Non, vous vous trompez quand vous dites que les vicissitudes de la

fortune m’ont changé! L’amour que je porte à Chams, ma vieille

mère, est moins fort que celui que je ressens pour vous. Cher ami!

comment se fait-il que votre bienveillance ne m’éclaire pas de ses

rayons, de même que la foudre éclaire les ténèbres de la nuit?

Comment se fait-il qu’aucune tendre parole ne vienne me consoler

comme une douce brise? Oh! je soupçonne que des hommes infâmes que

je connais ont voulu détruire notre douce amitié! Me retirerez-vous

donc ainsi votre main, après une amitié de vingt-cinq années,

années de bonheur sans mélange et qui se sont envolées sans que

vous ayez eu à vous plaindre de moi, sans que j’aie été coupable

d’aucun trait méchant,--me retirerez-vous donc ainsi votre main et

me laisserez-vous en proie aux griffes de la destinée? Suis-je

autre chose que votre esclave obéissant et soumis? Réfléchissez

encore; ne précipitez rien; souvent celui qui se presse trop tombe,

tandis que celui qui marche avec circonspection arrive au but. Ah!

vous vous souviendrez de moi quand les liens qui nous unissent

seront rompus, et qu’il ne vous restera que des amis intéressés et

faux. Vous me chercherez quand aucun de ceux qui vous entourent ne

pourra vous donner un bon conseil, et que je ne serai plus là, moi

qui savais aiguiser l’esprit des autres.

Qui sait si une heure d’entretien et d’épanchement n’eût pas dissipé les

préventions de Motamid et réconcilié ces deux âmes si bien faites pour

s’entendre? Mais, hélas! le prince et le vizir étaient loin l’un de

l’autre, et le dernier avait à Séville une foule d’envieux et d’ennemis

qui s’acharnaient à le calomnier, à le noircir aux yeux du monarque, à

interpréter malicieusement ses moindres actes, ses moindres paroles. Ils

s’étaient si bien emparés de l’esprit du prince, ces «hommes infâmes»

dont Ibn-Ammâr parle dans son poème et parmi lesquels on distinguait le

vizir Abou-Becr ibn-Zaidoun[156], alors l’homme le plus influent à la

cour, que Motamid avait déjà conçu des doutes sur la fidélité

d’Ibn-Ammâr au moment où celui-ci prenait congé de lui pour se rendre à

Murcie. Joignez-y qu’Ibn-Ammâr trouva un ennemi non moins dangereux dans

la personne d’Ibn-Abdalazîz, prince de Valence et ami d’Ibn-Tâhir.

En arrivant à Murcie, Ibn-Ammâr avait l’intention de traiter Ibn-Tâhir

d’une manière honorable. Aussi lui fit-il présenter plusieurs vêtements

d’honneur afin qu’il en choisît un qui fût à son gré; mais Ibn-Tâhir

dont l’humeur naturellement caustique s’était aigrie par la perte de sa

principauté, répondit au messager d’Ibn-Ammâr: «Va dire à ton maître que

je ne veux de lui rien autre chose qu’une longue pelisse et une petite

calotte.» Recevant cette réponse au milieu de ses courtisans, Ibn-Ammâr

se mordit les lèvres de dépit. «Je comprends le sens de ses paroles,

dit-il enfin; oui, c’était là le costume que je portais, alors que,

pauvre et obscur, je suis venu lui réciter mes vers[157].» Mais il ne

pardonna pas à Ibn-Tâhir ce rude coup porté à son orgueil. Changeant

d’intention à son égard, il le fit enfermer dans la forteresse de

Monteagudo[158]. Cédant aux instances d’Ibn-Abdalazîz, Motamid envoya à

son vizir l’ordre de rendre la liberté à Ibn-Tâhir. Ibn-Ammâr ne le fit

pas[159]. Cependant Ibn-Tâhir réussit à s’évader, grâce au secours que

lui prêta Ibn-Abdalazîz, et alla s’établir à Valence. Ibn-Ammâr en fut

furieux. Il composa à cette occasion un poème dans lequel il excitait

les Valenciens à se révolter contre leur prince. En voici quelques vers:

