«Vous n’aviez pas besoin, lui dit-il, de venir en personne; vous auriez
pu m’écrire, et je me serais empressé de satisfaire à votre désir.--Je
suis venu, lui répondit Motamid, pour vous dire que nous nous voyons
dans un péril affreux. Alédo se trouve au cœur de notre pays; il nous
est impossible de l’enlever aux chrétiens, et si vous êtes à même de le
faire, vous rendrez à la religion un immense service. Une fois déjà vous
nous avez sauvés: sauvez-nous cette fois encore.--Je le tenterai du
moins,» lui répondit Yousof; et quand Motamid fut retourné à Séville, il
poussa ses armements avec une grande vigueur; puis, ses préparatifs
achevés, il passa le Détroit avec ses troupes, débarqua à Algéziras dans
le printemps de l’année 1090, et, ayant opéré sa jonction avec Motamid,
il invita les princes andalous à se réunir à lui pour assiéger Alédo.
Temîm de Malaga, Abdallâh de Grenade, Motacim d’Almérie, Ibn-Rachîc de
Murcie et quelques autres seigneurs d’une moindre importance répondirent
à son appel, et le siége commença. Les machines de guerre furent
construites par des charpentiers et des maçons de Murcie, et l’on
convint que les émirs attaqueraient la forteresse alternativement chacun
leur jour. Cependant on n’avançait pas beaucoup; les défenseurs
d’Alédo, qui étaient au nombre de treize mille, dont mille cavaliers,
repoussaient vigoureusement les assauts qu’on leur livrait, et la place
était si forte, que les musulmans, après avoir tenté en vain de s’en
emparer par la force, durent se résoudre à l’affamer[203].
Les assiégeants, du reste, s’occupaient moins du siége que de leurs
intérêts personnels. Leur camp était un foyer d’intrigues. De plusieurs
côtés on stimulait l’ambition de Yousof. En disant que l’Espagne n’avait
pas répondu à son attente, ce monarque n’avait pas été sincère. La
vérité est que ce pays lui avait plu on ne peut davantage, et que, soit
par amour de conquêtes, soit par des mobiles plus nobles (car les
intérêts de la religion lui tenaient fort au cœur), il désirait en
devenir le maître. Et ce désir n’était pas difficile à réaliser.
Beaucoup de gens en Andalousie étaient d’avis que leur pairie ne pouvait
être sauvée que par sa réunion à l’empire des Almoravides. Ce n’était
pas, il est vrai, l’idée des hautes classes de la société. Pour les gens
bien élevés Yousof, qui savait très-peu d’arabe, était un rustre, un
barbare, et il est vrai qu’il avait donné mainte preuve de son
ignorance, de son manque d’éducation. Ainsi, lorsque Motamid lui eut
demandé s’il comprenait les vers que les poètes de Séville venaient de
réciter: «Tout ce que j’en comprends, avait-il répondu, c’est qu’ils
demandent du pain.» Et quand, après son retour en Afrique, il eut reçu
de Motamid une lettre où se trouvaient ces deux vers empruntés à un
célèbre poème qu’Abou-’l-Walîd ibn-Zaidoun[204], le Tibulle de
l’Andalousie, avait adressé à son amante Wallâda:--«Depuis que tu es
loin de moi, le désir de te voir consume mon cœur et me fait répandre
des torrents de larmes. Mes jours sont noirs aujourd’hui, et naguère,
grâce à toi, mes nuits étaient blanches,»--il avait dit: «Il paraît
qu’il me demande des jeunes filles noires et blanches.» Puis, quand on
lui eut expliqué que, dans le langage poétique, _noir_ signifie
_obscur_, de même que _blanc_ signifie _serein_: «C’est très-beau,
avait-il dit; eh bien, qu’on lui réponde que j’ai mal à la tête depuis
que je ne le vois plus[205].» Dans un pays aussi lettré que l’était
l’Andalousie, de telles choses ne se pardonnaient pas. Joignez-y que les
hommes de lettres étaient fort contents de leur position et qu’ils ne
désiraient nullement de la voir changer. Les petites cours étaient
autant d’académies, et les littérateurs étaient les enfants gâtés des
princes qui leur accordaient des traitements magnifiques. Les
représentants de la libre pensée n’avaient non plus nulle raison de se
plaindre. Grâce à la protection que leur accordaient la plupart des
princes, ils pouvaient pour la première fois dire et écrire ce qu’ils
pensaient, sans avoir à craindre d’être brûlés ou lapidés[206]. Ils
désiraient donc moins que personne la domination des Almoravides, qui
ramènerait infailliblement celle du clergé.
