principaux Arabes quelques femmes qui les connaissaient, et qui leur
conseillèrent de ne pas se rendre à la mosquée le vendredi prochain,
mais de se cacher au contraire. Ainsi avertis, les Arabes se tinrent sur
leurs gardes, et au jour fixé il n’y eut dans la mosquée que quelques
hommes du menu peuple. Furieux de voir son plan échouer, Bâdîs fit venir
Samuel et lui reprocha d’avoir ébruité le secret qu’il lui avait confié.
Le vizir le nia, après quoi il dit: «On s’explique aisément que les
Arabes ne soient pas allés à la mosquée. Voyant que vous aviez rassemblé
vos troupes sans raison apparente, car vous êtes en paix avec vos
voisins, ils ont soupçonné naturellement que c’était à eux que vous en
vouliez. Au lieu de vous fâcher, vous devriez plutôt rendre grâces à
Dieu: devinant votre intention, ils auraient pu se soulever contre vous,
et cependant ils n’ont pas bougé. Considérez l’affaire de sang-froid,
seigneur; le temps viendra où vous approuverez ma manière de voir.»
Peut-être Bâdîs aurait-il encore refusé, dans son aveuglement, de se
laisser persuader, mais un chaikh berber ayant approuvé les raisons que
donnait Samuel, il avoua enfin qu’il avait eu tort[91]. Il ne songea
donc plus à exterminer ses sujets arabes; mais, vivement sollicité par
les fugitifs de Moron, d’Arcos, de Xérès et de Ronda, qui étaient venus
chercher un asile à Grenade, il résolut de punir le perfide ennemi de sa
race, et envahit le territoire sévillan à la tête de ses propres troupes
et des émigrés[92]. Nous ne possédons pas de détails sur cette guerre,
mais tout porte à croire qu’elle fut sanglante; car d’une part les
Berbers étaient enflammés du désir de venger la mort de leurs
compatriotes, de l’autre, les Arabes haïssaient les Grenadins plus
encore qu’ils ne haïssaient les autres Berbers. Ils les regardaient
comme des infidèles, des mécréants, des ennemis de la religion
musulmane, parce qu’ils avaient un vizir juif. «Ton épée a sévi parmi un
peuple qui n’a jamais cru qu’au judaïsme, bien qu’il se donne le nom de
berber», disaient les poètes sévillans quand ils chantaient les
victoires de Motadhid[93]. Aux yeux des Sévillans une guerre contre les
Grenadins était donc une guerre sainte; aussi les combattirent-ils avec
tant de vigueur, qu’ils les forcèrent à se retirer. Les émigrés furent
bien à plaindre alors. Motadhid ne leur permettant pas de retourner à
leurs demeures et Bâdîs ne voulant pas qu’ils restassent à Grenade,
attendu qu’il aurait dû pourvoir à leur subsistance, ils furent obligés
de passer le Détroit. Ils débarquèrent dans le voisinage de Ceuta; mais
Sacaute, le seigneur de cette place, ne voulait pas non plus d’eux.
Repoussés ainsi par tout le monde, à une époque où la famine ravageait
l’Afrique, ils périrent presque tous de faim[94].
Ensuite Motadhid tourna ses armes contre le Hammoudite Câsim, le
seigneur d’Algéziras. C’était le plus faible parmi les princes berbers;
aussi fut-il bientôt forcé de demander grâce. Motadhid lui permit
d’aller vivre à Cordoue (1058)[95].
