section XXIV, mais à peine lui en eus-je lu cinq pages sur trente-six
qu'elle contient, que le médecin m'arrêta tout court, en me disant:
«Monsieur, n'en lisez pas davantage, cela suffit.
--Mais je ne vous en ai pas lu la sixième partie...
--N'importe; j'en ai entendu assez pour pouvoir juger du reste; je suis
pressé, j'ai des affaires.
--Mais le lieutenant général vous a envoyé ici pour examiner ce Mémoire,
et pouvez-vous me condamner sans avoir écouté toutes mes raisons jusqu'à
la fin?»
--Monsieur, tous les ensorcellements sont des erreurs populaires
auxquelles je ne croirai jamais.»
En un mot, j'eus beau lui donner des bonnes raisons et le prendre de
toutes sortes de côtés, il me fut impossible de lui faire entendre la
lecture au-delà de la cinquième page de la section XXIV; il s'en fut, et
je me trouvai plus reculé que je ne l'étais auparavant, parce qu'il ne
manqua pas de faire un rapport à M. d'Albert, qui n'était point à mon
avantage.
Cependant, au bout de vingt-sept années de captivité, après avoir été
privé pendant dix années entières de feu et de lumière, plus de quatre
mois au pain et à l'eau, après avoir été pendant soixante-dix-sept mois
dans des cachots et des caveaux horribles, dont quarante mois sans
relâche les fers aux pieds et aux mains, couché sur de la paille sans
couverture, où j'avais souffert un million de martyres par le froid et
la géhenne des fers, le 29 du mois d'août 1775, sur les dix heures du
matin, je vis entrer dix à douze personnes dans ma chambre, et M. de
Rougemont lieutenant de roi, me dit: «Voilà M. de Malesherbes qui a
remplacé M. le duc de la Vrillière dans sa place de ministre.» Je le
saluai profondément en lui disant: «Monseigneur, vous voyez dans ma
personne le plus malheureux de tous les hommes. Voilà vingt-sept années
que l'on fait pourrir mon corps entre quatre murailles. Au nom de Dieu,
daignez me rendre la justice qui m'est due.» Il me demanda la cause de
ma détention. Sur-le-champ je la lui donnai par écrit, et, après l'avoir
lue, il me dit: «Avez-vous du bien, de quoi vivre?» Je lui répondis:
«Monseigneur, après une captivité de vingt-sept années, je ne saurais
plus être malheureux, pourvu que je trouve de l'herbe et des racines!
--Mais avez-vous quelques talents?
--Monseigneur, j'en ai assez pour garder un troupeau, et j'aime mieux
garder des moutons que d'être ici.
--Je vous crois, me dit-il; mais que prétendez-vous en sortant d'ici?
Avez-vous des parents riches, des amis?
--Monseigneur, ne soyez point en peine de moi. Rendez-moi ma liberté; je
trouverai de tout.
--Mais enfin, avez-vous du bien, des parents riches, des amis?
--Avant que d'être mis en prison, j'avais du bien pour vivre
honnêtement, des parents riches et des amis. Mais quand même j'aurais
perdu tout, ne soyez point en peine de moi. Je vous prie de me rendre
promptement ma chère liberté.
--Cela est juste, me dit-il, et je vous proteste qu'en peu de jours je
vous rendrai la justice qui vous est due.»
Et, après m'avoir donné plusieurs marques de sa compassion en haussant
les épaules, et en disant: «Ah! ah! vingt-sept ans, vingt-sept ans,
vingt sept ans!... Je vous rendrai la justice qui vous est due»; il
sortit avec sa suite, en me disant: «Je ne vous oublierai point.»
Douze jours après cette visite, 10 de septembre 1775, ce ministre
m'envoya M. de Rougemont, lieutenant de roi. Il me fit venir dans la
salle de Conseil pour prendre par écrit les noms de mes protecteurs et
amis, l'état de mon bien et de mes espérances. Cet officier m'assura
encore qu'au premier jour ma liberté m'allait être rendue, et qu'il
n'était venu me faire ces demandes, que pour prendre des arrangements,
afin qu'il ne me manquât de rien, quand je serai sorti de prison.