Mais si Yousof comptait peu de partisans dans les classes supérieures et
éclairées, il en avait beaucoup parmi le peuple. En général le peuple
était fort mécontent et il avait raison de l’être. Presque chaque ville
tant soit peu considérable avait sa cour à elle, sa cour qu’il fallait
entretenir et qui coûtait beaucoup, car la plupart des princes étaient
d’une prodigalité folle. Et encore si, à force de payer, on eût pu
acheter la sûreté, la tranquillité! Mais il n’en était point ainsi; les
princes étaient ordinairement trop faibles pour protéger leurs sujets
contre leurs voisins musulmans et à plus forte raison contre les
chrétiens. On n’avait donc pas un moment de repos, personne n’était sûr
de sa vie ou de son avoir. C’était, il faut en convenir, une situation
insupportable, et il était bien naturel que les classes laborieuses
désirassent d’en voir le terme. Auparavant il n’y avait pas moyen d’en
sortir. Il y avait bien eu des velléités de révolte; on avait écouté
avec plaisir ces vers d’un poète de Grenade, Somaisir:
Rois, qu’osez-vous faire? Vous livrez l’islamisme à ses ennemis,
vous ne faites rien pour le sauver. Se révolter contre vous est un
devoir, puisque vous faites cause commune avec les chrétiens. Se
soustraire à votre sceptre n’est pas un crime, car vous-mêmes, vous
vous êtes soustraits au sceptre du Prophète.
Mais comme une révolte n’aurait servi qu’à empirer la situation, il
avait fallu attendre et s’armer de patience, comme le même poète l’avait
dit dans ces vers:
Nous espérions en vous, ô rois, mais vous avez frustré notre
espoir; nous attendions de vous notre délivrance, mais notre
attente a été déçue. Eh bien! nous prendrons patience; mais le
temps amène de grands changements. A bon entendeur demi-mot[207]!
Maintenant, au contraire, une insurrection était possible, puisqu’il y
avait en Espagne un monarque juste, puissant, glorieux, qui avait déjà
remporté sur les chrétiens une victoire éclatante, qui sans doute en
remporterait d’autres encore, et qui semblait envoyé par la Providence
pour rendre à l’Andalousie sa grandeur et sa prospérité. Le mieux était
donc de se soumettre à sa domination, et si on le faisait, on se
débarrasserait en même temps d’une foule d’impôts vexatoires, car Yousof
avait aboli dans ses Etats tous ceux qui n’étaient pas prescrits par le
Coran, et l’on se tenait convaincu qu’il en agirait de même en Espagne.
C’est ainsi que raisonnait le peuple, et sous beaucoup de rapports il
raisonnait juste; il oubliait seulement qu’à la longue le gouvernement
ne pourrait se passer des impôts qu’il aurait abolis; que l’Andalousie,
en liant son sort à celui du Maroc, s’exposerait à ressentir le
contre-coup des révolutions qui pourraient éclater dans ce royaume; que
la domination almoravide serait une domination étrangère, la domination
d’un peuple sur un autre; qu’enfin les soldats de Yousof appartenaient à
une race que l’Espagne avait toujours détestée, et que, comme ils
étaient assez indisciplinés, ils pourraient devenir des hôtes
très-incommodes. Au reste, le désir d’un changement était bien plus vif
dans tel Etat que dans tel autre. A Grenade c’était le vœu unanime de
toute la population arabe et andalouse, qui n’avait pas cessé de maudire
ses tyrans berbers. Dans les Etats de Motamid il y avait aussi beaucoup
de mécontents[208]; mais il n’y en avait point à Almérie, car le prince
qui y régnait était fort populaire; il était pieux, juste, clément; il
traitait son peuple avec une bonté toute paternelle; il était, en un
mot, le modèle accompli des plus touchantes vertus.
Presque partout, cependant, Yousof avait pour lui les docteurs, les
faquis, les cadis, les ministres de la religion et de la loi. C’étaient
ses auxiliaires les plus dévoués et les plus remuants, car c’étaient eux
qui avaient le plus à perdre si les chrétiens triomphaient, et d’un
autre côté ils n’avaient guère à se louer des princes qui, occupés
d’études profanes ou plongés dans les plaisirs, écoutaient à peine leurs
sermons, n’en faisaient nul cas, et protégeaient ouvertement les
philosophes. Yousof au contraire, qui était un modèle de dévotion, qui
ne manquait jamais de consulter le clergé sur les affaires d’Etat et qui
suivait les conseils qu’il en recevait, avait toutes leurs sympathies,
tout leur amour. Ils savaient, ils devinaient du moins, qu’il avait une
grande tentation de détrôner les princes andalous à son profit, et dès
lors ils ne songeaient qu’à stimuler ses désirs et à lui faire croire
que la religion elle-même les sanctionnait.
