excusables, s’ils avaient rompu tout de suite avec Yousof. Cependant ils
ne le firent pas; au contraire, Motamid et Motawakkil se rendirent à
Grenade pour féliciter l’Almoravide, et Motacim y envoya à sa place son
fils Obaidallâh. Chose étrange! l’aveuglement de Motamid était tel
qu’il se flattait de l’espoir que Yousof voudrait céder Grenade à son
fils Râdhî en dédommagement d’Algéziras qu’il lui avait enlevé! Il
connaissait donc bien peu l’Africain, puisqu’il le supposait capable de
céder un royaume! Au reste, Yousof le tira bientôt de son erreur. Il fut
pour les émirs d’une froideur glaciale, ne répondit rien à l’insinuation
de Motamid à propos de Grenade, et fit jeter le fils de Motacim en
prison. Une telle conduite devait dessiller les yeux aux princes. Aussi
Motamid conçut-il des inquiétudes très-vives. «Nous avons commis une
faute bien grave en appelant cet homme dans notre pays, dit-il à
Motawakkil; il nous donnera à boire le calice qu’Abdallâh a été obligé
d’avaler.» Puis, prétextant d’avoir reçu l’avis que les Castillans
menaçaient de nouveau les frontières, les deux princes demandèrent à
Yousof la permission de le quitter, et l’ayant obtenue, ils se hâtèrent
de retourner dans leurs Etats; après quoi ils proposèrent aux autres
émirs qui régnaient en Espagne de prendre ensemble les mesures
nécessaires afin de pouvoir se défendre contre l’Almoravide dont les
projets n’étaient plus un secret pour personne. Cette démarche fut
couronnée de succès. Les émirs s’engagèrent l’un envers l’autre à ne
fournir aux Almoravides ni troupes ni approvisionnements, et ils
résolurent de conclure une alliance avec Alphonse[218].
De son côté, Yousof se rendit à Algéziras, car il avait l’intention de
se rembarquer et de laisser à ses généraux la tâche odieuse de détrôner
les princes andalous. Chemin faisant, il ôta la petite principauté de
Malaga à Temîm, le frère d’Abdallâh, prince tout à fait insignifiant, et
fit avertir les faquis que, le moment décisif étant venu, il attendait
d’eux un fetfa très-explicite. Ils s’empressèrent de répondre à son
désir. Ils déclarèrent donc que les princes andalous étaient des
libertins, des débauchés, des impies; que, par leur mauvais exemple, ils
avaient corrompu les peuples et les avaient rendus indifférents aux
choses sacrées, témoin le peu d’empressement que l’on mettait à assister
au service divin; qu’ils avaient levé des contributions illégales, et
que, bien que sommés par Yousof de les abolir, ils les avaient
maintenues; que, pour mettre le comble à leurs forfaits, ils venaient de
conclure une alliance avec le roi de Castille, c’est-à-dire avec
l’ennemi le plus implacable de la vraie religion; que, par conséquent,
ils s’étaient rendus indignes de régner plus longtemps sur des
musulmans; que Yousof était délié de tous les engagements qu’il pourrait
avoir pris envers eux, et qu’il était non-seulement de son droit, mais
de son devoir de les détrôner sans retard. «Nous prenons sur nous,
disaient-ils en terminant, de répondre devant Dieu de cet acte. Si nous
sommes dans l’erreur, nous consentons à porter dans la vie future la
peine de notre conduite, et nous déclarons que vous, émir des musulmans,
n’en êtes pas responsable; mais nous croyons fermement que les princes
andalous, si vous les laissez en paix, livreront notre pays aux
infidèles, et ce cas échéant, vous aurez à rendre compte à Dieu de votre
inaction.»
Tel était le sens général de ce mémorable fetfa, qui contenait en outre
des accusations dirigées contre certains princes en particulier. Il n’y
avait pas jusqu’à Romaiquia qui n’y eût sa place; on l’accusait d’avoir
entraîné son époux dans un tourbillon de plaisirs, et d’être la cause
principale de la décadence du culte.