Cette nouvelle conquête achevée, Motadhid crut qu’il était temps de
finir la comédie qu’il avait jouée jusqu’alors à l’exemple de son père,
et de déclarer que le soi-disant Hichâm II était mort. Les raisons que
son père avait eues pour se couvrir du nom de ce monarque n’existaient
plus. Tout le monde était convaincu désormais que le retour au passé
était impossible, que le califat était tombé pour ne plus se relever; à
cet égard l’expérience avait dissipé toutes les illusions. Le nattier de
Calatrava était donc devenu un personnage parfaitement inutile. Il se
peut que cet homme, qui ne se montrait jamais ni au peuple ni aux
courtisans, fût mort depuis plusieurs années; il se peut aussi que
Motadhid, ennuyé de lui, l’ait fait tuer, comme quelques chroniqueurs
l’assurent. Nous n’oserions rien affirmer à ce sujet, car le prince de
Séville, quand il le voulait, savait envelopper ses actes d’un mystère
impénétrable. Toujours est-il que, dans l’année 1059, il réunit les
principaux habitants de sa capitale pour leur annoncer que le calife
Hichâm avait succombé, quelque temps auparavant, à une attaque de
paralysie. Tant qu’il avait eu des guerres à soutenir, ajouta-t-il, la
prudence lui avait défendu de donner de la publicité à cet événement,
mais maintenant qu’il était en paix avec tous ses voisins, il pouvait le
faire sans danger. Puis il fit ensevelir la dépouille mortelle du
nattier de Calatrava avec tous les honneurs dus à la royauté, et en sa
qualité de _hâdjib_ ou premier ministre, il accompagna le cortége à pied
et sans _tailesân_[96]. Il communiqua aussi la mort du calife à ses
alliés de l’Est, en les exhortant à faire un nouveau choix.
Naturellement personne n’y songea. Il prétendit alors, dit-on, que, dans
son testament, le calife l’avait nommé émir de toute l’Espagne[97]. Il
est certain, du moins, qu’il tâchait de le devenir; tous ses efforts
tendaient vers ce but, et il voulait s’emparer maintenant de l’ancienne
capitale de la monarchie. La destinée, toutefois, lui préparait un
désappointement terrible.
Déjà ses troupes avaient fait plusieurs razzias sur le territoire de
Cordoue, lorsque, dans l’année 1063[98], il donna à Ismâîl, son fils
aîné et le général de son armée, l’ordre d’aller prendre la ville à demi
ruinée de Zahrâ. Ismâîl fit des difficultés, des objections. Depuis
quelque temps déjà, il était mécontent de son père. Il se plaignait de
sa dureté, de son humeur tyrannique; il l’accusait de l’exposer souvent
à de graves périls, en refusant de lui donner assez de soldats alors
qu’il y avait un combat à livrer ou une place forte à assiéger. Un
aventurier ambitieux fomentait son mécontentement. C’était Abou-Abdallâh
Bizilyânî, qui avait émigré de Malaga lors de la prise de cette ville
par Bâdîs. Voulant à tout prix devenir premier ministre, n’importe de
qui, n’importe où, cet intrigant avait tâché de faire naître dans le
cœur d’Ismâîl la pensée de se révolter contre son père et de fonder
quelque part, à Algéziras par exemple, une principauté indépendante. Il
n’avait que trop bien réussi dans son projet: au moment où il reçut
l’ordre de marcher contre Zahrâ, l’irritation d’Ismâîl était telle qu’il
fallait peu de chose pour la porter au comble, et malheureusement son
père refusa de nouveau de lui donner autant de troupes qu’il en
demandait. En vain Ismâîl lui représenta qu’avec le peu de soldats qu’il
avait, il lui serait impossible d’attaquer un Etat tel que Cordoue, et
que, si Bâdîs venait au secours des Cordouans, comme il ne manquerait
pas de le faire puisqu’il était leur allié, il serait placé entre deux
feux. Motadhid ne voulut rien entendre; il s’emporta; dans son courroux
il appela son fils un lâche, il l’accabla de menaces, et peu s’en fallut
que des paroles il n’en vînt aux voies de fait. «Si tu tardes à m’obéir,
s’écria-t-il, je te fais couper la tête!»
