tous vos papiers, et je ferai tout mon possible pour vous rendre
justice.»
Sur toutes ces assurances, je lui remis sur-le-champ mes papiers, en
présence des trois autres membres du Parlement... Après que ce président
m'eût donné sa parole, en présence de plus de dix personnes, qu'il me
rendrait justice, qu'il me renverrait mes papiers, qu'il me ferait
réponse, ils sortirent de ma chambre, et cependant M. le président
Pignon, malgré toutes ses protestations, a fait précisément comme M. de
Lamoignon, c'est-à-dire que non seulement il ne m'a point rendu justice,
mais même qu'il a gardé tous mes papiers, sans me faire aucune réponse.
Il est vrai que tous les prisonniers m'avaient averti que dans cette
maison de force, le Parlement ne rendait jamais justice à personne;
qu'il ne faisait ici une visite toutes les années, que pour se maintenir
en apparence dans l'ancien privilège qu'il avait autrefois de rendre
justice à tout le monde, et qu'il ne faisait sa visite que pour la
forme, ce qui n'est que trop véritable.
Je suis donc resté dans les fers.
Tous les chefs de la maison en furent indignés. Tous me promirent de
réunir leurs soins et leurs efforts pour me rendre à la liberté. Le
lieutenant de police devait venir peu de temps après faire aussi la
visite de ces prisons: ils me firent comparaître devant lui; nous étions
alors en octobre 1776; tous se réunirent pour attester ma bonne conduite
et ma rare docilité depuis que j'étais soumis à leur direction. M. Le
Noir, forcé de répondre à leurs instances, promit de me faire rendre au
premier jour ma liberté.
Alors, le Père Prudence, directeur, qui était derrière moi, me tira par
le bras pour me faire sortir, par la crainte qu'il avait que par quelque
parole indiscrète je ne gâtasse le bien qui avait été résolu.
En tirant ma révérence au lieutenant général de police, je lui demandai
s'il voulait garder la lettre que je lui avais donnée à lire, où il y
avait la cause de ma détention. Il me répondit: «Il faut que je la garde
pour la faire voir au ministre. Allez-vous en, et ne soyez plus en
peine.»
Précisément un mois après, M. Le Noir écrivit au Prieur, et voici la
réponse que je lui fis:
«Monseigneur,
«Il est sans doute que vous avez daigné jeter des yeux de compassion et
de miséricorde sur moi, puisqu'aujourd'hui 27 novembre, le révérend père
Prieur de la Charité de Charenton m'a fait monter dans sa chambre, pour
me communiquer une de vos lettres, par laquelle j'ai vu que vous
souhaitiez savoir ce que je prétendais faire en sortant de prison, si
j'avais de quoi vivre, et l'endroit où je dois me retirer. Monseigneur,
je viens vous satisfaire.
«Il y a trente ans, j'avais un bien honnête, qui fournissait à vivre à
ma mère et à moi. Si ma mère est encore en vie, je dois être certain de
trouver de quoi subsister, et si avant que de mourir elle a cru que je
n'étais pas mort en prison, et que j'en sortirais un jour, il est
certain qu'elle aura arrangé ses affaires, de manière que je trouverai
le bien qu'elle à laissé en mourant. Mais encore, quand même je n'aurais
rien du tout, monseigneur, que votre bon cœur ne soit pas en peine de
moi...
«Toute la grâce que je vous demande, c'est de me rendre promptement ma
chère liberté pour aller passer le reste de mes jours à Montagnac, lieu
de ma naissance, et en sortant de Charenton de venir embrasser vos
genoux, car dès aujourd'hui je vous regarde comme mon véritable père,
puisque vous daignez me redonner une seconde fois la vie que
j'emploierai à dire des louanges de vous et à prier Dieu de vous combler
de toutes ses bénédictions.
«J'ai l'honneur d'être, avec un très profond respect, monseigneur.
«Votre très humble et très obéissant serviteur.
«MASERS, prisonnier depuis vingt-huit
années, à Charenton, ce 27 novembre
1776.»
Le 27 du mois suivant [décembre 1776], le Père Prieur vint me visiter et
me dit: «Monsieur, il ne s'agit plus que d'une chose, et pourvu que vous
vouliez la faire, je vous réponds de la réussite. Il faut que vous
écriviez chez vous, à vos parents ou à quelqu'un de vos amis, et vous
leur direz de m'adresser la réponse à moi-même pour m'instruire si vous
avez de quoi vivre, ou enfin si vos parents veulent bien vous donner un
asile chez eux, en promettant de ne vous laisser manquer de rien, que si
leur réponse est favorable, je me charge de tout le reste.»