L’un des plus actifs d’entre eux était le cadi de Grenade, Abou-Djafar
Colaiî. Cet homme était d’origine arabe, ce qui revient à dire qu’il
détestait les oppresseurs berbers de sa patrie. Il tâchait, il est vrai,
de dissimuler ses sentiments, mais il n’y réussissait pas. Par un
instinct secret, Bâdîs l’avait entrevu comme l’auteur probable de la
chute de sa dynastie, et maintefois il avait eu l’intention de le
mettre à mort; «mais Dieu, pour me servir de l’expression d’un historien
arabe, avait enchaîné la main du tyran, afin que l’arrêt du destin
s’accomplît.» Or, ce cadi se trouvait dans l’armée qui assiégeait Alédo,
et il eut plusieurs entretiens secrets avec Yousof, qu’il connaissait
déjà, car on se rappellera qu’il avait été l’un des ambassadeurs qui,
quatre ans auparavant, avaient été chargés d’inviter l’Almoravide au
secours des Andalous. Le but qu’il se proposait dans ces entrevues se
laisse aisément deviner: Yousof avait des scrupules de conscience, et le
cadi voulait les vaincre[209]. Il lui représenta donc que les faquis
andalous pourraient le délier de son serment; qu’il lui serait facile
d’obtenir d’eux un fetfa où l’on énumérerait toutes les fautes, tous les
forfaits des princes, et que l’on tirerait de là la conclusion qu’ils
avaient perdu leurs droits aux trônes qu’ils occupaient.
Les raisonnements de ce cadi, l’un des plus renommés par son savoir et
sa piété, firent une grande impression sur l’esprit de Yousof, et d’un
autre côté, les discours que lui tenait Motacim, le roi d’Almérie, lui
inspiraient une profonde aversion pour celui qui, parmi les princes
andalous, était le plus puissant.
Motacim, nous l’avons déjà dit, était un prince excellent; mais si bon
et si bienveillant qu’il fût à l’ordinaire, il haïssait cependant
quelqu’un, et ce quelqu’un, c’était Motamid. Cette haine semble avoir
pris sa source dans une mesquine jalousie plutôt que dans des griefs
réels et sérieux, mais elle était très-forte, et quoiqu’en apparence
Motacim se fût réconcilié avec le roi de Séville, il s’appliquait à le
perdre dans l’esprit du monarque africain, dont il avait gagné la faveur
par des moyens qui frisaient la bassesse. Motamid, cependant, ne se
doutait de rien; quand il se trouvait seul avec Motacim, il lui parlait
à cœur ouvert, et un jour que le prince d’Almérie lui exprima ses
craintes sur le séjour prolongé de Yousof en Andalousie: «Sans doute,
lui répondit-il d’un ton de forfanterie toute méridionale, sans doute,
cet homme reste bien longtemps dans notre pays; mais quand il
m’ennuyera, je n’aurai qu’à remuer les doigts, et le lendemain lui et
ses soldats seront partis. Vous semblez craindre qu’il ne nous joue
quelque mauvais tour; mais qu’est-il donc, ce prince pitoyable, que sont
ses soldats? Dans leur patrie, c’étaient des gueux qui mouraient de
faim; voulant faire une bonne œuvre, nous les avons appelés en
Espagne pour les faire manger leur soûl; mais quand ils seront
rassasiés, nous les renverrons d’où ils sont venus.» De tels discours
devinrent, dans les mains de Motacim, des armes terribles. Quand il les
eut rapportés à Yousof, celui-ci entra dans une violente colère, et ce
qui jusque-là n’avait été chez lui qu’un projet vague, devint une
résolution bien arrêtée, irrévocable. Motacim triomphait; mais il
n’avait pas prévu ce qui allait arriver; «il n’avait pas prévu, dit fort
à propos un historien arabe, qu’il tomberait, lui aussi, dans le puits
qu’il avait creusé pour celui qu’il haïssait, et qu’il serait frappé à
son tour par l’épée qu’il avait fait sortir du fourreau[210].»
Cette imprévoyance, du reste, était commune à tous les princes andalous.