Blessé dans sa fierté et le cœur rempli de colère, Ismâîl se met en
marche; mais il consulte Bizilyânî, et celui-ci lui persuade sans peine
que le moment est venu d’exécuter le projet souvent discuté entre eux. A
deux journées de Séville, Ismâîl annonce donc à ses officiers qu’il a
reçu de son père une lettre dans laquelle il lui enjoint de retourner
auprès de lui, attendu qu’il a encore quelque chose d’important à lui
dire. Puis, accompagné de Bizilyânî et d’une trentaine de ses gardes à
cheval, il retourne en toute hâte à Séville. Motadhid n’y était pas; il
résidait dans le château de Zâhir, de l’autre côté du fleuve, Ismâîl
trouve la citadelle de Séville faiblement gardée. Dans la nuit il s’en
rend maître, charge les trésors de son père sur des mulets, et afin que
personne ne puisse traverser le fleuve et porter à Zâhir la nouvelle de
ce qui venait d’arriver, il fait couler à fond les barques amarrées
devant la citadelle. Puis, emmenant sa mère et les autres femmes du
sérail, il prend la route d’Algéziras.
Cependant, malgré les soins qu’il avait pris pour empêcher que le bruit
de son entreprise ne parvînt aux oreilles de son père, celui-ci en fut
informé par un cavalier de la suite de son fils, qui, désapprouvant sa
coupable conduite, passa le Guadalquivir à la nage. A l’instant même,
Motadhid fit battre la campagne sur tous les points par des brigades de
cavalerie, et envoya des exprès aux gouverneurs de ses forteresses. Ils
arrivèrent à temps, et Ismâîl trouva fermées les portes de tous les
châteaux qui étaient sur sa route. Craignant alors de voir les
châtelains se réunir pour l’attaquer, il implora la protection de
Haççâdî qui était gouverneur d’un château posé sur la pointe d’une
colline aux confins du district de Sidona. Haççâdî lui accorda sa
demande, mais en stipulant qu’il resterait au pied de la colline. Puis,
accompagné de ses soldats, il se rendit auprès de lui, lui conseilla de
se réconcilier avec son père, et lui offrit sa médiation. Voyant que
son plan avait complètement échoué, Ismâîl consentit à tout ce qu’il lui
proposait. Haççâdî lui permit alors d’entrer dans le château, où il le
traita avec tous les égards dus à son rang, et s’empressa d’écrire à
Motadhid. Il disait dans sa lettre qu’Ismâîl se repentait de son
échauffourée, et il suppliait le prince de lui pardonner. La réponse de
Motadhid ne se fit pas attendre. Elle était rassurante; le prince
déclarait qu’il pardonnait à son fils.
Ismâîl retourna donc à Séville. Son père lui laissa tous ses biens, mais
en même temps il le fit étroitement garder, et ordonna que l’on coupât
la tête à Bizilyânî ainsi qu’à ses complices. Ismâîl l’apprit, et comme
il ne connaissait que trop bien la duplicité de son père, il ne vit plus
qu’un piége dans le pardon qu’il avait obtenu. Dès lors son parti était
pris. Ayant gagné, à force d’argent, ses gardes et quelques esclaves, il
les rassemble pendant la nuit, les arme, les fait boire pour leur donner
du courage, et escalade avec eux un endroit du palais qu’il croit facile
à surprendre. Il espère trouver son père endormi, et cette fois il est
bien résolu de lui ôter la vie. Mais tout à coup Motadhid se montre à la
tête de ses soldats. A sa vue, les conspirateurs prennent précipitamment
la fuite. Ismâîl réussit à franchir la muraille de la ville; mais des
soldats lancés à sa poursuite l’atteignent et le ramènent prisonnier.
Au comble de la fureur, son père le fit traîner au fond du palais, et,
ayant éloigné tous les témoins, il le tua de ses propres mains. Il sévit
aussi contre ses complices, ses amis, ses serviteurs, et même contre les
femmes de son sérail. Il y eut des mains, des nez, des pieds coupés, des
exécutions publiques et secrètes.
Sa colère apaisée, le tyran fut en proie à une sombre tristesse, à des
remords déchirants. Ce fils qui s’était révolté contre lui, qui avait
attenté à sa vie, qui lui avait enlevé ses trésors et jusqu’à ses
femmes, avait été bien coupable sans doute; mais il avait beau se le
dire, se le répéter à tout instant, il ne pouvait oublier qu’il l’avait
aimé, réellement aimé, car malgré la dureté de son âme, il avait une
tendre affection pour sa famille. Dans ce fils prudent et sage dans le
conseil, vaillant et intrépide sur le champ de bataille, il avait vu
l’appui de sa vieillesse prématurée et le continuateur de son œuvre.
