Dès lors rien n’égala son orgueil, si ce n’est la bassesse des princes

musulmans. Ils s’empressèrent presque tous de lui envoyer des

ambassadeurs pour le complimenter, ils lui firent offrir des présents,

ils lui déclarèrent qu’ils se considéraient comme ses receveurs

d’impôts. Alphonse, _le souverain des hommes des deux religions_, comme

il s’intitulait dans ses lettres, ne se donnait pas même la peine de

dissimuler le mépris qu’ils lui inspiraient. Hosâm-ad-daula, le seigneur

d’Albarrazin, était venu en personne pour lui offrir un superbe cadeau.

Justement un singe amusait l’empereur par ses gambades. «Prends cet

animal en retour de ton présent,» dit Alphonse avec un accent de suprême

dédain. Et le musulman, loin de ressentir l’injure, vit dans ce singe un

gage d’amitié, une preuve qu’Alphonse n’avait pas l’intention de lui

enlever ses Etats[174].

Après la prise de Tolède, ce fut le tour de Valence. Là les deux fils

d’Ibn-Abdalazîz se disputaient le pouvoir; un troisième parti voulait

donner Valence au roi de Saragosse, un quatrième à Câdir. Ce dernier

parti l’emporta. Câdir, en effet, avait les meilleurs titres à faire

valoir: il avait derrière lui une armée castillane, commandée par le

grand capitaine Alvar Fañez. Seulement les Valenciens auraient à

pourvoir à l’entretien de ces troupes: elles leur coûteraient six cents

pièces d’or par jour! Ils avaient beau dire à Câdir qu’il n’avait pas

besoin de cette armée, puisqu’ils le serviraient fidèlement, Câdir n’eut

pas la naïveté de croire à leurs promesses; sachant qu’on le détestait

et que d’ailleurs les anciens partis n’avaient pas abdiqué leurs

espérances, il retint les Castillans. Afin d’être en état de les payer,

il greva la ville et son territoire d’un impôt extraordinaire, et

extorqua aux nobles des sommes énormes. Mais malgré les actes du plus

terrible despotisme, Câdir, pressé par Alvar Fañez de lui payer

l’arriéré de sa solde, se trouva un jour à bout de ressources. Alors il

proposa aux Castillans de se fixer dans son royaume en leur offrant des

terres très-étendues. Ils y consentirent; mais tout en faisant cultiver

leurs vastes domaines par des serfs, ils continuaient à s’enrichir par

des razzias dans le pays d’alentour. Leur troupe s’était grossie de la

lie de la population arabe. Une foule d’esclaves, d’hommes tarés et de

repris de justice, dont plusieurs abjurèrent l’islamisme, s’étaient

enrôlés sous leurs drapeaux, et bientôt ces bandes acquirent, par leurs

cruautés inouïes, une triste célébrité. Elles massacraient les hommes,

violaient les femmes, et vendaient souvent un prisonnier musulman pour

un pain, pour un pot de vin, ou pour une livre de poisson. Quand un

prisonnier ne voulait ou ne pouvait payer rançon, elles lui coupaient la

langue, lui crevaient les yeux, et le faisaient déchirer par des

dogues[175].

Valence était donc en réalité au pouvoir d’Alphonse. Câdir y portait

encore le titre de roi, mais une grande partie du sol appartenait aux

Castillans, et, pour incorporer cette ville à ses Etats, Alphonse

n’avait qu’une parole à prononcer. Saragosse aussi semblait perdue.

L’empereur assiégeait cette ville, et il avait juré qu’il la

prendrait[176]. A l’autre bout de l’Espagne, un capitaine d’Alphonse,

Garcia Ximenez, qui s’était niché avec une troupe de chevaliers dans le

château d’Alédo, non loin de Lorca, faisait sans cesse des incursions

dans le royaume d’Almérie[177]. Celui de Grenade n’était pas épargné non

plus, à preuve que dans le printemps de l’année 1085, les Castillans

s’avancèrent jusqu’au village de Nibar, à une lieue E. de Grenade, et

qu’ils y livrèrent bataille aux musulmans[178]. Partout, enfin, le péril

était extrême, et le découragement l’était aussi. On n’osait plus se

mesurer avec les chrétiens, même dans la proportion de cinq contre un.