Sur-le-champ j'écrivis la lettre que voici, et moins de trois heures
après je l'envoyai au Prieur.
Copie de la lettre que j'ai envoyée à M. Caillet, notaire royal de
Montagnac... De la Maison de force de Charenton, le 29 décembre 1776.
«Mon cher ami.
«Je parierais dix contre un que tu me crois mort. Vois comme tu te
trompes: c'est que je suis encore en vie, et, qui plus est, il ne dépend
que de toi qu'avant ce carnaval soit passé, nous mangions un bon levraut
ensemble. Ah! que je serais content, si tu m'apprenais l'agréable
nouvelle que ma tendre mère vit encore; mais je ne dois pas me flatter
d'un si grand bonheur! Cependant, comme elle n'ignorait pas de son
vivant que nous étions fort bons amis, je ne saurais douter qu'elle ne
t'ait instruit de mon infortune, où tu peux mettre fin.
«Je te dirai que Dieu vient de me faire la grâce de me donner pour juges
Mgr Amelot, ministre du département de la maison du roi, et Mgr Le
Noir, conseiller d'Etat, lieutenant général de police. Ce sont deux
personnes d'honneur et de probité, justes et équitables. Ils daignent me
rendre la justice qui m'est due; mais, comme ils sont pleins de
compassion, ils ne voudraient point qu'après une captivité de vingt-huit
années, il me manquât de quelque chose en sortant d'une aussi longue
prison. Avant que de me relâcher ils veulent savoir si j'ai de quoi
vivre, ou des parents qui peuvent me tendre une main secourable. Tu es
instruit mieux que personne de toutes mes affaires, car c'est ton père
ou toi qui avez passé le contrat de la maison que ma mère a achetée à M.
Bouliex tout auprès de la Place. Tu sais de même qu'elle avait du bien
en fonds. Que si elle a cru que je n'étais pas mort en prison, avec
l'espérance que j'en sortirais un jour, je ne dois point douter qu'elle
n'ait accommodé ses affaires, de manière que je trouverai le bien
qu'elle a laissé en mourant. Mais j'ai à craindre que depuis vingt-huit
années que je suis en prison, elle ne m'ait cru mort, et en conséquence
qu'elle n'ait donné son bien aux enfants de ses sœurs, dont une avait
épousé Nourigat; on m'a dit que Grouillé avait épousé la fille de sa
sœur aînée, Marie d'Aubrespy.
«Enfin, je mets toutes les choses au pire. Tu n'as qu'à les assurer tous
de ma part que si ma mère leur a laissé mon bien, nous n'aurons point de
procès ensemble; tout ce que je leur demande, c'est de signer les quatre
paroles que voici, que tu dresseras toi-même.
«A Monsieur le Prieur de la maison des religieux de Charenton.
«Monsieur,
«Nous venons vous remercier de la bonté que vous avez eue de tendre une
main secourable à M. Henri Masers de Latude, notre parent, pensionnaire
dans votre maison. En même temps, tous les soussignés, nous venons vous
prier d'assurer de notre part nos seigneurs Amelot, ministre d'Etat, et
Le Noir, conseiller d'Etat, lieutenant général de police, que nous ne
laisserons manquer de rien notre parent; que nous les supplions en grâce
de lui rendre promptement sa liberté; que notre reconnaissance égalera
le profond respect avec lequel nous sommes les très humbles et très
obéissants serviteurs. D'Aubrespy, Grouillé, etc...»
«Avant que de partir, je sais que ma mère avait de l'argent monnayé. Que
si, avant de mourir, elle en avait encore, je n'aurais point de peine à
croire qu'elle l'aura confié à la probité de M. le baron de Fontès. Je
te serais bien obligé d'envoyer à son château Grouillé ou un d'Aubrespy,
mes parents, lui apprendre que je ne suis pas mort, et ce dont il
s'agit. Au reste tu n'as qu'à avertir mes parents que je ne leur serai
point à charge, que j'aimerais mieux servir le roi comme volontaire dans
quelque régiment ou me faire ermite, que de les importuner; que si je
les prie de signer, que ce n'est que pour me conformer à l'humanité du
ministre et du lieutenant général de police qui ne voudraient pas que je
fusse réduit à la mendicité, en sortant d'une aussi longue prison.