Ils s’accusaient réciproquement auprès de Yousof, ils prenaient
l’Almoravide pour arbitre dans leurs querelles, et tandis que le prince
d’Almérie cherchait à perdre celui de Séville, ce dernier tâchait de
faire tomber le prince de Murcie, Ibn-Rachîc. Pour y parvenir, il ne
cessait de répéter à Yousof qu’Ibn-Rachîc avait été l’allié d’Alphonse;
qu’il avait rendu de grands services aux chrétiens d’Alédo, et que,
selon toute apparence, il leur en rendait encore. Puis, faisant valoir
ses droits à la possession de Murcie, il exigea que le traître qui lui
avait enlevé cette ville fût remis entre ses mains. Yousof chargea les
faquis d’examiner cette affaire, et quand ils eurent donné raison à
Motamid, il fit arrêter Ibn-Rachîc et le livra au roi de Séville, en lui
défendant toutefois de le mettre à mort. Cette arrestation eut des
suites très-fâcheuses, car les Murciens irrités quittèrent le camp et
refusèrent de fournir désormais à l’armée les ouvriers et les vivres
dont elle avait besoin.
La situation des assiégeants était donc devenue fort pénible, et elle
menaçait de le devenir encore davantage attendu qu’on était aux
approches de l’hiver, lorsqu’on apprit qu’Alphonse arrivait au secours
de la place avec une armée de dix-huit mille hommes. Yousof eut d’abord
l’intention de l’attendre dans la Sierra de Tirieza (à l’ouest de
Totana) et de lui livrer bataille; mais bientôt il renonça à ce projet
et se retira sur Lorca. Il craignait, disait-il, que les Andalous ne
prissent de nouveau la fuite, comme ils l’avaient fait à la bataille de
Zallâca, et d’ailleurs il se tenait convaincu qu’Alédo n’était plus en
état de défense, de sorte que les Castillans seraient forcés de
l’évacuer. Cette opinion était juste, comme l’événement le prouva.
Trouvant les fortifications presque toutes démolies et la garnison
réduite à une centaine d’hommes, Alphonse incendia la forteresse, et en
ramena les défenseurs en Castille[211].
Le but de la campagne avait donc été atteint, mais d’une manière à la
vérité bien peu éclatante, car Yousof avait assiégé Alédo durant quatre
mois sans réussir à s’en emparer, et sa retraite à l’approche d’Alphonse
ressemblait assez à une fuite. Cependant les faquis prirent soin que sa
popularité n’en souffrît pas. Ils disaient que, si cette fois
l’Almoravide n’avait pas obtenu d’aussi beaux succès que quatre années
auparavant, la faute en était aux princes andalous qui, par leurs
intrigues, leurs jalousies, leurs éternelles discordes, empêchaient le
grand monarque de faire tout le bien qu’il pourrait faire, si lui seul
était le maître. En général les faquis étaient plus actifs que jamais,
et ils devaient l’être, car, les princes s’étant aperçus de leurs
menées, ils commençaient à courir de grands périls. Le cadi de Grenade,
Abou-Djafar Colaiî, l’éprouva à ses dépens. Déjà dans le camp, son
souverain, dont la tente était tout près de la sienne, avait eu vent de
ses entretiens secrets avec Yousof, et il en avait deviné le but.
