Maroc; ce que le peuple et les faquis avaient désiré s’était accompli,
et les faquis du moins n’eurent pas à se repentir d’avoir coopéré de la
manière la plus active au succès de la révolution. Il faudrait remonter
jusqu’au temps des Visigoths pour trouver un second exemple d’un clergé
aussi puissant que le clergé musulman l’était sous le règne des
Almoravides. Les trois princes de cette maison qui régnèrent
successivement sur l’Andalousie, Yousof, Alî (1106-1143) et Téchoufîn
(1143-1145), étaient tous extrêmement dévots; ils entouraient tous les
faquis de respects et d’hommages, ils ne faisaient rien sans avoir
obtenu leur approbation. Cependant, c’est à Alî qu’il faut décerner la
palme. Le hasard s’était trompé en faisant naître cet homme sur les
marches d’un trône; la nature l’avait destiné pour une vie de repos et
de pieuse méditation, pour le cloître, pour un ermitage dans le Désert.
Sa vie durant, il ne fit que prier et jeûner. Naturellement les faquis
n’eurent qu’à s’en applaudir: ils maniaient le monarque comme ils
voulaient, gouvernaient l’Etat, disposaient de tous les postes et de
toutes les faveurs, amassaient d’immenses richesses[232]; en un mot,
ils recueillaient les fruits qu’ils s’étaient promis de la domination
almoravide, et peut-être la moisson dépassait leurs espérances. Mais si
l’événement avait justifié leur attente, il avait aussi justifié les
craintes de ceux qui n’avaient voulu ni de la domination du clergé ni de
celle des barbares soldats du Sahara et du Maroc. Les hommes de lettres,
les poètes, les philosophes avaient de grands sujets de plainte. Il est
vrai que plusieurs littérateurs qui avaient servi dans les chancelleries
des princes andalous obtinrent des emplois dans celle du nouveau maître;
mais ils se trouvaient déplacés et mal à l’aise au milieu de prêtres
fanatiques et de rudes officiers; l’entourage des princes andalous avait
été tout autre. Même chez ceux qui, pour gagner le pain du jour,
flattaient les seigneurs almoravides et leur dédiaient des livres, on
remarque une certaine tristesse mêlée à une grande admiration pour les
princes lettrés qui avaient régné autrefois sur l’Andalousie. Il y en
eut aussi qui éprouvaient parfois le besoin impérieux de décharger leur
bile, comme ce secrétaire qui, lorsqu’il eut reçu l’ordre d’adresser, au
nom du monarque, quelques reproches à l’armée de Valence, laquelle
s’était laissé battre par le roi d’Aragon, céda à son antipathie jusqu’à
placer dans sa lettre des phrases telles que celles-ci: «Lâches,
infâmes, vous prenez donc tous la fuite à la vue d’un seul cavalier? Au
lieu de chevaux à monter, nous devrions vous donner des brebis à traire.
