un pont auquel un village voisin empruntait son nom d’Alpuente. Bâdîs
ordonna de couper ce pont et envoya des soldats qu’il chargea d’occuper
les défilés. Toutefois, comme il était moins exaspéré contre Zohair que
son frère, et qu’il ne désespérait pas encore tout à fait de ramener
l’ancien ami de son père à de meilleurs sentiments, il résolut de le
faire avertir secrètement du péril qui le menaçait. A cet effet il eut
recours à l’entremise d’un officier berber qui servait dans l’armée
almérienne. Cet officier alla trouver Zohair pendant la nuit, et lui
parla en ces termes: «Croyez-moi, seigneur, quand je vous assure que
vous aurez de la difficulté à passer demain les défilés qui se trouvent
sur votre route. Je vous conseille donc de partir à l’instant même; de
cette manière vous serez peut-être en état de traverser les défilés
avant que les Grenadins aient eu le temps de les occuper, et si alors
ils vous poursuivent, vous pourrez leur livrer bataille dans la plaine
ou vous mettre en sûreté dans une de vos forteresses.» Ce conseil parut
ne pas déplaire à Zohair; mais Ibn-Abbâs, qui assistait à cet entretien,
s’écria: «C’est la peur qui le fait parler ainsi.» «Quoi! dit alors
l’officier, c’est en parlant de moi que vous dites cela? De moi qui ai
pris part à vingt batailles, tandis que vous-même, vous n’en avez jamais
vu une seule? Eh bien! vous verrez que l’événement me donnera raison.»
Et il sortit indigné.
Les ennemis d’Ibn-Abbâs (et nous avons déjà dit qu’il en avait beaucoup)
ont prétendu qu’il avait repoussé le conseil de l’officier berber, non
parce qu’il le croyait mauvais, mais parce qu’il désirait que Zohair fût
tué. Ibn-Abbâs, disaient-ils, avait l’ambition de régner à Almérie; il
voulait donc que Zohair trouvât la mort en combattant contre les
Grenadins, et quant à lui-même, il espérait qu’il lui serait possible de
se sauver par la fuite et de se faire proclamer souverain à Almérie.
Peut-être y a-t-il quelque chose de vrai dans cette accusation; nous
verrons du moins que plus tard Ibn-Abbâs se vanta auprès de Bâdîs
d’avoir attiré Zohair dans un piége.
Quoi qu’il en soit, Zohair se vit cerné, le lendemain matin (5 août
1038), par les troupes de Grenade. Ses soldats en furent consternés;
mais lui-même ne perdit pas sa présence d’esprit. Il rangea aussitôt en
bataille ses fantassins noirs, qui étaient au nombre de cinq cents, et
ses Andalous; puis il ordonna à son lieutenant Hodhail de fondre sur les
ennemis à la tête de la cavalerie slave. Hodhail obéit; mais le combat à
peine engagé, il fut démonté, soit par un coup de lance, soit par un
faux pas de son cheval, et alors ses cavaliers prirent la fuite dans le
plus grand désordre. Au même instant Zohair fut trahi par ses nègres,
dans lesquels il avait cependant une grande confiance. Ces nègres
passèrent à l’ennemi, après s’être rendus maîtres du dépôt d’armes. Il
ne restait donc que les Andalous; mais ceux-ci, qui étaient en général
de fort mauvais soldats, n’eurent rien de plus pressé que de s’enfuir,
et bon gré, mal gré, Zohair dut en faire autant. Comme le pont
d’Alpuente était coupé et que les défilés étaient occupés par les
ennemis, les fuyards durent chercher un refuge sur les montagnes. La
plupart furent sabrés par les Grenadins qui ne donnaient point de
quartier; d’autres trouvèrent la mort dans d’effroyables précipices, et
de ce nombre fut Zohair lui-même.
Tous les fonctionnaires civils avaient été faits prisonniers, Bâdis
ayant ordonné d’épargner leur vie. Ibn-Abbâs se trouvait parmi eux. Il
croyait n’avoir rien à craindre et ne s’inquiétait que de ses livres.
