des princes, un Titus formé exprès pour le bonheur du genre humain. «Si
tu désires, mon Dieu, que les mortels soient heureux, disait-il dans ses
vers, fais-moi régner alors sur tous les Arabes et sur tous les
barbares; car jamais je n’ai dévié de la bonne route, jamais je n’ai
traité mes sujets autrement qu’il ne convient à un homme généreux et
magnanime. Toujours je les protége contre leurs agresseurs, toujours je
détourne les calamités de leur tête[72].»
VI.
Ayant d’abord mis à mort Habîb, le vizir et le confident de son
père[73], Motadhid tourna ses armes contre les Berbers et principalement
contre ceux de Carmona, ses voisins. Il avait un motif tout particulier
pour haïr les Berbers, car il croyait que, s’il n’y pourvoyait, ils
ôteraient le trône à lui ou à ses descendants, ses astrologues lui ayant
prédit que sa dynastie serait renversée par des hommes nés hors de la
Péninsule[74]. Il mit donc tout en œuvre pour les extirper. Cette
guerre fut de longue durée. Mohammed, le prince de Carmona, fut tué
après s’être laissé attirer dans une embuscade (1042-3)[75]; mais comme
son fils Ishâc lui succéda[76], les hostilités continuèrent.
En même temps Motadhid étendait ses limites du côté de l’ouest. En 1044
il enleva Mertola à Ibn-Taifour[77]. Puis il attaqua Ibn-Yahyâ, seigneur
de Niébla. Ce n’était pas un Berber, c’était un Arabe, mais quand il
s’agissait d’arrondir son territoire, Motadhid n’y regardait pas de si
près. Réduit à l’étroit, Ibn-Yahyâ se jeta dans les bras des Berbers.
Modhaffar de Badajoz vint à son secours, repoussa Motadhid, et se mit à
former contre lui une ligue formidable dans laquelle entrèrent Bâdîs,
Mohammed de Malaga et Mohammed d’Algéziras. Abou-’l-Walîd ibn-Djahwar,
qui, dans l’année 1043, avait succédé à son père comme président de la
république de Cordoue, fit tout ce qu’il pouvait pour réconcilier les
deux partis; mais ce fut en vain: personne ne prêta l’oreille à ses
ambassadeurs.
Les Berbers avaient formé le projet de marcher contre Séville aussitôt
qu’ils auraient réuni leurs troupes et opéré leur jonction. Motadhid les
prévint. Profitant de l’absence de Modhaffar qui n’avait pas
suffisamment pourvu à la défense de ses propres Etats, il fit d’abord
ravager le territoire de Badajoz; puis, se mettant en personne, contre
sa coutume, à la tête de son armée, il marcha contre Niébla, attaqua les
ennemis dans une espèce de défilé près des portes de la ville, et les
culbuta en partie dans le Tinto; mais Modhaffar réussit à rallier ses
soldats, les ramena à la charge, et força Motadhid à la retraite.
Modhaffar se réunit ensuite à ses alliés; mais pendant qu’il ravageait
avec eux le pays sévillan, Ibn-Yahyâ se détacha de son parti, Motadhid
l’ayant forcé de conclure une alliance avec lui. Modhaffar le punit en
s’appropriant l’argent qu’il lui avait confié, et en faisant piller la
campagne de Niébla[78]. Alors Ibn-Yahyâ implora le secours de Motadhid.
Celui-ci fit attaquer les troupes de Badajoz, les attira dans une
embuscade, et les mit en déroute. Non content de ce succès, il fit
ravager les environs d’Evora par son fils Ismâîl. Afin de repousser
cette attaque, le roi de Badajoz fit prendre les armes à tous ceux qui
étaient en état d’en porter, et, ayant reçu un renfort de son allié,
Ishâc de Carmona, il alla à la rencontre de l’ennemi. En vain les
Berbers de Carmona l’exhortaient à ne pas le faire. «Vous ignorez, lui
disaient-ils, que l’armée sévillane est fort nombreuse; nous au
contraire, nous le savons, car nous avons reçu des nouvelles de Séville,
et qui plus est, nous avons vu les troupes de Motadhid.» Le bouillant
Modhaffar ne voulut pas les croire. Son audace lui coûta cher. Il essuya
une terrible déroute et perdit au moins trois mille hommes. Parmi les
morts on comptait le fils du prince de Carmona, qui avait commandé les
troupes de son père. Sa tête fut apportée à Motadhid, qui la plaça dans
sa cassette, à côté de celle de l’aïeul du jeune prince.
