divisé entre eux la capitale et les provinces; partout commandait
un de ces maudits. Ils percevaient les contributions, ils faisaient
bonne chère, ils étaient magnifiquement vêtus, au lieu que vos
hardes, ô musulmans, étaient vieilles et usées. Tous les secrets
d’Etat leur étaient connus; quelle imprudence que de les confier à
des traîtres! Les croyants faisaient un mauvais repas à un _dirhem_
par tête; mais eux, ils dînaient somptueusement dans le palais. Ils
vous ont supplantés dans la faveur de votre maître, ô musulmans, et
vous ne les en empêchez pas, vous les laissez faire? Leurs prières
résonnent tout comme les vôtres; ne l’entendez-vous pas, ne le
voyez-vous pas? Ils tuent des bœufs et des moutons sur nos
marchés, et vous mangez sans scrupule la chair des animaux tués par
eux! Le chef de ces singes a enrichi son hôtel d’incrustations de
marbre; il y a fait construire des fontaines d’où coule l’eau la
plus pure, et pendant qu’il nous fait attendre à sa porte, il se
moque de nous et de notre religion. Dieu, quel malheur! Si je
disais qu’il est aussi riche que vous, ô mon roi, je dirais la
vérité. Ah! hâtez-vous de l’égorger et de l’offrir en holocauste;
sacrifiez-le, c’est un bélier gras! N’épargnez pas davantage ses
parents et ses alliés; eux aussi ont amassé des trésors immenses.
Prenez leur argent; vous y avez plus de droit qu’eux. Ne croyez pas
que ce serait une perfidie que de les tuer; non, la vraie perfidie,
ce serait de les laisser régner. Ils ont rompu le pacte qu’ils
avaient conclu avec nous; qui donc oserait vous blâmer si vous
punissez des parjures? Comment pourrions-nous aspirer à nous
distinguer, quand nous vivons dans l’obscurité et que les juifs
nous éblouissent par l’éclat des grandeurs? Comparés avec eux, nous
sommes méprisés, et l’on dirait vraiment que nous sommes des
scélérats et que ces hommes-là sont d’honnêtes gens! Ne souffrez
plus qu’ils nous traitent comme ils l’ont fait jusqu’à présent, car
vous nous répondrez de leur conduite. Rappelez-vous aussi qu’un
jour vous devrez rendre compte à l’Eternel de la manière dont vous
aurez traité le peuple qu’il a élu et qui jouira de la béatitude
éternelle!
Ce poème eut peu d’effet sur Bâdîs, qui accordait à Joseph une confiance
illimitée, mais il produisit parmi les Berbers une sensation profonde.
Ils jurèrent la perte du juif, et les chefs du complot répandirent le
bruit que Joseph s’était vendu à Motacim, le roi d’Almérie, avec lequel
on était alors en guerre. Puis, comme les moins crédules et les moins
aveuglés par la passion leur demandaient quel intérêt Joseph pouvait
avoir à trahir un prince qu’il gouvernait complètement, ils répondaient
que, lorsque le juif aurait fait périr Bâdîs et qu’il aurait livré ses
Etats à Motacim, il ferait aussi mourir ce dernier et qu’alors il
s’assiérait sur le trône. Il est à peine besoin de dire que tout cela
n’était qu’une pure calomnie. Le fait est que les Berbers cherchaient un
prétexte pour faire tomber Joseph et pour piller les juifs auxquels ils
enviaient depuis longtemps leurs richesses. Croyant l’avoir trouvé
enfin, ils s’ameutèrent et assaillirent le palais royal où Joseph
s’était réfugié. Pour échapper à leur aveugle fureur, le juif se cacha
dans un charbonnier, où il se noircit la figure afin de se rendre
méconnaissable; mais il fut découvert, reconnu, tué et attaché sur une
croix. Puis les Grenadins s’étant mis à massacrer les autres juifs et à
piller leurs demeures, environ quatre mille personnes devinrent les
victimes de leur haine fanatique (30 décembre 1066)[101].