«Mon Dieu, mon Dieu, criait-il, que deviendront mes paquets!» Et
s’adressant aux soldats qui le conduisaient vers Bâdîs: «Allez dire à
votre maître, leur dit-il, qu’il prenne bien soin de mes paquets; il ne
faut pas qu’il s’en déchire quelque chose, car ils contiennent des
livres d’une valeur inestimable.» Puis, quand il fut arrivé en présence
de Bâdîs: «Eh bien, lui dit-il en souriant, n’ai-je pas bien servi vos
intérêts, puisque je vous ai livré les chiens que voilà?» et il désigna
du doigt les prisonniers slaves. «Rendez-moi maintenant un service à
votre tour, continua-t-il; ordonnez qu’on respecte mes livres; rien ne
me tient tant au cœur.» Pendant qu’il parlait ainsi, les prisonniers
almériens lui jetaient des regards furieux, et l’un d’entre eux, le
capitaine Ibn-Chabîb, s’écria en s’adressant à Bâdîs: «Seigneur, je vous
en conjure par celui qui vous a donné la victoire, ne laissez pas
échapper cet infâme qui a perdu notre maître. Lui seul est coupable de
tout ce qui est arrivé, et si je puis être témoin de son supplice, je me
laisserai volontiers couper la tête l’instant d’après!» A ces paroles
Bâdîs sourit d’une manière bienveillante, et ordonna de rendre la
liberté au capitaine. Il fut le seul parmi les militaires qui eût la vie
sauve; tous les autres furent livrés successivement au bourreau.
Ibn-Abbâs, au contraire, fut le seul parmi les fonctionnaires civils qui
ne fût pas remis en liberté. L’orgueilleux vizir connut enfin le malheur
qu’il avait défié dans sa folle audace; il voyait s’accomplir la
prédiction du poète almérien. Il fut enfermé dans un cachot de
l’Alhambra, et les chaînes dont on le chargea ne pesaient pas moins de
quarante livres. Il savait que Bâdîs était fort irrité contre lui, et
que Samuel désirait sa mort. Toutefois il conservait encore quelque
espoir; Bâdîs, à qui il avait fait offrir trente mille ducats comme le
prix de sa délivrance, lui avait fait répondre qu’il prendrait sa
demande en considération, et il avait laissé passer presque deux mois
sans rien décider à son égard. Pendant ce temps des influences
contraires se combattaient à la cour de Grenade: d’une part,
l’ambassadeur cordouan sollicitait la liberté des prisonniers et
principalement d’Ibn-Abbâs; de l’autre, l’ambassadeur et le beau-frère
de l’Amiride Abdalazîz de Valence, Abou-’l-Ahwaç Man ibn-Çomâdih,
insistait auprès de Bâdîs pour qu’il mît à mort tous les prisonniers, et
Ibn-Abbâs en premier lieu. Abdalazîz s’était hâté de prendre possession
de la principauté d’Almérie, sous le prétexte qu’elle lui revenait par
droit de dévolution, Zohair ayant été un client de sa famille, et il
craignait que si Ibn-Abbâs et les autres prisonniers recouvraient la
liberté, ils ne lui disputassent le pouvoir. Bâdîs lui-même ne savait à
quel parti s’arrêter; la cupidité et le désir de la vengeance se
combattaient dans son cœur; mais un soir qu’il se promenait à cheval
avec son frère Bologguîn, il lui parla de la proposition d’Ibn-Abbâs et
lui demanda son avis. «Quand vous aurez accepté son argent, lui répondit
Bologguîn, et qu’il aura recouvré la liberté, il vous suscitera une
guerre qui vous coûtera le double de sa rançon. Je suis d’avis que vous
ferez bien de le mettre à mort sans retard.»