Badajoz présenta longtemps un spectacle lugubre. Les boutiques y étaient
fermées, les marchés déserts, l’élite de la population ayant péri dans
cette bataille fatale[79]. Pour comble de misère, les Sévillans
continuaient à détruire les moissons, de sorte que la famine désolait le
royaume. Modhaffar n’y pouvait rien. Abandonné par ses alliés qu’il
appelait en vain à son secours, il était condamné à rester inactif et
immobile dans Badajoz, où il se dévorait les entrailles de colère.
Cependant son orgueil ne se laissait pas fléchir. Il ne voulait pas
entendre parler d’un accommodement, quoique son ennemi victorieux ne
refusât pas positivement la médiation d’Ibn-Djahwar. Il feignait de ne
pas se soucier de ses pertes, au point qu’il envoya quelqu’un acheter
des chanteuses à Cordoue. Elles y étaient rares alors, et ce fut à
grand’peine qu’on en trouva deux; encore étaient-elles d’un médiocre
talent. On s’étonna d’abord du caprice du roi de Badajoz. On le
connaissait pour un homme grave, studieux et qui à l’ordinaire ne
faisait nul cas de chanteuses. On ne comprenait pas qu’il eût choisi,
pour en faire acheter, le moment même où ses Etats présentaient le
spectacle d’une affreuse dévastation. Mais l’étonnement cessa quand on
découvrit le motif de sa conduite. Modhaffar avait appris qu’à la vente
des biens d’un vizir cordouan qui venait de mourir, Motadhid s’était
procuré une chanteuse renommée, et c’était pour montrer qu’il pouvait
s’occuper de chanteuses avec autant de liberté d’esprit que son
adversaire, qu’il en avait fait acheter à son tour.
Cependant Ibn-Djahwar continuait ses efforts pour amener une
réconciliation, et dans le mois de juillet 1051, ils furent enfin
couronnés du succès, car à cette époque et par son entremise, Modhaffar
et Motadhid conclurent la paix après une longue négociation[80].
Motadhid tourna alors toutes ses forces contre Ibn-Yahyâ de Niébla,
désormais réduit à ses propres ressources. Pour lui cette expédition ne
fut pas une campagne, ce ne fut qu’une promenade militaire. Convaincu de
sa faiblesse, Ibn-Yahyâ n’essaya pas même de se défendre. Il prit le
chemin de Cordoue avec l’intention d’aller passer dans cette ville le
reste de ses jours, et Motadhid eut la courtoisie de lui envoyer un
escadron en guise d’escorte[81].
Le prince qui régnait sur Huelva et la petite île de Saltès, Abdalazîz
le Becrite, comprit alors que son tour était venu. Cependant il espérait
encore pouvoir sauver quelque chose du naufrage. Il s’empressa donc
d’écrire à Motadhid, le félicita de sa nouvelle conquête, lui rappela
les relations amicales qui avaient toujours existé entre sa propre
famille et celle des Abbâdides, se déclara son vassal, et lui offrit
Huelva à condition qu’il lui laisserait Saltès. Motadhid accepta son
offre, et feignant de vouloir s’aboucher avec lui, il prit la route de
Huelva. Abdalazîz jugea prudent de ne pas l’attendre, et se rendit avec
ses trésors à Saltès. Ayant pris possession de Huelva, Motadhid retourna
à Séville; mais il laissa à Huelva un de ses capitaines, qui devait
empêcher qu’Abdalazîz ne quittât son île et que personne ne se rendît
auprès de lui. Informé de ces mesures, Abdalazîz prit le parti le plus
sage: il entra en pourparlers avec le capitaine de Motadhid, vendit au
prince de Séville ses vaisseaux et ses munitions de guerre au prix de
dix mille ducats, et obtint la permission de se rendre à Cordoue.
Pendant son voyage, le perfide Motadhid voulut l’attirer dans un piége
et s’emparer de ses richesses; mais Abdalazîz pénétra son dessein, et
grâce à une escorte qu’il demanda au prince de Carmona, il arriva sans
encombre à Cordoue[82].
Ensuite Motadhid attaqua la petite principauté de Silves, où régnaient
aussi des Arabes, les Beni-Mozain, dont les ancêtres, qui possédaient
déjà des propriétés étendues dans cette partie de la Péninsule, avaient
souvent rempli, du temps des Omaiyades, des postes importants[83].
