avait appris de bonne heure à connaître les hommes et à se méfier d’eux:
Ibn-Ammâr doutait même de l’amitié, si tendre et si illimitée pourtant,
que lui portait le jeune prince; il avait beau faire, il ne pouvait
chasser les sombres pressentiments qui maintefois venaient obséder son
esprit, surtout pendant les festins, car il avait le vin triste. On
raconte à ce sujet une aventure singulière et bizarre à coup sûr, mais
qui néanmoins semble vraie, car ce récit repose sur les témoignages les
plus respectables en ce cas, ceux de Motamid et d’Ibn-Ammâr eux-mêmes.
Un soir, dit-on, Motamid avait invité Ibn-Ammâr à un souper. Il l’avait
choyé plus encore que de coutume, et quand les autres convives se
retirèrent, il le conjura de rester et de partager son lit. Le vizir
céda à ses instances; mais à peine endormi, il entendit une voix qui lui
dit: «Malheureux, il te tuera un jour!» Saisi de frayeur, Ibn-Ammâr
s’éveilla en sursaut; mais tâchant de chasser de son cerveau ces noires
idées qu’il attribuait aux fumées du vin, il parvint enfin à se
rendormir. Cependant il entendit ces sinistres paroles pour la seconde,
pour la troisième fois. N’y tenant plus alors, et convaincu que c’était
un avertissement surnaturel, il se leva sans faire de bruit, et, s’étant
enveloppé le corps d’une natte, il alla se blottir dans un coin du
portique, résolu à s’évader aussitôt que les portes du palais
s’ouvriraient, car il voulait gagner un port de mer et s’embarquer pour
l’Afrique.
Cependant Motamid, s’étant éveillé à son tour et ne trouvant pas son ami
à ses côtés, poussa un cri d’alarme qui fit accourir tous ses
serviteurs. On se mit à fouiller, à fureter le palais en tous sens.
Motamid lui-même dirigeait les recherches. Voulant examiner si la porte
avait été ouverte, il arriva dans le portique où Ibn-Ammâr se tenait
caché. Celui-ci se trahit par un mouvement involontaire, au moment même
où les regards du prince s’arrêtaient sur la natte dont il s’était
enveloppé. «Qu’est-ce qui remue donc sous cette natte?» s’écria Motamid,
et, les serviteurs y courant tous pour la fouiller, Ibn-Ammâr se montra
dans le plus piteux état du monde, n’ayant pour tout vêtement qu’un
caleçon, tremblant de tous ses membres, et rougissant de honte sans
qu’il osât lever les yeux. A sa vue, Motamid fondit en pleurs. «O
Abou-Becr, s’écria-t-il, qu’as-tu donc pour agir ainsi?» Puis, voyant
que son ami tremblait toujours, il l’entraîna doucement dans sa chambre,
où il tâcha de tirer de lui le secret de son étrange conduite. Il
demeura longtemps sans y réussir. En proie à un violent paroxysme
nerveux, partagé entre le ridicule de sa position et la peur, Ibn-Ammâr
pleurait et riait à la fois. S’étant calmé enfin, il avoua tout. Motamid
ne fit que rire de sa confession. «Cher ami, dit-il en lui serrant
affectueusement la main, les vapeurs du vin t’ont offusqué le cerveau et
tu as eu le cauchemar, voilà tout. Crois-tu donc que je serais jamais en
état de te tuer, toi, mon âme, toi, ma vie? Mais ce serait commettre un
suicide! Et maintenant, tâche d’oublier ces vilains rêves et n’en
parlons plus.»
«Ibn-Ammâr, dit un historien arabe, essaya en effet d’oublier cette
aventure et y réussit; mais à la fin, nombre de jours et de nuits
s’étant écoulés dans l’intervalle, il lui arriva ce que nous raconterons
plus tard[119].»
Quand les deux amis n’étaient pas à Silves, ils étaient à Séville, où
ils se livraient aux plaisirs de toute sorte qu’offrait cette brillante
et délicieuse capitale. Souvent ils allaient, sous un déguisement
quelconque, à la _Prairie d’argent_, sur les bords du Guadalquivir, où
le peuple, hommes et femmes, venait chercher ses divertissements. C’est
là que Motamid rencontra pour la première fois celle qui était destinée
à devenir la compagne de sa vie. Se promenant un soir avec son ami dans
la Prairie d’argent, il arriva que la brise effleura l’eau de la
rivière, et que Motamid improvisa ce vers, après avoir prié Ibn-Ammâr
d’y ajouter un second:
La brise a converti l’eau en cuirasse....