Il est temps que nous vous punissions sévèrement, que nous purgions de
vous la Péninsule et que nous vous renvoyions dans le Sahara.» Un tel
langage, il est à peine besoin de le dire, ne plut nullement au
monarque, et le secrétaire fut destitué[233]. Quant aux poètes, ne
trouvant plus de patrons, ils déploraient la décadence du goût et
maudissaient la barbarie qui avait envahi leur pays[234]. Quelques-uns
d’entre eux subsistaient péniblement en composant des odes en l’honneur
des faquis, car, si dévots qu’ils fussent, ceux-ci n’étaient pas exempts
de vanité, et leur chef Ibn-Hamdîn, le cadi de Cordoue, en avait même
beaucoup. Il prétendait appartenir à la noblesse arabe, il tranchait du
prince, et entre autres vers il se fit adresser ceux-ci: «Ne parle pas
de la splendeur de Bagdad, ni de la beauté de la Chine ou de la
Perse:--sur toute la terre il n’y a point de ville qui puisse se
comparer à Cordoue, point d’homme qui puisse se mesurer avec
Ibn-Hamdîn[235].» Mais les faquis, sans en excepter Ibn-Hamdîn, qui
était cependant l’homme le plus riche de Cordoue[236], payaient fort
mal[237], et d’ailleurs les poètes qui avaient le respect d’eux-mêmes et
de leur art n’aimaient pas à les chanter. La pauvreté fut donc leur
sort. Ibn-Bakî, un charmant poète, l’un des meilleurs que l’Andalousie
ait eus, errait comme un vagabond de ville en ville et manquait de
pain[238]. «Auprès de vous, mes compatriotes, disait-il dans un de ses
poèmes, je suis dans la pauvreté et la misère, et si je méritais le nom
d’homme libre et fier, je serais déjà parti. Votre jardin ne produit pas
de fruits, votre ciel ne donne pas une goutte de pluie. J’ai du mérite
cependant, et si l’Andalousie ne veut pas de moi, l’Irâc me recevra à
bras ouverts. Ici ce serait une folie que de vouloir subsister par ses
talents, car ici on ne trouve que de stupides et avares parvenus[239].»
Une seule consolation restait aux poètes: ils pouvaient persifler les
puissants du jour, écrire des satires pleines de fiel contre les faquis,
«ces hypocrites, ces loups qui rampent dans les ténèbres et qui dévorent
pieusement tous les biens d’ici-bas[240];» mais il était dangereux
d’exhaler sa colère de cette façon, car les faquis savaient punir les
audacieux qui se moquaient d’eux. La philosophie, il est à peine besoin
de le dire, était une science prohibée. Mâlic ibn-Wohaib, de Séville,
eut l’imprudence de s’en occuper; mais voyant qu’il risquait sa vie, il
y renonça pour se livrer entièrement à l’étude de la théologie et du
droit canon. Il n’eut pas à s’en repentir, car il devint l’ami et le
confident du monarque; cependant on ne lui pardonna jamais tout à fait
la faute qu’il avait commise dans sa jeunesse, et un de ses ennemis
composa contre lui ces vers: «La cour d’Alî, le petit-fils de Téchoufîn,
serait pure de toute souillure, si le démon n’avait trouvé le moyen d’y
faire admettre Mâlic ibn-Wohaib[241].» L’intolérance des faquis
dépassait toutes les bornes, et leurs vues étaient fort étroites. Peu
versés dans l’étude du Coran et des traditions relatives au Prophète,
ils ne connaissaient que les écrits des disciples de Mâlic, qu’ils
regardaient comme des autorités infaillibles et dont il n’était pas
permis de s’écarter. Leur théologie, à vrai dire, n’était autre chose
qu’une connaissance minutieuse du droit canon. En vain des théologiens
un peu plus éclairés s’élevaient contre leur goût exclusif pour des
questions et des livres, en réalité secondaires: on leur répondait par
la persécution, on les traitait d’hétérodoxes, de schismatiques,
d’impies. Le livre que le célèbre Ghazzâlî avait publié en Orient sous
le titre de _Vivification des sciences religieuses_, causa en Andalousie
un grand scandale. Ce n’était pas, cependant, un livre hétérodoxe.