Résolu à mourir plutôt que de se rendre, le prince de Silves se défendit
avec le courage du désespoir. Mais l’armée sévillane, dont Mohammed
(Motamid), un fils de Motadhid, était le général, mais seulement de nom,
car à cette époque il comptait à peine treize ans[84], poussa le siége
avec non moins de vigueur, et Silves fut enfin pris d’assaut. Ibn-Mozain
chercha en vain la mort au plus fort de la mêlée; on épargna sa vie, et
Motadhid se contenta de l’exiler[85]. Puis, ayant donné le gouvernement
de Silves à son fils Mohammed, il fit marcher son armée contre la ville
de Santa-Maria, située près du cap qui porte encore aujourd’hui ce nom.
Le calife Solaimân l’avait donnée en fief à un certain Saîd ibn-Hâroun,
de Mérida, dont on ne connaît pas la généalogie, et qui peut-être
n’était ni Arabe ni Berber, car les hommes dont l’origine était inconnue
aux chroniqueurs arabes, étaient ordinairement des Espagnols. Après la
mort de Solaimân, il s’était déclaré indépendant, et quand il eut rendu
le dernier soupir, son fils Mohammed lui avait succédé. Ce dernier,
attaqué par les Sévillans, n’opposa qu’une courte résistance. Motadhid
réunit le district de Santa-Maria à celui de Silves, et voulut que son
fils Mohammed les gouvernât conjointement (1052)[86].
Grâce à ces conquêtes rapides, la principauté de Séville s’était fort
étendue du côté de l’Ouest. Cependant elle n’avait encore que peu
d’extension vers le Sud, où régnaient des princes berbers. La plupart
d’entre eux étaient alors en paix avec Motadhid et avaient même reconnu
sa suzeraineté, ou plutôt celle du soi-disant Hichâm II. Motadhid,
toutefois, ne se contentait pas de si peu: son intention était de tuer
ces princes et de prendre possession de leurs Etats; mais, procédant
avec modération et prudence, il ne voulait s’aventurer à une tentative
aussi hardie que quand les manœuvres souterraines auraient rendu le
succès certain.
Après la conquête de Silves, il alla donc rendre visite, accompagné
seulement de deux serviteurs, à deux de ses vassaux, Ibn-Nouh, le
seigneur de Moron, et Ibn-abî-Corra, le seigneur de Ronda, sans les
avoir prévenus de son intention. Quand on songe à la haine que ces
Berbers lui portaient, on s’étonne avec raison qu’il eût l’imprudence
d’aller se mettre ainsi à leur merci; mais le fait est qu’il ne manquait
pas d’audace, et que, malgré sa perfidie envers tout le monde, il se
fiait à la bonne foi des autres. A Moron il fut accueilli de la manière
la plus honorable. Ibn-Nouh lui témoigna sa joie à cause de cette visite
inattendue, le festoya avec une hospitalité somptueuse, et l’assura de
nouveau qu’il serait toujours un vassal fidèle. Mais Motadhid n’était
pas venu pour écouter des compliments ou recevoir des témoignages
d’affection; son but était tout autre. Il voulait sonder le terrain, et
gagner, si cela était possible, quelques personnages influents. Il
s’aperçut facilement que la population arabe brûlait du désir de secouer
le joug berber, et que, dans l’occasion, il pourrait compter sur son
appui. Grâce aux pierres précieuses et à l’argent que portaient les deux
serviteurs qui l’accompagnaient, il corrompit même plusieurs officiers
berbers, sans qu’Ibn-Nouh eût le moindre soupçon de ces intrigues.
Fort content des résultats de sa visite, Motadhid continua son voyage en
prenant la route de Ronda. Il y fut reçu avec la même bienveillance, et
ses pratiques secrètes y réussirent aussi bien, mieux peut-être, car les
Arabes de Ronda étaient encore plus impatients que ceux de Moron de
s’affranchir de la domination berbère, les Beni-abî-Corra étant, à ce
qu’il paraît, des maîtres plus durs que les Beni-Nouh. Motadhid fut donc
à même d’ourdir une conspiration terrible qui éclaterait au premier
signal.
Peu s’en fallut, cependant, qu’il ne payât de sa vie son audacieuse
entreprise. Une fois, vers la fin d’un repas dans lequel le vin n’avait
pas été épargné, il se sentit gagner par le sommeil.
