vint assiéger Cordoue dans l’automne de l’année 1070. N’ayant presque
plus d’armée (sa cavalerie était réduite à deux cents hommes, et encore
étaient-ils fort mal disposés), Abdalmélic demanda du secours à Motamid.
Il obtint ce qu’il désirait: Motamid lui envoya des renforts
très-considérables, et l’armée tolédane fut forcée de se retirer; mais
Abdalmélic n’y gagna rien; au contraire, les chefs de l’armée sévillane,
agissant d’après les ordres secrets de leur souverain, s’entendirent
avec les Cordouans pour ôter le pouvoir à Abdalmélic et pour le donner
au roi de Séville. Ce complot fut tramé dans le plus grand mystère, de
sorte qu’Abdalmélic ne se doutait de rien. Dans la matinée du septième
jour après le départ de Mamoun, il était sur le point de sortir pour
faire la reconduite aux Sévillans, qui avaient annoncé qu’ils s’en
retourneraient ce jour-là, lorsque des cris séditieux frappèrent son
oreille. Il regarde, il voit son palais entouré par ses soi-disant
auxiliaires et par le peuple. Presque au même instant on l’arrête, de
même que son père et tout le reste de sa famille.
Motamid fut proclamé seigneur de Cordoue, et les Beni-Djahwar furent
menés prisonniers à l’île de Saltès; mais le vieux Abou-’l-Walîd ne
survécut que quarante jours à son infortune[143].
Le roi poète parle de cette conquête comme s’il se fût agi de celle
d’une beauté un peu hautaine.
J’ai obtenu d’emblée, disait-il, la main de la belle Cordoue, de
cette fière amazone qui, le glaive et la lance à la main,
repoussait tous ceux qui la recherchaient en mariage. A présent
nous célébrons, elle et moi, nos noces dans son palais, tandis que
les autres rois, mes rivaux rebutés, pleurent de rage et tremblent
de crainte. Tremblez, et pour cause, vils ennemis! car bientôt le
lion viendra fondre sur vous[144].
Cependant Mamoun ne se tenait pas pour battu; au contraire, il était
résolu à se rendre maître de Cordoue, quoi qu’il dût lui en coûter.
Accompagné de son allié, Alphonse VI, il vint ravager les environs de la
ville; mais il fut repoussé par le jeune gouverneur Abbâd, un fils de
Motamid et de Romaiquia[145]. Alors Ibn-Ocâcha s’engagea à le mettre en
possession de la ville qu’il convoitait. C’était un homme farouche et
sanguinaire, un ancien bandit de la montagne, mais qui ne manquait pas
de talents et qui connaissait bien Cordoue, où il avait déjà joué un
rôle. Nommé gouverneur d’une forteresse, il se mit à former des
intrigues et des complots à Cordoue, ce qui ne lui était pas difficile,
car beaucoup de citoyens étaient mécontents de la marche des affaires.
Le prince Abbâd donnait, il est vrai, de belles espérances, mais comme
il était encore trop jeune pour gouverner par lui-même, le pouvoir était
entre les mains du commandant de la garnison, Mohammed, fils de Martin,
un chrétien d’origine à ce qu’il paraît. Or, cet homme, assez bon soldat
du reste, était cruel, sanguinaire et débauché. Aussi les Cordouans le
détestaient, et plusieurs d’entre eux ne se firent pas scrupule
d’entrer en relations avec Ibn-Ocâcha. Cependant ce dernier ne réussit
pas à tenir ses menées tout à fait secrètes. Un officier s’aperçut que
l’ex-brigand venait souvent la nuit aux portes de la ville et qu’il
avait alors des entretiens fort suspects avec des soldats de la
garnison. C’est ce qu’il rapporta à Abbâd; mais ce prince ne fit pas
grande attention à cet avis, et renvoya celui qui le lui donnait à
Mohammed, fils de Martin. Celui-ci le renvoya, à son tour, à des
officiers subalternes. En un mot, l’un se déchargeait sur l’autre des
mesures à prendre, et personne ne fit son devoir.