Huit jours après, qui était le 18 dudit mois il reçut un second ordre
pour me demander le mémoire des hardes dont j'avais besoin pour ma
sortie.
Précisément onze jours après m'avoir fait demander le mémoire des hardes
pour ma sortie, c'est-à-dire le 27 de septembre, à onze heures et demie
du matin, le major entra dans ma chambre avec les trois porte-clés, en
me disant: «Monsieur, je ne saurais vous exprimer le plaisir que j'ai de
venir vous annoncer votre liberté. Elle est arrivée, dépêchez-vous. Il y
a là-bas à la porte des gens du ministre qui vous attendent pour vous
mener chez lui, qui veut vous voir en sortant de table: Dans un pareil
moment où la plus forte tête est sujette à manquer, pourtant je ne
perdis pas la mienne. Je pris mon mémoire avec tous mes autres papiers.
Je les mis dans un grand sac que j'emportai avec moi sous mon bras.
Etant descendu dans la cour, j'y trouvai un carrosse avec deux messieurs
qui m'attendaient à la portière, et qui me dirent fort poliment:
«Monsieur le ministre souhaite vous parler en sortant de table;
donnez-vous la peine de monter dans ce carrosse, et nous allons vous
conduire chez lui.»
Mais, au lieu de me conduire chez M. de Malesherbes, devinez où l'on me
conduisit, devinez-le? Je frémis, mais malgré la honte, il faut pourtant
que je vous le dise: dans la maison de force de la charité de Charenton,
où on ne met que des fous et des imbéciles, et dans l'une des plus
mauvaises chambres de la maison, où jamais le soleil n'est entré, à
double porte, à double grille de fer à la fenêtre, avec un treillage de
fil d'archal, sans vue et sans cheminée. Pendant vingt-sept années,
j'avais toujours été à la pension de quatorze cent soixante livres par
an, uniquement pour ma table[16]. En outre, le roi me donnait toutes les
années plus de cinq cents livres pour mes autres besoins, c'est-à-dire
pour les habillements, le linge, le thé, le sucre, l'huile,
l'eau-de-vie, le tabac, etc., et ici, dans la maison de force de
Charenton, je suis à la plus petite de toutes les pensions, qui est de
six cents livres, sur quoi les religieux sont tenus de me blanchir, de
me fournir un lit, des draps, et toutes les autres choses qui sont
indispensablement nécessaires, et payer le domestique qui me sert, de
sorte qu'à bien compter tout, je n'ai pas seulement dix sols par repas,
moi qui avais 4 livres par jour pour ma nourriture, et jugez ce que les
religieux peuvent me donner, pour dix misérables sous pour un dîner et
un souper, dans un temps où tout est si cher, de sorte que, pour ne pas
succomber à une misère si extrême, à l'insu des religieux, je me suis
réduit à vendre tous mes effets les uns après les autres, pour acheter
de temps en temps un peu de viande, du fruit, du sucre, du vin[17]... Me
voilà, dis-je, dans une chambre humide, accablé d'infirmités, où l'on
m'étouffe, au bout de vingt-sept années de martyre, moi qui ai rendu
trois services à l'Etat, qui, depuis plus de quinze années, me devraient
rapporter beaucoup plus de vingt mille livres de rente!
Cependant l'équité, le bon cœur, le désintéressement de M. de
Malesherbes sont connus de toute la France.
En arrivant dans la maison de force de Charenton, le lendemain je fus
mis dans le corridor des gens sages, dans la chambre numéro X. On m'y
enferma à tour de clé. Néanmoins, à ma prière, les pères de la Charité
eurent l'humanité de me laisser le guichet ouvert. Parmi une centaine de
fous et d'imbéciles, il se trouva y avoir alors huit à dix personnes
sages. Sur-le-champ tous ceux-ci vinrent me saluer et me faire mille
questions différentes. A mon tour, je leur demandai des nouvelles; mais
quel fut mon étonnement, quand ils me dirent qu'il y avait dix-sept mois
que Louis XV était mort; qu'il y avait plus d'un an que M. de Sartine
avait été fait ministre de la Marine, que M. Le Noir, qui avait été
lieutenant criminel, l'avait remplacé; que, huit mois après, celui-ci
avait été remercié, et M. d'Albert fait lieutenant général de police à
sa place? En apprenant ces grands événements, je tombai de plus haut que
des nues.