Habitants de Valence, soulevez-vous tous contre les Beni-Abdalazîz,

proclamez vos justes griefs, et choisissez-vous un autre roi, un

roi qui sache vous défendre contre vos ennemis. Que ce soit

Mohammed ou Ahmed[160], il vaudra toujours mieux que ce vizir qui a

livré votre ville à l’opprobre, comme un époux éhonté qui prostitue

sa propre femme. Il a offert un asile à celui qui a été abandonné

par ses propres sujets. En le faisant, il vous a amené un oiseau de

mauvais augure, il vous a donné pour concitoyen un homme vil et

infâme. Ah! il me faut me laver le front, sur lequel une fille sans

bracelet, une vile esclave, a appliqué un soufflet. Crois-tu donc

échapper, ô Ibn-Abdalazîz, à la vengeance d’un homme qui marche

toujours à la poursuite de son ennemi, qui continue sa route, lors

même qu’aucune étoile ne l’éclaire? Par quelle ruse pourrait-on se

soustraire aux mains vengeresses d’un brave guerrier des

Beni-Ammâr, qui traîne une forêt de lances à sa suite?

Attendez-vous à le voir arriver bientôt, entouré d’une armée

innombrable! Valenciens, je vous donne un bon conseil: marchez

comme un seul homme contre ce palais qui recèle tant d’infamies

dans ses murs; emparez-vous des trésors que renferment ses caveaux;

détruisez-le de fond en comble, en sorte que des ruines seules

attestent ce qu’il a été un jour!

Quand Motamid reçut connaissance de cette pièce, il était déjà

tellement irrité contre Ibn-Ammâr, qu’il la parodia ainsi:

_Par quelle ruse pourrait-on se soustraire aux mains vengeresses

d’un brave guerrier des Beni-Ammâr_; de ces hommes qui se

prosternaient naguère, avec une bassesse inouïe, aux pieds de

chaque seigneur, de chaque prince, de chaque tête couronnée; qui

s’estimaient heureux quand ils recevaient de leurs maîtres une

portion un peu plus large que les autres domestiques; qui,

bourreaux méprisés, tranchaient la tête aux criminels, et qui se

sont élevés de la plus basse condition aux dignités les plus

hautes.

Ces vers causèrent une joie indicible à Ibn-Abdalazîz. Quant à

Ibn-Ammâr, il étouffait de colère, et dans sa fureur il composa contre

Motamid, contre Romaiquia, contre les Abbâdides en général, une satire

bien plus sanglante encore. Lui, l’aventurier né sous le chaume, lui que

la bonté de Motamid avait tiré du néant, il osa reprocher aux Abbâdides

de n’être après tout que des cultivateurs obscurs du hameau de Jaumîn,

«cette capitale de l’univers,» comme il disait avec une amère ironie.

«Tu l’as choisie parmi les filles de la populace, poursuivait-il, cette

esclave que Romaic, son maître, eût échangée bien volontiers contre un

chameau d’un an. Elle a mis au monde des fils débauchés, de petits

hommes trapus qui sont sa honte. Motamid! je flétrirai ton honneur, je

déchirerai les voiles qui couvrent tes turpitudes, je les ferai tomber

en lambeaux. Oui, émule des anciens preux, oui, tu as défendu tes

villages, mais tu savais que tes femmes te trompaient et tu les laissais

faire»....

Par un reste de pudeur, Ibn-Ammâr ne montra ces vers, composés dans un

accès de rage atroce, qu’à ses amis intimes; mais parmi eux se trouvait

un riche juif d’Orient auquel il avait accordé sa confiance, sans

soupçonner que c’était un émissaire d’Ibn-Abdalazîz. Ce juif réussit

sans trop de peine à se procurer une copie de la satire, écrite de la

propre main d’Ibn-Ammâr, et la remit au prince de Valence. Celui-ci

écrivit aussitôt à Motamid, et, se servant d’un pigeon, il lui envoya sa

lettre et la satire sous le même pli.