Cependant Ibn-Ocâcha se tenait sans cesse aux aguets, et en janvier
1075, il profita, pour s’introduire avec ses hommes dans la ville, d’une
nuit orageuse et extrêmement obscure, après quoi il marcha droit au
palais d’Abbâd. Il n’y trouva pas de garde, et il était sur le point
d’en enfoncer la porte, lorsque le prince, réveillé par le portier, vint
lui barrer le passage avec une poignée d’esclaves et de soldats. Malgré
son extrême jeunesse, il se défendit comme un lion, et il avait déjà
forcé les assaillants à évacuer le vestibule, lorsque le pied lui
glissa. Un homme de la bande fondit aussitôt sur lui et le tua. On
laissa son cadavre dans la rue; il était presque nu, car, réveillé en
sursaut, Abbâd n’avait pas eu le temps de s’habiller.
Ensuite Ibn-Ocâcha conduisit ses hommes à la maison du commandant.
Celui-ci s’attendait si peu à être attaqué, qu’au moment même où l’on
faisait irruption dans sa demeure, il regardait danser des almées. Moins
brave qu’Abbâd, il se cacha lorsqu’il entendit le cliquetis des épées
dans la cour; mais sa retraite ayant été découverte, il fut arrêté, et,
dans la suite, tué.
Aux premiers rayons de l’aube, pendant qu’Ibn-Ocâcha courait de maison
en maison afin de persuader aux nobles de faire cause commune avec lui,
un imâm qui se rendait à la mosquée, vint à passer devant le palais
d’Abbâd. Ses regards tombèrent sur un corps qui gisait là, nu et sans
vie. Reconnaissant, non sans peine, dans ce cadavre souillé de boue
celui du jeune prince, il lui rendit un pieux, un dernier honneur, en le
couvrant de son manteau. A peine fut-il parti qu’Ibn-Ocâcha arriva au
même endroit, entouré de cette tourbe qui, dans les grandes villes,
pousse des cris d’allégresse à chaque révolution. Sur son ordre, la tête
d’Abbâd fut détachée du cadavre et promenée par les rues sur la pointe
d’une pique. A ce spectacle, les soldats de la garnison jetèrent leurs
armes, et tâchèrent de sauver leur vie par une fuite précipitée.
Ibn-Ocâcha rassembla alors les Cordouans dans la grande mosquée, et leur
enjoignit de prêter serment à Mamoun. Bien qu’il y en eût plusieurs qui
étaient sincèrement attachés à Motamid, la peur fut si grande et si
générale, que tout le monde s’empressa d’obéir. Peu de jours après,
Mamoun arriva en personne. En apparence, il fut très-reconnaissant
envers Ibn-Ocâcha; il le combla d’honneurs et l’on eût dit qu’il lui
accordait une confiance illimitée; mais en réalité, il haïssait et
craignait cet ancien bandit endurci au crime et qui était homme à
l’assassiner lui-même au besoin, avec autant de sang-froid qu’il avait
fait égorger le jeune Abbâd. Aussi cherchait-il avidement un prétexte,
une occasion, pour l’éloigner sans bruit, sans éclat, de son royaume. Ce
dessein, il ne le cachait pas toujours à ses courtisans, et un jour
qu’Ibn-Ocâcha venait de le quitter, il poussa un long soupir, et, le
regard enflammé de colère, il murmura quelques paroles de mauvais
augure; puis un ami d’Ibn-Ocâcha ayant osé dire quelque chose en sa
faveur: «Laisse-là ces vains propos! lui dit Mamoun; celui qui ne
respecte pas la vie des princes n’est pas fait pour les servir.»
Un mois plus tard (juin 1075), le sixième de son séjour à Cordoue,
Mamoun mourut empoisonné.... Un de ses courtisans fut accusé d’avoir
commis ce crime; mais Ibn-Ocâcha y aurait-il été étranger? On a peine à
le croire.