Dernièrement un corps de quatre cents Almériens (et c’était un corps

d’élite) avait pris la fuite devant quatre-vingts Castillans[179]. Il

était évident que si les Arabes d’Espagne restaient abandonnés à

eux-mêmes, ils devraient choisir entre deux partis: la soumission à

l’empereur ou l’émigration en masse. Plusieurs d’entre eux, en effet,

étaient d’opinion qu’il fallait quitter le pays. «Mettez-vous en route,

ô Andalous, chantait un poète, car rester ici serait une folie[180].»

L’émigration, toutefois, était un parti extrême, et l’on se résolvait

difficilement à le prendre. D’ailleurs, tout n’était pas encore perdu:

on pouvait recevoir du secours de l’Afrique. C’était de là, en effet,

que les moins découragés attendaient leur salut. La proposition avait

été faite de s’adresser aux Bédouins d’Ifrikia; mais on avait objecté

que ces gens-là s’étaient signalés par leur férocité autant que par leur

bravoure, et qu’il était à craindre qu’arrivés en Espagne, ils ne se

missent à piller les musulmans, au lieu de combattre les chrétiens[181].

On pensa donc aux Almoravides. C’étaient les Berbers du Sahara qui

jouaient pour la première fois un rôle sur la scène du monde. Convertis

récemment à l’islamisme par un missionnaire de Sidjilmésa, ils avaient

fait des conquêtes rapides, et à l’époque dont nous parlons, leur vaste

empire s’étendait depuis le Sénégal jusqu’à Alger. L’idée de les appeler

en Espagne souriait principalement aux ministres de la religion. Les

princes, au contraire, hésitèrent longtemps. Quelques-uns d’entre eux,

tels que Motamid et Motawakkil, entretenaient bien des relations avec

Yousof ibn-Téchoufîn, le roi des Almoravides, et ils l’avaient même prié

à différentes reprises de les aider contre les chrétiens; mais en

général, les princes andalous, sans en excepter Motamid et Motawakkil,

avaient peu de sympathie pour le chef des rudes et fanatiques guerriers

du Sahara; ils voyaient en lui un rival dangereux plutôt qu’un

auxiliaire. Cependant, comme le péril croissait de jour en jour, il

fallait bien saisir le seul moyen de salut qui restât. Motamid, du

moins, en jugea ainsi, et quand son fils aîné, Rachîd, lui représenta le

péril auquel il s’exposait, s’il amenait les Almoravides en Espagne:

«Tout cela est vrai, lui répondit-il; mais je ne veux pas que la

postérité puisse m’accuser d’avoir été la cause que l’Andalousie soit

devenue la proie des mécréants; je ne veux pas que mon nom soit maudit

sur toutes les chaires musulmanes, et s’il me faut choisir, j’aime

encore mieux être chamelier en Afrique que porcher en Castille[182].»

Son plan arrêté, il le communiqua à ses voisins, Motawakkil de Badajoz

et Abdallâh de Grenade[183], en les priant de s’y associer et d’envoyer

leurs cadis à Séville. Ils le firent; Motawakkil envoya à Séville le

cadi de Badajoz, Abou-Ishâc ibn-Mocânâ, et Abdallâh, le cadi de Grenade,

Abou-Djafar Colaiî. Le cadi de Cordoue, Ibn-Adham, se joignit à eux,

ainsi que le vizir Abou-Becr ibn-Zaidoun. Ces quatre personnages

s’embarquèrent à Algéziras, et se rendirent auprès de Yousof[184]. Ils

étaient chargés de l’inviter, au nom de leurs souverains, à venir en

Espagne avec une armée; mais ils devaient y mettre certaines conditions,

lesquelles, du reste, nous sont inconnues; nous savons seulement que

Yousof devait jurer de ne pas tenter d’enlever leurs Etats aux princes

andalous, et qu’il prêta ce serment[185]. Il fallait fixer alors

l’endroit où Yousof débarquerait. Ibn-Zaidoun proposa Gibraltar; mais

Yousof donna à entendre qu’il préférait Algéziras et que même cette

place devait lui être cédée. Le vizir de Motamid lui répondit qu’il

n’était pas autorisé à lui accorder cette demande. Dès lors Yousof

traita les ambassadeurs assez froidement, et ne leur donna que des

réponses évasives, ambiguës; aussi ignoraient-ils en le quittant à quel

parti il s’arrêterait; il n’avait pas promis de venir, mais aussi il

n’avait pas dit qu’il ne viendrait pas.