Ghazzâlî, qu’aucun système philosophique n’avait satisfait, avait
d’abord conclu au scepticisme; puis, le scepticisme n’ayant pu le
retenir, il s’était précipité dans l’ascèse, et dès lors il était devenu
l’ennemi juré de la philosophie[242]. Aussi affirme-t-il, dans sa
Vivification des sciences religieuses, que la métaphysique ne doit
servir qu’à défendre la religion révélée contre les novateurs et les
hérétiques; dans un temps de foi vraie et vive, déclare-t-il, elle
serait superflue; et quant à l’étude de la nature, il veut que l’on s’en
abstienne absolument, si l’on s’aperçoit qu’elle pourrait ébranler la
foi[243]. Mais il prêchait une religion intime, fervente, passionnée,
une religion du cœur, et il blâmait énergiquement les théologiens de
son temps, qui, s’arrêtant à l’écorce, ne s’occupaient que de questions
de droit, utiles seulement pour terminer les insignifiantes querelles de
la vile populace[244]. C’était attaquer les faquis andalous dans leur
faible; aussi se récrièrent-ils d’indignation. Le cadi de Cordoue,
Ibn-Hamdîn, déclara que tous ceux qui avaient lu le livre de Ghazzâlî
étaient des mécréants, des damnés, et il dressa un fetfa où il disait
que tous les exemplaires devaient en être livrés au feu. Ce fetfa, signé
par les faquis de Cordoue, fut présenté au roi Alî, qui l’approuva. Par
conséquent, le livre de Ghazzâlî fut brûlé à Cordoue et dans toutes les
autres villes de l’empire, et l’on défendit à tout le monde, sous peine
de mort et de confiscation des biens, d’en avoir un exemplaire[245].
On comprend que sous un tel régime le sort de ceux qui étaient en dehors
de la religion musulmane était intolérable. Voici, par exemple, ce qui
arriva aux juifs. Un faqui de Cordoue crut avoir trouvé un excellent
moyen pour les forcer à embrasser l’islamisme. Il prétendit avoir
rencontré parmi les papiers d’Ibn-Masarra une tradition qui disait que
les juifs s’étaient engagés envers Mahomet à se faire musulmans à la fin
du cinquième siècle de l’Hégire, si le Messie qu’ils attendaient n’avait
pas paru dans cet intervalle. Evidemment ce faqui n’était pas très-fort
sur l’histoire littéraire; s’il l’eût été, il se serait bien gardé de
dire qu’il avait trouvé cette tradition dans les papiers d’Ibn-Masarra,
car on sait que l’orthodoxie de ce savant était plus que suspecte[246].
Mais on n’y regarda pas de si près, et le roi Yousof, qui se trouvait
alors en Espagne, se rendit à Lucéna (la ville exclusivement juive, car
aucun musulman ne pouvait y habiter) afin de sommer les juifs d’exécuter
la promesse faite par leurs ancêtres. Grande consternation parmi les
juifs de Lucéna; heureusement pour eux, il leur restait un moyen pour se
tirer d’affaire. Au fond, ce n’était pas à leur conscience, à leur foi,
qu’on en voulait, mais à leur or; ils passaient pour les juifs les plus
riches du monde musulman, et le gouvernement comptait sur eux pour
combler le déficit créé dans le trésor par l’abolition des contributions
illégales. C’est ce qu’ils n’ignoraient pas; en conséquence, ils
s’adressèrent au cadi de Cordoue Ibn-Hamdîn, en le suppliant de vouloir
bien intercéder pour eux auprès du souverain. Le cadi ne se montra pas
inaccessible à leurs prières; il promit de parler en leur faveur, et il
le fit. Nous n’oserions affirmer qu’il leur ait rendu ce service pour
rien; mais en tout cas, il persuada au roi de se contenter d’une somme
d’argent. Cette somme, il est vrai, était énorme; mais dans les
circonstances données, les juifs durent s’estimer heureux d’en être
quittes pour un sacrifice pécuniaire[247].