--Je me sens fatigué et j’ai envie de dormir, dit-il à son hôte; mais
n’interrompez pas pour cela vos conversations ni vos rasades; un petit
somme m’aura bientôt remis et je reviendrai alors reprendre ma place à
table.
--Faites comme vous voulez, seigneur, lui répondit Ibn-abî-Corra en le
conduisant à un sofa.
Au bout d’une demi-heure environ, lorsque Motadhid semblait dormir d’un
profond sommeil, un officier berber pria les autres de l’écouter un
moment, puisqu’il avait quelque chose d’important à leur dire. Ayant
obtenu le silence: «Il me semble, dit-il à voix basse, que nous avons là
un gras bélier qui est venu s’offrir spontanément au couteau. C’est pour
nous une bonne fortune à laquelle nous étions loin de nous attendre.
Eussions-nous donné, pour avoir cet homme ici, tout l’or de
l’Andalousie, cela ne nous eût servi de rien, et voilà qu’il vient de
lui-même.... Cet homme est le démon en personne, vous le savez tous, et
quand il aura cessé de vivre, personne ne nous disputera plus la
possession de ce pays»....
Tous gardèrent le silence; mais on se consulta du regard, et comme
l’idée d’assassiner celui qu’ils craignaient et haïssaient tous, dont
ils connaissaient tous les voies tortueuses, ne souriait que trop à ces
hommes endurcis dès leur enfance à toutes sortes de crimes, leurs
visages basanés n’exprimaient ni surprise ni répugnance. Un seul, plus
loyal que les autres, sentit son sang bouillir à l’idée d’une trahison
aussi infâme. C’était Moâdh ibn-abî-Corra, un parent du seigneur de
Ronda. Les yeux enflammés d’une généreuse indignation, il se leva, et,
prenant la parole: «Au nom du ciel, ne faisons pas cela! dit-il à
demi-voix, mais d’un ton ferme. Cet homme, en venant ici, a compté sur
notre loyauté; sa conduite prouve qu’il nous croit incapables de le
trahir, et notre honneur exige que nous justifions sa confiance. Que
diraient nos frères des autres tribus, s’ils apprenaient que nous avons
violé les droits sacrés de l’hospitalité, que nous avons assassiné notre
hôte? Que Dieu maudisse celui qui oserait commettre un tel crime!»
Les Berbers se sentirent touchés par ces nobles paroles. En leur
rappelant d’une manière aussi énergique les devoirs de l’hospitalité,
Moâdh avait fait vibrer dans leurs cœurs une corde que l’on touche
rarement en vain chez les peuples de l’Asie et de l’Afrique.
Cependant Motadhid, bien qu’il fît semblant de dormir, était
parfaitement éveillé. En proie à une indicible angoisse, il avait
entendu tout ce qui se disait. Rassuré maintenant par l’effet qu’avaient
produit les paroles de Moâdh, il feignit de s’éveiller et alla se
remettre à table. Tous les convives se levèrent aussitôt, l’embrassèrent
et lui baisèrent respectueusement le front. Ils mirent d’autant plus
d’effusion dans leurs caresses, que leur conscience n’était pas tout à
fait tranquille, et qu’ils se reprochaient en secret d’avoir eu un
instant l’idée d’envoyer leur hôte dans l’autre monde.
--Mes amis, leur dit alors le prince, il me faudra bientôt retourner à
Séville; mais à la veille de vous quitter, je ne puis assez vous dire
combien je suis content de votre accueil. Je voudrais vous donner
quelques faibles marques de ma reconnaissance; malheureusement la
provision de petits cadeaux que portaient mes serviteurs, est épuisée ou
à peu près. Mais donnez-moi de l’encre et du papier; que chacun de vous
me dicte son nom; qu’il dise ce qu’il désire le plus, des vêtements
d’honneur, de l’argent, des chevaux, des jeunes filles, des esclaves, ou
autre chose, et qu’il envoie dans ma capitale, quand j’y serai de
retour, un serviteur qui vienne prendre le présent que je lui destine.
Tous s’empressèrent d’obéir aux désirs du prince, et quand celui-ci fut
retourné à Séville, les serviteurs des Berbers y accoururent en foule
et rapportèrent à Ronda des présents magnifiques.