VIII
Le reste de l’Espagne musulmane n’était guère plus tranquille que le
Midi; partout on se disputait avec acharnement les débris du califat, et
cependant on voyait grossir dans le Nord un torrent dont le flot
menaçait d’engloutir tous les Etats musulmans de la Péninsule.
Pendant un demi-siècle les rois chrétiens avaient eu trop à faire chez
eux pour pouvoir se poser en conquérants; mais vers l’année 1055 les
choses changèrent de face. A cette époque Ferdinand Ier, roi de
Castille et de Léon, se trouva enfin à même de tourner toutes ses forces
contre les Sarrasins. Il était à prévoir que ces derniers ne seraient
pas en état de lui résister. Tous les avantages, en effet, étaient du
côté des chrétiens; ils avaient ce que leurs ennemis n’avaient plus,
l’esprit martial et l’enthousiasme religieux. Aussi les conquêtes de
Ferdinand furent rapides et brillantes. Il enleva à Modhaffar de Badajoz
Viseu et Lamego (1057), conquit sur le roi de Saragosse les forteresses
au sud du Duero, fit une terrible razzia dans les Etats de Mamoun de
Tolède, et s’avança jusqu’à Alcala de Hénarès. Les habitants de cette
ville firent dire à leur souverain que, s’il ne se hâtait de venir à
leur secours, ils seraient bientôt obligés de se rendre. Trop faible
pour repousser l’ennemi, Mamoun prit le parti le plus sage: étant venu
en personne offrir à Ferdinand une immense quantité d’or, d’argent et de
pierres précieuses, il se déclara son vassal et son tributaire, comme
les rois de Badajoz et de Saragosse l’avaient déjà fait[102].
Ce fut alors le tour de Motadhid. Dans l’année 1063, Ferdinand vint
brûler les villages du territoire de Séville, et la faiblesse des Etats
musulmans était telle que Motadhid, quoiqu’il fût sans contredit le
monarque le plus puissant de l’Andalousie, crut prudent de suivre
l’exemple que Mamoun lui avait donné. Il se rendit donc au camp
chrétien, offrit de beaux présents à Ferdinand, et le supplia d’épargner
son royaume. Ferdinand ne semble avoir connu ni la fourberie ni la
cruauté de cet homme, auquel des cheveux blancs et un front sillonné de
rides donnaient l’aspect imposant et vénérable d’un vieillard; car, bien
qu’il ne comptât encore que quarante-sept ans, les soucis de l’ambition,
le travail, les excès et peut-être le remords avaient vieilli ses traits
avant l’âge[103]. Il n’est donc pas étonnant que le roi de Castille se
laissât toucher par ses prières; mais croyant devoir consulter les
grands et les évêques de son royaume, il les convoqua pour leur demander
quelles conditions on imposerait à Motadhid. L’assemblée décida que le
roi de Séville serait tenu de payer un tribut annuel, et de remettre à
des ambassadeurs que Ferdinand lui enverrait, le corps de sainte Juste,
vierge et martyre du temps de la persécution romaine. Motadhid ayant
accepté ces conditions, Ferdinand ramena son armée, et quand il fut de
retour à Léon, il envoya à Séville Alvitus, évêque de la capitale, et
Ordoño, évêque d’Astorga.