Cependant, comme la présence de Yousof l’intimidait, il n’avait pas osé
prendre contre le conspirateur des mesures rigoureuses; mais à peine de
retour à Grenade, il le fit venir, lui reprocha de l’avoir trahi,
d’avoir tramé sa perte, et dans sa colère il donna même l’ordre à ses
gardes de le frapper à mort. Heureusement pour Abou-Djafar, la mère
d’Abdallâh se jeta aux genoux de son fils en le conjurant d’épargner un
homme aussi pieux, et comme Abdallâh se laissait ordinairement dominer
par elle, il rétracta l’ordre qu’il avait donné et se contenta de mettre
le cadi aux arrêts dans une chambre du château. Dans cette chambre le
cadi, qui se savait entouré de personnes fort superstitieuses, se mit à
réciter des prières et des versets du Coran. Sa voix claire, sonore et
très-forte faisait résonner le palais d’un bout à l’autre. Tout le monde
prêtait l’oreille à ses pieuses éjaculations; on se taisait pour ne pas
le troubler, on craignait de faire du bruit, et en même temps on ne
cessait de répéter au prince que Dieu lui infligerait un châtiment
terrible, s’il ne se hâtait pas d’élargir ce modèle de piété et de
dévotion. La mère d’Abdallâh se montra encore plus zélée que les autres,
et moitié par prières, moitié par menaces, elle persuada enfin à son
fils de rendre la liberté au prisonnier. Mais après avoir reçu une telle
leçon, le cadi se garda bien de rester à Grenade. Il profita de
l’obscurité de la nuit pour gagner Alcala, et de là il se rendit à
Cordoue. Dorénavant il n’avait plus rien à craindre, mais il brûlait du
désir de se venger. Il écrivit donc à Yousof, lui peignit des plus vives
couleurs les mauvais traitements auxquels il avait été exposé, et le
conjura de ne pas différer plus longtemps l’exécution du projet si
souvent discuté entre eux[212]. En même temps il s’adressa aux autres
cadis et faquis andalous pour leur demander un fetfa contre les princes
en général, et contre les deux petits-fils de Bâdîs en particulier. Les
cadis et les faquis n’hésitèrent pas à décréter que les princes de
Grenade et de Malaga avaient perdu leurs droits par plusieurs forfaits,
et notamment par la manière brutale dont l’aîné d’entre eux avait traité
son cadi; mais n’osant pas encore déclarer que les autres princes
avaient aussi perdu les leurs, ils se contentèrent de présenter à Yousof
une supplique où ils disaient qu’il était de son devoir de sommer tous
les princes andalous de rentrer dans la légalité et de n’exiger d’autres
contributions que celles que le Coran avait établies[213].
En vertu de ces deux fetfas, Yousof enjoignit aux princes andalous
d’abolir les impôts, corvées etc. dont ils vexaient leurs sujets[214],
et marcha vers Grenade avec une division de son armée, après avoir
ordonné à trois autres divisions d’en faire autant. Cependant il ne
déclara pas la guerre à Abdallâh, de sorte que ce prince devinait ses
intentions plutôt qu’il ne les connaissait. Son effroi fut extrême. Il
ne ressemblait nullement à son aïeul, l’ignorant mais énergique Bâdîs.
Il avait quelque teinture des lettres, s’exprimait assez bien en arabe,
faisait même des vers, et avait une si belle main, qu’on a longtemps
conservé à Grenade un Coran de son écriture; mais c’était en même temps
un homme pusillanime, énervé, indolent, incapable, un de ces hommes pour
lesquels les femmes n’ont point d’attrait, qui tremblent à la vue d’une
épée, et qui, ne sachant jamais à quel parti s’arrêter, prennent avis de
tout le monde. Cette fois, ayant rassemblé son conseil, il demanda
d’abord l’opinion du vieux Moammil, qui avait rendu d’utiles services à
son aïeul. Moammil tâcha de le rassurer en lui disant que Yousof n’avait
pas d’intentions hostiles, et il lui conseilla de donner à ce monarque
une preuve de sa confiance en allant à sa rencontre. Puis, voyant
qu’Abdallâh ne goûtait pas ce conseil et qu’il songeait plutôt à se
mettre en état de défense, il s’efforça de lui prouver qu’il lui serait
impossible de résister aux Almoravides. En ce point il avait raison, car
Abdallâh avait très-peu de troupes, et comme il se défiait de son
meilleur général, le Berber Mocâtil el Royo (le rougeaud), il l’avait
éloigné[215]. Aussi tous les vieux conseillers de la cour se
rangèrent-ils à l’opinion de Moammil; mais Abdallâh avait des soupçons
sur la loyauté de cet homme; peu s’en fallait qu’il ne le considérât
comme le complice du perfide cadi Abou-Djafar, qu’il se reprochait
d’avoir laissé échapper. Ses soupçons, du reste, n’étaient pas tout à
fait sans fondement. Nous ignorons si Moammil s’était réellement engagé
à soutenir les intérêts de Yousof; mais il est certain que ce monarque,
dont il avait gagné la faveur et qui appréciait ses talents, comptait
sur son appui. Abdallâh ne vit donc qu’un piége dans les conseils de
Moammil, et comme ses jeunes favoris l’assuraient que Yousof avait bien
certainement de mauvais desseins, il annonça qu’il était décidé à
repousser la force par la force, après quoi il accabla Moammil et ses
amis de reproches et de menaces. C’était une imprudence, car de cette
manière il se les aliénait tout à fait et les forçait presque à se
déclarer pour Yousof. C’est ce qu’ils firent en effet. Ayant quitté
Grenade pendant la nuit, ils se rendirent vers Loxa, et, s’étant emparés
de cette ville, ils y proclamèrent la souveraineté du roi des
Almoravides. Des troupes qu’Abdallâh avait envoyées contre eux, les
forcèrent à se rendre et les traînèrent à Grenade, où ils furent
promenés par les rues comme de vils criminels. Grâce à l’intervention de
Yousof, ils recouvrèrent cependant la liberté. Le monarque africain
enjoignit péremptoirement au prince de Grenade de les élargir, et comme
ce dernier ne savait pas encore positivement quelles intentions Yousof
avait à son égard, il n’osa lui désobéir. Mais tandis qu’il tâchait
encore de prévenir une rupture ouverte, il se préparait activement à la
guerre. Il dépêcha courrier sur courrier à Alphonse, pour le prier de
venir à son secours, et, répandant l’or à pleines mains, il enrôla un
grand nombre de marchands, de tisserands, d’ouvriers de toute sorte.