Les princes andalous étaient donc aussi dans l’incertitude. Ils en

furent tirés d’une manière assez désagréable et qui prouvait que leurs

soupçons n’avaient pas été sans fondement. Yousof, qui d’ordinaire

n’entreprenait rien sans avoir consulté ses faquis, leur avait demandé

ce qu’il fallait faire, et les faquis avaient déclaré, d’abord qu’il

était de son devoir d’aller combattre les Castillans, ensuite que, s’il

avait besoin d’Algéziras et qu’on ne voulût pas le lui céder, il avait

le droit de le prendre. Muni de ce fetfa, Yousof avait donné à plusieurs

corps l’ordre de s’embarquer à Ceuta sur une centaine de navires et de

faire voile vers Algéziras, de sorte que cette ville se trouva tout à

coup entourée d’une grande armée qui exigeait qu’on lui donnât des

vivres et la place elle-même. Râdhî, qui y commandait, se trouva dans

une grande perplexité, le cas qui se présentait n’ayant pas été prévu.

Il ne refusa pas de fournir des vivres aux Almoravides, mais en même

temps il se mit en mesure de repousser au besoin la force par la force.

En outre, il écrivit à son père pour lui demander des ordres, et ayant

attaché sa lettre à l’aile d’un pigeon, il le lâcha vers Séville. La

réponse de Motamid ne se fit pas attendre. Il s’était décidé vite, car,

quelque révoltante que lui parût la conduite de Yousof, il sentait qu’il

était allé trop loin pour reculer et qu’il lui fallait faire bonne mine

à mauvais jeu. Il enjoignit donc à son fils d’évacuer Algéziras et de

se retirer sur Ronda[186]. De nouvelles troupes s’embarquèrent alors

pour Algéziras, et enfin Yousof y arriva lui-même. Son premier soin fut

de mettre les fortifications de la ville en bon état, de la pourvoir de

munitions de guerre et de bouche, et d’y établir une garnison

suffisante. Ensuite il s’achemina vers Séville avec le gros de ses

forces. Motamid vint à sa rencontre, entouré des principaux dignitaires

de son royaume. Quand il fut arrivé en sa présence, il voulut lui baiser

la main; mais Yousof l’en empêcha en l’embrassant de la manière la plus

affectueuse. Les présents qui étaient d’usage ne furent pas oubliés:

Motamid en offrit une si grande quantité à l’Almoravide, que celui-ci

put donner quelque chose à chaque soldat de son armée, et qu’il conçut

une haute idée des richesses que possédait l’Espagne. Près de Séville on

s’arrêta, et c’est là que les deux petits-fils de Bâdîs, Abdallâh de

Grenade et Temîm de Malaga, vinrent se joindre aux Almoravides, le

premier avec trois cents cavaliers, le second avec deux cents. Motacim

d’Almérie envoya un régiment de cavalerie commandé par un de ses fils,

en exprimant ses regrets de ce que le voisinage menaçant des chrétiens

d’Alédo ne lui permettait pas de venir en personne. Huit jours après,

l’armée prit la route de Badajoz, où elle opéra sa jonction avec

Motawakkil et ses troupes. Puis on marcha vers Tolède[187]; mais on ne

s’était pas encore avancé bien loin qu’on rencontra l’ennemi.

