Pendant que la plus grande confusion régnait parmi les troupes, les

Berbers poussant des cris de joie et les Slaves prenant la fuite parce

qu’ils craignaient de partager le sort de leur chef, deux des meurtriers

galopèrent vers Malaga à bride abattue. En arrivant dans la ville:

«Bonne nouvelle, bonne nouvelle, crièrent-ils, l’usurpateur est mort!»

Puis, se précipitant sur le lieutenant de Nadjâ, ils l’assassinèrent.

Idrîs, le frère de Hasan, fut tiré de sa prison et proclamé calife.

Dès lors le rôle des Slaves était fini à Malaga; mais la tranquillité,

un moment rétablie, ne fut pas de longue durée.

Idrîs II n’était pas, à coup sûr, un grand esprit, mais il était bon,

charitable, presque exclusivement occupé de répandre des bienfaits. S’il

n’eût tenu qu’à lui, personne n’eût été malheureux. Il rappela tous les

exilés, de quelque parti qu’ils fussent, et leur rendit leurs biens;

jamais il ne voulait prêter l’oreille à un délateur; chaque jour il

faisait distribuer cinq cents ducats aux pauvres. Sa sympathie pour les

hommes du peuple, avec lesquels il aimait à s’entretenir, contrastait

singulièrement avec le faste, l’ostentation et la scrupuleuse étiquette

de sa cour. En leur qualité de descendants du gendre du Prophète, les

Hammoudites étaient, aux yeux de leurs sujets, presque des demi-dieux.

Pour entretenir une illusion si favorable à leur autorité, ils se

montraient rarement en public et s’entouraient d’une sorte de mystère.

Idrîs lui-même, malgré la simplicité de ses goûts, ne s’écarta pas du

cérémonial établi par ses prédécesseurs: un rideau le dérobait aux

regards de ceux qui lui parlaient; seulement, comme il était la bonhomie

en personne, il oubliait parfois son rôle. Un jour, par exemple, un

poète de Lisbonne lui récita une ode. Il vanta sa charité et glorifia

aussi sa noble origine. «Tandis que les autres mortels ont été créés

d’eau et de poussière, disait-il dans son langage bizarre, les

descendants du Prophète ont été créés de l’eau la plus pure, l’eau de la

justice et de la piété. Le don de la prophétie est descendu sur leur

aïeul, et l’ange Gabriel, invisible pour nous, plane sur leur tête. Le

visage d’Idrîs, le commandeur des croyants, ressemble au soleil levant,

qui éblouit par ses rayons les yeux de ceux qui le regardent, et

pourtant, prince, nous voudrions vous voir, afin de pouvoir profiter de

votre lumière, émanation de celle qui entoure le seigneur de

l’univers.» «Lève le rideau!» dit alors le calife à son chambellan, car

jamais il ne repoussait une prière. Plus heureux que cette pauvre amante

de Jupiter qui périt victime de sa fatale curiosité, le poète put alors

contempler à son aise la figure de son Jupiter à lui, laquelle, si elle

ne répandait pas une lumière foudroyante, portait au moins l’empreinte

de la bienveillance et de la bonté. Peut-être lui plut-elle mieux, telle

qu’elle était, que si elle eût été entourée de ces rayons éblouissants

dont il avait parlé dans ses vers. Il est certain du moins qu’ayant reçu

un beau cadeau, il se retira fort content.

Malheureusement pour la dignité et la sûreté de l’Etat, Idrîs joignait à

une grande bonté de cœur une extrême faiblesse de caractère. Il ne

savait ou n’osait rien refuser à qui que ce fût. Bâdîs ou un autre lui

demandait-il un château ou autre chose, il lui accordait toujours sa

demande. Un jour Bâdîs le somma de lui livrer son vizir, lequel avait eu

le malheur de lui déplaire. «Hélas, mon ami, dit alors Idrîs à son

ministre, voici une lettre du roi de Grenade dans laquelle il me demande

de vous mettre entre ses mains. J’en suis bien affligé, mais vraiment,

je n’ose lui répondre par un refus.--Faites donc ce qu’il veut, répondit

cet excellent homme, un vieux serviteur de la famille; Dieu me donnera

des forces, et vous verrez que je saurai supporter mon sort avec

résignation et avec courage.» Arrivé à Grenade, il eut la tête

coupée....