Dès lors une réconciliation n’était plus possible. Ni Motamid, ni

Romaiquia, ni leurs fils ne pouvaient pardonner à Ibn-Ammâr ses ignobles

injures. Mais le roi de Séville n’eut pas besoin de punir son vizir:

d’autres se chargèrent de ce soin. S’abandonnant au plaisir avec une

insouciance complète, Ibn-Ammâr ne s’aperçut pas qu’Ibn-Rachîc, secondé

par le prince de Valence, le trahissait, et quand enfin il ouvrit les

yeux, il était trop tard: excités par Ibn-Rachîc, les soldats

demandèrent à grands cris leur solde arriérée, et comme Ibn-Ammâr ne

pouvait les satisfaire, ils menacèrent de le livrer à Motamid. Cette

menace le fit frémir, et il se sauva par une fuite précipitée.

C’est auprès d’Alphonse qu’il alla chercher un asile. Il se flattait de

l’espoir que ce monarque l’aiderait à reconquérir Murcie, mais il se

trompait: Alphonse s’était laissé gagner par les magnifiques présents

qu’Ibn-Rachîc lui avait faits, et il dit à Ibn-Ammâr: «Tout ceci est une

histoire de voleurs: le premier voleur[161] a été volé par un

autre[162], et celui-ci a été volé par un troisième[163].» Voyant donc

qu’il n’avait rien à espérer à Léon, Ibn-Ammâr alla à Saragosse, où il

entra au service de Moctadir. Mais cette cour, bien moins brillante que

celle de Séville, lui déplut souverainement. Il alla donc à Lérida, où

régnait Modhaffar, un frère de Moctadir. Il y trouva un excellent

accueil; mais comme Lérida lui semblait encore plus monotone que

Saragosse, il retourna à cette dernière ville, où Moutamin avait succédé

à son père Moctadir[164]. L’ennui, ce mal horrible, avait envahi sa

destinée et s’étendait comme un nuage noir sur son présent et son

avenir; il s’estima donc heureux lorsqu’il trouva l’occasion de sortir

de son oisiveté. Un châtelain qu’il connaissait s’était révolté. Il

donna parole à Moutamin de le réduire, et se mit en route avec une

faible escorte. Arrivé au pied de la montagne sur laquelle le château

était assis, il fit demander au rebelle la permission de venir lui

rendre visite, accompagné de deux hommes seulement. Le châtelain, qui ne

se méfiait pas de lui, n’hésita pas à lui accorder sa demande. «Quand

vous me verrez marcher à côté du gouverneur et lui serrer la main, dit

alors Ibn-Ammâr à ses deux serviteurs Djâbir et Hâdî, vous plongerez vos

épées dans sa poitrine.» Le châtelain fut tué, ses soldats demandèrent

et obtinrent leur pardon, et Moutamin fut fort content du service

qu’Ibn-Ammâr lui avait rendu. Bientôt après, ce dernier crut avoir

trouvé une nouvelle occasion pour satisfaire le besoin d’activité

fébrile qui le dévorait. Il voulait procurer à Moutamin la possession de

Segura. Perchée sur la dernière crête d’un pic presque inaccessible,

cette forteresse avait su conserver son indépendance alors que Moctadir

s’était emparé des Etats d’Alî, prince de Dénia, et un fils de ce

dernier, nommé Sirâdj-ad-daula, l’avait possédée quelque temps; mais

comme il venait de mourir, les Beni-Sohail, qui étaient les tuteurs de

ses enfants, voulaient vendre Segura à quelque prince voisin. Ibn-Ammâr

promit à Moutamin de la lui livrer de la même manière qu’il lui avait

livré l’autre château. Il partit donc avec quelques troupes, et fit

prier les Beni-Sohail de lui accorder un entretien. Ils y consentirent;