Les chrétiens, les Mozarabes comme on les appelait, eurent à souffrir
bien davantage; la haine que les faquis et la populace nourrissaient
contre eux était plus forte et plus envenimée. Dans beaucoup d’endroits
ils ne formaient plus qu’une petite communauté; mais ils étaient encore
nombreux dans la province de Grenade, et tout près de la capitale de
cette province ils possédaient une belle église qui avait été bâtie,
vers l’an 600, par un seigneur goth nommé Gudila. Cette église
offusquait les faquis. Se fondant probablement sur l’autorité du calife
Omar II qui avait voulu qu’on ne laissât debout nulle part ni églises ni
chapelles, qu’elles fussent nouvelles ou anciennes[248], ils donnèrent
un fetfa qui ordonnait de la détruire; et ce fetfa ayant reçu
l’approbation de Yousof, l’édifice sacré fut démoli de fond en comble
(1099). Selon toute apparence, d’autres églises eurent le même sort; il
est certain du moins que les faquis abreuvèrent les Mozarabes de tant de
vexations, que ceux-ci supplièrent enfin le roi d’Aragon, Alphonse le
Batailleur, de venir les délivrer du joug intolérable qui pesait sur
eux. Alphonse céda à leurs prières. En septembre 1125, il se mit en
marche avec quatre mille chevaliers, lesquels étaient suivis de leurs
gens d’armes et qui tous avaient juré sur l’Evangile de ne pas
s’abandonner l’un l’autre. Son expédition, toutefois, n’eut pas le
résultat qu’il s’en était promis. Il est vrai qu’il ravagea l’Andalousie
pendant plus d’une année, qu’il poussa jusqu’aux portes de Cordoue et
qu’il remporta une grande victoire à Arnisol près de Lucéna; mais il
était venu pour prendre Grenade, et il n’y réussit pas. L’armée
aragonaise partie, les musulmans punirent les Mozarabes de la manière la
plus cruelle. Dix mille d’entre eux s’étaient déjà soustraits à leur
fureur; connaissant le sort qui les attendait, ils avaient obtenu
d’Alphonse la permission de s’établir dans ses Etats; mais il en restait
encore beaucoup, et ceux-ci furent privés de leurs biens, maltraités de
toutes les manières, jetés en prison ou mis à mort. La plupart,
cependant, furent transportés en Afrique en butte à d’insupportables
souffrances, et on les établit dans les environs de Salé et de Miquenès
(1126). Tout cela se fit en vertu d’un décret d’Alî, que le cadi
Ibn-Rochd (le grand-père du célèbre philosophe Averroès) avait
provoqué[249]. Onze ans plus tard eut lieu une seconde déportation de
Mozarabes[250], de sorte qu’en Andalousie il n’en resta que bien peu.
Pour beaucoup de gens ce gouvernement était donc bien dur, bien
tyrannique. Cependant les chrétiens, les juifs, les théologiens
musulmans de l’école libérale, les philosophes, les poètes, les hommes
de lettres ne formaient, même pris ensemble, qu’une minorité. C’était
sans contredit une minorité fort considérable et dont il était
impossible de ne pas tenir compte, car presque tous les hommes de talent
en faisaient partie; mais enfin, ce n’était pas la masse de la
population. Ce que celle-ci attendait du nouveau gouvernement pouvait se
formuler ainsi: l’ordre au dedans, la protection contre l’ennemi du
dehors, la diminution des impôts et l’accroissement de la prospérité
publique. Ces vœux furent-ils remplis? On peut dire qu’ils le furent
pendant le règne de Yousof et dans les premières années de celui de son
successeur. Dans ce temps-là l’ordre ne fut point troublé; les routes
étaient sûres[251]; les Castillans furent si bien tenus en respect,