«Que si ma mère, avant de mourir, a arrangé les affaires, de manière que
tout son bien me soit rendu, dans ce dernier cas tu peux faire tout
toi-même, en écrivant à peu près les quatre paroles que voici:
«A Monsieur le Prieur de la Maison des Religieux à Charenton.
Nous soussigné, notaire royal de Montagnac, certifions que le sieur
Henri Masers de Latude a une maison qui n'est pas la moindre de la ville
avec du bien fonds en terre, qui peut lui donner de quoi à vivre.
Caillet etc...»
«Mon cher ami, je suis dans la peine. Je te prie de te dépêcher le plus
promptement que tu pourras d'envoyer un de ces deux actes au vertueux
religieux qui me secourt. Voici son adresse: A Monsieur le Prieur de la
Maison des Religieux de Charenton, à une lieue de Paris, à Charenton.
Mon cher ami, je ne te prie point, parce que j'espère que tu feras pour
moi ce que je ferais de bon cœur pour toi si tu étais à ma place. Je
te prie de saluer de ma part tous les parents et amis. En attendant que
je puisse t'embrasser, je suis très parfaitement,
«Mon cher ami,
«Ton très humble et très obéissant serviteur,
«Henry Masers de Latude, pensionnaire du roi à la Maison des religieux
de Charenton, ce 29 décembre 1776.»
Dans la même feuille j'écrivis la lettre ci-dessous au Prieur de chez
moi:
«Monsieur le Prieur actuel de Montagnac.
«Monsieur,
«En 1740, M. Maffre de Masselliau était notre Prieur. C'était un très
honnête homme, et j'ose vous dire qu'il était un de mes bons amis.
Cependant j'espère que Dieu nous a donné dans votre personne un pasteur
aussi vertueux qu'il l'était. Je suis une de vos ouailles, et je viens
vous prier, dans mon infortune, de me tendre une main secourable. Il est
inutile que je donne des conseils à un homme d'esprit sur la manière
qu'on doit prendre pour mettre fin à ma peine. Sûr de votre humanité, je
vous prierai tant seulement de faire attention que Mgr Le Noir,
conseiller d'Etat, lieutenant général de police, est l'homme le plus
juste, le plus humain et le plus compatissant du royaume, et que si
malheureusement pour moi il passait à quelque autre charge, malgré la
justice de ma cause, toutes mes affaires seraient renversées de fond en
comble. Par ces paroles vous entendez que je vous prie de presser mes
parents de répondre le plus promptement qu'il leur sera possible à cette
lettre. Vingt-huit années de captivité parlent pour moi à vos entrailles
paternelles et de miséricorde.
«J'ai l'honneur d'être avec un très profond respect,
«Monsieur,
«Votre très humble et très obéissant serviteur.
«Henry Masers de Latude, pensionnaire du roi à la Maison des religieux
de Charenton etc...»
«Voici de la manière que j'avais adressé cette lettre: à Monsieur
Caillet, notaire royal de la ville de Montagnac, et en cas de mort, à
Monsieur le Prieur, par Pézenas, à Montagnac.
Qui, selon les règles de la nature et de l'humanité, n'aurait pas cru
qu'avant un mois j'aurais reçu une réponse favorable de cette lettre?...
Connaissant le bon cœur qui règne dans ma famille, si, par un coup du
ciel, malgré le diable, ma lettre leur a été rendue, je suis prêt
cependant à gager un de mes propres yeux qu'elle a signé et envoyé
l'acte que vous avez vu plus haut, que si le Père Prieur de la Charité
ne l'a point reçu, comme il me l'a toujours attesté, c'est que
véritablement un démon l'a enlevé de la poste...
Cependant il semble qu'aujourd'hui 2 février 1777, Dieu commence de
m'assister de sa sainte miséricorde, car voici la copie d'une lettre que
le Père Prieur vient de me remettre, et qu'un gentilhomme de Béziers
lui a écrite à lui-même:
«A Béziers, ce 10 janvier 1777.
«Monsieur,
«Je saisis ce renouvellement de l'année pour vous en souhaiter une bonne
et heureuse. Les bontés que vous avez eues pour moi pendant ma détention
dans votre maison me rappellent toujours de former des vœux pour une
personne aussi méritante que la vôtre.