Tant de faiblesse irrita les Berbers, déjà blessés par la sympathie

qu’Idrîs montrait pour le peuple, par ses tendances socialistes comme on

dirait aujourd’hui; mais elle exaspéra surtout les nègres. Accoutumés au

régime du fouet, du sabre et de la potence, ils méprisaient un maître

qui ne prononçait jamais un arrêt de mort. Il y avait donc beaucoup de

mécontentement, lorsque le gouverneur du château d’Airos[58] donna le

signal de la révolte. Geôlier des deux cousins d’Idrîs, il les remit en

liberté, et proclama calife l’aîné, Mohammed. Alors les nègres qui

formaient la garnison du château de Malaga, se mirent en insurrection et

invitèrent Mohammed à se rendre au milieu d’eux. Le peuple de Malaga,

toutefois, rempli d’amour pour le prince qui avait été son bienfaiteur,

ne l’abandonna pas à l’heure du danger. Ces braves gens accoururent en

foule auprès de lui et demandèrent à grands cris des armes, en

l’assurant que, s’ils en avaient, les nègres ne tiendraient pas une

heure dans le château. Idrîs les remercia de leur dévoûment, mais il

refusa leur offre en disant: «Retournez dans vos demeures; je ne veux

pas qu’il périsse un seul homme pour ma querelle.» Mohammed put donc

faire son entrée dans la capitale, et Idrîs alla le remplacer dans la

prison d’Airos. Ils avaient échangé leurs rôles (1046-7).

Le nouveau calife ne ressemblait pas à son prédécesseur, mais à sa mère,

une vaillante amazone qui aimait à vivre dans les camps, à surveiller

les préparatifs d’une bataille ou les travaux d’un siége, à stimuler par

ses paroles ou par son or le courage des soldats. Il poussait la

bravoure jusqu’à la témérité; mais il était en même temps d’une sévérité

inexorable, et si Idrîs avait manqué d’énergie, Mohammed (tel, du moins,

fut bientôt l’avis des auteurs de la révolution) n’en avait que trop.