Que l’on se transporte maintenant à la cour de Séville et que l’on se
figure la douleur de Motamid, alors qu’il reçut la nouvelle doublement
fatale de la perte de Cordoue et de la mort de son fils, de son
premier-né qu’il chérissait jusqu’à l’idolâtrie! Et pourtant il y eut
dans ce noble cœur un sentiment qui parla plus haut que la douleur,
plus haut surtout que le désir de la vengeance: ce fut un sentiment de
profonde gratitude envers cet imâm qui avait eu la délicatesse de
couvrir de son manteau le cadavre d’Abbâd. Il regrettait de ne pouvoir
le récompenser, car il ne connaissait pas même son nom, et s’appropriant
un vers qu’un ancien poète avait composé dans une occasion semblable:
«Hélas! dit-il, j’ignore quel est celui qui a couvert mon fils de son
manteau, mais je sais que c’est un homme noble et généreux[146].»
Pendant trois ans, les efforts qu’il fit pour reconquérir Cordoue et
venger la mort de son fils sur Ibn-Ocâcha, demeurèrent inutiles, jusqu’à
ce qu’enfin il prît Cordoue d’assaut, le mardi 4 septembre 1078. Pendant
qu’il entrait dans la ville par une porte, Ibn-Ocâcha en sortait par une
autre; mais Motamid lança à sa poursuite des cavaliers qui réussirent à
l’atteindre. Sachant qu’il n’avait pas de pardon à attendre de la part
d’un père dont il avait fait égorger le fils, l’ancien brigand voulut au
moins vendre chèrement sa vie et se rua sur ses ennemis comme un buffle
en fureur; mais il succomba sous le nombre. Motamid fit clouer son
cadavre sur une croix, avec un chien à côté, et la conquête de Cordoue
fut suivie de celle de tout le pays tolédan qui s’étendait entre le
Guadalquivir et le Guadiana[147].
C’étaient de beaux succès, mais la médaille avait son revers. En
comparaison des autres rois andalous, Motamid était un prince puissant;
toutefois il n’était pas plus indépendant qu’eux; lui aussi était
tributaire. D’abord il l’avait été de Garcia, troisième fils de
Ferdinand et roi de Galice[148], et il l’était d’Alphonse VI, depuis que
celui-ci s’était emparé des royaumes de ses deux frères, Sancho et
Garcia. Or, Alphonse était un suzerain fort incommode: ne se contentant
pas d’un tribut annuel, il menaçait de temps en temps de s’approprier
les Etats de ses vassaux arabes. Une fois, entre autres, il vint
envahir, à la tête d’une nombreuse armée, le territoire de Séville. Une
consternation indicible régnait parmi les musulmans, trop faibles pour
se défendre. Seul le premier ministre, Ibn-Ammâr, ne désespérait pas.
Il ne comptait point sur l’armée sévillane; essayer de vaincre avec elle
les troupes chrétiennes, c’eût été une tentative chimérique; mais il
connaissait Alphonse, car souvent il avait été à sa cour[149]; il le
savait ambitieux, mais aussi à demi arabisé, c’est-à-dire facile à
gagner pourvu que l’on connût ses goûts, ses caprices, ses fantaisies.
C’était sur cela qu’il comptait, et, sans perdre de temps à organiser la
résistance à main armée, il fit fabriquer un échiquier tellement
magnifique qu’aucun roi n’en possédait un pareil. Les pièces en étaient
d’ébène et de bois de sandal; elles étaient incrustées d’or. Muni de cet
échiquier, il se rendit, sous un prétexte quelconque, au camp
d’Alphonse, lequel le reçut fort honorablement, car Ibn-Ammâr était du
petit nombre des musulmans qu’il estimait.
Un jour Ibn-Ammâr montra son échiquier à un noble castillan qui
jouissait auprès d’Alphonse d’une grande faveur. Ce noble en parla au
roi, et celui-ci dit à Ibn-Ammâr:
--De quelle force êtes-vous aux échecs?
--Mes amis sont d’opinion que je joue assez bien, lui répondit
Ibn-Ammâr.