La promenade finie, Bâdîs se fit amener son prisonnier et lui reprocha
ses torts dans les paroles les plus dures. Ibn-Abbâs attendit avec
résignation la fin de cette longue invective; puis, quand le roi eut
cessé de parler: «Seigneur, s’écria-t-il, je vous en supplie, ayez pitié
de moi; délivrez-moi de mes peines!--Tu en seras délivré aujourd’hui
même,» lui répondit le prince; et comme il voyait briller une lueur
d’espérance sur la pâle et morne figure de son prisonnier, il se tut
quelques instants. Puis il reprit avec un sourire féroce: «Tu iras là où
tu souffriras bien davantage.» Ensuite il dit à Bologguîn quelques
paroles en berber, langue qu’Ibn-Abbâs ne comprenait pas; mais les
derniers mots que Bâdîs lui avait adressés, son terrible sourire, son
air menaçant et farouche, tout cela lui disait assez clairement que sa
dernière heure allait sonner. «Prince, prince, s’écria-t-il en tombant à
genoux, épargnez ma vie, je vous en conjure! Ayez pitié de mes femmes,
de mes jeunes enfants! Ce n’est pas trente mille ducats que je vous
offre, c’est soixante mille; mais au nom de Dieu, laissez-moi la vie!»
Bâdîs l’écouta sans mot dire; puis, brandissant son javelot, il le lui
plongea dans la poitrine. Son frère Bologguîn et son chambellan Alî
ibn-al-Carawî suivirent son exemple; mais Ibn-Abbâs, qui ne
discontinuait pas d’implorer la clémence de ses bourreaux, ne tomba par
terre qu’au dix-septième coup (24 septembre 1038)[49].
Grenade ne tarda pas à apprendre que le riche et orgueilleux Ibn-Abbâs
avait cessé de vivre. Les Africains s’en réjouirent, mais personne ne
reçut cette nouvelle avec autant de satisfaction que Samuel. Il ne lui
restait maintenant qu’un seul ennemi dangereux, Ibn-Bacanna, et un
pressentiment secret lui disait que celui-là aussi périrait bientôt. De
même que les Arabes, les juifs croyaient alors qu’on entendait parfois
dans son sommeil un esprit qui prédisait l’avenir en vers, et une nuit
qu’il dormait, Samuel entendit une voix qui lui récitait trois vers
hébreux, dont voici le sens:
Déjà Ibn-Abbâs a péri, ainsi que ses amis et ses affidés; à Dieu
louange et sanctification! Et l’autre ministre, celui qui
complotait avec lui, sera promptement abattu et broyé comme la
vesce. Que sont devenus tous leurs murmures, leur méchanceté et
leur puissance?--Que le nom de Dieu soit sanctifié[50]!
Peu d’années plus tard, comme nous serons obligé de le raconter, Samuel
vit s’accomplir cette prédiction; tant il est vrai que les sentiments de
haine ou d’amour donnent parfois une singulière prescience de l’avenir.
III.
Bien malgré lui, Bâdîs avait rendu aux coalisés qui reconnaissaient le
soi-disant Hichâm pour calife, un éclatant service alors qu’il fit
assaillir et tuer Zohair. L’Amiride Abdalazîz de Valence, qui, comme
nous l’avons dit, avait pris possession de la principauté d’Almérie, ne
fut pas en état, il est vrai, de prêter du secours à son allié, le cadi
de Séville, car il fut bientôt obligé de se défendre contre Modjéhid de
Dénia, qui voyait de fort mauvais œil l’agrandissement des Etats de
son voisin[51]; mais au moins le cadi n’avait plus à craindre une guerre
contre Almérie, et parfaitement rassuré de ce côté-là, il ne songea
désormais qu’à prendre l’offensive contre les Berbers, en commençant par
Mohammed de Carmona, avec lequel il s’était brouillé. En même temps il
entretenait des intelligences avec une faction à Grenade, et tâchait d’y
faire éclater une révolution.
Bien des gens à Grenade étaient mécontents de Bâdîs. Au commencement de
son règne, ce prince avait donné quelques espérances[52]; mais dans la
suite il s’était montré de plus en plus cruel, perfide, sanguinaire et
adonné à la plus honteuse ivrognerie. D’abord on se plaignit, puis on
murmura, à la fin on conspira.
L’âme du complot était un aventurier qui s’appelait Abou-’l-Fotouh. Né à
une grande distance de l’Espagne, d’une famille arabe établie dans le
Djordjân, l’ancienne Hyrcanie, il avait étudié les belles-lettres, la
philosophie et l’astronomie sous les professeurs les plus renommés de
Bagdad. Mais il était encore autre chose qu’un savant: excellent
cavalier et guerrier intrépide, il appréciait un noble coursier ou une
épée bien trempée aussi bien qu’un beau poème ou un profond traité
scientifique. Arrivé en Espagne dans l’année 1015, probablement pour y
chercher fortune, il passa quelque temps à la cour de Modjéhid de Dénia.
Là il s’entretenait tantôt de littérature avec ce savant prince, ou
travaillait à son commentaire sur le traité grammatical qui porte le
titre de Djomal; tantôt il combattait aux côtés du prince en Sardaigne;
maintefois aussi il méditait sur les questions philosophiques les plus
abstraites, ou tâchait de deviner l’avenir en observant le cours des
astres. Ensuite, étant allé à Saragosse, la résidence de Mondhir, ce
prince le prit d’abord en amitié et lui confia l’éducation de son fils;
mais comme d’après l’observation fort juste, quoiqu’un peu rebattue, de
l’historien arabe que nous suivons ici, les temps changent et les hommes
avec eux, Mondhir lui fit un jour entendre qu’il n’avait plus besoin de
ses services, et que, par conséquent, il lui permettait de quitter
Saragosse. Abou-’l-Fotouh alla alors s’établir à Grenade, où il ouvrit
un cours sur les anciennes poésies, et notamment sur le recueil connu
sous le nom de _Hamâsa_[53]; mais il y fit encore autre chose: sachant
que Bâdîs avait beaucoup d’ennemis, il stimula l’ambition de Yazîr, un
cousin germain du roi, en l’assurant qu’il avait lu dans les étoiles que
Bâdîs perdrait le trône et que son cousin régnerait trente ans. Il
réussit ainsi à former une conspiration; mais Bâdîs ayant découvert le
complot avant le temps fixé pour son exécution, Abou-’l-Fotouh, Yazîr et
les autres conjurés eurent à peine le temps de se soustraire par la
fuite à sa vengeance. Ils allèrent chercher un refuge auprès du cadi de
Séville, sans doute leur complice, bien qu’il soit impossible de dire
jusqu’à quel point il l’était[54].
Sur ces entrefaites, le cadi avait attaqué Mohammed de Carmona, et son
armée, commandée comme à l’ordinaire par son fils Ismâîl, avait déjà
remporté de brillants avantages. Ossuna et Ecija avaient été forcées de
se rendre, Carmona elle-même était assiégée. Réduit à la dernière
extrémité, Mohammed demanda du secours à Idrîs de Malaga et à Bâdîs.
L’un et l’autre répondirent à son appel: Idrîs, qui était malade, lui
envoya des troupes sous les ordres de son ministre Ibn-Bacanna; Bâdîs
vint en personne avec les siennes. Ces deux armées s’étant réunies,
Ismâîl, plein de confiance dans le nombre et dans la bravoure de ses
soldats, leur offrit aussitôt la bataille; mais Bâdîs et Ibn-Bacanna,
voyant que l’ennemi avait la supériorité du nombre ou le croyant du
moins, n’osèrent l’accepter, et sans trop se mettre en peine du seigneur
de Carmona, ils l’abandonnèrent à son sort; l’un reprit la route de
Grenade, l’autre celle de Malaga. Ismâîl se mit aussitôt à la poursuite
des Grenadins. Heureusement pour Bâdîs, il y avait à peine une heure
qu’Ibn-Bacanna s’était séparé de lui; il lui envoya donc en toute hâte
un courrier, en le conjurant de venir à son secours, puisque, sans
cela, il allait être écrasé par les Sévillans. Ibn-Bacanna le rejoignit
sans retard, et les deux armées ayant opéré leur jonction dans le
voisinage d’Ecija, elles attendirent l’ennemi de pied ferme.
Les Sévillans, qui croyaient avoir affaire à une armée en retraite,
furent désagréablement surpris lorsqu’ils vinrent se heurter contre deux
armées parfaitement préparées à les recevoir. Démoralisés par cette
circonstance inattendue, le premier choc suffit pour jeter le désordre
dans leurs rangs. Vainement Ismâîl tâcha-t-il de les rallier et de les
ramener au combat: victime de sa bravoure, il fut tué le premier de
tous. Dès lors les Sévillans ne songèrent plus qu’à se sauver[55].
Demeuré maître du champ de bataille après une si facile victoire et
ayant établi son camp près des portes d’Ecija, Bâdîs fut fort étonné en
voyant venir Abou-’l-Fotouh se jeter à ses pieds. Ce qui l’amenait,
c’était l’amour de sa famille. Il avait été obligé de quitter Grenade
avec tant de précipitation, qu’il avait dû abandonner à leur sort sa
femme et ses enfants. Il savait que Bâdîs les avait fait arrêter par le
nègre Codâm, son grand prévôt, son Tristan-l’Ermite à lui, et que Codâm
les avait fait enfermer à Almuñecar. Or, il aimait passionnément sa
femme, une jeune et belle Andalouse, et sa tendresse pour ses enfants,
un fils et une fille, était extrême. Ne pouvant se résoudre à vivre sans
eux, et craignant surtout que Bâdîs ne se vengeât de son crime sur ces
têtes chéries, il venait maintenant implorer son pardon, et quoiqu’il
connût l’humeur implacable et sanguinaire du tyran, il espérait
néanmoins que cette fois il ne serait pas inflexible, attendu qu’il
avait déjà fait grâce à son oncle Abou-Rîch, qui avait également trempé
dans le complot.
S’agenouillant donc devant le prince:
--Seigneur, lui dit-il, ayez pitié de moi! Je vous assure que je suis
innocent.
--Quoi, s’écria Bâdîs le regard enflammé de colère, tu oses te présenter
devant moi? Tu as semé la discorde dans ma famille, et à présent tu
viens me dire que tu n’es pas coupable! Crois-tu donc qu’il soit si
facile de me tromper?
--Pour l’amour de Dieu, soyez clément, seigneur! Souvenez-vous qu’un
jour vous m’avez pris sous votre protection, et que, condamné à vivre
loin des lieux qui m’ont vu naître, je suis déjà assez malheureux. Ne
m’imputez pas le crime commis par votre cousin; je n’y ai participé
d’aucune manière. Il est vrai que je l’ai accompagné dans sa fuite; mais
je l’ai fait parce que, comme vous me saviez lié avec lui, je craignais
d’être puni comme son complice. Me voici devant vous: si vous le voulez
absolument, je suis prêt à m’avouer coupable d’un crime dont je suis
innocent, pourvu que de cette manière je puisse obtenir votre pardon.
Traitez-moi comme il sied à un grand roi, à un monarque qui est placé
trop haut pour avoir de la rancune contre un pauvre homme comme moi, et
rendez-moi ma famille.
--Certes, je te traiterai comme tu le mérites, s’il plaît à Dieu.
Retourne à Grenade; tu y retrouveras ta famille, et quand j’y serai
revenu, je règlerai tes affaires.
Rassuré par ces paroles, dont il ne remarqua pas d’abord l’ambiguïté,
Abou-’l-Fotouh prit le chemin de Grenade sous l’escorte de deux
cavaliers. Mais quand il fut arrivé dans le voisinage de la ville, Codâm
le nègre exécuta les ordres qu’il venait de recevoir de son maître. Il
fit donc arrêter Abou-’l-Fotouh par ses satellites, qui, après lui avoir
rasé la tête, le placèrent sur un chameau. Un nègre d’une force
herculéenne monta derrière lui, et se mit à le souffleter sans relâche.
De cette manière il fut promené par les rues, après quoi on le jeta dans
un cachot fort étroit, qu’il dut partager avec un de ses complices, un
soldat berber qui avait été fait prisonnier dans la bataille d’Ecija.
Plusieurs jours se passèrent. Bâdîs était déjà de retour et pourtant il
n’avait encore rien décidé à l’égard d’Abou-’l-Fotouh. Cette fois, au
rebours de ce qui s’était passé alors qu’il s’agissait d’Ibn-Abbâs,
c’était Bologguîn qui l’empêchait de prononcer l’arrêt fatal. Bologguîn
s’intéressait au docteur, on ne sait pourquoi; il tâchait de prouver son
innocence, et il le défendait avec tant de chaleur, que Bâdîs, craignant
de le mécontenter, hésitait à prendre une résolution. Mais un jour que
Bologguîn se grisait dans une orgie--ce qui lui arrivait fréquemment, de
même qu’à son frère--Bâdîs se fit amener Abou-’l-Fotouh ainsi que son
compagnon. Dès qu’il vit le docteur, il vomit contre lui un torrent
d’injures; après quoi il continua en ces termes: «Tes étoiles ne t’ont
servi de rien, menteur que tu es! N’avais-tu pas promis à ton émir, à ce
pauvre imbécile dont tu avais fait ta dupe, qu’il m’aurait bientôt en
son pouvoir et qu’il régnerait trente ans sur mes Etats? Pourquoi
n’as-tu pas plutôt dressé ton propre horoscope? Tu aurais pu te
préserver alors d’un grand malheur. Ta vie, misérable, est à présent
entre mes mains!»
Abou-’l-Fotouh ne lui répondit rien. Quand il espérait revoir une épouse
et des enfants qu’il adorait, il s’était abaissé à la prière et au
mensonge; mais à présent, pleinement convaincu que rien ne pourrait
fléchir ce perfide et farouche tyran, il retrouva toute sa fierté, toute
la force de son âme, toute l’énergie de son caractère. Les yeux fixés
sur le sol, un sourire méprisant sur les lèvres, il garda un silence
plein de dignité. Cette attitude noble et calme mit le comble à
l’irritation de Bâdîs. Ecumant de rage, il bondit de son siége, et
tirant son épée, il la plongea dans le cœur de sa victime.
Abou-’l-Fotouh reçut le coup fatal sans sourciller, sans qu’une plainte
s’échappât de sa poitrine, et son courage arracha à Bâdîs lui-même un
cri d’admiration involontaire. Puis, s’adressant à Barhoun, un de ses
esclaves: «Tu couperas la tête à ce cadavre, lui dit le roi, et tu la
feras attacher à un poteau. Quant au corps, tu l’enterreras à coté de
celui d’Ibn-Abbâs. Il faut que mes deux ennemis reposent l’un à côté de
l’autre jusqu’au jour du dernier jugement.... Et maintenant c’est ton
tour. Approche, soldat!»
Le Berber auquel s’adressaient ces paroles était en proie à une
indicible angoisse et tremblait de tous ses membres. Tombant à genoux,
il tâcha de s’excuser de son mieux et conjura le prince d’épargner sa
vie. «Misérable, lui dit alors Bâdîs, as-tu donc perdu toute honte? Le
docteur chez qui un peu de crainte eût été excusable, a subi la mort
avec un courage héroïque, comme tu as pu le voir; il n’a pas daigné
m’adresser une seule parole, et toi, vieux guerrier, toi qui te comptais
parmi les plus braves, tu montres tant de lâcheté? Que Dieu n’ait pas
pitié de toi, misérable!» Et il lui coupa la tête. (20 octobre 1039.)
Ainsi que Bâdîs l’avait ordonné, Abou-’l-Fotouh fut enseveli à côté
d’Ibn-Abbâs. Les regrets de la partie intelligente et lettrée de la
population de Grenade le suivirent dans la tombe, et maintefois, en
passant près de l’endroit qui renfermait sa dépouille mortelle, l’Arabe,
condamné à porter en silence le joug d’un étranger et d’un barbare,
murmurait tout bas: «Ah! quels savants incomparables étaient-ils, ceux
dont les ossements reposent ici!... Dieu seul est immortel; que son nom
soit glorifié et sanctifié!»[56]
IV.
Le sanguinaire tyran de Grenade devenait de plus en plus le chef de son
parti. Il est vrai qu’il reconnaissait encore la suzeraineté des
Hammoudites de Malaga, mais ce n’était que pour la forme. Ces princes
étaient très-faibles: ils se laissaient dominer par leurs ministres, ils
s’exterminaient les uns les autres par le fer ou par le poison, et loin
de pouvoir songer à contrôler leurs puissants vassaux, ils s’estimaient
heureux s’ils réussissaient à régner, avec quelque apparence de
tranquillité, sur Malaga, Tanger et Ceuta.
Il y avait, d’ailleurs, une profonde différence entre ces deux cours. A
celle de Grenade il n’y avait que des Berbers ou des hommes qui, comme
le juif Samuel, agissaient constamment dans l’intérêt berber. Il y
régnait, par conséquent, une remarquable unité de vues et de plans. A la
cour de Malaga, au contraire, il y avait aussi des Slaves, et tôt ou
tard les jalousies, les rivalités, les haines, qui avaient tant
contribué à renverser les Omaiyades, devaient s’y faire jour.
Le calife Idrîs Ier, déjà malade au moment où il envoya ses troupes
contre les Sévillans, rendit le dernier soupir deux jours après qu’il
eut reçu la tête d’Ismâîl, qui avait été tué dans la bataille d’Ecija.
Aussitôt la lutte s’engage entre Ibn-Bacanna, le ministre berber, et
Nadjâ, le ministre slave. Le premier veut donner le trône à Yahyâ, le
fils aîné d’Idrîs, pleinement convaincu que dans ce cas le pouvoir lui
appartiendra. Le Slave s’y oppose. Premier ministre dans les possessions
africaines, il y proclame calife Hasan ibn-Yahyâ, un cousin germain de
l’autre prétendant, et prépare tout pour passer le Détroit avec lui.
D’un caractère moins ferme, moins audacieux, le ministre berber se
laisse intimider par l’attitude menaçante du Slave. Ne sachant à quelle
résolution s’arrêter, il veut tantôt persister dans son projet, et
tantôt y renoncer. Dans son indécision, il néglige de prendre les
mesures nécessaires. Tout à coup il voit la flotte africaine mouiller
dans la rade de Malaga. Il s’enfuit en toute hâte, et se retire à
Comarès avec son prétendant. Hasan, maître de la capitale, lui fait dire
qu’il lui pardonne et qu’il lui permet de revenir. Le Berber se fie à sa
parole, mais on lui coupe la tête. La prédiction que le juif Samuel
avait cru entendre dans son rêve, s’était donc accomplie.
Bientôt après, le compétiteur de Hasan fut aussi mis à mort. Peut-être
Nadjâ fut-il seul coupable de ce crime, comme quelques historiens
donnent à l’entendre; mais Hasan dut en subir la punition. Il fut
empoisonné par sa femme, la sœur du malheureux Yahyâ.
Alors Nadjâ crut pouvoir se passer d’un prête-nom. D’un souverain il
voulait posséder non-seulement l’autorité, mais aussi le titre. Ayant
donc tué le fils de Hasan, qui était encore fort jeune, et jeté son
frère Idrîs en prison, il se proposa hardiment aux Berbers comme
souverain, et tâcha de les gagner par les promesses les plus brillantes.
Quoique profondément indignés de son incroyable audace, de son ambition
sacrilége--car ils avaient pour les descendants du Prophète une
vénération presque superstitieuse--les Berbers crurent toutefois devoir
attendre, pour le punir, un moment plus favorable. Ils répondirent donc
qu’ils lui obéiraient et lui prêtèrent serment.
Nadjâ annonça alors son intention d’aller enlever Algéziras au
Hammoudite Mohammed qui y régnait. On se mit en campagne; mais déjà dans
les premières rencontres avec l’ennemi, le Slave put remarquer que les
Berbers se battaient mollement et qu’il ne pouvait pas compter sur eux.
Il crut donc agir sagement en donnant l’ordre de la retraite. Il avait
formé le projet d’exiler les Berbers les plus suspects dès qu’il serait
de retour dans la capitale, de gagner les autres à force d’argent, et de
s’entourer d’autant de Slaves que cela lui serait possible. Mais ses
ennemis les plus acharnés furent informés de son plan ou le devinèrent,
et au moment où l’armée passait par un étroit défilé, ils fondirent sur
l’usurpateur et le tuèrent (5 février 1043[57]).