jusqu’aux premiers rayons de

l’aurore. Puis le chef choisit vingt de ses meilleurs chameaux et en fit

présent à l’étranger. Tous suivirent cet exemple dans la mesure de leurs

moyens, et, avant que le soleil se fût levé tout à fait, le Sévillan se

vit en possession d’une centaine de chameaux. Après l’avoir caressé,

choyé, festoyé et honoré de toutes les manières, ces généreux fils du

Désert consentirent à peine à le laisser partir quand le moment de se

remettre en voyage fut arrivé pour lui, tant celui qui savait réciter

les vers du roi poète qu’ils appelaient leur cousin, était devenu cher à

leurs cœurs[296].

Environ deux siècles et demi plus tard, alors que l’Espagne musulmane,

autrefois si sceptique, s’était depuis longtemps jetée dans la dévotion,

un pèlerin, portant bourdon et rosaire, parcourait le royaume de Maroc,

afin de s’entretenir avec les pieux ermites et de visiter les lieux

saints. Ce pèlerin, c’était le célèbre Ibn-al-Khatîb, le premier

ministre du roi de Grenade. Arrivé dans la petite ville d’Aghmât, il

s’achemina vers le cimetière, où reposaient Motamid et son épouse sous

un tertre couvert de lotus. A l’aspect de ces deux tombeaux, délabrés

par la vétusté et le défaut de soin, le vizir grenadin ne put retenir

ses larmes et improvisa ces vers:

Je suis venu à Aghmât pour y accomplir un pieux devoir, pour

m’agenouiller sur ta tombe! Ah! pourquoi ne m’a-t-il pas été donné

de te connaître vivant et de chanter ta gloire, toi qui surpassais

tous les rois en générosité, toi qui brillais comme un flambeau

dans l’obscurité de la nuit? Qu’au moins il me soit permis de

saluer respectueusement ton tombeau! L’élévation du terrain le

distingue de ceux du vulgaire: ayant primé les autres hommes

pendant ta vie, tu primes aussi ceux qui à tes pieds dorment du

sommeil éternel. O sultan parmi les vivants, et sultan parmi les

morts! jamais dans les siècles passés on n’a vu ton égal, et

jamais, j’en suis convaincu, on ne verra dans les siècles futurs un

roi qui te ressemble[297].

Motamid, à coup sûr, ne fut pas un grand monarque. Régnant sur un peuple

énervé par le luxe et ne vivant que pour le plaisir, il le serait devenu

difficilement, lors même que son indolence naturelle et cet amour des

choses extérieures, qui est le bonheur et l’infirmité des artistes, ne

l’en eussent pas empêché. Mais nul autre n’avait dans l’âme tant de

sensibilité, tant de poésie. Chez lui le moindre événement dans sa vie,

la moindre joie ou le moindre chagrin, se revêtait aussitôt d’une forme

poétique, et l’on pourrait écrire sa biographie, sa vie intérieure du

moins, rien qu’avec ses vers, révélations intimes du cœur où se

reflètent ces joies et ces tristesses que le soleil ou les nuages de

chaque jour amènent ou remportent avec eux. Et puis, il eut la bonne

fortune d’être le dernier roi indigène qui représentât dignement,

brillamment, une nationalité et une culture intellectuelle, qui

succombèrent, ou peu s’en faut, sous la domination des barbares qui

avaient envahi le pays. Une sorte de prédilection s’attacha à lui, comme

au plus jeune, au dernier né de cette nombreuse famille de princes

poètes qui avaient régné sur l’Andalousie. On le regrettait plus que

tout autre, presque à l’exclusion de tout autre, de même que la dernière

rose de la saison, les derniers beaux jours de l’automne, les derniers

rayons du soleil qui se couche, inspirent les regrets les plus vifs.

FIN DU QUATRIÈME ET DERNIER VOLUME.

NOTES

Note A, p. 24.