Les deux prélats avaient une double tâche à remplir: ils devaient
rapporter à Léon le corps de la sainte et régler l’affaire du
tribut[104]. Malheureusement les recherches que l’on fit pour découvrir
les reliques de sainte Juste demeurèrent inutiles. «Vous le voyez, mes
frères, dit alors Alvitus à ses compagnons, à moins que la miséricorde
divine ne nous vienne en aide, nous retournerons trompés dans nos
espérances de ce pénible voyage. Il me semble donc nécessaire de
demander à Dieu, par trois jours de jeûnes et de prières, qu’il daigne
nous révéler le trésor caché que nous cherchons.» En conséquence, les
chrétiens passèrent trois jours dans les jeûnes et les prières, ce dont
la santé d’Alvitus, déjà altérée au moment où il arriva à Séville,
souffrit beaucoup. Dans la matinée du quatrième jour, cet évêque réunit
de nouveau ses compagnons et leur dit: «Nous devons, mes bien-aimés,
rendre grâce à Dieu de tout notre cœur, puisque, dans sa miséricorde,
il a daigné ne point frustrer notre voyage de sa récompense. Un ordre du
ciel nous défend, il est vrai, de tirer d’ici les membres de la
bienheureuse Juste; mais vous rapporterez dans votre patrie un don non
moins précieux, à savoir le corps du bienheureux Isidore, qui a porté
dans cette ville la mitre épiscopale, et qui, par ses œuvres et sa
parole, fut l’ornement de l’Espagne entière. J’aurais voulu, mes frères,
veiller et prier toute cette nuit, mais m’étant assis un instant accablé
de fatigue, j’ai été vaincu par le sommeil. Alors un vieillard revêtu de
l’habit épiscopal m’est apparu.--Je sais, m’a-t-il dit, dans quel
dessein toi et tes compagnons vous êtes venus ici; mais comme il n’entre
pas dans la volonté divine que cette ville soit attristée par le départ
de sainte Juste, et que Dieu, dans son inépuisable miséricorde, ne veut
pas non plus que tes compagnons partent les mains vides, il leur donne
mon corps.--Qui êtes-vous qui me donnez ces ordres? lui ai-je
demandé.--Je suis le docteur de toute l’Espagne, m’a-t-il répondu, et
autrefois j’ai été le chef des prêtres de cette ville; je suis
Isidore.--Ayant parlé ainsi, il disparut, et m’étant éveillé, je priai
Dieu pour que, si cette vision venait de lui, il daignât la renouveler
une deuxième et une troisième fois. Elle se renouvela en effet deux fois
encore; à chaque reprise le vieillard m’adressa les mêmes paroles, et la
troisième fois il ajouta, en me montrant l’endroit où son corps est
enterré et en le frappant trois fois d’une baguette qu’il tenait à la
main:--Ici, ici, ici, tu trouveras mon corps; et afin que tu ne
t’imagines pas que c’est un fantôme qui t’abuse, tu reconnaîtras que ce
que je dis est vrai à ce signe: aussitôt que mon corps aura été retiré
de la terre, une maladie incurable te saisira, et, quittant ce corps
mortel, tu viendras à nous avec la couronne des justes.--Cela dit, la
vision disparut.»
Alvitus se rendit ensuite avec ses compagnons au palais de Motadhid, lui
raconta sa vision, et lui demanda la permission d’emporter le corps
d’Isidore, en remplacement de celui de sainte Juste.
Le récit de l’évêque a dû produire sur Motadhid une impression
singulière. Sceptique et railleur, il enveloppait toutes les religions
dans un même dédain, et ne croyait qu’à deux choses, l’astrologie et le
vin[105]. Il écouta néanmoins l’évêque avec un sérieux imperturbable,
et quand celui-ci eut conclu sa longue harangue: «Hélas! s’écria-t-il
d’un ton de profonde tristesse, si je vous donne Isidore, que me
reste-t-il donc ici? Toutefois, que la volonté de Dieu soit faite! Vous
êtes un homme trop vénérable pour que je puisse vous refuser quelque
chose. Cherchez le corps d’Isidore et emportez-le, malgré que j’en aie.»
L’Arabe, en vrai renard qu’il était, comprenait le parti qu’il pouvait
tirer de la piété des chrétiens, piété dont il riait sous cape. Ayant un
tribut à payer, il calculait que s’il feignait d’attacher un grand prix
aux reliques, si, pour ainsi dire, il ne se les laissait arracher qu’à
son corps défendant, elles pourraient lui devenir fort utiles. Il
comptait faire comme le débiteur qui, pressé de payer sa dette, sait
faire entrer dans le compte quelque antiquaille, qu’il fait accepter à
son créancier comme un objet d’une antiquité, d’une rareté et d’un prix
tout à fait extraordinaires. Aussi joua-t-il son rôle jusqu’au bout, car
au moment où l’évêque d’Astorga (son collègue Alvitus venait de mourir)
s’apprêtait à quitter Séville avec les restes d’Isidore, il vint à la
rencontre du cortége, jeta sur le sarcophage une couverture de brocart
chargée d’arabesques d’un travail merveilleux, et, poussant de gros
soupirs: «Voilà que tu te retires d’ici, Isidore, homme vénérable!
s’écria-t-il; tu sais pourtant quelle étroite amitié nous unit[106]!»