--On m’a dit que vous possédez un échiquier superbe.
--C’est vrai, seigneur.
--Pourrais-je le voir?
--Sans doute, mais à une condition: nous jouerons ensemble; si je perds,
l’échiquier vous appartiendra; mais si je gagne, je pourrai exiger ce
que je veux.
--J’y consens.
On apporta l’échiquier, et Alphonse, stupéfait de la beauté et de la
finesse du travail, s’écria en faisant le signe de la croix:
--Bon Dieu! jamais je n’aurais cru que l’on pût parvenir à faire un
échiquier avec tant d’art!
Puis, quand il l’eut suffisamment admiré:
--Qu’est-ce que vous disiez donc, seigneur? reprit-il; quelles étaient
vos conditions?
Ibn-Ammâr les ayant répétées:
--Non, par Dieu! je ne joue pas quand l’enjeu m’est inconnu; vous
pourriez me demander une chose que je ne serais pas à même de vous
accorder.
--Comme vous voulez, seigneur, répondit froidement Ibn-Ammâr, et il
ordonna à ses serviteurs de reporter l’échiquier dans sa tente.
On se sépara; mais Ibn-Ammâr n’était pas homme à se laisser rebuter si
facilement. Sous le sceau du secret, il confia à quelques nobles
castillans ce qu’il exigerait d’Alphonse au cas où il gagnerait la
partie, et leur promit des sommes fort considérables s’ils voulaient le
seconder. Séduits par l’appât de l’or et suffisamment rassurés sur les
intentions de l’Arabe, ces nobles s’engagèrent à le servir; et quand
Alphonse qui, de son coté, brûlait du désir de posséder le superbe
échiquier, les consulta sur ce qu’il ferait, ils lui dirent: «Si vous
gagnez, seigneur, vous posséderez un échiquier que chaque roi vous
enviera, et dussiez-vous perdre, que pourrait-il vous demander, cet
Arabe? S’il fait une demande indiscrète, ne sommes-nous pas là, ne
saurons-nous pas le mettre à la raison?» Ils parlèrent si bien
qu’Alphonse se laissa vaincre. Il fit donc avertir Ibn-Ammâr qu’il
l’attendait avec son échiquier, et quand le vizir fut arrivé:
--J’accepte vos conditions, lui dit-il; jouons donc!
--Avec grand plaisir, lui répondit Ibn-Ammâr; mais faisons les choses
dans les règles; permettez qu’un tel et un tel--et il nomma plusieurs
nobles castillans--soient nos témoins.
Le roi y consentit, et dès que les nobles qu’Ibn-Ammâr avait nommés
furent arrivés, le jeu commença.
Alphonse perdit la partie.
--Puis-je maintenant demander ce que je veux, comme nous en sommes
convenus? demanda alors Ibn-Ammâr.
--Sans doute, répliqua le roi; voyons, qu’exigez-vous?
--Que vous retourniez dans vos Etats avec votre armée.
Alphonse pâlit. En proie à une excitation fiévreuse, il mesurait la
salle à grands pas, se rasseyait, puis se remettait à marcher.
--Me voilà pris, dit-il enfin à ses nobles, et c’est vous qui en êtes la
cause. Je craignais une demande de cette nature de la part de cet homme,
mais vous me rassuriez, vous me disiez que je pouvais être tranquille;
je cueille à présent le fruit de vos détestables conseils!
Puis, après quelques moments de silence:
--Que me fait sa condition après tout? s’écria-t-il; je ne m’en soucie
pas le moins du monde, et je vais continuer ma marche.
--Seigneur, lui dirent alors les Castillans, ce serait forfaire à
l’honneur, ce serait manquer à sa parole, et vous, le plus grand roi de
la chrétienté, vous êtes incapable de faire une telle chose.
A la fin, quand Alphonse se fut calmé un peu:
--Eh bien! reprit-il, je tiendrai ma parole; mais en compensation de
cette expédition manquée, il me faut au moins un double tribut cette
année.