Quelques auteurs font mourir Yahyâ dans l’année 427 de l’Hégire,

d’autres dans l’année 429. Le récit d’Ibn-Haiyân montre que la première

date est la véritable. Cet auteur rapporte les propres termes dont s’est

servi un soldat berber de Carmona, Abou-’l-Fotouh (ou Abou-’l-Fath)

Birzélî, qui se trouvait parmi ceux qui se rendirent à Séville au temps

de la fête des sacrifices de l’année 426 (c’est-à-dire, dans le dernier

mois de cette année), et qui, _dans le mois suivant, celui de Moharram

427_, prit part au combat que les cavaliers sévillans livrèrent à Yahyâ

près des portes de Carmona, combat qui se termina par la mort de Yahyâ.

Il n’y a donc aucun doute sur l’année et sur le mois de la mort de ce

prince; mais nous ne saurions indiquer le quantième du mois.

Abd-al-Wâhid dit: dimanche, sept jours après le commencement de Moharram

(c’est-à-dire le huitième jour de ce mois) de l’année 427; mais le

huitième Moharram de l’année 427 tombe un mercredi et non un dimanche.

Au reste, le récit d’Ibn-Haiyân montre encore qu’au lieu de dire que

Hichâm II fut de nouveau proclamé calife à Cordoue _dans le mois de

Moharram 429_, Ibn-al-Athîr (_Abbad._, t. II, p. 34, l. 9) aurait dû

dire: _dans le mois de Moharram 427_; car, puisqu’Ibn-Djahwar consentit

seulement à le faire parce qu’il craignait d’être attaqué par Yahyâ

(_Abbad._, t. I, p. 222, l. 28), il doit l’avoir fait nécessairement

avant la mort de ce prince.

Ibn-Khaldoun (_apud_ Hoogvliet, p. 28; j’ai corrigé le texte de ce

passage dans mes _Recherches_, t. I de la 1re édition, p. 215 dans la

note) s’est trompé gravement en parlant du rôle que Mohammed

ibn-Abdallâh joua à cette époque.

Note B, p. 86.

Ibn-Khâcân prétend qu’Ibn-Abd-al-barr a écrit cette lettre à Motadhid

sur l’ordre de Mowaffac Abou-’l-djaich, c’est-à-dire de Modjéhid, prince

de Dénia. Mais ce dernier étant mort en 436 de l’Hégire, et la prise de

Silves ayant eu lieu en 443 ou dans l’année suivante, il doit y avoir

une erreur dans cette assertion. La date de la prise de Silves ne

saurait être douteuse. Cette ville doit avoir été conquise après la

conquête de Niébla et de Huelva en 443 (voyez _Abbad._, t. I, p. 252, et

comparez t. II, p. 210) et avant celle de Santa-Maria en 444 (voyez

_Abbad._, t. II, p. 210, dern. ligne, et p. 123). D’ailleurs, Motamid,

qui n’était né que dans l’année 431, ne pouvait pas commander l’armée de

son père avant 436, époque de la mort de Modjéhid. Je crois donc

qu’Ibn-Khâcân aurait dû nommer Alî, le fils et successeur de Modjéhid,

ou peut-être quelque autre prince.

Note C, p. 95.

Les circonstances essentielles de ce récit se trouvent dans un passage

d’Ibn-Bassâm (_Abbad._, t. I, p. 250, 251), où il y a deux ou trois

fautes à corriger. Nowairî (_ibid._, t. II, p. 129, 130) donne aussi de

bons renseignements; seulement ce chroniqueur, sans parler

d’inexactitudes d’une moindre importance, a eu le tort de nommer Carmona

au lieu de Ronda. Les récits d’Ibn-Khaldoun (_ibid._, t. II, p. 210,

214, 215) me semblent confus et inexacts, surtout pour ce qui concerne

les noms propres et les dates.--Voyez aussi Ibn-Haiyân, dans mon

Introduction à la Chronique d’Ibn-Adhârî, p. 86.

Note D, p. 192.

Histoire des Musulmans d'Espagne, t. 4/4 jusqu'à la conquête de l'Andalouisie par les Almoravides (711-1100) · 第 14 / 18 段