Ce fetfa était précieux pour Yousof, mais voulant lui donner une
autorité encore plus grande, il le fit approuver par ses faquis
africains, et l’envoya ensuite aux plus célèbres docteurs de l’Egypte et
de l’Asie, afin qu’ils confirmassent l’opinion des docteurs de l’Ouest
par la leur. Il eût été naturel qu’ils se déclarassent incompétents,
puisqu’il s’agissait d’affaires qu’ils ne connaissaient pas; mais ils se
gardèrent bien d’en agir ainsi; l’idée qu’il y avait quelque part un
pays où des hommes de leur profession disposaient des trônes flattait
agréablement leur orgueil, et les plus renommés d’entre eux, le grand
Ghazzâlî en tête, n’hésitèrent pas à déclarer qu’ils approuvaient en
tout point le décret des faquis andalous. Ils adressèrent en outre à
Yousof des lettres de conseils et l’engagèrent de la manière la plus
pressante à gouverner avec justice et à ne jamais s’écarter de la bonne
voie, ce qui voulait dire qu’il devait constamment s’en tenir à
l’opinion du clergé[219].
XIV.
On pouvait prévoir quel serait le caractère de la guerre qui allait
commencer: ce serait une guerre de siéges et non de batailles. Aussi les
deux partis se préparèrent-ils, l’un à attaquer les places fortes,
l’autre à les défendre; et l’armée almoravide, dont Sîr ibn-abî-Becr, un
parent de Yousof, était le général en chef, se divisa en plusieurs
corps, dont un alla assiéger Almérie, tandis que les autres se portèrent
vers les forteresses de Motamid. Parmi ces dernières, Tarifa succomba
dès le mois de décembre 1090[220]. Peu de temps après, tant leurs
progrès furent rapides, les soldats de Yousof avaient déjà commencé le
siége de Cordoue, où commandait un fils de Motamid, à savoir Fath,
surnommé Mamoun. L’ancienne capitale du califat n’opposa pas une longue
résistance: ses propres habitants la livrèrent aux Almoravides. Fath
essaya encore de se frayer une route avec son épée au travers des
ennemis et des traîtres, mais il succomba sous le nombre. On lui trancha
la tête, que l’on mit au bout d’une pique et que l’on promena en
triomphe (26 mars 1091)[221]. Carmona fut prise le 10 mai[222], et alors
on put commencer le siége de Séville. Deux armées marchèrent contre
cette cité; l’une s’établit à l’est, l’autre à l’ouest. Le Guadalquivir
séparait cette dernière de la ville, qui, de ce côté-là, était défendue
par la flotte.
La position de Motamid était donc devenue fort critique. Cependant un
seul espoir lui restait: il comptait sur le secours d’Alphonse, auquel
il avait fait les promesses les plus brillantes pour le cas où il
voudrait l’aider. Alphonse s’était engagé à le faire, et il tint sa
parole: il envoya Alvar Fañez vers l’Andalousie avec une grande armée.
Malheureusement pour Motamid, Alvar Fañez fut battu près d’Almodovar par
des troupes que Sîr avait envoyées à sa rencontre[223]. La nouvelle de
ce désastre fut un coup de foudre pour le roi de Séville. Toutefois il
ne désespérait pas encore; ce qui le soutenait, ce qui lui donnait des
forces, c’étaient les prédictions, les rêves de son astrologue. Tant que
les pronostics étaient favorables, il croyait qu’il serait sauvé par je
ne sais quel miracle; mais quand ils devinrent mauvais, quand ils
parlèrent d’une fin qui approchait, d’un lion qui saisit sa proie, il
tomba dans un morne abattement et abandonna à son fils Rachîd le soin de
la défense.