Pourquoi donc, à la mort de Louis XV, ou enfin au sacre de Louis XVI,
selon les lois et les coutumes du royaume, n'a-t-on point révoqué toutes
les lettres de cachet du règne précédent? Pourquoi n'a-t-on pas fait
ouvrir les portes de toutes les prisons royales?
Dieu nous donne un nouveau roi, qu'on voit avoir réellement un bon
cœur et des entrailles paternelles, avec un désir extrême de rendre
tous ses peuples heureux... Cependant dans le temps que nous prions le
ciel de le combler de toutes ses bénédictions, et que nous faisons des
prières pour sa conservation... comment peut-on voir sans horreur encore
aujourd'hui même pourrir dans les fers le malheureux chevalier de la
Rochegérault depuis vingt-trois années, d'Allègre depuis vingt-sept, et
moi Henri de Masers, ingénieur géographe, depuis vingt-huit ans, pour
avoir eu le malheur de déplaire à une méchante femme qui est morte
depuis près de douze années? Ce sont des cruautés abominables.
L'infortuné D'Allègre, que je croyais être dans le donjon de Vincennes,
aujourd'hui 28 septembre 1775, je viens d'apprendre qu'il y a plusieurs
années que sa cervelle a peté, c'est-à-dire qu'il a perdu totalement
l'esprit; que, de la Bastille il fut conduit ici dans la maison de force
de Charenton, et mis aux catacombes avec les enragés, où il est encore
présentement.
Le surlendemain de mon arrivée, comme il n'y avait que moi seul qui
fusse enfermé à clé dans sa chambre, plusieurs prisonniers vinrent me
tenir compagnie au travers de mon guichet, et m'instruire de tout ce qui
s'était passé dans le monde, et pour soulager ma peine, ils furent
chercher plusieurs fous qui jouaient des instruments. Mais à peine le
concert fut-il commencé, qu'un prisonnier vint, en courant de toutes ses
forces, et en fendant la presse pour me dire: «Réjouissez-vous, voilà M.
de Rougemont, lieutenant de roi de Vincennes, qui vient d'entrer ici. Il
est sans doute qu'il vient vous apporter votre délivrance!» Mais bien
loin de me réjouir, au seul nom de Rougemont je faillis me trouver mal.
Effectivement, ce ne fut pas sans raison, car, moins d'un quart d'heure
après qu'il fut arrivé, le garçon qui me servait vint chasser devant mon
guichet tous ces musiciens, et le ferma avec la double porte...
Cependant le 2 octobre, on me donna du papier et instruit que le
Parlement devait venir incessamment faire la visite de cette Maison de
force, je dressai un placet où j'avais mis la cause de ma détention, où
je faisais mention des trois services que j'avais rendus à l'Etat, et en
même temps je le priais de me rendre la justice qui m'était due. Le 6
dudit mois d'octobre, cette visite arriva. Elle était composée d'un
président à mortier, qui était M. de Lamoignon, neveu de M. de
Malesherbes, d'un conseiller, du substitut du procureur général et d'un
greffier. Je leur demandai justice, et je voulus parlementer avec eux,
mais ils me dirent qu'ils n'avaient pas le temps de m'entendre, que je
leur devais donner mes affaires par écrit, qu'ils les examineraient, et
qu'ils me rendraient justice.
En conséquence, je remis mon placet avec une copie de mon projet des
Abondances, du projet militaire, de celui pour pensionner les pauvres
veuves des officiers et des soldats qui avaient perdu leurs maris à la
défense du royaume, et une lettre pour M. de Malesherbes, ministre,
entre les propres mains du président. Il me promit qu'incessamment il me
renverrait mes papiers avec une réponse, et cependant voilà plus de onze
mois de passés, et cette réponse, ni mes papiers ne me sont pas arrivés
encore.
Néanmoins, malgré toutes ces promesses, je ne laissai pas moins que
d'écrire au ministre, M. de Malesherbes, une lettre que je terminai
ainsi:
«Miséricorde, monseigneur, miséricorde! Ayez pitié de moi. Les lois du
royaume, les trois services que j'ai rendus à l'Etat, et vingt-sept
années de martyre, terme qui fait frémir, parlent pour moi à vos
entrailles paternelles et de miséricorde.