qu’ils ne songèrent plus à venir ravager l’intérieur de
l’Andalousie[252], et dans l’origine du moins, le gouvernement ne leva
point de contributions illicites; c’étaient les juifs, comme nous
l’avons vu, qui devaient payer pour les musulmans quand le trésor se
trouvait à sec. Cependant nous n’oserions affirmer, comme le fait un
chroniqueur[253], qu’il n’y eut aucune contribution extraordinaire, car
il est certain qu’une fois, du moins, Yousof essaya de lever une
contribution de guerre, une _maouna_ (aide) comme on disait. Les
Almériens, qui n’avaient jamais montré une bien grande partialité pour
les Almoravides, refusèrent de la payer, et le cadi de cette ville,
Abou-Abdallâh ibn-al-Farrâ, répondit en ces termes aux réprimandes de
Yousof: «Vous me blâmez, seigneur, parce que je n’ai pas voulu
contraindre mes concitoyens à payer la _maouna_, et vous dites qu’elle
doit être payée, attendu que tous les cadis et faquis du Maroc et de
l’Andalousie l’ont décrété ainsi en se fondant sur l’exemple d’Omar, le
compagnon du Prophète, qui a été inhumé à côté de celui-ci et dont la
justice n’a jamais été révoquée en doute. Voici ma réponse, émir des
musulmans: vous n’êtes pas le compagnon du Prophète, vous ne serez pas
inhumé à ses côtés, je ne sache pas que votre justice n’ait jamais été
révoquée en doute, et si les cadis et les faquis vous mettent sur la
même ligne qu’Omar, ils auront à répondre devant Dieu de cette opinion
téméraire. Omar, d’ailleurs, n’a demandé la contribution dont il s’agit
qu’après avoir juré dans la mosquée qu’il ne restait pas un seul dirhem
dans le trésor; si vous pouvez en faire de même, vous aurez le droit de
demander une contribution extraordinaire; sinon, non. Salut[254]!» Ce
fier langage eut-il pour effet que Yousof renonça à son dessein, ou
bien y persista-t-il? Nous ne saurions le dire; mais nous serions porté
à croire que, sous le règne d’Alî, les contributions illégales furent
rétablies, du moins en partie, car en parlant des Roum (chrétiens)
auxquels ce prince donna des emplois, un chroniqueur[255] dit qu’ils
furent chargés aussi de percevoir les _maghram_, et ordinairement on
entend sous ce mot des impôts qui n’ont pas été prescrits par le Coran.
Toutefois, la population fut taxée moins haut que sous les princes
andalous, et il est naturel que, grâce à cette circonstance et au repos
dont on jouissait, la prospérité s’accrût. Elle fut en effet
très-grande; la preuve en est que le pain se vendait à bon marché et
qu’on pouvait se procurer des légumes presque pour rien[256].
En général, le peuple ne fut donc pas désappointé; seulement il s’était
trompé s’il avait cru que les Almoravides remporteraient sur les
chrétiens des victoires décisives et rendraient à l’Espagne musulmane la
grandeur et la puissance qu’elle avait eues du temps d’Abdérame III, de
Hacam II, d’Almanzor. Les circonstances étaient cependant favorables,
car après la mort d’Alphonse VI (1109), l’Espagne chrétienne fut
longtemps en proie à la discorde et à la guerre civile; mais les
Almoravides ne surent pas en profiter. Tous leurs efforts pour reprendre
Tolède demeurèrent inutiles; ils s’emparèrent, il est vrai, de quelques
villes moins importantes, mais les succès qu’ils obtinrent furent
contre-balancés par la perte de Saragosse (1118).
Le peuple, au reste, n’eut pas à se féliciter longtemps de la révolution
accomplie: gouvernement, généraux, soldats, tout se corrompit avec une
étonnante rapidité.