mais au lieu de les attirer dans ses filets, Ibn-Ammâr, qui les avait

offensés à l’époque où il régnait à Murcie, tomba lui-même dans un

piége. Les abords de la forteresse étaient défendus par une pente si

escarpée, que, pour y entrer, il fallait se laisser hisser à force de

bras. Arrivé à cet endroit dangereux avec Djâbir et Hâdî, ses compagnons

obligés dans chaque entreprise aventureuse, Ibn-Ammâr se fit tirer en

haut le premier; mais aussitôt qu’il eut touché le sol de ses pieds, les

soldats de la garnison s’emparèrent de lui et crièrent à ses deux

acolytes de se sauver au plus vite, s’ils ne voulaient pas être tués à

coups de flèches. Ils n’eurent garde de se faire répéter cet

avertissement, et descendant le rocher en courant, ils vinrent annoncer

aux soldats de Saragosse qu’Ibn-Ammâr avait été fait prisonnier.

Persuadés qu’une tentative pour le délivrer n’avait aucune chance de

succès, ces soldats retournèrent d’où ils étaient venus.

Après avoir jeté Ibn-Ammâr dans un cachot, les Beni-Sohail résolurent de

le vendre au plus offrant et dernier enchérisseur. Ce fut Motamid qui

l’acheta, de même que le château de Segura, et il chargea son fils Râdhî

de conduire le prisonnier à Cordoue. L’infortuné vizir entra dans cette

ville chargé de fers et monté sur un mulet de bagage, entre deux sacs de

paille. Motamid l’accabla de reproches et lui montra sa terrible satire

en lui demandant s’il reconnaissait son écriture. Le prisonnier, qui

avait de la peine à se tenir debout, tant ses chaînes étaient lourdes,

l’écouta en silence, les yeux fixés à terre; puis, quand le prince eut

terminé sa longue invective, il dit:

--Je ne nie rien, seigneur, de ce que vous venez de dire; et à quoi me

servirait-il de le nier, puisque, si je le faisais, même les choses

inanimées parleraient pour attester la vérité de vos paroles? J’ai

failli, je vous ai offensé grièvement, mais pardonnez-moi!

--Ce que tu as fait ne se pardonne pas, lui répondit Motamid.

Les dames qu’il avait outragées dans sa satire se vengèrent en

l’accablant de railleries mordantes. A Séville il eut de nouveau à

endurer les insultes de la foule. Cependant sa captivité se prolongeait,

et cette circonstance lui rendit quelque espoir. Il savait d’ailleurs

que plusieurs personnages haut placés, le prince Rachîd entre autres,

parlaient ou écrivaient en sa faveur. Aussi ne cessait-il de stimuler

leur zèle par ses vers; mais Motamid était fatigué des prières

multipliées qu’on lui adressait, et il avait déjà défendu de donner au

prisonnier ce qu’il faut pour écrire, lorsque ce dernier le fit supplier

de lui accorder une seule fois encore du papier, de l’encre et un

_calam_. Ayant obtenu sa demande, il adressa à Motamid un long poème,

que l’on remit au sultan dans la soirée, pendant un festin. Les convives

partis, Motamid le lut, se sentit touché, et fit venir Ibn-Ammâr dans sa

chambre, où il lui reprocha de nouveau son ingratitude. D’abord

Ibn-Ammâr, suffoqué par les larmes, ne put rien lui répondre; mais se

remettant peu à peu, il sut lui rappeler avec tant d’éloquence le

bonheur qu’ils avaient autrefois goûté ensemble, que Motamid, ému,

attendri, à demi vaincu peut-être, lui adressa quelques paroles

rassurantes, mais sans lui accorder un pardon formel.