[Illustration: J.-CH.-PIERRE LE NOIR, LIEUTENANT GÉNÉRAL DE POLICE
(Peint par Greuze, gravé par Chevillet) (Bibl. nat. estampes)]
«J'ai l'honneur d'être, avec un très profond respect, monseigneur,
«Votre très humble et très obéissant serviteur.
«HENRI MASERS.»
«Prisonnier depuis le 1er mai 1749. Quinze ans à la Bastille. Douze
ans au donjon de Vincennes, et présentement dans la maison de force de
la Charité de Charenton. Ce 12 octobre 1775.»
J'écrivis encore successivement à M. de Malesherbes et à M. d'Albert, le
19 novembre et le 17 décembre 1775, le 18 février, le 8 mars, et le 16
mars 1776.
A la suite de cinq nouvelles suppliques, qui restèrent d'ailleurs sans
réponse, j'envoyai au ministre et au lieutenant de police un placet que
je lui priai de transmettre au roi.
Il serait trop long de transcrire ici toutes les lettres que je leur ai
écrites. On n'aura pas de peine à croire que M. d'Albert, lieutenant
général de police, les a toutes étouffées, sans en excepter mon placet
au roi. Pourtant il n'aurait point été assez hardi assurément pour faire
une pareille action à un roi d'Angleterre, de Danemark, de Suède, de
Sardaigne, et surtout à un roi de Prusse, tel que celui d'aujourd'hui.
Mais la trop grande bonté de nos rois est l'unique cause qu'on fait
périr une quantité infinie de ses sujets à petit feu entre quatre
murailles.
Enfin, la visite de M. Le Noir, désirée depuis si longtemps, arriva le
27 d'octobre [1775]. La première audience me fut accordée à moi, dans la
grande salle. En me présentant à lui, voici le discours que je lui tins:
«Monseigneur, si la pitié a du pouvoir sur les cœurs vertueux, je ne
dois point douter que vous n'ayez compassion du plus malheureux de tous
les hommes... Au nom de Dieu, daignez me rendre justice.»
Il reprit en haussant les épaules: «Vingt-huit années, vingt-huit
années! Ah! mon Dieu, que c'est long, vingt-huit années! Mais
instruisez-moi de ce que vous avez fait.»
Alors, je tirai de ma poche la copie de mon placet au roi, et je la lui
remis entre les mains. Il se mit à lire la cause de ma détention, et à
la fin il me dit: «Vous n'étiez donc pas l'ennemi de Mme de
Pompadour?» Je lui répondis: «Non, monseigneur, bien loin de lui
souhaiter du mal, je m'intéressai pour sa conservation». En soupirant il
dit: «Ah! vingt-huit années!» Puis il se tourna vers les religieux et
leur dit: «Mais, ce prisonnier est-il sage?»
Sur-le-champ tous les Pères de la Charité lui dirent tous à la fois:
«Monseigneur, c'est un homme très raisonnable, très sage. Depuis qu'il
est ici il n'a pas donné un seul sujet de plainte.» Alors il se tourna
vers moi en me disant: «Monsieur, vous pouvez être certain que la
première fois que j'irai parler au ministre, je lui demanderai la
révocation de votre lettre de cachet. Mais avez-vous de quoi vivre?» Je
lui répondis: «Monseigneur, autrefois j'avais un bien honnête. Que si ma
mère a cru que je n'étais pas mort, avec l'espérance que je sortirais un
jour de prison, il est certain qu'elle aura pris des arrangements, pour
que je trouve le bien qu'elle avait avant de mourir.» Alors le Père
Prudence, directeur de la Charité, dit au lieutenant général de police:
«Monseigneur, sa mère vit encore, il trouvera de quoi...» M. Le Noir
répliqua: «Eh bien, vous pouvez être certain que la première fois que je
verrai le ministre, je lui demanderai la révocation de sa lettre de
cachet... je vous en donne ma parole.»
Cependant je vous dirai que j'avais une grande confiance en l'équité de
M. de Malesherbes, d'autant plus certainement que, d'après ce que tout
le monde m'assurait qu'il ne m'avait fait transférer ici que dans la
croyance que je serais moins mal et moins serré que dans les secrets du
roi, en attendant qu'il eût pris des arrangements pour nous assurer une
subsistance honnête.