Mais Ibn-Ammâr ne trouvant pas instantanément une réplique, une jeune
fille du peuple qui se trouvait dans leur voisinage, la donna ainsi:
Cuirasse magnifique, en effet, un jour de combat, pourvu que l’eau
se fût congelée.
Emerveillé d’entendre une jeune fille improviser plus promptement
qu’Ibn-Ammâr, fort renommé cependant pour ce talent, Motamid la regarda
avec attention. Il fut frappé de sa beauté, et appelant aussitôt un
eunuque qui le suivait à quelque distance, il lui ordonna de conduire
l’improvisatrice à son palais, vers lequel il se hâta de retourner.
Quand la jeune fille fut arrivée en sa présence, il lui demanda qui elle
était et quel était son état.
--Je me nomme Itimâd, répondit-elle; ordinairement on m’appelle
Romaiquia, car je suis esclave de Romaic, et quant à ma profession, je
suis muletière.
--Dites-moi, êtes-vous mariée?
--Non, mon prince.
--Tant mieux alors, car je vais vous acheter de votre maître et vous
épouser[120].
Pendant toute sa vie, Motamid aima Romaiquia d’un amour inaltérable.
Elle avait tout pour lui plaire. On la comparait parfois à Wallâda, de
Cordoue, la Sapho de ce temps-là. Cette comparaison, juste sous certains
rapports, ne l’était pas sous d’autres. N’ayant pas reçu une éducation
soignée, Romaiquia ne pouvait rivaliser avec Wallâda en savoir; mais
elle ne lui était pas inférieure pour la conversation spirituelle, les
bons mots, les heureuses et naïves saillies, les répliques vives et
ingénieuses, et la surpassait peut-être par ses grâces naturelles et
presque enfantines, son enjouement et son espièglerie[121]. Ses caprices
et ses fantaisies faisaient le bonheur et le désespoir de son époux,
obligé de les satisfaire à tout prix, car une fois qu’elle s’était mis
une idée dans la tête, rien ne pouvait l’y faire renoncer. Un jour, au
mois de février, elle regarda, de l’embrasure d’une fenêtre du palais à
Cordoue, tomber des flocons de neige, spectacle assez rare dans ce pays
où il n’y a presque pas d’hiver. Tout à coup elle se mit à pleurer.
--Qu’as-tu donc, ma chère amie? lui demanda son mari.
--Ce que j’ai? lui répondit-elle en sanglotant; j’ai que tu es un
barbare, un tyran, un monstre! Vois donc comme c’est joli la neige,
comme c’est beau, comme c’est magnifique, comme ces moelleux flocons
s’attachent gentiment aux branches des arbres; et toi, ingrat que tu es,
tu ne songes pas seulement à me procurer ce superbe spectacle chaque
hiver; jamais tu n’as eu l’idée de m’emmener dans quelque pays où il
tombe toujours de la neige!
--Ne te désespère pas ainsi, ma vie, mon bien, lui répondit le prince en
essuyant les larmes qui sillonnaient ses joues; tu auras ta neige chaque
hiver, et ici même, je t’en réponds.
Et il ordonna de planter des amandiers sur toute la Sierra de Cordoue,
afin que les blanches fleurs de ces beaux arbres qui fleurissent dès que
les gelées sont passées, remplaçassent pour Romaiquia les flocons de
neige qu’elle avait tant admirés[122].
Une autre fois elle vit des femmes du peuple qui pétrissaient de leurs
pieds nus le limon dont on voulait faire des briques, et se mit à
pleurer. Son mari lui ayant demandé la cause de son chagrin:
--Ah! je suis bien malheureuse, lui dit-elle, depuis le jour où
m’arrachant à la vie joyeuse et libre que je menais dans ma masure, tu
m’as enfermée dans ce triste palais et chargée des lourdes chaînes de
l’étiquette! Regarde donc ces femmes, là-bas, au bord de la rivière! Je
voudrais comme elles pétrir le limon de mes pieds nus, mais, hélas!
condamnée par toi à être riche et sultane, je ne le puis pas!
--Si fait, tu le pourras, lui répondit le prince en souriant.