C’était la fable des grenouilles qui avaient demandé un roi à Jupiter. A

l’exemple de la «gent marécageuse,» comme dit le bon la Fontaine,

Berbers et nègres en vinrent bientôt à maudire la terrible grue et à

regretter le pacifique soliveau. Un complot se forma; les conjurés

entrèrent en négociations avec le gouverneur d’Airos qui se laissa

facilement gagner par eux, et qui rendit la liberté à Idrîs II, après

l’avoir reconnu pour calife. Cette fois Idrîs ne recula pas devant

l’idée d’une guerre civile; le monotone séjour dans un cachot avait

vaincu ses scrupules; mais Mohammed, soutenu par sa mère, combattit ses

adversaires avec tant de vigueur, qu’il les contraignit à mettre bas les

armes. Cependant ils ne lui livrèrent pas Idrîs; avant de faire leur

soumission, ils le firent passer en Afrique, où commandaient deux

affranchis berbers, à savoir Sacaute[59], qui était gouverneur de

Ceuta, et Rizc-allâh, qui l’était de Tanger. Sacaute et Rizc-allâh

l’accueillirent avec beaucoup d’égards et firent faire les prières

publiques en son nom; mais au reste ils ne lui concédèrent aucune

autorité réelle; jaloux de leur propre pouvoir, ils le gardèrent

étroitement, l’empêchèrent de se montrer en public, et ne permirent à

personne d’approcher de lui. Quelques seigneurs berbers, ennemis secrets

des deux gouverneurs, trouvèrent cependant le moyen de lui parler et lui

dirent: «Ces deux esclaves vous traitent comme un captif et vous

empêchent de gouverner par vous-même. Donnez-nous plein pouvoir et nous

saurons bien vous délivrer.» Mais Idrîs, toujours doux et débonnaire,

refusa leur offre; dans la candeur de son âme, il raconta même aux deux

gouverneurs tout ce qu’il venait d’entendre. Les seigneurs en question

furent frappés à l’instant même d’une sentence d’exil; mais comme il y

avait peut-être quelque raison de craindre qu’une autre fois Idrîs ne

prêtât l’oreille aux insinuations des mécontents, Sacaute et Rizc-allâh

le renvoyèrent en Espagne, sans cesser toutefois de le reconnaître comme

calife dans les prières publiques. Idrîs alla chercher un asile auprès

du chef berber de Ronda[60].

Sur ces entrefaites, les mécontents de Malaga avaient imploré le secours

de Bâdîs. Celui-ci déclara d’abord la guerre à Mohammed, mais bientôt

après, il se réconcilia avec lui. Alors on proclama le prince

d’Algéziras, qui portait aussi le nom de Mohammed et qui prit à son tour

le titre de calife. A cette époque il y en avait donc quatre depuis

Séville jusqu’à Ceuta: c’étaient le soi-disant Hichâm II à Séville,

Mohammed à Malaga, l’autre Mohammed à Algéziras, et enfin Idrîs II. Deux

d’entre eux n’avaient en réalité aucun pouvoir; les deux autres étaient

des princes d’une mince importance, des roitelets, et l’abus du titre de

calife était d’autant plus ridicule que, dans sa véritable acception, il

indiquait le souverain de tout le monde musulman.

Le prince d’Algéziras échoua dans sa tentative. Abandonné par ceux qui

l’avaient appelé, il retourna précipitamment dans son pays, et mourut,

peu de jours après, de honte et de douleur (1048-9).

Quatre ou cinq ans plus tard, Mohammed de Malaga rendit aussi le dernier

soupir. Un de ses neveux (Idrîs III) aspira au trône, mais sans succès;

cette fois, on rétablit le bon Idrîs II, et le destin ayant enfin cessé

de le persécuter, il régna paisiblement jusqu’à ce qu’il payât, lui

aussi, son tribut à la nature (1055). Un autre Hammoudite crut régner à

sa place, mais Bâdîs frustra ses espérances. Véritable chef du parti

berber, le roi de Grenade ne voulait plus d’un calife; il avait résolu

d’en finir avec les Hammoudites et d’incorporer la principauté de Malaga

dans ses Etats. Il exécuta son projet sans rencontrer de grands

obstacles. Les Arabes, il est vrai, ne se soumirent à lui qu’à

contre-cœur; mais ayant gagné les plus influents d’entre eux, tels

que le vizir-cadi Abou-Abdallâh Djodhâmî[61], il se soucia peu des

murmures des autres; et quant aux Berbers, comme ils étaient convaincus

de la faiblesse de leurs princes et de la nécessité de s’unir

étroitement à leurs frères de Grenade, s’ils voulaient se maintenir

contre le parti arabe qui gagnait chaque jour du terrain dans le

Sud-ouest, ils favorisèrent les projets de Bâdîs plutôt qu’ils ne les

contrarièrent. Le roi de Grenade devint donc maître de Malaga et tous

les Hammoudites furent exilés. Ils jouèrent encore un rôle en Afrique,

mais celui qu’ils avaient rempli en Espagne était terminé[62].

V.

Afin de ne pas interrompre notre rapide esquisse de l’histoire de la

principauté de Malaga, nous avons tant soit peu anticipé sur les

événements, et comme à présent nous allons jeter un coup d’œil sur

les progrès que le parti arabe avait faits dans cet intervalle, nous

devons nous reporter quelques années en arrière.