Maintenant il avait détruit de ses propres mains ses espérances les plus
chères!
«Le troisième jour après cette sanglante catastrophe, raconte un vizir
sévillan, j’entrai avec mes collègues dans la salle du conseil. Le
visage de Motadhid était terrible à voir; nous tremblions de peur, et en
le saluant, nous pûmes à peine balbutier quelques paroles. Le prince
nous mesura, de son regard scrutateur, des pieds à la tête; puis,
rugissant comme un lion:--Misérables, s’écria-t-il, pourquoi ce
silence? Vous vous réjouissez en secret de mon malheur; sortez d’ici!»
Pour la première fois peut-être cette sauvage énergie, cette volonté de
fer, se trouva brisée; ce cœur en apparence invulnérable avait reçu
une blessure que le temps pourrait adoucir peu à peu, mais qui
laisserait toujours une profonde cicatrice. Pour le moment, laissant en
repos la république de Cordoue, joyeuse autant qu’étonnée de ce répit,
il ne songea plus à ses vastes projets[99]; mais insensiblement il y
revint, et ce fut Malaga qui réveilla son ambition.
Courbés depuis plusieurs années sous le joug de Bâdîs, les Arabes de
Malaga maudissaient chaque jour sa tyrannie, et c’était du prince de
Séville qu’ils attendaient leur délivrance. Ils savaient bien qu’il
était un tyran, lui aussi; mais tyran pour tyran, ils préféraient celui
qui appartenait à la même nation qu’eux. Ils s’entendirent donc, avec
Motadhid et tramèrent une conspiration. Bâdîs lui-même favorisa leurs
projets par sa nonchalance, car, plongé dans une ivresse presque
continuelle, il ne s’occupait des affaires qu’à de rares intervalles. Au
jour fixé, un soulèvement général et irrésistible éclata dans la
capitale et dans vingt-cinq forteresses; en même temps des troupes
sévillanes, commandées par Motamid, le fils de Motadhid, franchirent la
frontière pour venir au secours des insurgés. Pris au dépourvu, les
Berbers furent passés au fil de l’épée; ceux qui réussirent à se sauver
ne durent leur salut qu’à une prompte fuite, et en moins d’une semaine,
toute la principauté fut au pouvoir du prince de Séville. Le château de
Malaga, où il y avait une garnison de nègres, était le seul qui ne se
fût pas encore rendu. Bien fortifié et situé sur le sommet d’une
montagne, il pourrait tenir longtemps, et il était à craindre que Bâdîs
ne profitât de cet intervalle pour venir au secours des assiégés. Tel,
du moins, était l’avis des chefs de l’insurrection; ils conseillèrent
donc à Motamid de presser le siège du château, de se tenir sur ses
gardes, et de ne pas trop se fier aux Berbers qui servaient en assez
grand nombre dans son armée. C’étaient de sages conseils, mais Motamid
ne les écouta pas. Indolent de sa nature et nullement soupçonneux, il se
laissait fêter par la population qu’il avait charmée par ses manières
aimables, et ne prêtait que trop l’oreille à ses officiers berbers qui,
poussés par une secrète sympathie pour Bâdîs, le trahissaient et
l’assuraient que bientôt le château se rendrait spontanément. Quant à
ses autres soldats, croyant aussi qu’aucun péril ne les menaçait, ils
faisaient mauvaise garde et se livraient aux plaisirs.
Cette insouciance devint fatale à tout le monde. Les nègres du château
ayant trouvé le moyen d’informer Bâdîs qu’il lui serait facile de
surprendre l’armée sévillane, les troupes de Grenade se mirent en route.
Elles traversèrent les montagnes avec tant de vitesse et de précaution,
qu’elles entrèrent dans Malaga sans que Motamid, un instant auparavant,
eût eu le moindre soupçon de leur approche. Elles n’eurent donc pas de
combat à livrer; tout ce qu’elles avaient à faire, c’était d’égorger des
soldats désarmés et pour la plupart à demi ivres. Motamid leur échappa
en se retirant sur Ronda; mais toute la principauté fut forcée de se
soumettre de nouveau à la domination de Bâdîs.