Et à l’instant même il descendit dans la cour du palais et y fit
apporter une énorme quantité de sucre, de cannelle, de gingembre et de
parfumeries de toute espèce; puis, la cour étant entièrement couverte de
ces ingrédients précieux, il les fit mouiller d’eau rose et pétrir à
force de bras, si bien qu’ils formèrent une espèce de limon. Tout cela
fait:
--Veuille descendre dans la cour avec tes suivantes, dit le prince à
Romaiquia; le limon t’y attend.
La sultane y alla, et, s’étant déchaussée de même que ses suivantes,
toutes se mirent à plonger leurs pieds, avec une gaîté folâtre, dans ce
limon aromatique.
C’était là une fantaisie bien dispendieuse; aussi Motamid savait-il la
rappeler au besoin à sa capricieuse épouse dont les désirs ne
connaissaient pas de bornes. Un jour, ayant demandé une chose que le
prince ne pouvait lui accorder:
--Ah! je suis bien à plaindre, s’écria-t-elle. Décidément je suis la
plus malheureuse des femmes, car je prends Dieu à témoin que jamais tu
n’as fait la moindre chose pour me plaire.
--Pas même le jour du limon? lui demanda Motamid d’une voix douce et
tendre.
Romaiquia rougit et n’insista pas davantage[123].
Force nous est d’ajouter que les ministres de la religion ne
prononçaient jamais le nom de cette sémillante sultane qu’avec une
sainte horreur. Ils la considéraient comme le plus grand obstacle à la
conversion de son mari, sans cesse entraîné par elle, disaient-ils, dans
un tourbillon de plaisirs et de voluptés, et si les mosquées étaient
désertes le vendredi, ils en imputaient la faute à elle. Romaiquia
riait de leurs clameurs; insouciante et étourdie, elle ne soupçonnait
pas, la pauvrette, que ces hommes deviendraient redoutables un
jour![124]
Au reste, malgré son amour, Motamid continuait d’accorder à Ibn-Ammâr
une large place dans son cœur. Une fois, étant loin de Romaiquia avec
son ami, il lui écrivit une lettre dans laquelle il fit entrer ces six
vers acrostiches:
=I=nvisible à mes yeux, tu es toujours présente à mon cœur.
=T=on bonheur puisse-t-il être infini comme le sont mes soucis, mes
larmes et mes insomnies!
=I=mpatient du frein quand d’autres femmes veulent me l’imposer, je
me soumets docilement à tes moindres souhaits.
=M=on vœu de chaque instant, c’est d’être à tes côtés. Ah!
puisse-t-il être exaucé bientôt!
=A=mie de mon cœur, pense à moi et ne m’oublie pas, quelque longue
que soit l’absence!
=D=oux nom que le tien! Je viens de l’écrire, je viens de tracer ces
lettres chéries: _Itimâd_[125].
Il termina sa lettre par ces mots: «Bientôt je viendrai te revoir,
pourvu, toutefois, qu’Allâh et Ibn-Ammâr le veuillent bien.»
Ayant reçu connaissance de cette phrase, Ibn-Ammâr adressa ces vers à
son ami:
Ah! mon prince, je n’ai jamais d’autre désir, moi, que de faire ce
que vous voulez; je me laisse conduire par vous comme le voyageur
nocturne se laisse guider par les éclairs éblouissants. Voulez-vous
retourner auprès de celle qui vous est chère, montez alors sur un
fin voilier,--je vous suis;--ou bien, sautez en selle,--je vous
suis encore. Ensuite, quand, grâce à la protection divine, nous
serons arrivés dans la cour de votre palais, vous me laisserez
retourner seul à ma demeure, et vous-même, sans vous donner le
temps de déposer votre épée, vous irez vous jeter aux pieds de la
belle à la ceinture d’or; puis, rattrapant le temps perdu, vous
l’embrasserez, vous la presserez contre votre poitrine, tandis que
votre bouche et la sienne murmureront de douces paroles, de même
que les oiseaux se répondent par des chants mélodieux au lever de
l’aurore[126].