Au moment où il apprit que les Almoravides avaient débarqué en Espagne,

Alphonse assiégeait encore Saragosse. Croyant que le roi de cette ville

ignorait l’arrivée des Africains, il lui fit dire que, s’il lui donnait

beaucoup d’argent, il lèverait le siége; mais Mostaîn, qui avait reçu la

grande nouvelle aussi bien que lui, lui fit répondre qu’il ne lui

donnerait pas un seul dirhem. Alphonse retourna alors à Tolède, après

avoir envoyé à Alvar Fañez, ainsi qu’à ses autres lieutenants, l’ordre

de venir le rejoindre avec leurs troupes. Quand son armée, dans laquelle

il y avait beaucoup de chevaliers français, fut rassemblée, il se mit en

marche, car il voulait transporter la guerre dans le pays ennemi. Il

rencontra les Almoravides et leurs alliés non loin de Badajoz, près d’un

endroit que les musulmans appelaient Zallâca et les chrétiens Sacralias,

et il n’avait pas encore fini de dresser ses tentes, qu’il reçut une

lettre de Yousof, dans laquelle ce monarque l’invitait à embrasser

l’islamisme ou à payer un tribut, en le menaçant de la guerre s’il ne

voulait faire ni l’un ni l’autre. Alphonse fut fort indigné de ce

message. Il chargea un de ses employés arabes d’y répondre que, les

musulmans ayant été ses tributaires pendant nombre d’années, il ne

s’attendait pas à des propositions aussi blessantes; que du reste il

avait une grande armée, et que, grâce à elle, il saurait bien punir

l’outrecuidance de ses ennemis. Cette lettre étant parvenue à la

chancellerie musulmane, un Andalous y répondit sur-le-champ; mais quand

il montra sa composition à Yousof, celui-ci la trouva trop longue, et,

se bornant à écrire sur le revers de la lettre de l’empereur ces simples

paroles: «Ce qui arrivera, tu le verras,» il la lui renvoya[188].

Il s’agissait alors de fixer le jour de la bataille; à cette époque la

coutume le voulait ainsi. C’était le jeudi 22 octobre 1086, et ce

jour-là Alphonse envoya ce message aux musulmans: «Demain, vendredi, est

votre jour de fête, et dimanche est le nôtre; je propose donc que la

bataille ait lieu après-demain, samedi[189].» Yousof agréa celle

proposition; mais Motamid y vit une ruse, et comme dans le cas d’une

attaque il aurait à soutenir le premier choc de l’ennemi (car les

troupes andalouses formaient l’avant-garde, tandis que les Almoravides

se tenaient en arrière cachés par les montagnes), il prit des

précautions afin de ne pas être attaqué à l’improviste, et fit observer

les mouvements de l’ennemi par des troupes légères. Son esprit n’était

nullement tranquille et il consultait sans cesse son astrologue. On

touchait, en effet, à un moment critique et décisif. Le sort de

l’Espagne dépendait de l’issue de la bataille qui allait se livrer, et

les Castillans avaient la supériorité du nombre. Leurs forces, les

musulmans le croyaient du moins, s’élevaient à cinquante ou soixante

mille hommes[190], tandis que leurs adversaires n’en avaient que vingt

mille[191].

Au lever de l’aurore, Motamid vit ses craintes se réaliser: il fut

averti par ses vedettes que l’armée chrétienne approchait. Sa position

étant donc devenue fort dangereuse, car il risquait d’être écrasé avant

que les Almoravides fussent rendus sur le champ de bataille, il fit dire

à Yousof de venir promptement à son secours avec toutes ses troupes, ou

de lui envoyer du moins un renfort considérable. Mais Yousof ne se hâta

pas de satisfaire à cette demande. Il avait formé un plan dont il ne

voulait pas s’écarter, et il s’inquiétait si peu du sort des Andalous,

qu’il s’écria: «Qu’est-ce que cela me fait que ces gens-là soient

massacrés? Ce sont tous des ennemis[192].» Ainsi abandonnés à leurs

propres forces, les Andalous prirent la fuite; seuls les Sévillans,

stimulés par l’exemple de leur roi, qui, quoique blessé au visage et à

la main, faisait preuve d’une brillante bravoure, résistèrent

vigoureusement au choc de l’ennemi, jusqu’à ce qu’enfin une division

almoravide arrivât à leur aide. Dès lors le combat fut moins inégal;

cependant les Sévillans furent fort étonnés quand ils virent les ennemis

battre tout à coup en retraite, car le renfort qu’ils avaient reçu

n’était pas assez considérable pour qu’ils pussent se flatter d’avoir

remporté la victoire. Aussi n’en était-il pas ainsi; mais voici ce qui

était arrivé. Voyant l’armée castillane engagée contre les Andalous,

Yousof avait formé le dessein de la prendre à revers. Il avait donc

envoyé à Motamid autant de renfort qu’il en fallait pour l’empêcher

d’être écrasé par les ennemis; puis, faisant un détour, il s’était porté

avec le gros de ses forces sur le camp d’Alphonse. Là il avait fait un

carnage effroyable des soldats chargés de le garder, et, l’ayant

incendié, il était allé tomber dans le dos des Castillans, en poussant

devant lui une foule de fuyards. Alphonse se trouvait donc entre deux

feux, et comme l’armée qui venait le prendre en queue était plus

nombreuse que celle qu’il avait en face, il fut obligé de tourner contre

elle sa force principale. Le combat fut extrêmement acharné. Le camp fut

tour à tour pris et repris, tandis que Yousof parcourait les rangs de

ses soldats en criant: «Courage, musulmans! Vous avez devant vous les

ennemis de Dieu! Le paradis attend ceux d’entre vous qui succomberont!»