L’année suivante (1064) fut extrêmement désastreuse pour les musulmans.
Coïmbre fut obligée de se rendre à Ferdinand après avoir soutenu un
siége de six mois. En vertu de la capitulation, plus de cinq mille des
défenseurs de la place furent livrés au vainqueur; les autres quittèrent
leurs demeures n’emportant avec eux que l’argent nécessaire à leur
voyage. Ce n’était pas tout encore: tous les musulmans qui demeuraient
entre le Duero et le Mondego reçurent l’ordre de quitter le pays[107].
Ferdinand tourna ensuite ses armes contre le royaume de Valence, où le
faible et indolent Abdalmélic-Modhaffar, qui avait succédé à son père
Abdalazîz en 1061, régnait alors. La capitale fut assiégée; mais voyant
qu’elle était difficile à prendre, les Castillans eurent recours à une
ruse pour la priver de ses défenseurs. Ils feignirent de se retirer et
alors les Valenciens sortirent pour les poursuivre revêtus de leurs
habits de fête, tant ils croyaient la victoire facile. Leur audace leur
coûta cher. Près de Paterna, à gauche de la route qui mène de Valence à
Murcie, ils furent assaillis à l’improviste par les Castillans. La
plupart furent massacrés et leur roi ne dut son salut qu’à la vitesse de
son cheval[108]. La prise de la forteresse de Barbastro, l’une des plus
importantes dans le Nord-est, fut aussi un affreux malheur. Elle tomba
au pouvoir d’une armée de Normands, commandée par Guillaume de
Montreuil, qui était alors général en chef des troupes du pape, et qui,
dans les romans de chevalerie, porte le nom de Guillaume au Court nez.
Le sort des vaincus fut terrible. Les soldats de la garnison s’étaient
rendus après avoir stipulé qu’ils auraient la vie sauve, mais étant
sortis de la ville, ils furent presque tous massacrés. Les habitants ne
furent pas mieux traités. Eux aussi avaient obtenu l’_amân_, et ils
s’apprêtaient à quitter la ville, lorsque Guillaume de Montreuil, à qui
leur grand nombre inspirait des inquiétudes, ordonna à ses soldats
d’éclaircir leurs rangs. La boucherie ne cessa qu’après que six mille
personnes eurent perdu la vie. Puis on enjoignit à tous ceux qui
possédaient une maison de rentrer dans la ville avec leurs femmes et
leurs enfants. Ils obéirent, et alors les Normands divisèrent tout entre
eux. «Chaque chevalier qui recevait une maison pour son partage, dit un
auteur arabe de ce temps, recevait en outre tout ce qu’il y avait
dedans, les femmes, les enfants, l’argent etc., et il pouvait faire du
maître de la maison tout ce qu’il voulait; aussi prenait-il tout ce que
le maître lui montrait, et il le forçait par des tortures de tout genre
à lui livrer ce qu’il prétendait lui cacher. Parfois le musulman rendait
l’âme au milieu de ces tortures, ce qui était réellement un bonheur pour
lui, car s’il y survivait, il avait à éprouver des douleurs encore plus
grandes, attendu que les mécréants, par un raffinement de cruauté,
prenaient plaisir à violer les femmes et les filles de leurs prisonniers
devant les yeux de ceux-ci. Chargés de fers, ces infortunés étaient
forcés d’assister à ces scènes horribles; ils versaient bien des larmes
et leur cœur se brisait.» Heureusement pour les musulmans, Guillaume
et ses compagnons ne tardèrent pas à quitter l’Espagne pour aller jouir
dans leur patrie des immenses richesses qu’ils avaient acquises. Il ne
resta donc à Barbastro qu’une garnison assez faible, et Moctadir de
Saragosse, qui avait reçu de Motadhid un renfort de cinq cents
cavaliers, profita de cette circonstance pour reprendre la ville dans le
printemps de l’année suivante (1065)[109].