Malheureusement--car le pire de tous les malheurs, c’est celui qui vient

à nous environné d’espérance--malheureusement Ibn-Ammâr se trompa

étrangement sur les sentiments de Motamid à son égard. Aux alternatives

de courroux et d’attendrissement, dont il avait été témoin, il donna un

sens qu’elles n’avaient point. Motamid avait bien conservé pour lui un

reste d’affection; mais de là au pardon il y avait encore un grand pas à

franchir. C’est ce qu’Ibn-Ammâr ne comprit pas. Rentré dans sa prison,

il crut à un prochain retour de fortune, et ne pouvant contenir la joie

dont son cœur débordait, il écrivit à Rachîd une lettre pour lui

annoncer l’heureuse issue de son entretien avec le monarque. Rachîd

était en compagnie quand cette lettre lui fut remise, et pendant qu’il

la lisait, son vizir Isâ y jeta un regard furtif et rapide, mais qui

suffisait pour l’apprendre de quoi il s’agissait. Soit bavarderie, soit

qu’il n’aimât pas Ibn-Ammâr, Isâ ébruita la chose, et bientôt elle

parvint aux oreilles d’Abou-Becr ibn-Zaidoun, grossie d’exagérations qui

nous sont restées inconnues, mais qui doivent avoir été bien infâmes,

car un historien arabe dit qu’il les a passées sous silence, parce

qu’il ne voulait pas en souiller son livre. Ibn-Zaidoun passa la nuit

dans une terrible angoisse: la réhabilitation d’Ibn-Ammâr était sa

disgrâce, peut-être son arrêt de mort. Le lendemain, ne sachant pas

encore à quoi s’en tenir, il resta chez lui à l’heure où il allait

ordinairement au palais. Motamid le fit chercher et le reçut aussi

amicalement que de coutume, de sorte qu’Ibn-Zaidoun acquit la certitude

que sa situation était moins dangereuse qu’il ne l’avait craint. Aussi,

quand le sultan lui demanda pourquoi il s’était fait attendre si

longtemps, il lui répondit qu’il croyait être tombé en disgrâce; il lui

apprit en même temps que son entretien avec Ibn-Ammâr était connu de

toute la cour; que l’on s’attendait à voir l’ex-vizir remonter au

pouvoir; que son ami et son compatriote Ibn-Salâm, le préfet de la

ville, tenait déjà prêts les plus beaux appartements de sa maison pour

l’y installer, en attendant que ses palais lui fussent rendus; et il va

sans dire qu’il ne manqua pas non plus de raconter les calomnies que

l’on débitait.

Motamid ne se sentait plus de rage. Lors même que ce qui s’était passé

entre lui et son prisonnier n’eût pas été dénaturé par la haine, il

aurait été indigné de la folle présomption d’Ibn-Ammâr qui, de quelques

paroles bienveillantes, avait aussitôt conclu à sa mise en liberté, à sa

rentrée au pouvoir. «Va demander à Ibn-Ammâr, dit-il en s’adressant à

un eunuque slave, comment il a su trouver le moyen d’ébruiter

l’entretien que j’ai eu avec lui hier au soir.»

L’eunuque revint bientôt.

--Ibn-Ammâr, dit-il, nie d’en avoir rien dit à personne.

--Mais il peut avoir écrit, reprit Motamid. Je lui ai fait donner deux

feuilles de papier: sur l’une il a écrit un poème qu’il m’a envoyé, mais

qu’a-t-il fait de l’autre? Va lui demander cela.

Quand l’eunuque fut de retour:

--Ibn-Ammâr prétend, dit-il, qu’il s’est servi de l’autre feuille pour

écrire le brouillon du poème qu’il vous a adressé.

--Dans ce cas, qu’il te donne ce brouillon, répliqua Motamid.

Alors Ibn-Ammâr ne put plus nier la vérité. «J’ai écrit à Rachîd, dit-il

tristement, pour lui communiquer ce que le prince m’avait promis.»

A cet aveu, le sang de son terrible père, de ce vautour toujours prêt à

tomber sur sa proie pour la déchirer et assouvir sa rage dans ses

entrailles, s’éveilla dans les veines de Motamid et les embrasa.

Saisissant la première arme que sa main rencontra--c’était une hache

superbe qu’il avait reçue d’Alphonse--il franchit en quelques bonds les

marches de l’escalier qui conduisait à la chambre où Ibn-Ammâr était

enfermé.

Rencontrant les regards foudroyants du monarque, Ibn-Ammâr frissonna.