«Ayant été un des malheureux exilés, je me suis extrêmement lié avec un
de mes compatriotes, qui de nom de guerre s'appelle Dangers, et du nom
de famille Masers de Latude; c'est l'homme à projets dont je veux
parler. J'espère que vous ne refuserez pas de lui montrer la lettre qui
est ci-jointe à la vôtre. Ma mère forme pour vous les mêmes vœux. Je
vous prie d'en assurer les RR. PP. Prudence et Orlette.
«Je suis avec le plus profond respect,
Monsieur,
«Votre très humble et très obéissant serviteur.
«Chevalier de MOYRIA».
Voici les paroles contenues dans l'autre feuillet:
«Lettre pour M. Dangers, autrement
dit Masers.
«Monsieur,
«C'est votre cher Poitiers qui vous écrit la présente. Si j'avais pu
plus tôt, je l'aurais déjà fait. Dès que je suis sorti, j'ai de suite
pensé à vous. Une personne veut bien régler vos affaires, mais pour cela
il faut que vous donniez votre procuration d'abord à M. Facio, et puis
que vous en donniez une autre au procureur qui se chargera de vos
affaires. M. Fournier, le procureur qui demeure à la citadelle, se
trouve précisément être celui de ma famille. Demandez à M. Facio de me
faire une réponse, et alors je vous promets une bonne réussite dans la
rentrée de vos biens. Quand je suis passé à Montagnac, je n'ai pu rien
découvrir.
«Je suis avec le plus parfait attachement,
Monsieur,
Votre très humble et très obéissant serviteur.
«Chevalier de MOYRIA.»
«Recevez les vœux que je fais pour vous à ce renouvellement d'année.»
... Etant forcé de mettre ici les copies des lettres du chevalier de
Moyria, je crois devoir aussi y mettre les causes de sa détention.
Son frère aîné et lui sont tous deux officiers dans le régiment de l'Ile
de France. En 1775, ce régiment était en garnison à Belfort (Alsace).
Alors le chevalier n'était âgé que de 16 à 17 ans; son frère était
lieutenant et plus âgé que lui, et en conséquence il voulait gouverner,
et cela était juste. Que s'il avait pris son frère par les douceurs et
la remontrance, comme il a un fort bon naturel, il aurait fait de lui
tout ce qu'il aurait voulu. Mais il le commandait avec un ton de maître
insupportable, et pour des riens il le faisait mettre aux arrêts. Il se
plaignit de cette grande sévérité, et de ce qu'il ne lui communiquait
point les lettres de sa bonne maman, et qu'il avait donné à ses amis une
douzaine de paires de bas de soie et autres choses qu'elle lui avait
envoyées. De sorte que la conversation s'échauffa à tel point, que le
jeune chevalier, qui n'est pas moins brave que feu son père, voulut
faire mettre l'épée à la main à son frère unique. Celui-ci, pour éviter
un malheur affreux, qui ne pouvait manquer d'envoyer lui ou son frère
dans l'autre monde, et leur mère dans le tombeau, demanda une lettre de
cachet qu'il obtint, et il le fit mettre ici. Leur mère, dès le même
moment qu'elle fut instruite de leur différend, et qu'elle eut fait
faire la paix entre ses deux fils, avec promesse de leur part de ne
rompre jamais plus cette tendre amitié qui doit régner sans cesse entre
deux frères, demanda la révocation de la lettre de cachet, et le fit
sortir d'ici...
Bien que la lettre du chevalier de Moyria fût datée du 10 janvier, elle
ne me fut cependant remise que le 2 février, et le même jour je
l'envoyai au lieutenant général de police, accompagnée de celle que
voici, que je mis dans la même enveloppe:
«A Monseigneur Le Noir, conseiller
d'Etat, lieutenant général de police.
Monseigneur,
Depuis vingt-huit années que je suis en prison, je n'ai pas cessé un
seul jour de me faire la grâce d'embrasser ma tendre mère, avant de
mourir. Cependant, aujourd'hui 2 février, par la lettre que le révérend
Père Prieur vient de me communiquer, je viens d'apprendre qu'elle est
décédée. Pour le coup, je puis défier toutes les furies de l'enfer de
pouvoir augmenter ma peine. Que si la compassion a du pouvoir sur les
cœurs vertueux, illustre père des malheureux, ayez pitié de moi. Dans
l'ennui qui me presse, ne me réduisez pas encore à l'humiliation de
devoir ma liberté à tout autre qu'à vous seul. Que votre cœur
généreux daigne s'en tenir à la lettre que le révérend Père Facio, homme
de mérite et de grande probité, aura la bonté de vous remettre avec
celle-ci, qu'il a reçue d'un gentilhomme de Béziers, datée du 10 du mois
dernier.