Partageant son cœur entre l’amitié et l’amour, le jeune prince menait
une vie charmante; mais elle fut troublée tout à coup: son père frappa
Ibn-Ammâr d’une sentence d’exil. Ce fut pour les deux amis un coup de
foudre; mais qu’y faire? Motadhid était inébranlable dans ses
résolutions une fois prises. Ibn-Ammâr passa dans le Nord, et notamment
à Saragosse, les tristes années de son exil, jusqu’à ce que Motamid, qui
comptait alors vingt-neuf ans, succédât à son père[127]. Le prince
s’empressa de rappeler auprès de lui l’ami de son adolescence, et lui
laissa le choix entre les divers emplois du royaume. Ibn-Ammâr se
décida pour le gouvernement de la province où il était né. Bien qu’il le
vît à regret s’éloigner de sa personne, Motamid lui accorda néanmoins sa
demande[128]; mais au moment où son ami lui disait adieu, les charmants
souvenirs de son séjour à Silves et toutes ces premières émotions qui ne
laissent aucune amertume dans le cœur se ranimaient en lui, et il
improvisa ces vers:
Salue à Silves les endroits chéris que tu sais, ô Abou-Becr, et
demande-leur s’ils ont gardé mon souvenir. Salue surtout le
Charâdjîb, ce superbe palais dont les salles sont remplies de lions
et de blanches beautés, de sorte que l’on se croirait tantôt dans
un antre, tantôt dans un sérail[129], et dis-lui qu’il y a ici un
jeune chevalier qui en tout temps brûle du désir de le revoir. Que
de nuits n’ai-je pas passées là, à côté d’une jeune beauté aux
larges hanches, à la mince ceinture! Que de fois les jeunes filles
blanches ou cuivrées m’y ont percé le cœur de leurs doux
regards, comme si leurs yeux eussent été des épées ou des lances!
Que de nuits n’ai-je pas passées aussi dans le vallon au bord de la
rivière avec la belle chanteuse dont le bracelet ressemblait à la
lune dans son croissant! Elle m’enivrait de toutes les manières,
tantôt de ses regards, tantôt du vin qu’elle m’offrait, tantôt,
enfin, de ses baisers. Puis, quand elle jouait sur sa guitare un
air guerrier, je croyais entendre le cliquetis des épées et me
sentais saisi d’une ardeur martiale. Délicieux moment surtout que
celui où, ayant ôté sa robe, elle m’apparut svelte et flexible
comme un rameau de saule! «La fleur, me disais-je alors, est sortie
du bouton[130].»
Ibn-Ammâr fit son entrée dans Silves entouré d’un cortége superbe et
avec une pompe telle que Motamid lui-même, quand il était gouverneur de
la province, n’en avait jamais déployé une pareille; mais il se fit
pardonner cette bouffée d’orgueil par un noble acte de reconnaissance,
car, ayant appris que le négociant qui l’avait secouru dans sa détresse
alors qu’il n’était encore qu’un pauvre poète ambulant, vivait encore,
il lui envoya un sac rempli de pièces d’argent. Ce sac était celui-là
même que le négociant lui avait fait parvenir rempli d’orge; Ibn-Ammâr
l’avait soigneusement conservé. Pourtant il ne dissimula point à son
ancien bienfaiteur qu’il avait trouvé son présent un peu mesquin, car il
lui fit dire ces paroles: «Si autrefois vous nous eussiez envoyé ce sac
rempli de froment, nous vous l’aurions renvoyé rempli d’or[131].»
Il ne resta pas longtemps à Silves. Ne pouvant vivre sans lui, Motamid
le rappela à la cour, après l’avoir nommé premier ministre[132].
X.
Comme Motamid et son ministre aimaient avant tout la poésie, la cour de
Séville devint le rendez-vous des meilleurs poètes de l’époque. Les
rimailleurs n’avaient aucune chance d’y faire fortune, car Motamid était
un critique sévère qui examinait avec soin chaque poème qu’on lui
présentait et qui en pesait chaque expression, chaque syllabe[133]; mais
quand il s’agissait d’un poète de talent, sa générosité ne connaissait
pas de bornes. Un jour il entendit réciter ces deux vers:
La fidélité à tenir ses promesses est à présent une chose bien
rare. Vous ne trouverez personne qui pratique cette vertu, personne
même qui y songe. C’est quelque chose de fabuleux comme le griffon,
ou comme ce conte qui dit qu’un poète reçut un jour un présent de
mille ducats.
--De qui sont ces vers? demanda-t-il.
--D’Abd-al-djalîl, lui répondit-on.
--Eh quoi! s’écria-t-il alors, un de mes serviteurs, un bon poète,
regarde un présent de mille ducats comme quelque chose de fabuleux?
Et à l’instant même il fit remettre mille ducats à Abd-al-djalîl[134].