Cependant Ferdinand continuait ses efforts pour s’emparer de Valence, et
quoique le roi de cette ville eût reçu des renforts de son beau-père,
Mamoun de Tolède, il se trouvait dans une position fort dangereuse,
lorsque Ferdinand tomba malade, ce qui le contraignit à retourner à
Léon. Abdalmélic, toutefois, n’eut guère lieu de s’en féliciter, car en
novembre il fut détrôné et enfermé dans la forteresse de Cuenca par son
beau-père, qui incorpora le royaume de Valence dans ses Etats[110].
Bientôt après, la mort vint délivrer les musulmans de leur plus terrible
adversaire. Par sa bravoure, sa piété et la pureté de ses mœurs,
Ferdinand avait été le modèle des rois: une mort belle et sainte
couronna dignement une vie belle et sainte aussi. Arrivé à Léon le
samedi 24 décembre, il s’empressa d’aller prier dans l’église qu’il
avait dédiée à saint Isidore, convaincu que le moment approchait où son
corps y reposerait pour toujours. Ensuite il prit quelques heures de
repos dans son palais, mais la nuit il retourna à l’église, où les
prêtres célébraient par des chants solennels la fête de la nativité du
Seigneur, et quand ils entonnèrent, selon la liturgie de Tolède encore
en usage alors, le dernier nocturne des matines, l’_Advenit nobis_, il
mêla sa voie affaiblie à la leur. Au lever de l’aube, il les pria de
dire la messe, et, ayant reçu l’eucharistie, il se fit reconduire à son
lit, marchant péniblement appuyé sur les serviteurs de sa maison. Le
lendemain dans la matinée, il se fit revêtir de ses habits royaux et
reporter à l’église, où il s’agenouilla devant l’autel, et, déposant le
manteau royal et la couronne, il dit d’une voix encore claire: «A toi
sont la puissance et le règne, Seigneur! Tu es le roi des rois; à toi
sont les royaumes du ciel et de la terre. Je te rends donc celui que tu
m’as donné et que j’ai gouverné tant qu’il a plu à ta divine volonté. Je
te prie seulement de recevoir dans ta miséricorde mon âme arrachée au
gouffre de ce monde.» Puis, prosterné sur les dalles, il implora en
pleurant le pardon de ses péchés, reçut l’extrême onction de la main
d’un évêque, et, le corps revêtu d’un cilice, la tête couverte de
cendre, il attendit la mort, le regard plein de foi et de résignation.
Le lendemain, mardi, à l’heure de sexte, il rendit son âme à Dieu, ou
plutôt il s’endormit, tant son visage était demeuré calme et
souriant[111].