--Vous l’aurez, seigneur, dit alors Ibn-Ammâr; et il s’empressa de faire
remettre à Alphonse l’argent qu’il demandait, de sorte que cette fois le
royaume de Séville, menacé d’une terrible invasion, en fut quitte pour
la peur, grâce à l’habileté du premier ministre[150].
XI.
Non content d’avoir sauvé le royaume de Séville, Ibn-Ammâr voulut aussi
en étendre les limites. C’était surtout la principauté de Murcie qui
tentait son ambition. Elle avait fait partie, d’abord des Etats de
Zohair, ensuite du royaume de Valence; mais à l’époque dont nous
parlons, elle était indépendante. Le prince qui y régnait, Abou-Abdérame
ibn-Tâhir, était un Arabe de la tribu de Cais. Immensément riche, car il
possédait la moitié du pays, il était en même temps un esprit
très-cultivé[151]; mais il avait peu de troupes, de sorte que sa
principauté était facile à conquérir. Ibn-Ammâr s’en aperçut, lorsque,
dans l’année 1078[152], il passa par Murcie pour se rendre, on ne sait
pour quel motif, auprès du comte de Barcelone, Raymond-Bérenger II,
surnommé Cap d’étoupe à cause de sa chevelure abondante, et il profita
de l’occasion pour lier amitié avec quelques nobles murciens qui étaient
mécontents d’Ibn-Tâhir, ou qui du moins étaient prêts à le trahir
moyennant finances. Ensuite, quand il fut arrivé auprès de Raymond, il
lui offrit dix mille ducats, s’il voulait l’aider à conquérir Murcie. Le
comte accepta cette proposition, et, pour la sûreté de l’exécution du
traité, il remit son neveu à Ibn-Ammâr. De son côté, le vizir lui promit
que, si l’argent n’était pas là au temps fixé, le fils de Motamid,
Rachîd, qui commanderait l’armée sévillane, servirait d’otage; mais
Motamid ignorait cette clause du traité, et comme Ibn-Ammâr se tenait
convaincu que l’argent arriverait à temps, il croyait qu’il n’y aurait
pas lieu de l’appliquer.
Les troupes de Séville se mirent en campagne réunies à celles de
Raymond, et l’on attaqua la principauté de Murcie; mais comme Motamid
laissa passer, avec sa nonchalance ordinaire, le terme stipulé, le comte
se crut trompé par Ibn-Ammâr, et dans sa colère il le fit arrêter de
même que Rachîd. Les soldats sévillans essayèrent bien de les délivrer,
mais ils furent battus et forcés à la retraite.
Motamid était à cette époque en route pour Murcie, emmenant à sa suite
le neveu du comte; mais comme il marchait lentement, il n’était encore
que sur les bords du Guadiana-menor, qu’il ne pouvait passer à cause de
la crue des eaux, lorsque des fuyards de son armée se montrèrent sur
l’autre rive. Parmi eux se trouvaient deux cavaliers auxquels Ibn-Ammâr
avait donné ses instructions. Ils poussèrent aussitôt leurs montures
dans le fleuve, et, l’ayant traversé, ils apprirent à Motamid les
événements déplorables qui avaient eu lieu. Ils ajoutèrent toutefois
qu’Ibn-Ammâr espérait recouvrer bientôt la liberté, et ils prièrent le
prince, en son nom, de rester où il était. Motamid ne le fit pas.
Consterné des nouvelles qu’il venait de recevoir et fort inquiet du sort
de son fils, il rétrograda jusqu’à Jaën, après avoir fait jeter dans les
fers le neveu du comte.