Le cadi de Séville, Abou-’l-Câsim Mohammed, étant mort à la fin de

janvier 1042, son fils Abbâd, qui comptait alors vingt-six ans, lui

avait succédé sous le titre de _hâdjib_, ou premier ministre du

soi-disant Hichâm II. Dans l’histoire il est connu sous le nom de

Motadhid, et bien qu’il ne prît ce titre que plus tard, nous

l’appellerons ainsi dès à présent, afin d’éviter la confusion qu’un

changement de nom pourrait faire naître.

Le nouveau chef du parti arabe dans le Sud-ouest réalisait en sa

personne une des physionomies les plus accentuées qu’ait jamais

produites la verte vieillesse d’une société. C’était en tout point le

digne rival de Bâdîs, le chef de la faction opposée. Soupçonneux,

vindicatif, perfide, tyrannique, cruel et sanguinaire comme lui, comme

lui adonné à l’ivrognerie, il le surpassait en luxure. Nature mobile et

voluptueuse s’il en fut, ses appétits étaient insatiables et incessants.

Aucun prince d’alors n’avait un sérail aussi nombreux que le sien: huit

cents jeunes filles, assure-t-on, y entrèrent successivement[63].

D’ailleurs, malgré la ressemblance générale, les deux princes n’avaient

pas tout à fait le même caractère; leurs goûts, leurs habitudes

différaient sur bien des points. Bâdîs était un barbare ou peu s’en

faut; il dédaignait les belles manières, la culture de l’esprit, la

civilisation. Point de poètes dans les salles de l’Alhambra; parlant

ordinairement le berber, Bâdîs aurait à peine compris leurs odes.

Motadhid, au contraire, avait reçu une éducation soignée; il ne pouvait

prétendre, à la vérité, au titre de savant; il n’avait pas fait de

vastes lectures; mais, comme il était doué d’un tact fin et pénétrant et

d’une excellente mémoire, il savait plus qu’un homme du monde ne sait

ordinairement. Les poèmes qu’il composa, et qui, indépendamment de leur

valeur littéraire, ne sont pas sans intérêt quand on veut connaître à

fond son caractère, lui valurent parmi ses contemporains la réputation

d’un bon poète[64]. Il était ami des lettres et des arts. Pour un peu

d’encens, il comblait les poètes de cadeaux. Il aimait à faire bâtir de

magnifiques palais[65]. Jusque dans la tyrannie il apportait une

certaine érudition; il avait pris pour modèle le calife de Bagdad dont

il avait adopté le titre, tandis que Bâdîs ignorait probablement à

quelle époque ce calife avait vécu. Buveurs tous les deux, Bâdîs se

grisait brutalement, grossièrement, sans honte ni vergogne, comme un

rustre ou comme un troupier. Motadhid, toujours homme du monde, toujours

grand seigneur, ne faisait rien sans grâce; il apportait un certain bon

goût, une certaine distinction, jusque dans ses orgies, et tout en

buvant d’une manière immodérée, lui-même et ses compagnons de débauche

improvisaient des chansons bachiques qui se distinguaient par un tact

merveilleux, par une grande délicatesse d’expression. Sa puissante

organisation se prêtait également au plaisir et au travail; viveur

effréné et travailleur prodigieux, il passait de la fièvre des passions

à celle des affaires. Il aimait à s’absorber tout entier dans ses

occupations de prince, mais après des efforts surhumains qu’il faisait

pour regagner le temps donné aux plaisirs, il lui fallait l’ivresse de

nouveaux désordres pour retremper ses forces[66]. Chose étrange! ce

tyran dont le terrible regard faisait trembler les nombreuses beautés de

son sérail, a composé pour quelques-unes d’entre elles des vers d’une

galanterie exquise, d’une suavité charmante.