Tout cela ne lui servit de rien. Alphonse ne répondit pas à son appel,
et les Grenadins étaient mal disposés pour lui: ils attendaient avec
impatience l’arrivée des Almoravides, et chaque jour une foule
considérable quittait la ville pour aller se joindre à eux. Dans cet
état de choses, la résistance était impossible. Abdallâh le sentit, et
le dimanche 10 novembre 1090, Yousof étant arrivé à deux parasanges de
Grenade, il réunit de nouveau son conseil pour lui demander ce qu’il y
avait à faire. Le conseil ayant déclaré qu’il ne fallait pas songer à se
défendre, la mère d’Abdallâh, qui assistait aux délibérations, et qui, à
ce qu’on assure, avait conçu le fol espoir que Yousof l’épouserait, prit
la parole et dit: «Mon fils, il ne te reste qu’un parti à prendre. Va
saluer l’Almoravide; il est ton cousin[216], il te traitera
honorablement.» Abdallâh se mit donc en route, accompagné de sa mère et
d’un magnifique cortége. La garde slave ouvrait la marche, et la garde
chrétienne entourait la personne du prince. Tous ces soldats portaient
des turbans de toile de coton très-fine, et ils étaient montés sur des
chevaux superbes et couverts de housses de brocart.
Arrivé en présence de Yousof, Abdallâh descendit de cheval et lui dit
que, s’il avait eu le malheur de lui déplaire, il le suppliait de lui
pardonner. Yousof l’assura fort gracieusement que, s’il avait eu des
griefs contre lui, il les avait oubliés, et le pria de se rendre à une
tente qu’il lui indiqua et où il serait traité avec tous les honneurs
dus à son rang. Abdallâh le fit; mais aussitôt qu’il eut mis le pied
dans la tente, il fut chargé de chaînes.
Peu de temps après, les principaux habitants de la ville arrivèrent au
camp. Yousof leur fit un excellent accueil, en les assurant qu’ils
n’avaient rien à craindre de lui et qu’ils ne pouvaient que gagner au
changement de dynastie qui allait avoir lieu. Et de fait, dès qu’il eut
reçu leurs serments, il publia un édit qui portait que tous les impôts
non prescrits par le Coran étaient abolis. Il fit ensuite son entrée
dans la ville aux bruyantes acclamations du peuple; et descendit au
palais afin de faire l’inspection des richesses qu’il renfermait et que
Bâdîs avait amassées. Elles étaient immenses, prodigieuses,
innombrables; les chambres étaient ornées de nattes, de tapis, de
rideaux d’une énorme valeur; partout des émeraudes, des rubis, des
diamants, des perles, des vases de cristal, d’argent ou d’or
éblouissaient la vue. Il y avait notamment un chapelet composé de
quatre cents perles dont chacune fut évaluée à cent ducats. L’Almoravide
fut émerveillé de tous ces trésors; avant d’entrer dans Grenade, il
avait déclaré qu’ils lui appartenaient, mais comme il avait plus
d’ambition que de cupidité, il voulut se montrer généreux et les
partagea entre ses officiers sans en garder rien pour lui-même.
Cependant on savait que ce qui était exposé aux regards n’était pas tout
encore, et que la mère d’Abdallâh avait enfoui bien des objets précieux.
On la força d’indiquer les endroits qui lui avaient servi de cachettes;
mais comme on soupçonnait qu’elle n’avait pas été sincère dans ses
aveux, Yousof enjoignit à Moammil, qu’il nomma intendant du palais et
des domaines de la couronne, de faire fouiller les fondements et les
égouts de l’édifice[217].