Une autre mort, moins sainte à coup sûr, suivit d’assez près celle-là:
Motadhid de Séville expira le samedi 28 février de l’année 1069. Deux
ans auparavant il avait incorporé Carmona dans son royaume, et un peu
plus tard il s’était souillé d’un nouveau meurtre, en poignardant de sa
propre main un patricien de Séville, Abou-Hafç Hauzanî[112]. Au reste
son esprit, dans les dernières années de sa vie, était obsédé par de
noirs pressentiments. Il ne redoutait pas de voir succomber sous les
attaques des Castillans le trône qu’il avait fondé à force de ruses, de
trahisons, de perfidies; la prédiction de ses astrologues dont nous
avons déjà parlé et qui disait que sa dynastie serait renversée par des
hommes nés hors de la Péninsule, donnait à ses craintes une autre
direction. Longtemps il avait pensé que ces étrangers étaient les
Berbers qui demeuraient dans son voisinage; mais à présent qu’il les
avait exterminés et qu’il croyait déjà avoir vaincu l’arrêt des astres,
il commençait à soupçonner qu’il s’était trompé. De l’autre côté du
Détroit une nuée de barbares, qu’une espèce de prophète avait arrachés à
leurs déserts, marchaient à la conquête de l’Afrique avec la rapidité et
l’enthousiasme des premiers musulmans. Dans ces sectaires, qui se
donnaient le nom d’Almoravides, Motadhid voyait les conquérants futurs
de l’Espagne, et aucun raisonnement ne pouvait dissiper les craintes
qu’ils lui inspiraient. Un jour qu’il lisait et relisait une lettre
qu’il avait reçue de Sacaute, le prince de Ceuta, et qui portait que
l’avant-garde des Almoravides venait d’établir son camp dans la plaine
de Maroc, un de ses vizirs s’écria: «Comment se peut-il, seigneur, que
cette nouvelle vous cause des soucis? Ah, vraiment, c’est une belle
résidence que cette pauvre plaine de Maroc, surtout quand on la compare
à la belle, à la magnifique Séville! Qu’est-ce que cela vous fait que
ces barbares soient arrivés là? Entre eux et nous il y a des déserts, de
nombreuses armées et les ondes de l’océan.--Je suis convaincu qu’un jour
ils arriveront ici, lui répondit Motadhid d’une voix sombre; tu le
verras peut-être toi-même. Ecris sur-le-champ au gouverneur d’Algéziras,
ordonne-lui de fortifier Gibraltar encore davantage, dis-lui qu’il se
tienne sur ses gardes et qu’il épie avec la plus grande attention tout
ce qui se passe au delà du Détroit.» Puis, promenant ses regards sur ses
fils: «Puissé-je savoir, dit-il, qui de nous sera frappé par le malheur
qui nous menace! Sera-ce vous ou moi?--Que Dieu vous épargne à mes
dépens, mon père, s’écria alors Motamid, et qu’il m’envoie tous les
malheurs, quels qu’ils soient, qu’il vous destinait!»[113]
Cinq jours avant sa mort, éprouvant déjà un certain malaise, une
certaine pesanteur de corps et d’esprit, Motadhid fit venir un de ses
chanteurs, un Sicilien, et lui enjoignit de chanter n’importe quoi. Il
était résolu à regarder comme un présage les paroles de l’air que le
chanteur choisirait. Or, celui-ci se mit à chanter un de ces airs à la
fois suaves et tristes dont la littérature arabe est si riche, et qui
commençait ainsi:
Jouissons de la vie, car nous savons qu’elle sera finie bientôt!
Mêle donc le vin à l’eau des nuages, ô ma bien-aimée, et
donne-le-nous!
Il chanta cinq vers de cette chanson, de sorte que par une coïncidence
singulière, mais qui paraît bien avérée, le nombre des vers répondait
justement à celui des jours que Motadhid vivrait encore.
Deux jours après, le jeudi 26 février, son amour paternel--car nous
avons déjà dit que, malgré sa cruauté, il avait réellement une profonde
affection pour ses enfants--reçut une atteinte extrêmement douloureuse
par la mort d’une fille qu’il adorait. Dans la soirée du vendredi, il
assista à ses funérailles, le cœur gonflé de tristesse; mais la
cérémonie achevée, il se plaignit d’un violent mal de tête. Son médecin
venu, il eut une hémorragie qui faillit le suffoquer. Le médecin voulut
le saigner; mais Motadhid, en patient peu soumis qu’il était, lui
ordonna d’attendre jusqu’au lendemain. C’est ce qui hâta sa mort, car le
lendemain, samedi, l’hémorragie recommença. Elle fut encore plus
violente que la première fois, et, ayant perdu l’usage de la parole,
Motadhid rendit le dernier soupir[114].
Son fils Motamid, que nous tâcherons de faire connaître, lui succéda.
IX.
Né en 1040, Motamid, âgé de onze ou douze ans seulement, avait été nommé
par son père au gouvernement de Huelva, et, peu de temps après, il avait
commandé l’armée sévillane qui assiégeait Silves. Ce fut à cette
occasion qu’il fit la connaissance d’un aventurier qui ne comptait que
neuf ans de plus que lui et qui était appelé à jouer un rôle
considérable dans sa destinée.