Il pressentit que sa dernière heure allait sonner.... Traînant ses

chaînes, il alla se jeter aux pieds de Motamid, qu’il couvrit de baisers

et de larmes; mais le sultan, inaccessible à la pitié, leva sa hache et

l’en frappa à différentes reprises, jusqu’à ce qu’il fût mort, jusqu’à

ce que tout reste de chaleur eût quitté le cadavre....[165]

Telle fut la fin tragique d’Ibn-Ammâr. Elle excita dans l’Espagne arabe

une émotion très-vive, mais qui ne fut pas longue, car de graves

événements qui eurent lieu à Tolède et les progrès des armes castillanes

donnèrent bientôt aux idées une autre direction.

XII.

L’empereur Alphonse VI, roi de Léon, de Castille, de Galice et de

Navarre, avait l’intention bien arrêtée de conquérir toute la

Péninsule[166], et il était assez puissant pour accomplir son projet.

Cependant il ne voulait pas le faire tout de suite. Rien ne le pressait,

il avait le temps d’attendre. Avant tout, il amassait de l’argent, le

nerf de la guerre, le moyen le plus sûr pour parvenir au but que se

proposait son ambition. En conséquence, il mettait les princes musulmans

au pressoir, et, comme d’un pressoir coulent le cidre et le vin, de ces

roitelets écrasés coulait l’or.

Le plus faible parmi ses tributaires était peut-être Câdir, le roi de

Tolède. Elevé dans la mollesse du sérail, ce prince était le jouet de

ses eunuques et la risée de ses voisins, qui le dépouillaient l’un à

l’envi de l’autre. Alphonse seul semblait le protéger. Aussi

s’adressa-t-il à lui alors qu’il ne put plus contenir ses sujets

fatigués de sa tyrannie. Alphonse promit de lui envoyer des troupes,

mais en récompense de ce service il exigea une somme énorme. Câdir

demanda cet argent aux principaux citoyens qu’il avait appelés auprès de

lui. Ils refusèrent de le donner. «Je jure, s’écria-t-il alors, que si

vous ne me procurez cette somme à l’instant même, je remettrai vos fils

entre les mains d’Alphonse.--Nous te chasserons auparavant,» lui

répondit-on. En effet, les Tolédans se donnèrent à Motawakkil de

Badajoz, et Câdir fut forcé de s’évader pendant la nuit. Alors il

implora de nouveau le secours d’Alphonse. «Nous irons assiéger Tolède,

lui dit l’empereur, et tu seras rétabli sur ton trône. Mais il me faut

pour cela tout l’argent que tu as emporté de Tolède; il m’en faudra

encore davantage dans la suite, et tu me donneras quelques forteresses

en nantissement.» Câdir consentit à tout, et les hostilités contre

Tolède commencèrent (1080)[167].

Elles avaient déjà duré deux ans, lorsque l’empereur envoya, selon sa

coutume, une ambassade à Motamid pour lui demander le tribut annuel.

Cette ambassade se composait de plusieurs chevaliers; mais celui qui

était chargé de recevoir l’argent était un juif, nommé Ben-Châlîb[168],

car à cette époque les juifs servaient ordinairement d’intermédiaires

entre les musulmans et les chrétiens.

Les ambassadeurs ayant dressé leurs tentes en dehors de la ville,

Motamid leur fit porter l’argent qu’il avait à payer par quelques-uns de

ses grands, à la tête desquels se trouvait le premier ministre,

Abou-Becr ibn-Zaidoun. Une partie de cet argent était au-dessous du

titre, Motamid n’ayant pas été en état d’en réunir assez, quoiqu’il eût

imposé à ses sujets un impôt extraordinaire. Aussi le juif s’écria en le

voyant: «Me croyez-vous assez simple pour accepter cette fausse monnaie?

Je ne prends que de l’or pur, et l’année prochaine il me faudra des

villes.»

Quand ces paroles eurent été rapportées à Motamid, il entra dans une

grande colère. «Qu’on m’amène ce juif et ses compagnons!» cria-t-il à

ses soldats. Cet ordre fut exécuté, et quand les ambassadeurs furent

arrivés au palais:

--Que l’on jette ces chrétiens en prison, dit Motamid, et que l’on

crucifie ce juif maudit.