Dix jours après, Ibn-Ammâr, qui avait été élargi, arriva dans le
voisinage de Jaën; mais n’osant se présenter aux regards de Motamid,
dont il craignait la colère, il lui envoya ces vers:
Croirai-je à mes propres pressentiments, ou bien prêterai-je
l’oreille aux conseils de mes compagnons? Exécuterai-je mon
dessein, ou bien resterai-je ici avec mon escorte? Quand j’obéis
aux élans de mon cœur, je m’avance, sûr de trouver les bras de
l’ami ouverts pour me recevoir; mais quand je raisonne, je retourne
sur mes pas. L’amitié m’entraîne en avant; mais le souvenir de la
faute que j’ai commise me repousse. Quelle chose étrange que les
arrêts de la destinée! Qui m’eût prédit qu’un jour il me serait
plus doux d’être loin de vous que près de vous? Je vous crains
parce que vous avez le droit de m’ôter la vie;--j’espère en vous
parce que je vous aime de tout mon cœur. Ayez pitié de celui
dont vous connaissez l’attachement inébranlable, de celui qui n’a
d’autre mérite que de vous aimer sincèrement. Je n’ai fait rien qui
puisse fournir des armes contre moi aux envieux, rien qui prouve de
ma part, soit négligence, soit présomption; mais vous-même, vous
m’avez exposé à une terrible calamité, vous avez émoussé mon épée,
vous l’avez brisée. Certes, si je ne me rappelais vos nombreux
bienfaits, qui ont été pour moi ce que la pluie est pour les
branches des arbres, je ne me laisserais pas consumer ainsi par
d’affreux tourments, et je ne dirais pas que ce qui est arrivé, est
arrivé par ma faute. J’implore à genoux votre clémence, je vous
supplie de me pardonner; mais dussé-je éprouver auprès de vous le
souffle de l’âpre vent du nord, je m’écrierais cependant: O brise
douce à mon cœur!
Motamid, qui devait sentir qu’il était coupable lui-même, ne résista pas
à l’appel qu’Ibn-Ammâr faisait à son amitié, et lui répondit par ces
vers:
Viens reprendre ta place à mes côtés! Viens sans rien craindre, car
des bontés t’attendent, et non des reproches. Sois convaincu que je
t’aime trop pour pouvoir t’affliger; rien, tu le sais, ne m’est
plus agréable que de te voir content et joyeux. Quand tu viendras
ici, tu me trouveras, comme tu m’as trouvé toujours, prêt à
pardonner au pécheur, clément envers mes amis. Je te traiterai avec
bienveillance comme par le passé, et je te pardonnerai ta faute, si
faute il y a; car l’Eternel ne m’a pas donné un cœur dur, et je
n’ai pas l’habitude d’oublier une amitié ancienne et sacrée.
Rassuré par cette réponse, Ibn-Ammâr vola aux pieds de son souverain.
Ils convinrent entre eux d’offrir au comte la liberté de son neveu et
les dix mille ducats auxquels il avait droit, pourvu qu’il élargît
Rachîd. Mais Raymond ne se contenta pas de la somme stipulée; au lieu de
dix mille ducats, il en exigea trente mille. Comme Motamid ne les avait
pas, il en fit frapper avec un alliage très-considérable. Heureusement
pour lui, le comte ne s’aperçut de cette fraude qu’après avoir rendu la
liberté à Rachîd[153].
Malgré le mauvais succès de sa première tentative, Ibn-Ammâr ne cessa de
convoiter Murcie. Il prétendit avoir reçu, de la part de quelques nobles
murciens, des lettres qui donnaient de grandes espérances, et il fit si
bien que Motamid lui permit enfin d’aller assiéger Murcie avec l’armée
sévillane.
Arrivé à Cordoue, il s’y arrêta vingt-quatre heures afin de réunir à ses
troupes la cavalerie qui se trouvait dans cette ville. Il passa la nuit
en compagnie du gouverneur Fath, un fils de Motamid, et il fut si
enchanté de sa conversation spirituelle et piquante, que, lorsqu’un
eunuque vint lui annoncer que l’aurore commençait à paraître, il
improvisa ce vers:
Va-t-en, imbécile! toute cette nuit a été une aurore pour moi.
Comment aurait-il pu en être autrement, puisque Fath me tenait
compagnie?