Cependant les Andalous qui avaient pris la fuite étaient parvenus à se

rallier, et ils retournèrent sur le champ de bataille pour soutenir

Motamid. D’un autre côté, Yousof jeta sur les Castillans sa garde noire

qu’il tenait en réserve et qui fit des merveilles. Un nègre réussit même

à s’approcher d’Alphonse et à le blesser à la cuisse d’un coup de

poignard. A la nuit tombante, la victoire, chaudement disputée, se

déclara enfin pour les musulmans; la plupart des chrétiens gisaient

morts ou blessés sur le champ de bataille, d’autres avaient pris la

fuite, et Alphonse lui-même, entouré seulement de cinq cents chevaliers,

eut grand’peine à se sauver (23 octobre 1086).

Toutefois on ne recueillit pas de cette éclatante victoire tous les

fruits qu’on pouvait en attendre. Yousof avait bien l’intention de

pénétrer dans le pays ennemi, mais il y renonça quand il reçut la

nouvelle de la mort de son fils aîné, qu’il avait laissé malade à Ceuta.

Se contentant donc de mettre sous les ordres de Motamid une division de

trois mille hommes, il retourna en Afrique avec le reste de ses

troupes[193].

XIII.

Par suite de l’arrivée des Almoravides en Espagne, les Castillans

avaient été forcés d’évacuer le royaume de Valence et de lever le siége

de Saragosse. La déroute qu’ils avaient essuyée à Zallâca les avait

privés d’une foule de leurs meilleurs guerriers; ils avaient perdu à

cette occasion, disaient les musulmans, dix mille ou même vingt-quatre

mille hommes[194]. En outre, les princes andalous étaient affranchis de

la honteuse obligation de payer à Alphonse un tribut annuel, et l’Ouest,

où les forteresses étaient défendues désormais par les soldats que

Yousof avait laissés à Motamid, n’avait plus rien à craindre des

attaques de l’empereur. C’étaient à coup sûr de beaux résultats et dont

les Andalous avaient raison de se réjouir. Aussi tout le pays

retentissait-il de cris d’allégresse; le nom de Yousof était dans toutes

les bouches; on vantait sa piété, sa bravoure, ses talents militaires,

on saluait en lui le sauveur de l’Andalousie et de la religion

musulmane, on le proclamait le premier capitaine de son siècle. Le

clergé surtout ne tarissait pas sur son éloge. A ses yeux Yousof était

plus qu’un grand homme: il était l’homme béni par Dieu, l’élu du

Seigneur[195].

Cependant les succès obtenus, si grands et si glorieux qu’ils fussent,

n’étaient nullement décisifs. Les Castillans, du moins, en jugeaient

ainsi. Malgré les pertes qu’ils avaient éprouvées, ils ne désespéraient

pas de rétablir leurs affaires. Ils savaient fort bien qu’ils

risqueraient trop s’ils dirigeaient leurs attaques du côté de Badajoz et

de Séville, mais ils savaient aussi que l’Est de l’Andalousie leur

offrait encore mainte chance de succès et qu’il leur serait facile de le

ravager, peut-être même de le conquérir. Les petites principautés de

l’Est, Valence, Murcie, Lorca, Almérie, étaient en effet les plus

faibles de toutes celles qui existaient dans la Péninsule, et les

Castillans occupaient au milieu d’elles une position très-forte et qui

mettait le pays à leur merci. C’était la forteresse d’Alédo, dont les

ruines subsistent encore aujourd’hui, et qui se trouvait entre Murcie et

Lorca. Située sur une montagne très-escarpée et capable de contenir une

garnison de douze ou treize mille hommes, elle pouvait passer pour

inexpugnable. C’est de là que partaient les Castillans pour faire des

razzias dans le pays d’alentour. Ils assiégèrent même Almérie, Lorca,

Murcie[196], et tout semblait présager que, si l’on n’y pourvoyait, ces

villes finiraient par tomber entre leurs mains.