--Grâce, grâce, cria le juif qui, naguère si orgueilleux, tremblait

maintenant de tous ses membres; je vous donnerai le poids de mon corps

en or.

--Par Dieu! Lors même que tu pourrais m’offrir la Mauritanie et

l’Espagne pour ta rançon, je n’en voudrais pas!

Et le juif fut crucifié[169].

En apprenant ce qui s’était passé, Alphonse jura par la Trinité et par

tous les saints du paradis qu’il en tirerait une vengeance éclatante,

terrible. «J’irai, dit-il, ravager le royaume de ce mécréant avec des

guerriers innombrables comme les cheveux de ma tête, et je ne

m’arrêterai qu’au détroit de Gibraltar.» Cependant, ne pouvant

abandonner à leur sort les chevaliers castillans qui gémissaient dans

les cachots de Séville, il fit demander à Motamid à quelles conditions

il consentirait à les élargir. Le sultan exigea la restitution

d’Almodovar[170], et cette ville lui ayant été rendue, il remit les

chevaliers en liberté[171]; mais à peine furent-ils de retour dans leur

patrie, qu’Alphonse exécuta ses menaces. Il pilla et brûla les villages

de l’Axarafe, tua ou emmena en esclavage tous les musulmans qui

n’avaient pas eu le temps de se mettre en sûreté dans une place forte,

assiégea Séville pendant trois jours, ravagea la province de Sidona, et,

arrivé sur la grève près de Tarifa, il poussa son cheval dans les vagues

en s’écriant: «Ce sol, c’est la dernière limite de l’Espagne et je l’ai

touché!» Puis, son serment rempli et sa vanité satisfaite, il ramena son

armée dans le royaume de Tolède[172].

Là aussi ses armes furent victorieuses, et Motawakkil ayant été obligé

d’évacuer le pays, les habitants de la capitale ouvrirent leurs portes à

Câdir, malgré qu’ils en eussent (1084). Câdir leur extorqua des sommes

énormes qu’il offrit à Alphonse. «Cela ne suffit pas,» lui dit

froidement l’empereur. Alors Câdir lui offrit en outre les trésors de

son père et de son aïeul.

--Cela ne suffit pas encore, dit Alphonse.

--Je vous donnerai davantage, mais accordez-moi un délai.

--Je te l’accorde, pourvu que tu me donnes de nouveau des forteresses en

nantissement.

Câdir y consentit.... Son héritage s’en allait par lambeaux, toutes ses

ressources s’épuisaient, mais qu’y pouvait-il? Il savait que l’épée du

terrible Alphonse était suspendue sur sa tête, et qu’au moindre signe

de désobéissance, elle tomberait. Il donnait donc de l’or, et encore de

l’or; des forteresses, et encore des forteresses; pour contenter

l’empereur, il pressurait ses sujets et dépeuplait son royaume, car, n’y

tenant plus, les Tolédans émigrèrent en foule pour aller s’établir dans

les Etats du roi de Saragosse. Et cependant tout cela ne lui servait de

rien; plus il donnait, plus Alphonse devenait exigeant; et quand il

jurait qu’il n’avait plus rien à donner, l’empereur venait ravager les

environs de Tolède. Quelque temps encore il se cramponna à son trône

vermoulu, mais à la fin il dut lâcher prise. Il en vint donc où Alphonse

l’attendait: il se déclara prêt à lui céder Tolède. Toutefois il y mit

certaines conditions, dont celles-ci étaient les principales:

Alphonse prendrait sous sa sauvegarde la vie et les biens des Tolédans,

et chacun d’entre eux pourrait, à son choix, partir ou rester;

Il n’exigerait d’eux qu’une capitation fixée d’avance;

Il leur laisserait la grande mosquée;

Il s’engagerait à remettre Câdir en possession de Valence.

L’empereur accepta ces conditions, et le 25 mai 1085, il fit son entrée

dans l’ancienne capitale du royaume visigoth[173].

Histoire des Musulmans d'Espagne, t. 4/4 jusqu'à la conquête de l'Andalouisie par les Almoravides (711-1100) · 第 9 / 18 段