Les généraux de Yousof, quand ils arrivèrent en Espagne, étaient
illettrés, il est vrai, mais pieux, braves, probes, et accoutumés à la
vie simple et frugale du Désert[257]. Enrichis par les trésors des
princes andalous que Yousof leur avait prodigués, ils perdirent bien
vite leurs vertus, et désormais ils ne songeaient plus qu’à jouir
tranquillement des biens qu’ils avaient acquis[258]. La civilisation de
l’Andalousie fut pour eux un spectacle tout à fait nouveau; ayant honte
de leur barbarie, ils voulurent s’y initier et prirent pour modèles les
princes qu’ils avaient détrônés. Malheureusement ils avaient l’épiderme
trop dur pour pouvoir s’approprier la délicatesse, le tact, la finesse
des Andalous. Tout portait chez eux le cachet d’une imitation servile
et manquée. Ils se mirent à protéger les lettrés, à se faire réciter des
poèmes et dédier des livres; mais tout cela, ils le faisaient
gauchement, sans grâce et sans goût; quoi qu’ils fissent, ils restaient
à demi sauvages et ne prenaient de la civilisation andalouse que son
mauvais côté. Le beau-frère du roi Alî, Abou-Becr ibn-Ibrâhîm, qui fut
quelque temps gouverneur de Saragosse après l’avoir été de Grenade, fut,
pour ainsi dire, le type de ces généraux qui essayèrent, sans trop de
succès, de _s’andalousiser_, s’il est permis de s’exprimer ainsi. Né
dans le Sahara, il avait été élevé dans les principes rigides et
austères de sa nation; mais à Saragosse il les oublia et se modela en
tout sur l’exemple des Beni-Houd, les anciens rois du pays. Ceux-ci
ayant été des bons vivants, il voulut l’être aussi; en conséquence, il
s’entoura de viveurs, et quand il buvait avec eux, il portait une
couronne et un manteau royal; puis, comme les Beni-Houd avaient été les
patrons de la philosophie--deux d’entre eux, Moctadir et Moutamin,
avaient même écrit sur cette science--il voulut l’être à son tour, et
sans se demander ce que son beau-frère et les faquis en diraient, il
choisit pour son ami, son confident, son premier ministre, un homme dont
les fidèles ne prononçaient le nom qu’avec horreur, qui ne croyait pas
au Coran, qui niait toute révélation, le célèbre philosophe Avempace en
un mot[259]. Ses soldats en furent si indignés, qu’un grand nombre
d’entre eux l’abandonna[260]. Cependant les soldats, quoique plus
orthodoxes, ne valaient pas mieux que leurs chefs. Ce qui les
caractérisait, c’était l’insolence envers les Andalous et la lâcheté
devant l’ennemi. Leur lâcheté était en effet si grande, que le roi Alî
fut obligé de vaincre son aversion pour les chrétiens et d’enrôler ceux
que son amiral Ibn-Maimoun, qui faisait une véritable chasse aux hommes,
lui amenait des côtes de la Galice, de la Catalogne, de l’Italie, de
l’empire byzantin[261]; et quant à leur insolence, elle ne connaissait
pas de bornes. Ils traitaient l’Andalousie en pays conquis; ils y
prenaient tout ce qui leur plaisait, argent, biens, femmes. Le
gouvernement les laissait faire, il n’y pouvait rien. Sa faiblesse
faisait pitié à voir. Les faquis avaient dû céder le pouvoir aux femmes
ou du moins le partager avec elles. Le roi Alî se laissait dominer par
son épouse Camar; d’autres dames gouvernaient à leur gré les hauts
dignitaires, et pour peu que l’on contentât leur cupidité, l’on pouvait
se permettre tout ce que l’on voulait. Même les bandits avaient le droit
de compter sur l’impunité, s’ils avaient les moyens d’acheter la
protection de ces dames. C’étaient elles, d’ailleurs, qui donnaient les
postes, et d’ordinaire elles les accordaient à des hommes tout à fait
incapables. En un mot, le gouvernement devint méprisable et ridicule.
L’armée et le peuple se moquaient de lui, parce qu’il révoquait le
lendemain les ordres qu’il avait donnés la veille; les grands seigneurs
visaient au trône, et on les entendait dire qu’ils gouverneraient bien
mieux que le faible Alî, lequel ne savait que jeûner et prier[262].
Pour comble de malheur, une terrible révolte éclata en Afrique (1121).