Les meilleures relations semblaient donc exister entre Motadhid et les
Berbers; les vieilles rancunes paraissaient oubliées pour faire place à
une liaison étroite, à une amitié intime et cordiale, lorsque, six mois
après la visite qu’il leur avait faite, Motadhid invita les seigneurs de
Ronda et de Moron à un grand festin, qu’il voulait leur offrir,
disait-il, pour leur témoigner sa reconnaissance de leur bon accueil. Il
envoya aussi une invitation au Berber Ibn-Khazroun, le seigneur d’Arcos
et de Xérès, et bientôt ils arrivèrent tous les trois à Séville (1053).
Motadhid leur fit une réception magnifique, et selon la coutume, il leur
offrit un bain, de même qu’aux principaux personnages de leur suite;
mais, sous un prétexte quelconque, il retint le jeune Moâdh auprès de sa
personne.
Environ soixante Berbers se rendirent à l’édifice que le prince leur
avait indiqué. Après s’être déshabillés dans la première salle, ils
entrèrent dans la seconde, la véritable salle de bain. Comme cela se
voit encore aujourd’hui dans les pays musulmans, elle était bâtie en
pierres, revêtue de marbre, et couronnée d’une coupole percée de trous
en étoiles fermés par des verres dépolis. De distance à distance il y
avait des cuves de marbre, et des tuyaux, disposés dans l’épaisseur des
murs et partant d’une chaudière, y maintenaient un degré de chaleur
très-élevé.
Savourant avec délices le bien-être que procure le bain, les Berbers
entendirent bien un bruit léger, comme si des maçons fussent à
l’œuvre, mais ils n’y firent pas grande attention d’abord. Au bout de
quelque temps, toutefois, la chaleur devenant de plus en plus
étouffante, ils voulurent ouvrir la porte. Qu’on se figure leur effroi!
La porte était murée, tous les ventilateurs étaient bouchés.... Ils
moururent tous suffoqués[87].
Cependant le jeune Moâdh, après avoir attendu longtemps le retour de ses
compagnons, finit par devenir fort inquiet et se hasarda à demander à
Motadhid pourquoi ils tardaient tant à rentrer. Le prince n’hésita pas à
le lui dire, et comme il voyait une terreur profonde se peindre sur son
visage:
--Quant à toi, lui dit-il, tu n’as rien à craindre. Tes parents et tes
amis méritaient de périr puisqu’ils ont eu un instant l’idée de
m’assassiner. Sache que je ne dormais pas au moment où cette proposition
fut faite; mais j’ai entendu aussi les nobles paroles que tu as
prononcées à cette occasion, et jamais je n’oublierai que, si je vis
encore, c’est à toi que j’en suis redevable. Tu peux choisir maintenant:
si tu consens à rester ici, je suis prêt à partager avec toi toutes mes
richesses; mais si tu préfères de retourner à Ronda, je t’y ferai
reconduire après t’avoir comblé de présents.
--Hélas! seigneur, lui répondit Moâdh d’un ton profondément triste,
comment pourrais-je retourner à Ronda, où tout me rappellerait le
souvenir de ceux que j’ai perdus?
--Eh bien, reste donc à Séville, reprit le prince; tu n’auras pas à te
plaindre de moi.
Puis, s’adressant à un de ses serviteurs:
--Prends soin, lui dit-il, qu’un beau palais soit mis en ordre
sur-le-champ, afin que Moâdh puisse venir l’habiter. Fais-y transporter
mille pièces d’or, dix chevaux, trente jeunes filles et dix
esclaves.--Je te donne d’ailleurs, continua-t-il en s’adressant de
nouveau à Moâdh, un traitement annuel de douze mille ducats.
Moâdh resta donc à Séville, où il vécut dans une opulence princière.
Chaque jour Motadhid lui envoyait des cadeaux d’un grand prix ou d’une
rare élégance; il lui confia un commandement dans son armée[88], et
aussi souvent qu’il consultait ses vizirs sur les affaires de l’Etat, il
réservait la place d’honneur pour celui qui avait sauvé sa vie.