Que l’on se figure la rage de Motadhid lorsqu’il apprit que, par suite
de la coupable négligence de son fils, il avait perdu une armée et une
superbe principauté! Il commença par ordonner que Motamid fût retenu
prisonnier à Ronda; puis, oubliant les remords que le meurtre de son
fils aîné lui avait causés, il voulut que le second payât de sa tête la
faute qu’il avait commise.
Ignorant encore jusqu’à quel point son père était irrité, Motamid lui
envoya des poèmes remplis de flatteries adroites. Il y faisait l’éloge
de sa générosité, de sa clémence; il tâchait de le consoler en lui
rappelant ses anciens succès. «Que de victoires brillantes n’avez-vous
pas remportées, disait-il, victoires dont on parlera toujours aux
siècles futurs; les caravanes en ont porté le bruit dans les contrées
les plus lointaines, et quand les Arabes du Désert s’assemblent au
clair de la lune pour se raconter les exploits des preux, ils ne parlent
que des vôtres.» Il cherchait à s’excuser en rejetant tout sur les
perfides Berbers; il peignait avec les plus vives couleurs la tristesse
que lui causait sa disgrâce. «Mon âme tremble, disait-il, ma voix et mes
yeux sont éteints. La couleur a disparu de mes joues, et pourtant je ne
suis pas malade; mes cheveux ont blanchi, et pourtant je suis jeune
encore. Rien ne me plaît dorénavant; la coupe et la guitare n’ont plus
d’attrait pour moi; les jeunes filles, qu’elles soient agaçantes ou
timides, ont perdu l’empire qu’elles avaient sur mon âme. Ce n’est pas
que je me sois jeté dans la dévotion, dans la cagoterie; non, je le
jure, je sens encore bouillir dans mes veines le sang fougueux de la
jeunesse; mais la seule chose qui me plairait aujourd’hui, ce serait
d’obtenir votre pardon et de passer ma lance à travers le corps de vos
ennemis.»
Peu à peu, Motadhid se laissa fléchir, en partie par les poèmes de son
fils, car il était fort sensible aux beaux vers, en partie par les
prières d’un pieux ermite de Ronda. Il permit donc à Motamid de
retourner à Séville et se réconcilia avec lui[100]. Mais la principauté
de Malaga était irrévocablement perdue; désormais Bâdîs se tint trop sur
ses gardes pour que Motadhid pût tenter pour la seconde fois un pareil
coup de main. Il est à présumer aussi que le roi de Grenade, toujours
inexorable dans sa vengeance et qui ne marchait qu’escorté de bourreaux,
aura châtié par le feu, par le fer, par la fosse, les malheureux qui
avaient eu l’insolence de se révolter contre lui, et que de cette
manière il aura ôté aux mécontents le désir de recommencer.
Au milieu de leurs maux, ils eurent cependant la consolation--et c’en
était une, car à leur haine de l’oppression se joignait tant soit peu de
fanatisme religieux--ils eurent la consolation, disons-nous, d’apprendre
que l’influence des juifs à la cour de Grenade avait atteint son terme.
Samuel avait cessé de vivre, mais son fils Joseph lui avait succédé.
C’était aussi un homme habile et instruit; seulement il ne savait pas,
comme son père, se faire pardonner à force de modestie la haute dignité
qu’il occupait. Il étalait le faste d’un prince, et quand il allait à
cheval à côté de Bâdîs, on n’apercevait aucune différence entre le
costume du monarque et celui du ministre. Et en vérité, il était plus
roi que le roi. Il dominait complétement Bâdîs, qui était plongé dans
une ivresse presque continuelle, et afin que ce prince ne tentât pas de
se soustraire à son empire, il l’avait entouré d’espions qui lui
rapportaient jusqu’à ses moindres paroles. Au reste il n’était juif que
de nom. On disait du moins qu’il ne croyait pas plus à la religion de
ses ancêtres qu’à une autre, et qu’il les méprisait toutes. Il ne semble
pas avoir attaqué ouvertement celle de Moïse, mais quant à celle de
Mahomet, il déclara en public que ses dogmes étaient absurdes, et il
tourna en ridicule plusieurs versets du Coran.