Motamid sentit la gravité du péril qui menaçait l’Andalousie de ce

côté-là, et d’ailleurs ses intérêts personnels étaient en jeu. Les deux

villes les plus exposées aux attaques de l’ennemi, Murcie et Lorca, lui

appartenaient, la première en droit, la seconde en fait, car le seigneur

de Lorca, Ibn-al-Yasa, qui se sentait trop faible pour résister aux

Castillans d’Alédo, l’avait reconnu pour son souverain, dans l’espoir

d’être aidé par lui[197]. Quant à Murcie, Ibn-Rachîc y régnait encore,

et Motamid brûlait du désir de punir ce rebelle. Ayant donc résolu de

faire une expédition dans l’Est avec la double intention de mettre un

terme aux invasions des chrétiens et de réduire Ibn-Rachîc à

l’obéissance, il réunit ses propres troupes à celles que Yousof lui

avait confiées, et prit le chemin de Lorca.

Arrivé dans cette ville, il fut informé qu’un escadron de trois cents

Castillans se trouvait dans le voisinage. En conséquence il ordonna à

son fils Râdhî d’aller l’attaquer avec trois mille cavaliers sévillans.

Râdhî, toutefois, qui aimait les lettres bien plus que la guerre,

s’excusa en prétextant une indisposition. Fort irrité de ce refus,

Motamid confia alors le commandement à un autre de ses fils, qui

s’appelait Motadd. Mais la supériorité des Castillans sur les Andalous

devait se montrer une fois de plus. Quoiqu’ils fussent dix contre un,

les Sévillans essuyèrent la plus honteuse déroute[198].

Les tentatives de Motamid pour réduire Murcie ne furent pas plus

heureuses. Ibn-Rachîc sut mettre dans ses intérêts les Almoravides qui

se trouvaient dans l’armée sévillane, et Motamid fut forcé de retourner

vers sa capitale sans qu’il eût rien gagné[199].

Il était donc devenu évident qu’après comme avant la bataille de

Zallâca, les Andalous n’étaient pas en état de se défendre, et qu’à

moins que Yousof ne vînt une seconde fois à leur secours, ils finiraient

par succomber. Aussi le palais de Yousof était-il assiégé par des faquis

et des notables de Valence, de Murcie, de Lorca, de Baza. Les Valenciens

se plaignaient de Rodrigue le Campéador (le Cid), qui s’était érigé en

protecteur de Câdir après l’avoir forcé à lui payer une redevance

mensuelle de dix mille ducats, et qui ravageait le royaume sous le

prétexte de faire rentrer les rebelles sous l’autorité du roi[200]; les

habitants des autres endroits ne tarissaient pas sur les vexations dont

les Castillans d’Alédo les accablaient, et tous étaient unanimes pour

déclarer que, si Yousof ne venait pas à leur aide, l’Andalousie

tomberait inévitablement au pouvoir des chrétiens[201]. Leurs

supplications, toutefois, semblaient produire peu d’effet sur l’esprit

du monarque. Yousof promettait bien, il est vrai, de passer le Détroit

dès que la saison le lui permettrait; mais il ne faisait pas des

préparatifs bien sérieux, et, s’il ne le disait pas, il laissait du

moins deviner qu’il s’attendait à une démarche directe de la part des

princes. Motamid se décida alors à la faire. Les soupçons qu’il avait

eus sur les intentions secrètes de Yousof s’étaient peu à peu dissipés

ou du moins affaiblis. Sauf l’occupation d’Algéziras, le monarque

africain n’avait fait rien qui pût blesser la susceptibilité des princes

andalous ou justifier leurs appréhensions; au contraire, il avait dit

maintefois qu’avant d’avoir vu l’Andalousie, il avait eu une grande idée

de la beauté et de la richesse de ce pays, mais que son attente avait

été trompée[202]. Motamid était donc à peu près rassuré, et comme le

péril qui menaçait sa patrie était réellement très-grand, il prit la

résolution de se rendre en personne auprès de Yousof.

Histoire des Musulmans d'Espagne, t. 4/4 jusqu'à la conquête de l'Andalouisie par les Almoravides (711-1100) · 第 10 / 18 段