Une autre fois il s’entretenait avec un des poètes siciliens qui étaient
venus à sa cour après que leur patrie eut été conquise par Roger le
Normand, lorsqu’on lui apporta des pièces d’or qui sortaient de l’hôtel
de la monnaie. Il en donna deux bourses au Sicilien; mais celui-ci, non
content de ce cadeau, tout magnifique qu’il était, regardait d’un œil
de convoitise une figurine en ambre, incrustée de perles, qui se
trouvait dans la salle et qui représentait un chameau. «Seigneur, dit-il
enfin, votre présent est superbe, mais il est lourd, et je crois qu’il
me faudrait un chameau pour le transporter à ma demeure.--Le chameau est
à toi,» lui répondit Motamid en souriant[135].
En général, pourvu qu’on eût de l’esprit, on était sur de plaire à
Motamid, fût-on poète ou autre chose, fût-on même voleur de grands
chemins, témoin l’histoire du _Faucon gris_. Le Faucon gris--on ne le
désignait que par ce sobriquet--avait été longtemps le plus grand voleur
de l’époque, l’effroi et le fléau des habitants des campagnes; mais
étant enfin tombé entre les mains de la justice, il fut condamné à être
crucifié sur la grande route, afin que les paysans pussent être témoins
de son supplice. Toutefois, comme il faisait une chaleur étouffante le
jour où cet arrêt fut exécuté, la route était peu fréquentée. Au pied de
la croix sur laquelle le voleur avait été cloué, se tenaient sa femme et
ses filles. Elles pleuraient à chaudes larmes. «Hélas! disaient-elles,
quand tu ne seras plus, nous devrons mourir de faim!» Or le Faucon gris
était un homme très-compatissant, un cœur d’or, et la pensée que sa
famille tomberait dans la misère lui fendait l’âme. Justement il vit
arriver un marchand forain qui chevauchait sur un mulet chargé de pièces
d’étoffe et d’autres marchandises qu’il allait vendre dans les villages
voisins.
--Hé, seigneur, lui cria-t-il, je me trouve ici dans une position assez
désagréable comme vous voyez, mais vous pourriez me rendre un grand
service duquel vous profiteriez beaucoup vous-même.
--Comment cela? demanda l’autre.
--Vous voyez ce puits là-bas?
--Oui, je le vois.
--Fort bien! Sachez donc qu’au moment où j’ai eu la bêtise de me laisser
prendre par ces maudits gendarmes, j’ai jeté cent ducats dans ce puits
qui est à sec. Peut-être voudriez-vous bien avoir la complaisance de
vous déranger pour les tirer de là; en ce cas je vous en laisserai la
moitié. Voici ma femme et mes filles qui tiendront votre mulet jusqu’à
ce que vous ayez fini.
Séduit par l’appât du gain, le marchand prit aussitôt une corde, en
attacha un bout au bord du puits, et se laissa glisser ainsi jusqu’au
fond.
--Alerte maintenant! dit alors le Faucon gris à sa femme; coupe la
corde, prends le mulet et fuis au plus vite avec ces enfants!
Tout cela fut fait en un clin d’œil. Le marchand criait comme un
forcené, mais comme la campagne était presque déserte, un temps assez
considérable s’écoula avant qu’un passant vînt à son secours, et ce
passant n’étant pas assez fort pour le tirer du puits, il fallut
attendre jusqu’à ce qu’un second vînt l’aider. Arraché enfin à sa prison
souterraine, le marchand dut répondre à ses libérateurs qui lui
demandaient ce qu’il était allé faire dans ce puits. Il leur raconta
donc sa mésaventure avec force imprécations contre le voleur qui l’avait
si indignement trompé. Bientôt elle fut connue de toute la ville; elle
parvint même aux oreilles de Motamid, qui ordonna de détacher le Faucon
gris de sa croix et de le lui amener. Quand il fut arrivé en sa
présence:
--Tu es bien certainement le plus grand fripon qui existe, lui dit-il,
puisque même la perspective de la mort ne suffit pas pour te faire
renoncer à tes mauvais tours.
--Ah! mon prince, lui répondit le voleur, si vous saviez comme moi quel
délice c’est que de voler, vous jetteriez votre manteau royal aux orties
et vous ne feriez que cela.
--Maudit coquin! s’écria le prince en riant aux éclats. Mais voyons,
parlons sérieusement! Supposons que je te donne la vie, que je le rende
la liberté, que je le mette en état de gagner ton pain d’une manière
honorable, et que je t’assigne un traitement qui suffise à tes besoins,
t’amenderas-tu alors, abandonneras-tu ton détestable métier?