Par sa fierté, son orgueil, ses sentiments irréligieux et son peu de
respect pour la justice, Joseph avait blessé les Arabes, les Berbers, et
même les juifs. Plusieurs forfaits lui furent imputés, et il se fit une
foule d’ennemis parmi lesquels un faqui arabe, Abou-Ishâc d’Elvira,
tenait le premier rang. La jeunesse de cet homme avait été orageuse;
plus tard il avait essayé d’obtenir à la cour un rang auquel sa
naissance semblait lui donner des droits; mais il n’y avait pas réussi:
Joseph avait frustré ses espérances et l’avait envoyé en exil. Il
s’était jeté alors dans la dévotion; mais rempli de haine contre Joseph,
il composa contre lui et ses coreligionnaires le poème virulent qu’on va
lire:
Va, mon messager, va rapporter à tous les Cinhédjites, les pleines
lunes et les lions de notre temps, ces paroles d’un homme qui les
aime, qui les plaint et qui croirait manquer à ses devoirs
religieux s’il ne leur donnait des conseils salutaires:
Votre maître a commis une faute dont les malveillants se
réjouissent: pouvant choisir son secrétaire parmi les croyants, il
l’a pris parmi les infidèles! Grâce à ce secrétaire, les juifs, de
méprisés qu’ils étaient, sont devenus des grands seigneurs, et
maintenant leur orgueil et leur arrogance ne connaissent plus de
limites. Tout à coup et sans qu’ils s’en doutassent, ils ont obtenu
tout ce qu’ils pouvaient désirer; ils sont parvenus au comble des
honneurs, de sorte que le singe le plus vil parmi ces mécréants
compte aujourd’hui parmi ses serviteurs une foule de pieux et
dévots musulmans. Et tout cela, ce n’est pas à leurs propres
efforts qu’ils le doivent; non, celui qui les a élevés si haut est
un homme de notre religion!... Ah! pourquoi cet homme ne suit-il
pas à leur égard l’exemple que lui ont donné les princes bons et
dévots d’autrefois? Pourquoi ne les remet-il pas à leur place,
pourquoi ne les rend-il pas les plus vils des mortels? Alors,
marchant par troupes, ils mèneraient au milieu de nous une vie
errante, en butte à notre dédain et à notre mépris; alors ils ne
traiteraient pas nos nobles avec hauteur, nos saints avec
arrogance; alors ils ne s’asseyeraient pas à nos côtés, ces hommes
de race impure, et ils ne chevaucheraient pas côte à côte des
grands seigneurs de la cour!
O Bâdîs! Vous êtes un homme d’une grande sagacité et vos
conjectures équivalent à la certitude: comment se fait-il donc que
vous ne voyiez pas le mal que font ces diables dont les cornes se
montrent partout dans vos domaines? Comment pouvez-vous avoir de
l’affection pour ces bâtards qui vous ont rendu odieux au genre
humain? De quel droit espérez-vous d’affermir votre pouvoir, quand
ces gens-là détruisent ce que vous bâtissez? Comment pouvez-vous
accorder une si aveugle confiance à un scélérat et en faire votre
ami intime? Avez-vous donc oublié que le Tout-Puissant dit dans
l’Ecriture qu’il ne faut pas se lier avec des scélérats? Ne prenez
donc pas ces hommes pour vos ministres, mais abandonnez-les aux
malédictions, car toute la terre crie contre eux; bientôt elle
tremblera et alors nous périrons tous!... Portez vos regards sur
d’autres pays et vous verrez que partout on traite les juifs comme
des chiens et qu’on les tient à l’écart. Pourquoi vous seul en
agiriez-vous autrement, vous qui êtes un prince chéri de vos
peuples, vous qui êtes issu d’une illustre lignée de rois, vous qui
primez vos contemporains, de même que vos ancêtres primaient les
leurs?