Il y avait donc entre Bâdîs et Motadhid la distance qui sépare le

scélérat barbare du scélérat civilisé; mais, à tout prendre, le barbare

était le moins profondément dépravé des deux. Bâdîs apportait une

certaine franchise brutale jusque dans le crime; Motadhid était

impénétrable, même pour ses affidés. Tandis que son regard scrutateur

épiait sans cesse les pensées les plus secrètes des autres et les

devinait, personne ne surprenait jamais un mouvement de sa physionomie

ni un accent de sa parole[67]. Le prince de Grenade payait de sa

personne sur les champs de bataille; celui de Séville, quoiqu’il fût

presque constamment en guerre et qu’il ne manquât pas de courage, ne

commanda ses troupes qu’une ou deux fois dans toute sa vie; d’ordinaire

il traçait du fond de sa tanière, comme dit un historien arabe, les

plans de campagne à ses généraux[68]. Les ruses de Bâdîs étaient

grossières et il était facile de les déjouer; celles de Motadhid, bien

calculées et subtiles, échouaient rarement. C’était là son fort, et l’on

raconte à ce sujet une histoire qui mérite d’être rapportée.

En guerre contre Carmona, Motadhid entretenait une correspondance

secrète avec un habitant arabe de cette ville, qui l’informait des

mouvements et des desseins des Berbers. Afin que les lettres qu’ils

s’écrivaient ne fussent pas interceptées et que personne ne soupçonnât

leurs intrigues, il fallait naturellement une grande circonspection. Or,

Motadhid, d’après un plan qu’il avait concerté avec son espion, fit

venir un jour dans son palais un paysan des environs, homme simple et

sans malice s’il en fut, et lui dit: «Ote ta casaque qui ne vaut rien,

et revêts cette _djobba_. Elle est assez belle comme tu vois, et je t’en

fais cadeau à condition que tu feras ce que je vais te dire.» Rempli de

joie, le paysan revêtit la _djobba_ sans soupçonner que la doublure de

cet habit cachait une lettre que Motadhid voulait faire tenir à son

espion, et promit d’exécuter fidèlement les ordres que le prince

voudrait bien lui donner. «Fort bien, reprit alors Motadhid; voici ce

que tu as à faire: tu prendras le chemin de Carmona; quand tu seras

arrivé dans le voisinage de cette ville, tu ramasseras du bois et tu en

formeras un fagot. Cela fait, tu entreras dans la ville et tu iras le

mettre à l’endroit où les marchands de fagots se tiennent ordinairement;

mais tu ne vendras le tien qu’à celui qui t’en offrira cinq dirhems.»

Le paysan, quoiqu’il ne devinât nullement le motif de ces ordres

singuliers, s’empressa d’y obéir. Il partit donc de Séville, et arrivé

près de Carmona, il se mit à fagoter; mais comme il n’en avait pas

l’habitude et qu’il y a fagots et fagots selon le proverbe, il entra

dans la ville avec un faisceau de branchages bien maigre, bien chétif,

et alla se placer sur le marché.

--Combien coûte-t-il, ce fagot? lui demanda un passant.

--Cinq dirhems, sans en rien rabattre; c’est à prendre ou à laisser, lui

répondit le paysan.

L’autre lui rit au nez.

--Bon Dieu! dit-il, c’est donc sans doute de l’ébène que tu as là?

--Mais non, dit un autre, c’est du bambou.

Et chacun de lancer son petit bon-mot au paysan et de le railler.

Déjà le jour baissait, lorsqu’un homme qui n’était autre que l’espion de

Motadhid, s’approcha du paysan, et lui ayant demandé le prix de son

fagot, il l’acheta; après quoi il lui dit:

--Prends ce bois sur tes épaules et porte-le à ma demeure. Je vais te

montrer le chemin.

Quand ils furent arrivés à la maison, le paysan déposa sa charge, et

ayant reçu ses cinq dirhems, il voulut s’en aller.