Il s’appelait Ibn-Ammâr. Né dans un hameau aux environs de Silves, de
parents arabes, mais pauvres et obscurs, il avait commencé par étudier
les belles lettres à Silves et à Cordoue; puis il s’était mis à
parcourir l’Espagne, afin de gagner le pain du jour en composant des
panégyriques pour tous ceux qui étaient en état de les payer; car,
tandis que les poètes en renom auraient cru déroger, s’ils eussent
composé des poèmes pour d’autres que pour des princes ou des vizirs, ce
pauvre jeune homme inconnu et mal habillé, qui excitait l’hilarité des
uns et la pitié des autres par sa longue pelisse et sa petite calotte,
s’estimait heureux si quelque parvenu enrichi daignait lui jeter les
miettes de sa table en échange de ses vers, qui pourtant avaient du
mérite. Un jour il arriva à Silves dans un moment de gêne excessive,
n’ayant que son mulet et ne sachant comment faire pour nourrir ce fidèle
compagnon de ses misères. Heureusement il se souvint d’un homme fort à
même de le seconder, s’il le voulait, d’un riche négociant de la ville,
qui, à défaut de connaissances littéraires, avait du moins assez de
vanité pour goûter une ode composée à sa louange. Le pauvre poète en
écrivit une, la lui envoya et lui fit connaître sa détresse. Flatté dans
son amour-propre, le négociant lui fit parvenir un sac d’orge. En
recevant ce présent assez chétif, Ibn-Ammâr se disait bien que le
marchand aurait pu lui envoyer tout aussi bien un sac de froment; mais
il n’en fut pas moins fort joyeux, et nous verrons que dans la suite il
sut se montrer reconnaissant envers son bienfaiteur.
Le talent poétique d’Ibn-Ammâr ne tarda pas à être connu et lui valut
l’honneur d’être présenté à Motamid. Il lui plut extrêmement, et comme
ils aimaient tous les deux les plaisirs, les aventures de toute sorte et
surtout les beaux vers, une amitié intime s’établit bientôt entre eux.
Aussi, dès que Silves eut été pris et que Motamid en eut été nommé
gouverneur, il s’empressa de créer un vizirat pour son ami et lui
abandonna le gouvernement de la province[115].
Les beaux jours passés à Silves, ce séjour enchanteur où tout le monde
était poète alors[116] et que l’on appelle encore aujourd’hui le paradis
du Portugal, ne s’effacèrent jamais du souvenir de Motamid. Son cœur
ne s’était pas encore ouvert à l’amour; quelques vives fantaisies
s’étaient bien emparées de son imagination, mais elles s’étaient
évanouies sans lui avoir apporté des jouissances durables[117]. Pour lui
c’était le temps de l’amitié enthousiaste, et il s’abandonnait à ce
sentiment sans arrière-pensée, avec toute la fougue de son âge. Quant à
Ibn-Ammâr, n’ayant pas été élevé comme le prince au sein de l’opulence,
du luxe et du bonheur; ayant connu au contraire, dès le matin de la vie,
les luttes, le découragement, les cruelles déceptions et l’indigence,
son imagination était moins fraîche, moins riante, moins jeune; il ne
pouvait se défendre d’une certaine ironie, il était déjà sceptique sur
bien des points.... Un jour de vendredi les deux amis se rendaient à la
mosquée, lorsque Motamid, entendant le moëzzin annoncer l’heure de la
prière, improvisa ce vers, en priant Ibn-Ammâr d’y ajouter un second sur
le même mètre et la même rime:
--Voici le moëzzin qui annonce l’heure de la prière;
--En le faisant, il espère que Dieu lui pardonnera ses nombreux
péchés, répliqua Ibn-Ammâr.
--Qu’il soit heureux, puisqu’il porte témoignage à la vérité,
continua le prince;
--Pourvu, toutefois, qu’il croie dans son cœur ce qu’il dit avec
sa langue, répliqua en souriant le vizir[118].