Cependant les mécontents qui voulaient livrer la ville à l’ennemi,
s’agitaient, conspiraient et s’efforçaient de faire éclater une
sédition. Motamid les connaissait, et s’il l’avait voulu, il aurait pu
les mettre à mort, comme on le lui conseillait; mais répugnant à l’idée
de terminer son règne par un acte aussi rigoureux, il se contenta de les
faire observer. Il paraît cependant que la surveillance qu’on exerçait
sur eux n’était pas assez active, car ils trouvèrent le moyen de
communiquer avec les assiégeants, les aidèrent à faire une brèche, et le
mardi 2 septembre, quelques Almoravides pénétrèrent par cette brèche
dans la ville. A peine averti de ce qui se passait, Motamid saisit un
sabre; puis, sans se donner le temps de prendre un bouclier ou une
cuirasse, il se jette à cheval et se précipite sur les agresseurs,
entouré de quelques soldats dévoués. Un cavalier almoravide lui lance un
javelot. L’arme passe sous son bras et effleure sa tunique. Prenant
alors son sabre à deux mains, il fend le cavalier en deux morceaux,
repousse les autres ennemis et les force à chercher leur salut dans une
fuite précipitée. La brèche fut réparée sur-le-champ; mais le péril,
écarté pour un instant, ne tarda pas à renaître. Dans l’après-midi les
Almoravides réussirent à brûler la flotte, ce qui causa une grande
consternation parmi les assiégés, car ils savaient qu’après la
destruction des vaisseaux la ville n’était plus tenable, et ils
n’ignoraient pas non plus que, pour aller à l’assaut, les ennemis
n’attendaient que l’arrivée de Sîr, qui devait leur amener des renforts.
Aussi l’effroi fut tel que les habitants ne songèrent qu’à sauver leur
vie. Quelques-uns se jetèrent dans le fleuve en tâchant de le traverser
à la nage, d’autres se précipitèrent du haut des murailles; il y en eut
même qui se glissèrent par les cloaques. Sîr arriva sur ces entrefaites,
et le dimanche 7 septembre, il fit livrer l’assaut. Les soldats postés
sur les remparts se défendirent bravement, mais ils furent accablés par
le nombre, et alors les Almoravides pénétrèrent dans la ville, la
pillèrent et y commirent toutes sortes d’excès. Leur rapacité fut telle
qu’ils enlevèrent aux Sévillans jusqu’à leur dernier vêtement.
Motamid était encore dans le château. Ses femmes pleuraient, ses amis le
conjuraient de se rendre. Il ne le voulut point, car il entrevoyait avec
horreur, non pas la mort qu’il était trop habitué à braver pour la
craindre, mais un supplice infâme, et ce qu’il pensait à cette occasion,
il l’a exprimé dans ces vers:
Quand mes pleurs cessèrent enfin de couler et qu’un peu de calme
rentra dans mon cœur déchiré: «Rendez-vous, me dit-on, ce sera
le parti le plus sage.» Ah! répondis-je, un poison me semblerait
plus doux à avaler qu’une telle honte! Que les barbares m’enlèvent
mon royaume et que mes soldats m’abandonnent: mon courage, ma
fierté ne m’abandonnent pas. Le jour où je fondis sur les ennemis,
je ne voulais pas d’une cuirasse; j’allai à leur rencontre sans
autre vêtement qu’une tunique, et, espérant trouver la mort, je me
jetai au plus fort de la mêlée; mais mon heure, hélas! n’était pas
venue!
Résolu à chercher une fois encore la mort qui semblait le fuir, il
réunit ses soldats; puis il se jeta en désespéré sur un bataillon
almoravide qui avait pénétré dans la cour du château, le chassa et le
culbuta dans la rivière. Son fils Mâlic perdit la vie à cette occasion;
mais lui ne reçut pas même de blessure. Rentré dans le château, il eut
un instant l’idée de se donner la mort; mais croyant que ce serait
offenser Dieu, il renonça à ce projet et se décida enfin à se rendre. La
nuit venue, il envoya donc son fils Rachîd auprès de Sîr, car il
espérait encore obtenir des conditions. Cet espoir fut déçu. Rachîd
demanda en vain une audience, et on lui donna à entendre que son père
devait se rendre à discrétion. N’ayant plus le choix des partis,
Motamid se résigna à prendre le seul qui lui restât. Il dit donc adieu à
sa famille, à ses compagnons d’armes qui pleuraient et gémissaient, et
se remit avec Rachîd entre les mains des Almoravides. Le château fut
pillé comme la ville l’avait été, et l’on annonça à Motamid que lui et
sa famille n’auraient la vie sauve, qu’à la condition qu’il enverrait à
ses deux fils, Râdhî et Motadd, qui commandaient l’un à Ronda, l’autre à
Mertola, l’ordre de se rendre sans retard aux corps almoravides qui les
assiégeaient. Motamid consentit à le faire; mais comme il savait que ses
deux fils avaient l’âme aussi fière que lui, il les conjura dans les
termes les plus touchants d’obéir à ses volontés, la vie de leur mère,
de leurs frères, de leurs sœurs ne pouvant être sauvée qu’à ce prix.