--Où vas-tu à cette heure avancée? lui demanda le maître de la maison.

--Je vais sortir de la ville, car je ne suis pas d’ici, lui répondit le

paysan.

--Y songes-tu? Ignores-tu donc qu’il y a des brigands sur les routes?

Reste ici; je suis à même de t’offrir un souper et un gîte, et demain de

bonne heure tu pourras te remettre en voyage.

Le paysan accepta cette offre avec reconnaissance. Bientôt un bon souper

lui fit oublier les railleries auxquelles il avait été en butte, et

quand il eut mangé d’un excellent appétit:

--Apprends-moi maintenant d’où tu viens, lui dit son hôte.

--Des environs de Séville, où je demeure.

--Dans ce cas, mon frère, tu me parais bien courageux, bien hardi,

d’avoir osé venir ici, car tu dois connaître la cruauté, la férocité de

nos Berbers, tu dois savoir qu’ils vous tuent un homme en moins de rien.

C’est sans doute quelque grave motif qui t’amène?

--Nullement; mais il faut gagner sa vie, et puis, personne ne s’avisera

de maltraiter un pauvre paysan inoffensif comme moi.

On causa jusqu’à ce que le paysan se sentît gagner par le sommeil. Son

hôte le conduisit alors au gîte qu’il lui destinait. L’autre voulut se

coucher sans se déshabiller; mais l’homme de Carmona lui dit:

--Ote ta _djobba_; tu dormiras mieux alors et tu te réveilleras plus

rafraîchi, car la nuit est tiède.

Le paysan le fit et bientôt après il dormait profondément. Alors

l’espion prit la _djobba_, en décousit la doublure, trouva la lettre de

Motadhid, la lut, y répondit sur-le-champ, mit sa propre lettre à la

place de celle du prince, recousit la doublure sans qu’il y parût, et

remit la _djobba_ à l’endroit où le paysan l’avait mise. Ce dernier,

s’étant levé le lendemain de bonne heure, la revêtit, et après avoir

remercié l’habitant de Carmona de sa généreuse hospitalité, il reprit la

route de Séville.

Quand il y fut de retour, il se présenta devant Motadhid et lui raconta

ses aventures.

--Je suis content de toi, lui dit alors le prince d’un air bienveillant,

et tu mérites une récompense. Ote donc ta _djobba_ et laisse-la-moi;

voici un habillement complet dont je te fais cadeau.

Se sentant à peine de joie, le paysan prit les beaux habits que le

prince lui offrait, et alla raconter avec un certain orgueil à ses amis,

à ses voisins, à tous ceux qu’il connaissait, que le prince lui avait

donné des vêtements d’honneur, tout comme s’il eût été un homme

d’importance, un haut fonctionnaire ou une altesse. Qu’il avait servi de

courrier extraordinaire, de porteur de dépêches tellement importantes,

qu’elles lui eussent coûté la vie, si les Berbers les eussent trouvées

sur lui, c’est ce dont il n’eut pas le moindre soupçon[69].

Il était bien rusé, le prince de Séville, bien fertile en expédients,

en stratagèmes, en artifices de tout genre; il avait à son service tout

un arsenal d’embûches, et malheur à celui qui avait provoqué sa colère!

Un tel homme avait beau chercher un asile dans un autre pays: fût-il

allé se cacher au bout du monde, la vengeance du prince l’atteignait

infailliblement. Un aveugle, raconte-t-on, avait été privé par Motadhid

de la plus grande partie de ses biens; il en avait dépensé le reste, et,

complétement ruiné, il était allé comme pèlerin mendiant à la Mecque. Là

il maudissait sans cesse et en public le tyran qui l’avait réduit à la

mendicité. Motadhid l’apprit, et ayant fait venir un de ses sujets qui

allait faire le pèlerinage de la Mecque, il lui remit une cassette qui

contenait des pièces d’or enduites d’un poison mortel. «Quand tu seras

arrivé à la Mecque, lui dit-il, tu feras tenir cette cassette à notre

concitoyen aveugle. Tu lui diras que c’est un cadeau que je lui fais et

tu le salueras de ma part. Mais prends garde de ne pas ouvrir la

cassette.» L’autre promit d’exécuter ces ordres et se mit en route.