--On fait beaucoup pour sauver sa vie, seigneur, même on s’amende.
Tenez, vous serez content de moi!
Le Faucon gris tint sa parole. Nommé brigadier de gendarmerie, il
inspira dorénavant autant d’effroi à ses anciens confrères, qu’il en
avait inspiré jadis aux paysans[136].
Au reste, Motamid menait joyeuse vie, sans trop s’occuper des affaires
de l’Etat. «A mon avis, disait-il dans un de ses poèmes, être sage,
c’est ne pas l’être[137].» Les festins absorbaient une partie de son
temps, et puisqu’il voulait se montrer galant chevalier, force lui était
d’en consacrer le reste aux jeunes beautés de son sérail. Ce n’est pas
qu’il eût cessé d’aimer Romaiquia; au contraire, il l’aimait toujours
avec passion; mais comme selon le code bizarre qui régit l’amour dans
les pays musulmans, on peut se passer quelques fantaisies sans devenir
infidèle pour cela, il adressait aussi de temps en temps ses hommages à
d’autres dames, sans que Romaiquia, sûre de régner en souveraine sur le
cœur de son époux, y trouvât à redire. La belle Aimée était
charmante, et quand il buvait à sa santé, le prince trouvait au vin plus
de bouquet qu’à l’ordinaire[138]. Luna lui tenait compagnie alors qu’il
étudiait les vers des anciens poètes ou qu’il écrivait les siens, et si
le soleil s’avisait de jeter un regard indiscret dans le cabinet
d’étude, elle était là pour l’intercepter; «car elle sait, disait le
prince, que la lune seule peut éclipser le soleil[139].» Plus prude,
plus revêche, La Perle avait parfois des caprices; alors elle se mettait
en colère, et il fallait que Motamid se donnât des peines infinies pour
l’apaiser. Une fois qu’il s’était attiré son courroux, il lui écrivit
pour lui présenter ses excuses. Elle lui répondit bien, mais sans placer
son propre nom en tête de sa lettre, comme la coutume le voulait.
Hélas! elle ne m’a pas encore pardonné, dit alors le prince;
autrement elle aurait mis son nom en tête de son billet. Elle sait
que je l’adore, son nom, mais elle est si fâchée contre moi
qu’elle ne veut pas l’écrire. «Quand il le verra, s’est-elle dit,
il va le baiser. Eh bien, par Dieu! il ne le verra pas[140].»
Quelle gentille garde malade que La Fée! Le prince priait Allah de lui
accorder comme une faveur d’être constamment valétudinaire, pourvu qu’il
ne manquât pas de la voir constamment à son chevet, cette gracieuse
gazelle aux lèvres pourprées[141].
On se tromperait, cependant, si l’on s’imaginait que Motamid négligeât
entièrement de continuer l’œuvre de son père et de son aïeul.
Quoiqu’il n’eût pas autant d’ambition qu’eux, il fit néanmoins ce qu’ils
avaient essayé en vain de faire: dès la seconde année de son règne, il
réunit Cordoue à son royaume.
Son père, il est vrai, lui avait frayé la route, et les circonstances le
secondèrent admirablement. Six années auparavant, en 1064, le vieux
président de la république, Abou-’l-Walîd ibn-Djahwar, s’était démis de
ses fonctions en faveur de ses deux fils, Abdérame et Abdalmélic. Il
avait confié à l’aîné tout ce qui regardait les finances et
l’administration, et il avait donné au cadet, pour lequel il avait un
grand faible, le commandement militaire[142]. Le cadet éclipsa bientôt
son aîné; cependant tout alla bien tant que dura l’influence de
l’habile vizir Ibn-as-Saccâ. Cet homme d’Etat inspirait du respect à
tous les ennemis déclarés ou couverts de la république, et même à
Motadhid. Aussi ce dernier comprit que, pour arriver à ses fins, il
devait commencer par le faire tomber. Il tâcha donc de le rendre suspect
à Abdalmélic ibn-Djahwar, et il y réussit. Ibn-as-Saccâ fut mis à mort,
et cet événement eut pour la république les suites les plus fâcheuses.
Les officiers et les soldats, qui avaient été fort attachés au vizir,
donnèrent pour la plupart leur démission, tandis qu’Abdalmélic se
rendait odieux à ses concitoyens par sa dureté et sa nonchalance. En
outre, il semble avoir aboli peu à peu tout ce qui restait encore debout
des institutions républicaines.