Romaiquia joignit ses instances aux siennes; elle aussi craignait que
ses fils ne refusassent de se soumettre, et cette crainte était fondée.
Râdhî surtout, si touché qu’il fût du sort qui attendait sa famille au
cas où il continuerait à se défendre, eut bien de la peine à se résoudre
à obéir, car Ronda pouvait tenir très-longtemps encore. Le général
Guerour, qui avait été chargé de l’assiéger, se tenait à distance; il
n’osait approcher de ce nid d’aigle perché sur le sommet d’une montagne
escarpée, et il n’avait aucun espoir de s’en emparer par la force des
armes. A la fin, toutefois, le sentiment filial l’emporta dans le
cœur de Râdhî; il consentit à traiter, et, ayant obtenu une
capitulation honorable, il ouvrit aux Almoravides les portes de sa
forteresse. Mais Guerour eut l’infamie de manquer à sa parole, et pour
punir Râdhî d’avoir hésité si longtemps, il le fit assassiner. Motadd,
qui s’était décidé plus vite, eut un sort moins dur; cependant la
capitulation qu’il avait conclue fut violée aussi, car on lui enleva
tous ses biens, quoiqu’on se fût engagé à les lui laisser[224].
La prise de Séville hâta la reddition d’Almérie. Sur son lit de mort,
Motacim avait conseillé à son fils aîné, Izz-ad-daula, d’aller chercher
un refuge à la cour des seigneurs de Bougie, aussitôt qu’il aurait
appris que Séville avait dû se rendre. Cet événement ayant eu lieu,
Izz-ad-daula obéit aux dernières volontés de son père, et alors les
Almoravides entrèrent dans Almérie, tambour battant et enseignes
déployées[225]. Peu de temps après, ils prirent Murcie, Dénia,
Xativa[226]. Puis ils tournèrent leurs armes contre le royaume de
Badajoz. Lors du siége de Séville, Motawakkil avait cru échapper à sa
ruine en concluant une alliance avec les Almoravides, et il les avait
même aidés, dit-on, à s’emparer de la capitale de Motamid[227]; mais
plus tard, quand ses soi-disant alliés eurent commencé à ravager ses
frontières, il s’était jeté dans les bras d’Alphonse et avait acheté la
protection de ce monarque en lui cédant Lisbonne, Cintra et
Santarem[228]. Cette démarche avait mécontenté ses sujets, et ce furent
eux qui appelèrent les Almoravides. Par conséquent, Sîr, qui avait été
nommé gouverneur de Séville, envoya une armée contre Motawakkil au
commencement de l’année 1094, et cette armée conquit le pays, sans en
excepter la capitale, avec tant de facilité et de rapidité, qu’Alphonse
n’eut pas le temps de venir au secours de son allié. Motawakkil tomba au
pouvoir des ennemis, la citadelle de Badajoz, où il s’était retiré avec
sa famille, ayant été prise d’assaut. A force de tortures, Sîr le
contraignit à révéler les endroits où il avait caché ses trésors, après
quoi il lui annonça qu’il le ferait conduire à Séville de même que ses
deux fils, Fadhl et Abbâs. Telle, cependant, n’était pas son intention;
au contraire, il avait résolu d’en finir avec ces princes; seulement,
comme il craignait que leur exécution, si elle avait lieu dans la ville,
n’y produisît un mauvais effet, il avait ordonné au capitaine qui
commandait l’escorte, de les mettre à mort dès qu’on serait hors de vue.