«Je vous prie de faire attention que si je n'avais rien, il est sans
doute que cet ami ne me demanderait point une procuration, en me
protestant la réussite de me faire rentrer dans tous mes biens... En
attendant la réponse de mes parents, daignez au moins ordonner au Père
Prieur de me tirer de la Force pour me faire passer sur le devant. Que
si vous voyiez les larmes couler de mes yeux pour la mort de ma tendre
mère, eussiez-vous le cœur plus dur que les cailloux, je vous
l'attendrirais, et vous ne me refuseriez point de me rendre ma chère
liberté, que j'emploierais à dire des louanges de vous et à prier Dieu
de vous combler de toutes ses bénédictions.
«J'ai l'honneur d'être avec un très profond
respect,
«Monseigneur,
«Votre très humble et très obéissant serviteur,
«Masers, prisonnier depuis vingt-huit années, présentement à Charenton
ce 2 février 1777.»
Douze jours après avoir envoyé la lettre du chevalier de Moyria, à M. Le
Noir, on vint me dire que cette lettre ne suffisait pas, qu'il fallait
que j'écrivisse encore chez moi. Vu la bonne disposition que le
chevalier m'avait témoignée de me secourir, j'eus recours à lui, et en
conséquence je lui écrivis la lettre suivante:
«Ah! mon cher chevalier,
«Pour le coup, mon esprit me manque pour vous exprimer comme il faut la
joie extrême que je ressens, en voyant que non seulement vous me faites
l'honneur de me visiter par vos lettres, mais même que vous voulez me
tendre une main secourable. A ce trait je reconnais l'illustre sang de
Moyria. Que si c'est obliger une âme bien née que de lui fournir
l'occasion de faire des heureux, mon cher chevalier, vous trouvez
ci-joint la copie d'une lettre, datée du 29 décembre dernier 1776, que
j'ai envoyée à mes parents du côté de ma mère, qui jouissent de mon
bien. Que s'ils avaient répondu sur-le-champ, il est certain que je
n'aurais point resté jusqu'aujourd'hui à venir vous embrasser à Béziers.
«Ayant de l'esprit et un bon cœur, il est inutile que je vous donne
des conseils. Il suffira d'écrire à Montagnac, à Grouillé ou à un
d'Aubrespy, mes parents, de venir vous parler, et vous lui direz que je
suis extrêmement irrité contre tous de ce qu'ils n'ont pas secondé
l'humanité de notre vertueux Père Prieur Facio; que vous m'avez vu et
parlé, et que je ne suis pas encore si cassé que je ne puisse, avec mon
épée ou ma tête, gagner de quoi à subsister; qu'ils savaient bien que je
sais les mathématiques, et qu'avec ce talent, quand même je ne voudrais
me faire qu'un simple arpenteur, je pourrais gagner du pain; qu'en outre
ils ne peuvent pas ignorer que tous mes parents du côté de mon père ont
de très belles terres, et que si je voulais m'humilier jusqu'à leur
demander la table, pas un d'eux ne me la refuserait, ou tout au moins de
me faire un de leurs maîtres d'affaires, préférablement à un
indifférent. Mais enfin, mon cher chevalier, il ne dépendrait que de
vous de me délivrer, en engageant votre bonne maman à écrire les quatre
paroles que voici à Mgr Le Noir, conseiller d'Etat, lieutenant
général de police.
«Monseigneur, instruite que vous ne retenez le sieur Henri de Masers
dans la Maison des Religieux de Charenton, que par la crainte que vous
avez qu'après une captivité de vingt-huit années il ne trouve plus de
quoi subsister, Monseigneur, ne soyez plus en peine: je viens vous
assurer que si je ne puis venir à bout de lui faire rendre ses biens,
dont ses parents se sont emparés, chose qu'on m'a dit cependant n'être
pas difficile, que moi-même je lui donnerai un asile chez moi. Que si
malheureusement mon nom ne vous était présent, M. de Saint-Vigor,
contrôleur de la Maison de la reine, intime ami de feu mon époux, le
comte de Moyria, lieutenant-colonel, vous dira qui je suis, et même je
ne doute pas que son cœur, plein de compassion, ne joigne ses prières
aux miennes pour vous exciter à délivrer plus promptement un infortuné
qui gémit depuis si longtemps en prison. Sur les éloges qu'on fait de
vous, je ne dois point douter que vous serez sensible à ma prière, en
vous assurant que ma reconnaissance égalera le profond respect avec
lequel j'ai l'honneur d'être, Monseigneur, etc...»