Fanatisés par un prétendu réformateur, qui se donnait pour le Mahdî
annoncé par Mahomet, les sauvages habitants de la chaîne de l’Atlas
marocain, les Almohades (unitaires) comme ils s’appelaient, prirent les
armes contre les Almoravides. Pour une dynastie déjà si faible et si
chancelante, un tel coup devait être mortel. A l’exception des
chrétiens, les soldats dont elle disposait étaient si mauvais,
qu’ordinairement la vue seule de l’ennemi suffisait pour les mettre en
déroute. Aussi le gouvernement aux abois ne savait que faire; pour
prolonger de quelques instants sa triste existence, il dégarnissait
l’Andalousie et en retirait les soldats, les armes, les munitions, les
vivres[263]. Les chrétiens ne tardèrent pas à s’en apercevoir et à en
profiter. En 1125, quatre ans après le commencement de la révolte des
Almohades, Alphonse le Batailleur, roi d’Aragon, ravagea l’Andalousie,
comme nous l’avons vu, pendant plus d’une année. En 1133, Alphonse VII
de Castille, qui portait le titre d’empereur de même que son aïeul
Alphonse VI, mit à feu et à sang les environs de Cordoue, de Séville, de
Carmona, prit Xérès, qu’il pilla et brûla, et pénétra jusqu’à ce qu’on
appelait alors la tour de Cadix, c’est-à-dire jusqu’aux colonnes
d’Hercule[264]. Son aïeul n’avait pas fait pis du temps de Motamid. Cinq
ans plus tard, il revint pour ravager les alentours de Jaën, de Baëza,
d’Ubeda, d’Andujar. En 1143, ce fut de nouveau le tour de Cordoue, de
Séville, de Carmona. L’année suivante, toute l’Andalousie fut pillée et
brûlée depuis Calatrava jusqu’à Almérie[265].
Après avoir joui de quelques années prospères, le peuple andalous avait
donc gagné ceci à la révolution qu’il avait saluée avec tant
d’enthousiasme: un gouvernement impuissant et corrompu; une soldatesque
lâche, indisciplinée et brutale; une police pitoyable, car les villes
regorgeaient de voleurs et les campagnes étaient infestées par une foule
de brigands; la stagnation presque complète du commerce et de
l’industrie; la cherté des vivres, pour ne pas dire la disette; enfin,
des invasions plus fréquentes qu’elles ne l’avaient jamais été et qui
malheureusement tendaient encore à se multiplier[266]. Toutes les
espérances avaient été trompées, et l’on maudissait maintenant ces
Almoravides dans lesquels on avait vu naguère les sauveurs du pays et de
la religion. Dès l’année 1121, les Cordouans se soulevèrent contre la
soldatesque qui tenait garnison dans leur ville et qui se livrait à
toutes sortes d’excès, sans que le gouvernement l’en empêchât. Ces
barbares furent expulsés, leurs demeures pillées. Alors le roi Alî
arriva en Andalousie avec une nuée d’Africains; jamais encore une armée
aussi considérable n’était débarquée en Espagne. Mais les Cordouans,
poussés à bout, étaient déterminés à se défendre avec le courage que
donne le désespoir; ils fermèrent leurs portes et barricadèrent leurs
rues. Le combat, toutefois, eût été trop inégal, et les faquis
s’interposèrent pour prévenir l’effusion du sang. Cette fois, malgré
leur servilité habituelle, ils prirent parti pour leurs concitoyens et
contre le pouvoir. Ils déclarèrent dans un fetfa que la révolte des
Cordouans était juste et légitime, attendu qu’ils n’avaient pris les
armes que pour défendre leurs biens, leurs femmes, leur vie. Alî céda,
comme de coutume, aux faquis, et après quelques pourparlers, les
Cordouans s’engagèrent à payer une amende en dédommagement de ce qu’ils
avaient pillé et détruit[267]. Dans d’autres villes le mécontentement
croissait toujours, et quoique le passé n’eût pas été brillant, on le
regrettait et l’on voulait y revenir, tant le présent était sombre et
insupportable. On peut s’en convaincre en lisant le message que les
Sévillans envoyèrent en 1133 à Saif-ad-daula, le fils du dernier roi de
Saragosse, qui se trouvait dans l’armée d’Alphonse VII, alors que
celle-ci était devant les portes de leur ville. «Adressez-vous au roi
des chrétiens, lui firent-ils dire; concertez-vous avec lui et faites en
sorte que nous soyons délivrés du joug des Almoravides. Une fois libres,
nous payerons au roi de Castille un tribut plus considérable que celui
que nos pères payaient aux siens, et vous, vous régnerez sur nous, vous
et vos fils[268].» Onze ans après, la mesure étant comble et l’empire
croulant de toutes parts, on se disait dans les rues et dans les
mosquées: «Les Almoravides nous tirent jusqu’à la moelle des os; ils
nous enlèvent nos biens, notre argent, nos femmes, nos enfants;
soulevons-nous contre eux, chassons-les, tuons-les!» Et d’autres
disaient: «Nous devons d’abord faire alliance avec l’empereur de Léon;
nous lui payerons un tribut comme nos pères le faisaient.--Oui, oui,
criait-on de toutes parts, tous les moyens sont bons pourvu que nous
soyons délivrés des Almoravides.» Et l’on appelait la bénédiction du
ciel sur les projets qu’on avait formés[269]; toute l’Andalousie se
levait comme un seul homme pour massacrer ses oppresseurs, les cadis et
les faquis en tête, car le clergé, on le sait, a rarement compté la
reconnaissance au nombre de ses vertus.