Continuant sa marche, il arriva dans le voisinage d’un château qui
portait encore le nom de Baldj, le chef des Arabes syriens au huitième
siècle, et dont un Arabe qui appartenait à la tribu de Baldj, à savoir
celle de Cochair[154], était gouverneur. Cet Arabe, qui s’appelait
Ibn-Rachîc, vint à sa rencontre et le pria de se reposer dans le
château. Ibn-Ammâr accepta cette invitation. Le châtelain le traita
magnifiquement et ne négligea rien pour s’insinuer dans sa faveur. Il
n’y réussit que trop bien. Ibn-Ammâr ne tarda pas à lui accorder sa
confiance; mais jamais il ne l’avait placée si mal.
Accompagné de son nouvel ami, il alla mettre le siége devant Murcie. Peu
de temps après, Mula se rendit à lui. C’était pour les Murciens une
perte fort grave, car les vivres devaient leur arriver de ce côté-là;
aussi Ibn-Ammâr ne douta-t-il pas que la ville ne se rendît sous peu,
et, ayant confié Mula à la garde d’Ibn-Rachîc, auquel il laissa une
partie de sa cavalerie, il retourna à Séville avec le reste de son
armée. Quand il y fut arrivé, il reçut des lettres de son lieutenant.
Elles portaient que Murcie était ravagée par la famine, et que des
citoyens influents, auxquels on avait promis des postes lucratifs,
s’étaient engagés à seconder les assiégeants. «Demain ou après-demain,
dit alors Ibn-Ammâr, nous apprendrons que Murcie est prise.» Sa
prédiction s’accomplit. Des traîtres ouvrirent à Ibn-Rachîc les portes
de la ville; Ibn-Tâhir fut jeté en prison, et tous les habitants
prêtèrent serment à Motamid[155].
Aussitôt qu’Ibn-Ammâr, transporté de joie, eut reçu ces nouvelles, il
demanda à Motamid la permission de se rendre dans la ville conquise.
Motamid la lui accorda sans hésiter. Alors le vizir, qui voulait
récompenser noblement les Murciens, se fit donner quantité de chevaux et
de mulets qui appartenaient aux écuries royales; il en emprunta d’autres
à ses amis, et quand il en eut environ deux cents à sa disposition, il
les fit charger d’étoffes précieuses, après quoi il se mit en marche,
tambour battant et bannières déployées. Dans chaque ville qu’il
traversait, il se fit remettre les caisses de l’Etat. Son entrée dans
Murcie fut un véritable triomphe. Le lendemain il donna audience, mais
en tranchant du souverain, car il était coiffé d’un bonnet très-haut,
tel que son maître avait coutume d’en porter dans les occasions
solennelles, et quand on lui présentait des pétitions, il écrivait au
bas: «Qu’il en soit ainsi, s’il plaît à Dieu,» sans nommer Motamid.
Cette conduite présomptueuse ne ressemblait que trop à une révolte.
Motamid, du moins, en jugea ainsi. Cependant il ne se mit pas en colère:
un sentiment de tristesse et de découragement s’empara de lui; il
voyait s’évanouir tout à coup le rêve qu’il avait caressé pendant
vingt-cinq ans! L’instinct de son cœur l’avait donc abusé! L’amitié
d’Ibn-Ammâr, ses protestations de désintéressement, de dévoûment
inébranlable, tout cela n’avait donc été que mensonge et hypocrisie! Et
pourtant il était moins coupable peut-être qu’il ne le paraissait aux
yeux de son souverain. Il avait, il est vrai, une vanité excessive et
absurde; mais il n’est nullement certain qu’il ait eu la coupable pensée
de se révolter contre son bienfaiteur. D’un caractère moins ardent,
moins impressionnable, il n’avait peut-être jamais éprouvé pour Motamid
cette amitié enthousiaste et passionnée que Motamid avait éprouvée pour
lui; mais il avait néanmoins pour son roi une affection véritable,
témoin ces vers qu’il lui adressa en réponse aux reproches que Motamid
lui avait faits: