Cependant le rôle de Khalaf n’était pas fini; il ne faisait

Produced by Chuck Greif and the Online Distributed

Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was

produced from images available at The Internet Archive)

HISTOIRE

DES

MUSULMANS D’ESPAGNE

HISTOIRE

DES

MUSULMANS D’ESPAGNE

JUSQU’A LA CONQUÊTE DE L’ANDALOUSIE

PAR LES ALMORAVIDES

(711--1110)

PAR

R. DOZY

Commandeur de l’ordre de Charles III d’Espagne, membre correspondant

de l’académie d’histoire de Madrid, associé étranger de la Soc. asiat.

de Paris, professeur d’histoire à l’université de Leyde, etc.

TOME QUATRIÈME

LEYDE

E. J. BRILL

Imprimeur de l’Université

1861

LIVRE IV

LES PETITS SOUVERAINS

I.

Depuis plusieurs années, les provinces de l’Espagne musulmane se

trouvaient abandonnées à elles-mêmes sans qu’elles l’eussent voulu. Le

peuple en général s’en affligeait; il ne songeait qu’avec effroi à

l’avenir et regrettait le passé. Les capitaines étrangers furent les

seuls qui profitèrent de la décomposition totale de la Péninsule. Les

généraux berbers se partagèrent le Midi; les Slaves régnèrent dans

l’Est; le reste échut en partage, soit à des parvenus, soit au petit

nombre de familles nobles qui, par un hasard quelconque, avaient résisté

aux coups qu’Abdérame III et Almanzor avaient portés à l’aristocratie.

Enfin, les deux villes les plus considérables, Cordoue et Séville, se

constituèrent en républiques.

Les Hammoudites étaient, mais seulement de nom, les chefs du parti

berber. Ils prétendaient avoir des droits sur toute la partie arabe de

la Péninsule; en réalité ils n’y possédaient que la ville de Malaga et

son territoire. Les plus puissants parmi leurs vassaux étaient les

princes de Grenade, Zâwî, qui éleva Grenade au rang de capitale[1], et

son neveu Habbous qui lui succéda. Il y avait en outre des princes

berbers à Carmona, à Moron, à Ronda. Les Aftasides, qui régnaient à

Badajoz, appartenaient à la même nation; mais entièrement arabisés, ils

se donnaient une origine arabe, et occupaient une position assez isolée.

Dans le parti opposé, les hommes les plus marquants étaient Khairân, le

prince d’Almérie, Zohair, qui lui succéda en 1028, et Modjéhid, le

prince des Baléares et de Dénia. Ce dernier, le plus grand pirate de son

temps, se rendit fameux par les expéditions qu’il fit en Sardaigne et

sur la côte de l’Italie, et aussi par la protection qu’il accorda aux

hommes de lettres. D’autres Slaves régnèrent d’abord à Valence; mais

dans l’année 1021, Abdalazîz, un petit-fils du célèbre Almanzor[2], y

fut proclamé roi. A Saragosse une noble famille arabe, celle des

Beni-Houd, obtint le pouvoir après la mort de Mondhir, arrivée en 1039.

Enfin, sans compter un assez grand nombre de petits Etats, il y avait

encore le royaume de Tolède. Un certain Yaîch y régna jusqu’à l’année

1036; depuis lors les Beni-Dhî-'n-noun en prirent possession. C’était

une ancienne famille berbère qui avait pris part à la conquête de

l’Espagne au huitième siècle.

Quant à Cordoue, après que le califat y eut été aboli, les principaux

habitants se réunirent et résolurent de confier le pouvoir exécutif à

Ibn-Djahwar, dont la capacité était universellement reconnue. Il refusa

d’abord d’accepter la dignité qu’on lui offrait, et quand il céda enfin

aux instances de l’assemblée, il ne le fit qu’à condition qu’on lui

donnerait pour collègues deux membres du sénat qui appartenaient à sa

famille, à savoir Mohammed ibn-Abbâs et Abdalazîz ibn-Hasan. L’assemblée

y consentit, mais en stipulant que ces deux personnes auraient seulement

voix consultative.

Le premier consul gouverna la république d’une manière équitable et

sage. Grâce à lui, les Cordouans n’eurent plus à se plaindre de la

brutalité des Berbers. Son premier soin avait été de les congédier; il

avait seulement retenu les Beni-Iforen, sur l’obéissance desquels il

pouvait compter, et il avait remplacé les autres par une garde

nationale. En apparence, il laissa subsister les institutions

républicaines. Quand on lui demandait une faveur: «Ce n’est pas à moi de

l’accorder, répondait-il; cela regarde le sénat, et je ne suis que

l’exécuteur de ses ordres.» Quand il recevait une lettre officielle qui

était adressée à lui seul, il refusait d’en prendre connaissance en

disant qu’elle devait être adressée aux vizirs. Avant de prendre une

décision, il consultait toujours le sénat. Jamais il ne prenait des airs

de prince, et au lieu d’aller habiter le palais califal, il resta dans

la modeste demeure qu’il avait toujours occupée. En réalité, toutefois,

son pouvoir était illimité, car en aucune circonstance le sénat ne

s’avisait de le contredire. Sa probité était rigide et scrupuleuse; il

ne voulait pas que le trésor public se trouvât dans sa maison; il en

confia la garde aux hommes les plus respectables de la ville. Il aimait

l’argent, il est vrai, mais jamais l’intérêt ne lui faisait rien faire

de malhonnête. Econome et même parcimonieux, pour ne pas dire avare, il

doubla sa fortune, de sorte qu’il devint l’homme le plus riche de

Cordoue. Mais en même temps il faisait de louables efforts pour rétablir

la prospérité publique. Il s’efforçait d’entretenir des relations

amicales avec tous les Etats voisins, et il y réussit si bien, que le

commerce et l’industrie jouirent en peu de temps de la sécurité dont ils

avaient tant besoin. Aussi le prix des denrées baissa, et Cordoue reçut

dans son sein une foule de nouveaux habitants qui rebâtirent

quelques-uns des quartiers que les Berbers avaient démolis ou brûlés

lors du sac de la ville[3]. Mais quoi qu’il fît, l’ancienne capitale du

califat ne recouvra pas sa prépondérance politique. Le premier rôle

appartenait dorénavant à Séville, et c’est de l’histoire de cette cité

que nous aurons à nous occuper principalement.

Le sort de Séville avait été longtemps lié à celui de Cordoue. De même

que la capitale, elle avait obéi successivement à des souverains de la

famille d’Omaiya ou de celle de Hammoud; mais la révolution de Cordoue

en 1023 eut son contre-coup à Séville. Les Cordouans s’étant insurgés

contre Câsim le Hammoudite et l’ayant chassé de leur territoire, ce

prince résolut d’aller chercher un refuge à Séville, où se trouvaient

ses deux fils avec une garnison berbère, commandée par Mohammed

ibn-Zîrî, de la tribu d’Iforen. En conséquence, il envoya aux Sévillans

l’ordre d’évacuer mille maisons qui seraient occupées par ses troupes.

Cet ordre causa un mécontentement très-vif, d’autant plus que les

soldats de Câsim, les plus pauvres de leur race, avaient la triste

réputation d’être de grands pillards. Cordoue venait de montrer aux

Sévillans la possibilité de s’affranchir du joug, et ils étaient tentés

de suivre l’exemple que leur avait donné la capitale. La crainte de la

garnison berbère les retenait encore; mais le cadi de la ville,

Abou-'l-Câsim Mohammed, de la famille des Beni-Abbâd, réussit à gagner

le chef de cette garnison. Il lui dit qu’il lui serait facile de devenir

seigneur de Séville, et dès lors Mohammed ibn-Zîrî se déclara prêt à le

seconder. Le cadi conclut ensuite une alliance avec le commandant berber

de Carmona, et alors les Sévillans, secondés par la garnison, prirent

les armes contre les fils de Câsim, dont ils cernèrent le palais.

Arrivé devant les portes de Séville, qu’il trouva fermées, Câsim essaya

de gagner les habitants par des promesses; mais il n’y réussit pas, et

comme ses fils étaient exposés à un grand péril, il s’engagea enfin à

évacuer le territoire sévillan, pourvu qu’on lui rendît ses fils et ses

biens. Les Sévillans y consentirent, et Câsim s’étant retiré, ils

saisirent la première occasion qui s’offrit à eux pour chasser la

garnison berbère[4].

La ville ayant ainsi recouvré sa liberté, les patriciens se réunirent

pour se donner un gouvernement. Cependant ils n’étaient nullement

tranquilles sur les conséquences de leur révolte; ils craignaient de

voir revenir bientôt les Hammoudites irrités, qui, dans ce cas, ne

manqueraient pas de punir les coupables. Aussi nul n’osa prendre sur soi

la responsabilité de ce qui s’était passé; tous étaient d’accord pour la

faire peser uniquement sur le cadi, auquel on enviait ses richesses; on

prévoyait déjà, avec un secret plaisir, le moment où ces richesses

seraient confisquées[5]. On offrit donc au cadi l’autorité souveraine;

mais quelle que fût son ambition, il était trop sage pour l’accepter en

ce moment. Sa naissance n’était pas illustre. Il était très-riche, car

il possédait le tiers du territoire sévillan, et il jouissait d’une

haute considération à cause de ses talents et de son savoir; mais sa

famille n’appartenait que depuis peu à la haute noblesse, et il savait

qu’à moins qu’il n’eût des soldats à sa disposition--et il n’en avait

pas encore--la fière et exclusive aristocratie de Séville se soulèverait

bientôt contre un parvenu. Il n’était rien autre chose, en vérité. Il

est vrai que plus tard, lorsque les Abbâdides furent sur le point de

rétablir à leur profit le trône des califes, ils se prétendaient issus

des anciens rois lakhmides qui, avant Mahomet, avaient régné à Hira, et

que les poètes faméliques de leur cour saisissaient alors chaque

occasion pour célébrer une si illustre origine; mais rien ne justifie

une telle prétention; les Abbâdides et leurs flatteurs n’ont jamais pu

la prouver. Tout ce que cette famille avait de commun avec les anciens

rois de Hira, c’est qu’elle appartenait comme eux à la tribu yéménite de

Lakhm; mais la branche de cette tribu d’où sortaient les Abbâdides ne

semble jamais avoir habité Hira; elle demeurait à Arîch, sur les

frontières de l’Egypte et de la Syrie, dans le district d’Emèse[6], et

les Abbâdides, loin de pouvoir rattacher leur généalogie à celle des

rois de Hira, n’ont jamais pu la faire remonter au delà de Noaim, le

père d’Itâf. Cet Itâf, capitaine d’une division des troupes d’Emèse,

était arrivé en Espagne avec Baldj, et les soldats d’Emèse ayant reçu

des terres près de Séville, il s’était établi dans le hameau de Yaumîn,

qui se trouvait dans le district de Tocina et sur les bords du

Guadalquivir. Sept générations de gens probes, économes, laborieux,

firent sortir la famille, lentement et péniblement, de son obscurité.

Ismâîl, le père de notre cadi, fut le premier qui l’illustrât; ce fut

lui qui, pour ainsi dire, fit inscrire dans le _livre d’or_ de la

noblesse sévillane le nom des Beni-Abbâd ou Abbâdides[7]. A la fois

théologien, jurisconsulte et homme d’épée, il avait commandé un régiment

de la garde de Hichâm II; puis il avait été imâm de la grande mosquée à

Cordoue et cadi de Séville. Renommé par ses lumières, sa sagacité, la

prudence de ses conseils et la fermeté de son caractère, il ne l’était

pas moins par sa probité, car en dépit de la corruption générale, il

n’accepta jamais aucun don du sultan ou de ses ministres. Sa libéralité

était sans limites, et les Cordouans exilés avaient trouvé chez lui une

généreuse hospitalité. Toutes ces qualités lui valurent le titre du plus

noble homme de l’Ouest. Il était mort dans l’année 1019, peu de temps

avant l’époque dont nous nous occupons[8].

Son fils Abou-’l-Câsim Mohammed l’égala peut-être en savoir, mais non en

vertu. Egoïste et ambitieux, son premier acte avait été un acte

d’ingratitude. Lorsque son père fut mort et qu’il avait espéré de lui

succéder comme cadi, un autre lui avait été préféré. Il s’était adressé

alors à Câsim ibn-Hammoud, et grâce à l’entremise de ce prince, il avait

obtenu l’emploi qu’il désirait[9]. Nous avons déjà vu de quelle manière

il récompensa plus tard cette faveur.

Les patriciens de Séville lui offraient maintenant le pouvoir; mais,

devinant leurs motifs, il leur répondit qu’il ne pouvait accepter leur

offre, toute honorable qu’elle était, qu’à la condition qu’on lui

adjoindrait quelques personnes qu’il nommerait. Ces personnes,

ajouta-t-il, seraient ses vizirs, ses collègues, et il ne prendrait

aucune résolution sans les avoir consultées. Malgré qu’ils en eussent,

les Sévillans furent obligés d’accepter cette proposition, car le cadi

refusait fermement de gouverner seul. On le pria donc de nommer ses

collègues. Il désigna alors les chefs de quelques familles patriciennes

tels que Hauzanî et Ibn-Haddjâdj, et des personnes que l’on regardait

comme ses créatures ou du moins comme ses partisans, tels que Mohammed

ibn-Yarîm, de la tribu d’Alhân, et Abou-Becr Zobaidî, le célèbre

grammairien qui avait été le précepteur de Hichâm II[10]. Cela fait, son

premier soin fut de se procurer des troupes. Grâce à la haute paye qu’il

promettait, il attira sous son drapeau plusieurs soldats arabes, berbers

ou autres, et il acheta d’ailleurs beaucoup d’esclaves qu’il fit

instruire dans le métier des armes[11]. Une expédition qu’il fit dans le

Nord, probablement avec d’autres princes, lui fournit le moyen de

grossir ce noyau d’une armée. Il assiégea à cette occasion deux châteaux

au nord de Viseu, qui étaient bâtis, l’un vis-à-vis de l’autre, sur des

rochers séparés par un ravin, et qui portaient le nom d’_al-akha-wén_ ou

d’_al-akhowén_, _les deux frères_, nom qui s’est conservé dans la

dénomination actuelle _Alafoens_[12]. Ils étaient habités par des

Espagnols chrétiens, dont les ancêtres avaient conclu un traité avec

Mousâ ibn-Noçair, alors que ce général conquit Viseu[13], mais qui, à

l’époque dont nous parlons, ne semblent avoir été soumis ni au roi de

Léon ni à un prince musulman. Le cadi se rendit maître de ces deux

châteaux et força trois cents de leurs défenseurs à entrer à son

service[14], de sorte que dès lors il pouvait disposer de cinq cents

cavaliers. Il avait donc assez de soldats pour faire des razzias sur les

terres de ses voisins[15], mais il n’était pas encore en état de

défendre Séville contre une attaque sérieuse. C’est ce qu’il éprouva en

1027. Dans cette année le calife hammoudite Yahyâ ibn-Alî et le seigneur

berber de Carmona, Mohammed ibn-Abdallâh, vinrent assiéger Séville[16].

Trop faibles pour opposer une longue résistance, les Sévillans entrèrent

en pourparlers avec Yahyâ. Ils se déclarèrent prêts à reconnaître sa

souveraineté, à condition que les Berbers n’entreraient pas dans la

ville. Yahyâ y consentit; mais il exigea comme otages quelques jeunes

patriciens qui lui répondraient sur leur tête de la fidélité des

Sévillans. Cette demande répandit la consternation dans la ville; aucun

patricien ne voulait livrer son fils aux Berbers, qui pourraient le tuer

au moindre soupçon. Le cadi seul n’hésita pas; il offrit à Yahyâ son

fils Abbâd, et le calife, qui savait que le cadi jouissait d’une grande

influence, se contenta de ce seul otage. Grâce à cet acte de dévoûment,

le cadi vit sa popularité s’accroître, et n’ayant désormais plus rien à

craindre ni des nobles ni du calife, dont il reconnaissait la

souveraineté pour la forme, il crut le moment venu pour régner seul.

Ayant déjà écarté du conseil les patriciens tels qu’Ibn-Haddjâdj et

Hauzanî, il n’avait plus que deux collègues, Zobaidî et Ibn-Yarîm. Il

les congédia et Zobaidî fut même envoyé en exil[17]. Un plébéien des

environs de Séville, qui s’appelait Habîb, fut nommé premier ministre.

C’était un homme sans principes, mais intelligent, actif et entièrement

dévoué aux intérêts de son maître[18].

Le cadi voulut ensuite agrandir son territoire en s’emparant de Béja.

Dans les derniers temps cette ville, qui avait déjà beaucoup souffert au

neuvième siècle par la guerre entre les Arabes et les renégats, avait

été saccagée et en partie détruite par les Berbers qui avaient couru le

pays en pillant et brûlant tout ce qui se trouvait sur leur passage. Le

cadi avait l’intention de la rebâtir; mais informé de son projet,

Abdallâh ibn-al-Aftas, le prince de Badajoz, y envoya des troupes

commandées par son fils Mohammed (qui lui succéda plus tard sous le nom

de Modhaffar), et ces troupes avaient déjà pris possession de Béja au

moment où Ismâîl, le fils du cadi, se présenta devant les portes avec

l’armée de Séville et celle du seigneur de Carmona, l’allié de son père.

Il commença aussitôt le siége et fit piller par sa cavalerie les

villages qui se trouvaient entre Evora et la mer. Malgré le renfort

qu’il avait reçu du seigneur de Mertola, Ibn-Taifour, Mohammed

l’Aftaside fut très-malheureux: après avoir perdu ses meilleurs

guerriers, il tomba entre les mains des ennemis et fut envoyé à Carmona.

Enhardis par les succès qu’ils avaient remportés, le cadi et son allié

firent des incursions, non-seulement sur le territoire de Badajoz, mais

aussi sur celui de Cordoue, de sorte que le gouvernement de cette ville

dut prendre à son service des Berbers de la province de Sidona. Quelque

temps après, cependant, ils conclurent la paix, ou du moins un

armistice, avec l’Aftaside, et alors Mohammed fut délivré de sa prison

du consentement du cadi (mars 1030). En lui annonçant qu’il était libre,

le seigneur de Carmona lui recommanda de passer par Séville et de

remercier le cadi; mais Mohammed avait tant d’aversion pour ce dernier,

qu’il répondit au Berber: «J’aime mieux demeurer votre prisonnier que

d’avoir une obligation à cet homme. Si ce n’est pas à vous seul que je

suis redevable de ma délivrance, si j’en dois remercier aussi le cadi

de Séville, je resterai où je suis.» Le seigneur de Carmona respecta ses

sentiments, et sans insister davantage, il le fit reconduire à Badajoz

avec tous les honneurs dus à son rang.

Quatre ans plus tard, en 1034, Abdallâh l’Aftaside se vengea, mais d’une

manière peu honorable, des revers qu’il avait essuyés. Il avait accordé

au cadi le passage de son armée, qui allait faire, sous les ordres

d’Ismâîl, une razzia dans le royaume de Léon; mais quand Ismâîl fut

arrivé dans un défilé non loin de la frontière léonaise, il l’attaqua à

l’improviste. Beaucoup de soldats sévillans furent tués, d’autres furent

massacrés pendant leur fuite par les cavaliers léonais. Ismâîl lui-même

échappa au carnage avec une poignée de ses guerriers; mais tandis qu’il

se dirigeait sur Lisbonne, ville qui formait la frontière des Etats de

son père du côté du nord-ouest, lui et les siens eurent à endurer les

plus grandes privations.

Dès lors le cadi devint l’ennemi mortel du prince de Badajoz[19]; mais

nous ne possédons pas de détails sur les combats qu’ils se livrèrent

dans la suite, et sans doute cette guerre n’eut pas pour l’Espagne

musulmane des conséquences aussi importantes qu’un événement d’une

autre nature, dont nous avons à nous occuper à présent.

Le cadi, comme nous l’avons dit, avait reconnu la souveraineté du calife

hammoudite Yahyâ ibn-Alî. Ç’avait été longtemps un acte de nulle

conséquence; le cadi régnait sans contrôle à Séville, Yahyâ étant trop

faible pour y faire valoir ses droits. Peu à peu cet état de choses

changea. Yahyâ parvint à rallier successivement à sa cause presque tous

les chefs berbers; il devint donc en réalité ce qu’auparavant il n’avait

été que de nom, le chef de tout le parti africain, et comme il avait

établi son quartier général à Carmona, d’où il avait chassé Mohammed

ibn-Abdallâh[20], il menaçait à la fois Cordoue et Séville[21].

La gravité du péril inspira alors au cadi une pensée qui eût été grande

et patriotique, si elle n’eût été suggérée en partie par l’ambition.

Pour empêcher les Berbers, désormais unis, de reconquérir le terrain

qu’ils avaient perdu, l’union des Arabes et des Slaves sous un seul chef

était nécessaire; c’était le seul moyen pour préserver le pays du retour

des maux dont il avait souffert. Le cadi le sentait; il désirait qu’une

grande ligue se formât, dans laquelle entreraient tous les ennemis des

Africains, mais en même temps il voulait en devenir le chef. Il ne

s’aveuglait pas sur les obstacles qu’il aurait à vaincre; il savait que

les princes slaves, les seigneurs arabes et les sénateurs de Cordoue

seraient blessés dans leur ombrageuse fierté au cas où il tâcherait de

les dominer; mais il ne se laissa pas décourager par des considérations

de cette nature, et comme les circonstances lui prêtèrent un puissant

appui, il parvint, jusqu’à un certain point, à réaliser son projet. Nous

allons voir de quelle manière il s’y prit.

Nous avons dit plus haut que le malheureux calife Hichâm II s’était

évadé du palais sous le règne de Solaimân, et que, selon toute

apparence, il était mort en Asie, ignoré et inconnu. Cependant le

peuple, encore fort attaché à la dynastie omaiyade qui lui avait donné

la prospérité et la gloire, refusait de croire à la mort de ce monarque,

et accueillait avidement les bruits étranges qui couraient sur son

compte. Il se trouvait des gens qui se piquaient de pouvoir donner les

détails les plus précis sur son séjour en Asie. D’abord, disait-on, il

s’était rendu à la Mecque, muni d’une bourse remplie d’argent et de

pierres précieuses. Cette bourse lui ayant été arrachée par des nègres

de la garde de l’émir, il passa deux jours et deux nuits sans manger,

jusqu’à ce qu’un potier, touché de compassion, lui demandât s’il savait

pétrir de l’argile. A tout hasard Hichâm répondit que oui. «Eh bien! lui

dit alors le potier, si tu veux entrer à mon service, je te donnerai un

dirhem et un pain par jour.--J’accepte de grand cœur votre offre,

lui répondit Hichâm, mais donnez-moi tout de suite un pain, je vous en

supplie, car j’ai été deux jours sans manger.» Pendant quelque temps

Hichâm, quoiqu’il fût un ouvrier fort paresseux, gagna sa vie chez le

potier; mais enfin, dégoûté de sa besogne, il s’échappa et se joignit à

une caravane qui allait partir pour la Palestine. Il arriva à Jérusalem

dans le plus complet dénûment. Un jour qu’il se promenait sur le marché,

il s’arrêta devant la boutique d’un nattier qui travaillait. «Pourquoi

me regardes-tu avec tant d’attention? lui demanda cet homme; est-ce que

tu connaîtrais mon métier?--Non, lui répondit tristement Hichâm, et je

le regrette, car je n’ai aucun moyen de subsistance.--Eh bien, reste

auprès de moi, reprit le nattier; tu pourras m’être utile en allant me

chercher du jonc et je te payerai tes services.» Hichâm accepta avec

joie cette proposition, et peu à peu il apprit à faire des nattes.

Plusieurs années se passèrent ainsi, mais en 1033 il retourna en

Espagne[22]. Après s’être montré à Malaga[23], il se rendit à Almérie,

où il arriva dans l’année 1035; mais bientôt après, le prince Zohair

l’ayant expulsé de ses Etats, il alla se fixer à Calatrava[24].

Ce récit, que le peuple acceptait avec une aveugle crédulité, ne semble

mériter aucune confiance. Le fait est qu’à l’époque où Yahyâ menaçait

Séville et Cordoue, il y avait à Calatrava un nattier du nom de Khalaf,

qui avait une ressemblance frappante avec Hichâm; mais rien ne prouve

que cet homme ait été l’ex-calife, et les clients omaiyades tels que les

historiens Ibn-Haiyân et Ibn-Hazm, bien qu’il eût été de leur intérêt de

reconnaître le soi-disant Hichâm, ont toujours protesté de la manière la

plus énergique contre ce qu’ils appelaient une grossière imposture.

Khalaf, toutefois, avait de l’ambition. Ayant souvent entendu dire qu’il

ressemblait beaucoup à Hichâm II, il se donna pour ce monarque, et comme

il n’était pas né à Calatrava, ses concitoyens le crurent. Qui plus est,

ils le reconnurent pour leur souverain et se révoltèrent contre leur

seigneur Ismâîl ibn-Dhî-’n-noun, le prince de Tolède. Ce dernier vint

alors les assiéger, et leur résistance ne fut pas longue. Ayant fait

sortir le soi-disant Hichâm de leur ville, ils se soumirent de nouveau à

leur ancien seigneur[25].

Cependant le rôle de Khalaf n’était pas fini; il ne faisait que

commencer. Le cadi de Séville, quand il fut informé de la réapparition

de Hichâm II, comprit sans tarder le parti qu’il pouvait tirer de cet

homme s’il le faisait venir à Séville. Peu lui importait que ce fût

Hichâm ou un autre; l’essentiel pour lui, c’était que la ressemblance

fût assez grande pour qu’on pût prétendre, sans trop se compromettre,

que c’était Hichâm, et alors une ligue contre les Berbers pourrait

s’organiser en son nom, ligue dont le cadi, en sa qualité de premier

ministre du calife, serait le chef et l’âme. Il fit donc inviter le

prétendant de se rendre à Séville, et lui promit son appui pour le cas

où son identité serait constatée. Le nattier ne se fit pas prier; il

vint à Séville, où le cadi le montra à des femmes du sérail de Hichâm.

Sachant ce qu’elles avaient à dire, elles déclarèrent presque toutes que

cet homme était réellement l’ex-calife, et alors le cadi, s’appuyant sur

leurs témoignages, écrivit au sénat de Cordoue ainsi qu’aux seigneurs

arabes et slaves, pour leur annoncer que Hichâm II se trouvait auprès de

lui et les inviter à prendre les armes pour sa cause[26]. Cette démarche

fut couronnée d’un brillant succès. La souveraineté de Hichâm fut

reconnue par Mohammed ibn-Abdallâh, le prince détrôné de Carmona, qui

avait trouvé un refuge à Séville[27], par Abdalazîz, prince de Valence,

par Modjéhid, prince de Dénia et des îles Baléares, et par le seigneur

de Tortose[28]. A Cordoue le peuple apprit avec enthousiasme qu’il

vivait encore. Moins crédule et jaloux de conserver le pouvoir, le

président de la république, Abou-’l-Hazm ibn-Djahwar, ne fut pas dupe de

cette imposture; mais il savait qu’il lui serait impossible de résister

à la volonté du peuple. Il comprenait la nécessité de l’union des Arabes

et des Slaves sous un seul chef, et il craignait de voir Cordoue

attaquée par les Berbers. Il ne s’opposa donc pas aux désirs de ses

concitoyens, et il permit que l’on prêtât de nouveau serment à Hichâm II

(novembre 1035)[29].

Sur ces entrefaites et pendant que le parti arabe-slave s’armait partout

contre lui, Yahyâ assiégeait Séville ou en ravageait le territoire, bien

résolu à tirer une éclatante vengeance de l’astucieux cadi. Mais il

était entouré de traîtres. Les Berbers de Carmona qu’il avait contraints

à s’enrôler sous sa bannière, étaient fort attachés à leur ancien

seigneur; ils entretenaient des intelligences avec lui, et en octobre

1035, quelques-uns d’entre eux se rendirent secrètement à Séville. Quand

ils y furent arrivés, ils apprirent au cadi et à Mohammed ibn-Abdallâh

qu’il leur serait facile de surprendre Yahyâ, attendu que ce prince

était presque toujours ivre. Le cadi et son allié résolurent aussitôt

de profiter de cet avis. En conséquence, Ismâîl, le fils du cadi, se mit

en marche à la tête de l’armée sévillane et accompagné de Mohammed

ibn-Abdallâh. La nuit venue, il se tint en embuscade avec le gros de ses

forces, et envoya un escadron contre Carmona, dans l’espoir d’attirer

Yahyâ hors de la place. Son projet lui réussit. Yahyâ était occupé à

boire lorsqu’il fut informé de l’approche des Sévillans. Quittant

aussitôt son sofa: «Quel bonheur! s’écria-t-il; Ibn-Abbâd vient me

rendre visite! Qu’on s’arme sans perdre un instant! En selle!» Ses

ordres furent exécutés, et bientôt après il sortit de la ville,

accompagné de trois cents cavaliers. Echauffé par le vin, il se

précipita sur les ennemis, sans prendre le temps de ranger ses troupes

en bataille et quoique l’obscurité l’empêchât presque de distinguer les

objets. Un peu déconcertés d’abord par sa brusque attaque, les Sévillans

y répondirent cependant avec vigueur, et quand enfin ils eurent été

contraints à la retraite, ils rétrogradèrent vers l’endroit où se

trouvait Ismâîl. Dès lors Yahyâ était perdu. Ismâîl fondit sur les

ennemis à la tête de ses chrétiens d’Alafoens, et les mit en déroute.

Yahyâ lui-même fut tué, et peut-être la plupart de ses soldats

auraient-ils partagé son sort, si Mohammed ibn-Abdallâh ne l’eût pas

empêché. Il pria Ismâîl d’épargner ces malheureux. «Presque tous, lui

dit-il, sont des Berbers de Carmona, qui ont été obligés, bien contre

leur gré, à servir un usurpateur qu’ils haïssaient.» Ismâîl céda à ses

instances, et ordonna qu’on cessât la poursuite. Cet ordre à peine

donné, Mohammed galopa vers Carmona pour se remettre en possession de sa

principauté. Les nègres de Yahyâ, qui s’étaient rendus maîtres des

portes de la ville, voulaient lui en interdire l’entrée; mais Mohammed,

secondé par la population, y pénétra par une brèche; puis il se rendit

au palais de Yahyâ, livra les femmes de ce prince à ses fils, et

s’appropria tous ses trésors (novembre 1035).

La nouvelle de la mort de Yahyâ causa une joie indicible tant à Séville

qu’à Cordoue. Le cadi, quand il la reçut, tomba à genoux pour remercier

le ciel, et tous ceux qui l’entouraient suivirent son exemple[30]. Pour

le moment il n’avait plus rien à craindre des Hammoudites. Idrîs, un

frère de Yahyâ, fut bien proclamé calife à Malaga; mais il lui fallait

du temps pour gagner, à force de promesses et de concessions, les chefs

berbers à sa cause, et il fut même hors d’état de réduire à l’obéissance

Algéziras, où son cousin Mohammed avait été proclamé calife par les

nègres[31]. Voyant donc que les circonstances lui étaient propices, le

cadi voulut s’installer, avec le soi-disant Hichâm II, dans le palais

califal de Cordoue. Mais Ibn-Djahwar n’avait nulle envie d’abdiquer le

consulat. Il réussit à convaincre ses concitoyens que le prétendu calife

n’était qu’un imposteur; le nom de Hichâm II fut supprimé dans les

prières publiques, et lorsque le cadi arriva devant les portes de la

ville, il les trouva fermées. N’étant pas assez puissant pour réduire à

main armée une ville aussi considérable, force lui fut de retourner d’où

il était venu[32].

Il résolut alors de tourner ses armes contre le seul prince slave qui

avait refusé de reconnaître Hichâm II. C’était Zohair d’Almérie. Depuis

que le calife Câsim, qui voulait se concilier l’affection des Amirides,

lui avait donné plusieurs fiefs, Zohair avait fait ordinairement cause

commune avec les Hammoudites, et quand Idrîs eut été proclamé calife, il

s’était hâté de le reconnaître[33]. Menacé maintenant par le cadi, il

conclut une alliance avec Habbous de Grenade; puis, l’armée sévillane

s’étant mise en marche, il alla à sa rencontre avec ses propres troupes

et celles de son allié, et la contraignit à la retraite[34].

Il était évident que le cadi avait trop présumé de ses forces, et il

pouvait craindre que le moment ne vînt où les armées d’Almérie et de

Grenade, prenant l’offensive à leur tour, envahiraient le territoire de

Séville. Heureusement pour lui, le hasard, qui le servait presque

toujours à souhait, voulut que l’un de ses ennemis le débarrassât de

l’autre.

II.

A l’époque dont nous parlons, deux hommes également remarquables, mais

qui se portaient une haine mortelle, avaient la conduite des affaires à

Grenade et à Almérie. C’étaient l’Arabe Ibn-Abbâs et le juif Samuel.

Rabbi Samuel ha-Lévi, qu’on nommait ordinairement Ben-Naghdéla, était né

à Cordoue, où il avait étudié le Talmud sous Rabbi Hanokh, le chef

spirituel de la communauté juive. Il s’était appliqué aussi, avec

beaucoup de succès, à l’étude de la littérature arabe et de presque

toutes les sciences que l’on cultivait alors. Au reste, il n’avait été

longtemps rien autre chose qu’un simple marchand d’épicerie, d’abord à

Cordoue, puis à Malaga, où il s’était établi après la prise de la

capitale par les Berbers de Solaimân, lorsqu’un heureux hasard vint

l’arracher à son humble condition.

Sa boutique se trouvait près d’un château qui appartenait à

Abou-’l-Câsim ibn-al-Arîf, le vizir de Habbous, roi de Grenade. Or, les

gens de ce château avaient souvent à écrire à leur maître, mais comme

ils étaient illettrés, ils firent rédiger leurs lettres par Samuel. Ces

lettres excitèrent l’admiration du vizir, car elles étaient écrites avec

la plus grande élégance et artistement émaillées des plus belles fleurs

de la rhétorique arabe. Aussi s’empressa-t-il, quand il eut l’occasion

de venir à Malaga, de s’enquérir de la personne qui les avait composées.

Puis, ayant fait venir le juif: «Il n’est pas digne de toi, lui dit-il,

de rester dans une boutique. Tu mérites de briller à la cour, et si tu

le veux bien, tu seras mon secrétaire.» Samuel accompagna donc le vizir

alors que ce dernier retourna à Grenade, et l’estime qu’Ibn-al-Arîf

avait déjà conçue pour lui ne fit que s’accroître quand, dans leurs

entretiens sur des affaires d’Etat, il découvrit chez lui une rare

intelligence des hommes et des choses, et une sûreté de coup d’œil

vraiment merveilleuse. «Tous les conseils que donnait Samuel, dit un

historien juif, étaient comme si quelqu’un interrogeait la parole de

Dieu.» Aussi le vizir les suivait-il désormais, ce dont il n’eut qu’à se

louer. Puis, étant tombé malade et sentant sa fin approcher, il dit à

son roi qui était venu le visiter et qui ne savait comment remplacer le

fidèle serviteur qu’il allait perdre: «Dans ces derniers temps,

seigneur, je ne vous ai jamais conseillé d’après mon propre cœur,

mais par l’inspiration de mon secrétaire, le juif Samuel. Fixez vos yeux

sur lui, qu’il vous soit un père et un ministre; faites tout ce qu’il

vous conseillera, et Dieu vous sera en aide.» Le roi Habbous suivit ce

conseil. Il accueillit Samuel dans son palais, et ce juif devint son

secrétaire et son conseiller[35].

Dans aucun autre Etat musulman peut-être, un juif n’a gouverné

directement et publiquement sous le titre de vizir et de chancelier.

Souvent, il est vrai, des juifs ont joui d’une certaine considération

auprès des souverains musulmans, qui aimaient surtout à leur confier

l’administration des finances; mais d’ordinaire la tolérance musulmane

n’allait pas jusqu’à souffrir patiemment qu’un juif fût premier

ministre. Aussi la chose, si elle était possible quelque part, ne

l’était qu’à Grenade. Les juifs y étaient si nombreux, qu’on l’appelait

_la ville des juifs_[36], et comme ils étaient riches et puissants, ils

se mêlaient assez souvent des affaires de l’Etat. C’est là, en un mot,

qu’ils avaient trouvé, sinon la terre promise, au moins la manne au

désert et le rocher d’Horeb. L’élévation de Samuel s’explique encore

d’une autre manière. Il n’était pas facile pour le roi de Grenade de

trouver un premier ministre, car, à vrai dire, il ne pouvait confier ce

poste important ni à un Berber ni à un Arabe. Dans ce temps-là on

voulait qu’un ministre fût très-lettré, qu’il fût en état de composer

les lettres que l’on envoyait à d’autres princes et qui s’écrivaient en

prose rimée, dans un style extrêmement recherché. Le roi de Grenade

surtout tenait à des talents de cette nature. Il ressemblait à un

parvenu qui tâche de se donner les airs du grand monde: à demi barbare,

il prenait une peine infinie pour ne pas le paraître. Il se piquait

d’avoir de la littérature, et prétendait même que la nation dont il

était issu, celle de Cinhédja, n’était pas d’origine berbère, mais

d’origine arabe[37]. Il lui fallait donc à tout prix un ministre qui ne

le cédât en rien à ceux de ses voisins. Mais où le trouver? Ses Berbers

savaient fort bien se battre, prendre des villes, les saccager et les

brûler, mais ils étaient incapables d’écrire correctement une seule

ligne dans la langue du Coran. Et quant aux Arabes, qui ne subissaient

son joug qu’en frémissant de rage et de honte, il ne pouvait se fier à

eux. Ils auraient tenu à honneur de le tromper, de le trahir. Dans ces

circonstances un juif tel que Samuel, qui, selon le témoignage des

savants arabes eux-mêmes, avait approfondi toutes les finesses de leur

langue; qui, tout zélé qu’il était pour sa religion, ne se faisait

cependant point scrupule, quand il écrivait à des musulmans, d’employer

les formules religieuses qui leur étaient habituelles[38], devait être

pour lui un véritable trésor. Et il n’eut point à rougir de l’avoir

élevé au rang de premier ministre: son choix fut approuvé même par les

Arabes. Malgré leur intolérance et leurs préjugés contre les enfants

d’Israël, ils étaient forcés d’avouer que Samuel était un génie

supérieur. Et de fait, son savoir était varié et immense. Il était

mathématicien, logicien, astronome[39]; il ne savait pas moins de sept

langues[40]. Joignez-y qu’il était fort généreux envers les poètes et

les hommes de lettres en général. Aussi ceux qu’il avait comblés de ses

faveurs ne tarissaient pas sur son éloge, et le poète Monfatil lui

adressa même ces vers, que les écrivains musulmans ne citent qu’avec une

sainte horreur:

O toi qui as réuni en ta personne toutes les belles qualités dont

d’autres ne possèdent qu’une partie, toi qui as rendu la liberté à

la Générosité captive, tu es supérieur aux hommes les plus libéraux

de l’Orient et de l’Occident, de même que l’or est supérieur au

cuivre. Ah! si les hommes pouvaient distinguer la vérité de

l’erreur, ils n’appliqueraient leur bouche que sur tes doigts. Au

lieu de chercher à plaire à l’Eternel en baisant la pierre noire à

la Mecque, ils baiseraient tes mains, car ce sont elles qui

disposent du bonheur. Grâce à toi, j’ai obtenu ici-bas ce que je

désirais, et j’espère que, grâce à toi, j’obtiendrai aussi là-haut

ce que je souhaite. Quand je me trouve auprès de toi et des tiens,

je professe ouvertement la religion qui prescrit d’observer le

sabbat, et quand je suis auprès de mon propre peuple, je la

professe en secret[41].

Mais ce que les Arabes ne pouvaient estimer à sa juste valeur, c’étaient

les services que Samuel rendait à la littérature hébraïque. Et ils

étaient très-considérables. Il publia en hébreu une Introduction au

Talmud et vingt-deux ouvrages relatifs à la grammaire, parmi lesquels le

plus développé et le plus remarquable était le _Livre de richesse_,

qu’un juge fort compétent, un coreligionnaire de Samuel qui florissait

au douzième siècle, met au-dessus de tous les autres ouvrages qui

traitent de la grammaire. Il était aussi poète: il donna des imitations

des Psaumes, des Proverbes et de l’Ecclésiaste. Remplies d’allusions, de

proverbes arabes, de sentences empruntées aux philosophes, d’expressions

rares tirées des poètes sacrés, ces poésies étaient fort difficiles à

comprendre; les juifs, même les plus savants, n’en saisissaient le sens

qu’avec l’aide d’un commentaire[42]; mais comme l’affectation et la

recherche étaient alors aussi communes dans la littérature hébraïque que

dans la littérature arabe qui lui servait de modèle, l’obscurité

comptait plutôt pour un mérite que pour un vice. Il veillait,

d’ailleurs, avec une sollicitude paternelle sur les jeunes étudiants

juifs, et s’ils étaient pauvres, il pourvoyait généreusement à leurs

besoins. Il avait à son service des écrivains qui copiaient le Michnâ et

le Talmud, et il donnait ces copies en cadeau aux élèves qui n’avaient

pas les moyens d’en acheter. Ses bienfaits ne se bornaient pas à ses

coreligionnaires d’Espagne. En Afrique, en Sicile, à Jérusalem, à

Bagdad, partout enfin les juifs pouvaient compter sur son appui et ses

largesses[43]. Aussi les juifs de la principauté de Grenade, voulant lui

donner une preuve de leur estime et de leur reconnaissance, lui avaient

décerné, dès l’année 1027, le titre de _naghîd_, c’est-à-dire de chef ou

prince des juifs de Grenade.

Comme homme d’Etat, il joignait à un esprit vif et lucide un caractère

ferme et une prudence consommée. D’ordinaire--qualité précieuse pour un

diplomate--il parlait peu et pensait beaucoup. Il profitait de toutes

les circonstances avec un savoir-faire merveilleux; il connaissait le

caractère et les passions des hommes, et les moyens de les dominer par

leurs vices. De plus, il était homme du monde. Dans les magnifiques

salles de l’Alhambra il se montrait si parfaitement à son aise, qu’on

l’eût cru né au sein du luxe. Personne ne parlait avec autant

d’élégance ou d’adresse, ne maniait mieux la flatterie, ne savait avec

plus d’art être caressant ou familier dans le discours, entraînant par

sa verve ou persuasif par ses arguments. Et pourtant--chose rare chez

ceux qu’un tour de roue de la fortune élève à une subite opulence et à

une haute dignité--il n’avait rien de la hauteur d’un parvenu, rien de

l’insolente et sotte infatuation généralement familière aux enrichis.

Bienveillant et aimable pour tout le monde, il possédait cette dignité

vraie qui résulte du naturel, du manque absolu de prétentions. Loin de

rougir de son ancienne condition et de la vouloir cacher, il la

glorifiait de son mieux, et imposait par sa simplicité même à ses

détracteurs[44].

Le vizir de Zohair d’Almérie, Ibn-Abbâs, était aussi un homme fort

remarquable. On disait de lui qu’il n’avait point d’égal sous quatre

rapports: le style épistolaire, la richesse, l’avarice et la vanité. Sa

richesse était en effet presque fabuleuse. On évaluait sa fortune à plus

de cinq cent mille ducats[45]. Son palais était meublé avec une

magnificence princière et encombré de serviteurs; il y avait cinq cents

chanteuses, toutes d’une rare beauté; mais ce que l’on y admirait

surtout, c’était une immense bibliothèque, qui, sans compter

d’innombrables cahiers détachés, contenait quatre-cent mille volumes.

Rien ne semblait manquer au bonheur de ce favori de la fortune. Il était

beau et encore jeune, car il comptait à peine trente ans; sa naissance

était fort honorable, car il appartenait à l’ancienne tribu des

défenseurs de Mahomet; il nageait dans l’or, et d’ailleurs, comme il

était fort instruit, qu’il avait la repartie prompte et qu’il

s’exprimait avec beaucoup de correction et d’élégance, il jouissait

d’une haute réputation littéraire. Malheureusement une sorte de vertige

s’était emparé de lui: sa présomption ne connaissait pas de bornes et

elle lui avait fait des ennemis innombrables. Les Cordouans surtout

étaient furieux contre lui, car une fois qu’il était venu dans leur

ville avec Zohair, il avait traité avec le plus grand dédain les hommes

les plus distingués par leur naissance ou par leurs talents, et en

partant il avait dit: «Je n’ai vu ici que des _sâïl_ et des _djâhil_

(des mendiants et des ignorants).» Le fait est que sa présomption tenait

de près à la folie. «Tous les hommes fussent-ils mes esclaves, disait-il

dans ses vers, mon âme ne serait pas encore contente. Elle voudrait

monter à un endroit plus élevé que les plus hautes étoiles, et arrivée

là, elle voudrait monter encore.» Il avait aussi composé ce vers qu’il

répétait à tout propos, mais principalement quand il jouait aux échecs:

Lorsqu’il s’agit de moi, le Malheur dort toujours,--et défense

expresse lui a été faite de me frapper.

Cet insolent défi jeté à la destinée avait excité à Almérie

l’indignation de tout le monde, et un hardi poète se fit l’interprète de

l’opinion publique en substituant à la seconde moitié du vers ces mots

qui étaient un pronostic véritable:

Mais le temps arrivera où la Destinée, qui ne dort jamais,

l’éveillera (éveillera le Malheur).

Arabe pur sang, Ibn-Abbâs haïssait les Berbers et méprisait les juifs.

Peut-être ne voulait-il pas précisément que son maître se joignît à la

ligue arabe-slave, car dans ce cas Zohair aurait été jeté dans l’ombre

par le chef de cette ligue, le cadi de Séville; mais il s’indignait du

moins de le voir l’allié d’un Berber qui avait pour ministre un juif

qu’il détestait et dont il se savait haï. De concert avec

Ibn-Bacanna[46], le vizir des Hammoudites de Malaga, il avait tâché

d’abord de renverser Samuel. Pour y parvenir, il avait inventé

d’innombrables calomnies, mais sans atteindre son but. Alors il avait

essayé de brouiller son maître avec le roi de Grenade, en l’engageant à

prêter son appui à Mohammed de Carmona, l’ennemi de Habbous, et ce plan

lui avait réussi.

Peu de temps après, dans le mois de juin de l’année 1038[47], Habbous

vint à mourir. Il laissa deux fils, dont l’aîné s’appelait Bâdîs et le

cadet Bologguîn. Les Berbers et quelques juifs voulaient donner le trône

à ce dernier; d’autres juifs, Samuel entre autres, penchaient pour

Bâdîs, de même que les Arabes. Une guerre civile eût donc éclaté, si

Bologguîn n’eût renoncé spontanément à la couronne, et quand il eut

prêté serment à son frère, ses partisans, malgré qu’ils en eussent,

furent obligés de suivre son exemple[48].

Le nouveau prince fit tout ce qu’il put pour rétablir l’alliance avec le

seigneur d’Almérie, et celui-ci déclara enfin que tout serait réglé dans

une entrevue. Accompagné d’un nombreux et magnifique cortége, il se mit

donc en marche, et arriva inopinément devant les portes de Grenade, sans

avoir demandé la permission de franchir la frontière. Bâdîs fut

profondément blessé de cette démarche inconvenante; néanmoins il reçut

le prince d’Almérie avec beaucoup d’égards, régala somptueusement les

gens de sa suite, et les combla de dons. La négociation, toutefois,

n’aboutit pas; ni les princes, ni leurs ministres (Samuel avait

conservé son poste) ne purent s’entendre. Joignez-y que Zohair, qui se

laissait influencer par Ibn-Abbâs, prenait envers Bâdîs un ton de

supériorité fort offensant. Aussi le roi de Grenade songeait déjà à

punir le prince d’Almérie de son insolence, lorsqu’un de ses officiers,

qui s’appelait Bologguîn, se chargea de faire une dernière tentative

pour amener une réconciliation. La nuit venue, il se rendit donc auprès

d’Ibn-Abbâs. «Craignez le châtiment de Dieu, lui dit-il. C’est vous qui

faites obstacle à un raccommodement, car votre maître se laisse guider

par vous. Cependant vous savez aussi bien que nous, qu’à l’époque où

nous agissions de concert, nous étions heureux dans toutes nos

entreprises, de sorte que nous faisions envie à tout le monde. Eh bien,

rétablissons notre alliance! Le point sur lequel nous n’avons pu nous

entendre jusqu’ici, c’est l’appui que vous prêtez à Mohammed de Carmona.

Abandonnez ce prince à son sort, comme notre émir l’exige, et tout le

reste s’arrangera de soi-même.» Ibn-Abbâs lui répondit d’un ton moitié

protecteur, moitié dédaigneux, et quand le Berber essaya de toucher son

cœur en l’embrassant et en versant des larmes: «Epargne-toi ces

démonstrations et ces grands mots, lui dit-il, car ils n’ont aucun effet

sur moi. Ce que je te disais hier, je te le dis aujourd’hui: si toi et

les tiens, vous ne faites pas ce que nous voulons, je ferai en sorte que

vous vous en repentirez.» Exaspéré par ces paroles: «Est-ce là la

réponse que je dois rapporter au conseil?» demanda Bologguîn. «Sans

doute, lui répondit Ibn-Abbâs, et si tu veux me prêter des termes encore

plus forts que ceux dont je me suis servi, je te le permets volontiers.»

Pleurant d’indignation et de rage, Bologguîn retourna auprès de Bâdîs et

de son conseil. Puis, quand il eut rapporté l’entretien qu’il avait eu

avec le vizir: «Cinhédjites, s’écria-t-il, l’arrogance de cet homme est

insupportable. Levez-vous tous pour la rabattre, sinon vos demeures ne

vous appartiennent plus!» Les Grenadins partagèrent son courroux, et

l’autre Bologguîn, le frère de Bâdîs, se montra le plus indigné de tous.

Il somma son frère de prendre à l’instant même les mesures nécessaires

pour punir les Almériens, et Bâdîs le lui promit.

Histoire des Musulmans d'Espagne, t. 4/4 jusqu'à la conquête de l'Andalouisie par les Almoravides (711-1100) · 第 1 / 18 段