Nous n’avons à raconter ni l’histoire de cette révolution, ni la
conquête de l’Espagne par les Almohades qui avaient renversé les
Almoravides dans le Maroc. La tâche que nous nous étions imposée était
de retracer l’histoire de l’Andalousie indépendante, et si, en jetant un
rapide coup d’œil sur la période où ce pays n’était plus qu’une
province d’un autre empire, nous avons passé les bornes de notre sujet,
nous l’avons fait parce que nous croyions de notre devoir de montrer
que l’Andalousie, quand elle se fut donnée aux Almoravides, fut loin
d’être heureuse, et qu’elle en vint même à regretter ses princes
indigènes, qu’elle avait tant calomniés, qu’elle avait abandonnés et
trahis à l’heure du danger.
Avant de terminer, un seul devoir nous reste à remplir: c’est de
raconter l’histoire de Motamid pendant sa captivité.
XV.
Quelles qu’aient été les vertus de Yousof--et les faquis affirmaient
qu’il en avait beaucoup--la magnanimité envers les vaincus n’en faisait
pas partie. Sa conduite à l’égard des princes andalous qu’il avait fait
prisonniers, fut cruelle et odieuse. Il est vrai que les deux
petits-fils de Bâdîs furent traités convenablement: ils recouvrèrent la
liberté à condition qu’ils ne quitteraient pas le Maroc, et reçurent un
traitement assez considérable, de sorte qu’Abdallâh put laisser une
belle fortune à ses enfants. C’est que Yousof avait pour ces deux
princes, qui étaient de sa nation, un certain faible; c’étaient en outre
des hommes incapables dont il n’avait rien à craindre et qui le
flattaient[270]. Quant aux autres princes, nous avons déjà vu quel fut
le sort de Râdhî, de Motawakkil, de Fadhl, d’Abbâs; et celui de
Motamid, quoiqu’on ne lui ôtât pas la vie, ne fut pas moins déplorable.
Après la prise de Séville, l’ordre avait été donné de le transporter à
Tanger. Au moment où il s’embarquait avec ses femmes et plusieurs de ses
enfants, une foule innombrable couvrait les rives du Guadalquivir pour
lui dire un dernier adieu. Dans une de ses élégies, le poète
Ibn-al-labbâna a décrit cette scène en ces termes:
Vaincus après une vaillante résistance, les princes furent poussés
vers le navire. La foule encombrait les rives du fleuve; les femmes
étaient sans voile et elles se déchiraient le visage de douleur. Au
moment des adieux, que de cris, que de larmes! Que nous reste-t-il
à présent? Pars d’ici, ô étranger! rassemble tes bagages et fais
tes provisions, car la demeure de la générosité est désormais
déserte. Et toi qui avais l’intention, de t’établir dans cette
vallée, sache que la famille que tu cherchais n’y est plus et que
la sécheresse a détruit notre moisson. Et toi, chevalier au superbe
cortége, dépose tes armes qui ne te serviraient à rien, car le lion
a déjà ouvert sa gueule pour te dévorer[271].