A quelque distance de Badajoz, le capitaine annonça donc à Motawakkil
que lui et ses fils devaient se préparer à mourir. Le prince infortuné
ne tâcha pas de fléchir ses bourreaux, il savait que ce serait inutile;
il les pria seulement de commencer par ses fils, car, selon les idées
musulmanes, on peut racheter par les souffrances les péchés qu’on a
commis. Sa demande lui fut accordée, et quand il eut vu tomber les têtes
de ses deux enfants, il s’agenouilla pour faire une dernière prière. Les
soldats ne lui laissèrent pas le temps de l’achever: ils le tuèrent à
coups de lance[229].
En 1102, les Almoravides prirent possession de Valence, ville dont le
Cid s’était emparé huit ans auparavant. Tant qu’il vécut, les
Almoravides tâchèrent en vain de la lui enlever, et après sa mort
(1099), sa veuve Chimène s’y maintint encore pendant plus de deux
années; mais Alphonse, qu’elle avait appelé à son secours et qui croyait
Valence trop éloignée de ses Etats pour qu’il pût la disputer longtemps
aux Sarrasins, l’engagea à l’abandonner. C’est ce qui eut lieu; mais ne
voulant laisser aux Almoravides que des décombres, les Castillans
incendièrent la ville au moment de leur départ.
Il ne restait donc dans l’Espagne musulmane que deux Etats qui n’eussent
pas encore été incorporés à l’empire des Almoravides: c’étaient
Saragosse, où régnait Mostaîn, de la famille des Beni-Houd, et la Sahla,
qui appartenait aux Beni-Razîn. Ces derniers avaient reconnu la
souveraineté de Yousof; néanmoins ils furent déposés[230]. Plus heureux,
Mostaîn, qui avait su gagner la faveur des Almoravides par les riches
présents qu’il leur envoyait, conserva son trône tant qu’il vécut; mais
à sa mort, arrivée le 24 janvier 1110, les choses changèrent de face.
Son fils Imâd-ad-daula lui succéda; mais les habitants de Saragosse ne
voulurent le reconnaître qu’à condition qu’il s’engagerait à licencier
les soldats chrétiens qui servaient dans l’armée. C’était une condition
bien dure à remplir, car depuis un siècle les chrétiens étaient les
meilleures troupes de l’armée de Saragosse; ils étaient les plus sûrs
appuis du trône, et si Imâd-ad-daula les congédiait, il était évident
qu’il ne tarderait pas à succomber, attendu que ses sujets ne
demandaient pas mieux que de se donner aux Almoravides. Malgré qu’il en
eût, le prince consentit cependant à faire la promesse qu’on exigeait de
lui; mais quand il l’eut remplie, ses sujets se hâtèrent de se mettre
en rapport avec Alî, le fils de Yousof, qui régnait alors, son père
étant mort trois ans auparavant, et de lui dire que, les chrétiens ayant
été écartés, il lui serait facile de s’emparer du royaume. Informé de
leurs menées, Imâd-ad-daula enrôla de nouveau des chrétiens. Cette
mesure mit le comble au mécontentement de ses sujets. Ils informèrent
Alî de ce qui s’était passé, et le supplièrent de les secourir. Alî
demanda aux faquis de Maroc s’il avait le droit de céder à leur prière,
et en ayant reçu une réponse affirmative, il fit parvenir au gouverneur
de Valence l’ordre d’aller prendre possession de Saragosse. Cet ordre
s’exécuta sans obstacle, car Imâd-ad-daula, qui ne se croyait plus en
sûreté dans sa capitale, l’avait évacuée pour se jeter dans la
forteresse de Rueda. Avant son départ, il avait encore écrit à Alî une
lettre fort touchante, où il le conjurait, par l’amitié qui avait existé
entre leurs pères, de lui laisser ses Etats, puisqu’il n’avait fait rien
qui put motiver de la part d’Alî une démarche hostile. Cette lettre fit
de l’impression sur Alî, d’autant plus que son père lui avait
recommandé, sur son lit de mort, de vivre en paix avec les Beni-Houd;
aussi envoya-t-il un contre-ordre au gouverneur de Valence; mais ce
contre-ordre arriva trop lard; les Almoravides étaient déjà entrés dans
Saragosse[231].