«Mon cher chevalier, si Mme votre mère veut bien s'intéresser à mon
sort, il faudrait lui conseiller d'envoyer cette lettre dans une double
enveloppe à M. de Saint-Vigor, en le priant de la signer et de l'envoyer
sur-le-champ à M. Le Noir, conseiller d'Etat, lieutenant général de
police, et moyennant ce, vous pouvez être certain qu'en moins de six
jours après je serai libre. Mon cher chevalier, je vous prie de faire
une extrême attention aux quatre paroles que voici:
«_Nota._--Il est évident que non seulement M. Le Noir passe pour être
juste et équitable, mais même qu'il n'y a pas un seul homme en France
qui ait un cœur si humain, si compatissant et mieux faisant que le
sien. Que si malheureusement pour moi, aujourd'hui ou demain, le roi
venait à le faire ministre, comme cela est arrivé à MM. d'Argenson,
Berryer, Bertin, Sartine, etc..., malgré l'équité de ma cause, toutes
mes affaires seraient renversées de fond en comble, et je serais un
homme perdu. Par ces paroles vous entendez que je vous prie de me
secourir promptement.
«_Signé_: MASERS.
«A la maison des religieux de Charenton,
le 14 février 1777.»
Aujourd'hui, 16 mars, le Père Prieur vient de m'apporter la réponse à
cette lettre dont voici la copie:
«A Béziers, ce 2 mars 1777.
«J'ai reçu, mon cher Dangers, le paquet que votre vertueux prieur a eu
la bonté de m'envoyer. Je l'ai communiqué à ma mère. Il se trouve à
Béziers une dame de chez vous; elle est veuve d'un nommé d'Aubrespy,
lieutenant-colonel d'infanterie, chevalier de l'ordre royal et militaire
de Saint-Louis, chez qui je fus de suite prendre des informations, et
voici ce qu'elle me dit: que vous étiez le fils du marquis de Latude,
qu'elle ne vous connaissait pas, mais que sur l'ouï-dire, votre mère
avait acheté une maison sur la place, et qu'elle avait, outre cela,
plusieurs pièces de terre, qu'elle était alliée à M. le baron de Fontès
de Pézenas. Alors je lui communiquai vos lettres qui se trouvèrent se
rapporter avec ce que je vous marque. Je compte aller demain à Pézenas
où je verrai le baron de Fontès, avec lequel je prendrai des
arrangements nécessaires pour vous délivrer d'une aussi longue
captivité. De là j'irai à Montagnac, et je vous promets de forcer vos
parents naturels et le notaire royal du lieu, de signer les papiers que
vous leur avez envoyés à ce sujet, et pour qu'ils soient plus
authentiques, je le ferai faire sur du papier marqué. Vous me marquez
que j'intéresse ma mère à écrire à M. le lieutenant général de police:
ma mère y a consenti. Elle a fait plus: comme M. Amelot se trouve intime
ami de M. de Saint-Vigor, ainsi elle a jugé à propos de plutôt écrire à
ce ministre. J'ai écrit à M. de Saint-Vigor, en y mettant dedans une
lettre pour le ministre.
«_Signé_: Le chevalier de MOYRIA.»
M. de Saint-Vigor prit mon affaire à cœur et s'en occupa activement
le 18 avril 1777. J'écrivis à Mme de Moyria.
«Madame,
«Ce n'est pas par négligence, et encore moins par ingratitude que j'ai
tardé jusqu'aujourd'hui à venir vous faire mille et mille remerciements
de la généreuse protection que vous daignez m'accorder, et à vous
envoyer ma procuration.
«Je suis prisonnier... Par ce mot vous entendez que je ne suis pas le
maître d'exécuter mes volontés, dès le même moment que je le souhaite.
Par la lettre de votre aimable fils j'ai appris que non seulement vous
aviez écrit au ministre, mais même que vous poussez l'humanité jusqu'à
vouloir vous donner la peine de prendre soin de mon bien.
«Ah! madame, vous avez trop de vertu, pour ne pas pardonner à mon
esprit, accablé des expressions de reconnaissance telles que vous
m'évitez en me rendant de si grands services; je demeure confus.