Arrivé à la Mecque et ayant rencontré l’aveugle:

--Voici une cassette que Motadhid t’envoie, lui dit-il.

--Bon Dieu! elle rend un son métallique, s’écria l’aveugle, il y a de

l’or là-dedans! Mais comment se peut-il qu’à Séville Motadhid me réduise

à la misère et qu’en Arabie il m’enrichisse?

--Les princes ont de singuliers caprices, répliqua l’autre. Peut-être

aussi que Motadhid, convaincu à cette heure de l’injustice qu’il t’a

faite, en éprouve des remords. Enfin, je n’en sais rien et cela ne me

regarde pas; j’ai fait ma commission, cela me suffit. Prends toujours ce

cadeau; c’est pour toi un bonheur inespéré.

--Je le crois bien, reprit l’aveugle; mille mercis pour ta peine et

assure le prince de ma gratitude.

Son trésor sous le bras, le pauvre homme courut à son misérable taudis

avec autant de vitesse que sa cécité le lui permettait, et après avoir

soigneusement fermé la porte, il s’empressa d’ouvrir sa cassette.

Il n’y a, dit-on, rien de plus enivrant pour un malheureux qui a lutté

longtemps contre la misère et que le hasard enrichit tout d’un coup, que

de couver des yeux son monceau d’or, de se laisser éblouir par l’éclat

de ces belles pièces luisantes. Aveugle, le Sévillan ne pouvait se

donner une telle jouissance; chez lui, le tact et l’ouïe devaient

remplacer la vue, et ravi, plongé dans une extase délicieuse, il tâtait,

palpait, maniait ses chères espèces, les faisait sonner, les comptait,

les plaçait dans sa bouche, les goûtait pour ainsi dire... Le poison

produisit son effet: avant la nuit venue le malheureux était un

cadavre[70].

Bâdîs et Motadhid étaient tous les deux cruels, mais avec des nuances

assez sensibles. Tandis que le premier, dans ses accès d’aveugle fureur,

massacrait souvent ses victimes de ses propres mains, Motadhid empiétait

rarement sur les attributions du bourreau; mais quoiqu’il n’aimât pas à

souiller de sang ses mains aristocratiques, la haine chez lui était plus

implacable, plus tenace, que chez son rival. Son ennemi mort, la

vengeance de Bâdîs était satisfaite, sa rage assouvie; il faisait

attacher la tête du cadavre à un poteau, la coutume le voulait ainsi,

mais il n’allait pas plus loin. Chez le prince de Séville, au contraire,

la haine ne se rassasiait jamais; il poursuivait ses victimes

jusqu’au-delà du trépas; il voulait que l’aspect de leurs restes mutilés

stimulât sans relâche ses passions féroces. A l’exemple du calife Mahdî,

il fit planter des fleurs dans les crânes de ses ennemis, et les plaça

dans la cour de son palais. Un morceau de papier, attaché à l’oreille de

chaque crâne, portait le nom de celui auquel ce crâne avait appartenu

jadis. Souvent il s’extasiait devant ce _jardin_, comme il disait. Et

cependant il ne contenait pas les têtes à ses yeux les plus précieuses,

celles des princes qu’il avait vaincus. Celles-là, il les gardait, avec

le plus grand soin, au fond de son palais, dans une cassette[71].

Histoire des Musulmans d'Espagne, t. 4/4 jusqu'à la conquête de l'Andalouisie par les Almoravides (711-1100) · 第 3 / 18 段