Ayant déposé les têtes des seigneurs berbers dans cette affreuse
cassette dont il aimait tant à repaître ses regards, Motadhid envoya des
troupes prendre possession de Moron, d’Arcos, de Xérès, de Ronda et
d’autres places. Aidées par la population arabe et par des traîtres qui
s’étaient vendus à Motadhid, elles y réussirent sans trop de peine. La
prise de Ronda, où Abou-Naçr avait succédé à son père, semblait devoir
coûter le plus d’efforts, car, bâtie sur une montagne très-élevée, elle
était entourée de précipices et passait pour inexpugnable. Mais les
Arabes s’insurgèrent en masse contre les Berbers, et se mirent à les
massacrer avec une aveugle fureur. Abou-Naçr lui-même tâcha inutilement
de se sauver par la fuite: au moment où il essayait de grimper à la
muraille, son pied glissa, et son cadavre alla rouler dans le
précipice[89].
Ce fut surtout la prise de Ronda qui causa au prince de Séville une joie
indicible. Il se hâta de rendre cette ville plus forte encore qu’elle ne
l’était déjà; puis, les travaux de fortification achevés, il alla les
inspecter, et tressaillant d’aise, il composa ces vers:
Mieux fortifiée que tu ne l’as jamais été, tu es maintenant le plus
beau bijou de mon royaume, ô Ronda! Les lances et les épées
tranchantes de mes braves guerriers m’ont procuré l’avantage de te
posséder; à présent tes habitants m’appellent leur seigneur et ils
seront pour moi le plus ferme appui. Ah! pourvu que ma vie soit
assez longue, je saurai bien abréger celle de mes ennemis. Pour me
tenir en haleine, je ne cesserai jamais de les combattre. J’ai
passé au fil de l’épée bataillons sur bataillons, et les têtes de
mes ennemis, enfilées comme des perles, servent de collier à la
porte de mon palais[90]!
VII.
Pendant que Motadhid, enivré de ses succès, se livrait aux transports
d’une joie immodérée, Bâdîs était en proie à une anxiété toujours
croissante. Quand il reçut la nouvelle du terrible sort qui avait frappé
les seigneurs berbers, il déchira ses habits en hurlant de douleur et de
rage. Puis, quand il apprit que, par un élan d’indignation patriotique,
toute la population arabe de Ronda s’était levée comme un seul homme
pour massacrer ses oppresseurs, de noirs pressentiments vinrent obséder
et tourmenter son esprit soupçonneux. Qui lui répondait que ses propres
sujets arabes ne se fussent pas concertés, eux aussi, avec l’Abbâdide,
qu’ils ne conspirassent pas contre son trône et sa vie? Cette pensée le
poursuivait sans relâche le jour et la nuit: on eût dit qu’il avait des
accès de délire. Tantôt, transporté de fureur, il criait, jurait et
s’emportait contre tout le monde; tantôt, l’âme troublée de crainte et
remplie d’une noire mélancolie, il gardait un morne silence et
languissait comme un arbre frappé de la foudre. Chose étrange et de
sinistre présage: Bâdîs ne buvait plus....
Il laissait mûrir en secret un projet horrible. Tant qu’il y aurait des
Arabes dans ses Etats, il ne serait pas un moment en sûreté; la
prudence, pensait-il, lui commandait donc de les exterminer, et il le
ferait le vendredi prochain, lorsqu’ils seraient tous réunis dans la
mosquée. Cependant, comme il n’entreprenait rien sans consulter son
vizir, le juif Samuel, il l’informa de son plan, mais en ajoutant qu’il
était fermement décidé à l’exécuter, que le vizir l’approuvât ou non. Le
juif jugea le plan mauvais; il tâcha d’en détourner le prince, le pria
d’attendre, et de réfléchir mûrement aux conséquences d’une telle
action. «Supposons, lui dit-il, que tout se passe selon vos souhaits;
supposons que vous réussissiez à exterminer les Arabes, et ne comptons
pas le péril d’une telle entreprise; mais alors, croyez-vous que les
Arabes des autres Etats oublieront le malheur qui a frappé leurs
compatriotes? croyez-vous qu’ils resteront tranquillement dans leurs
demeures? Non pas, certainement; je les vois déjà accourir tout furieux,
je vois des ennemis innombrables comme les vagues de la mer fondre sur
vous, et brandir leurs cimeterres au-dessus de votre tête».... Si
sensées qu’elles fussent, ces paroles n’eurent cependant aucun effet sur
Bâdîs. Il fit promettre à Samuel de lui garder le secret, et donna les
ordres nécessaires afin que tout fût prêt pour le vendredi. Ce jour-là
les soldats devraient se réunir, armés de toutes pièces, sous le
prétexte d’une revue.