On dit, du reste, qu'il n'a jamais proposé de faire du bien et de
réprimer le mal, sans que sur-le-champ il n'ait été contredit, et que,
quant aux lettres de cachet, qui sont la plus grande malédiction dont
l'enfer puisse accabler un peuple, malgré toutes les bonnes précautions
qu'il avait prises pour empêcher qu'on ne fît périr un nombre infini de
sujets injustement, comme on ne laissait pas moins l'an dernier comme
auparavant, pour éviter d'être complice de tout ce mal, il avait été
porter, le 14 mai 1776, les démissions de toutes ses charges au roi.
Depuis que j'ai mis le pied dans cette maison, je me suis conduit de
telle manière que j'ose me vanter de m'être attiré l'amitié de tout le
monde, particulièrement la compassion de tous les religieux... et il est
réel que je passe dans l'esprit de tous pour un homme raisonnable.
Cependant, si aujourd'hui je venais à dire au prieur ou au directeur...
etc., que la marquise de Pompadour était une magicienne, que le marquis
de Marigny est encore aujourd'hui même en commerce avec les démons qui
m'ont ensorcelé, et que je suis détenu par l'opération de ces démons,
comme on ne met actuellement dans cette prison que des fous ou des
imbéciles. Car actuellement il y a ici Saint-Arnoult qui dit être le
Père Eternel, le malheureux d'Allègre, avec qui j'ai échappé de la
Bastille la nuit du 25 au 26 février 1756; j'ai été le voir aux
catacombes; il me dit qu'il ne me connaissait point et qu'il était Dieu;
Saint-Philippe dit de même qu'il est Dieu, et Saint-Fabien dit qu'il est
le Saint-Esprit, Fasse se dit empereur d'Allemagne, Justin empereur de
la Chine, Agapit empereur de Russie, Nantes empereur des Turcs (un bain
à la glace qu'on donna à ce dernier a été cause qu'il a renoncé à cet
empire), Rochefort, Soissons, tous les deux se disent roi de France; de
Rennes, un parfumeur, dit qu'il devrait être roi et qu'il est contrôleur
général des finances; le Portugais dit qu'il est ensorcelé et se fait
donner des bénédictions par le Père Prudence pour chasser un diable
qu'il a dans son corps; Saint-Denis croit être pape, en un mot chacun a
sa manie et une croyance particulière. Ainsi, dis-je, si aujourd'hui je
venais à dire, moi, à un des Pères de la Charité, que je suis ensorcelé,
sur-le-champ ils se diraient entre eux: «Eh! parbleu, ce n'est pas sans
raison qu'on a mis Masers ici: il est fou...» et il est évident que tous
m'abandonneraient et ne diraient jamais plus une seule parole en ma
faveur....
Or, voyez s'il est possible de voir un ensorcellement mieux caractérisé
et mieux suivi de toutes sortes de côtés.
De tous les malheurs, il ne pouvait m'en arriver un plus grand que celui
que M. de Malesherbes quittât le ministère. Dès ce moment, je vis toutes
mes affaires renversées... Cependant les religieux de la Charité me
dirent que M. Amelot, qui l'avait remplacé, était un très honnête homme.
Mais écrire à ce ministre, comme toutes les lettres d'ici passent à la
police, c'était écrire véritablement au feu de M. d'Albert, car je
m'étais bien aperçu qu'il n'avait pas laissé passer une seule de mes
lettres à M. de Malesherbes, et encore moins celle que j'avais écrite au
roi.
J'essayai pourtant de sonder ses dispositions en lui demandant des
hardes dont j'avais un extrême besoin, mais il eut la bonté de me les
refuser. Imaginez-vous quelle devait être ma situation. Je crus pourtant
qu'elle allait devenir pire, quand un mois après on vint m'apprendre que
M. d'Albert avait été remercié, et M. Le Noir, intime ami de mon ennemi
M. de Sartine, remis en sa place. A vous dire vrai, je me crus perdu.
Néanmoins, tout le monde me dit tant de bien, et me fit tant de louanges
du bon cœur et de l'humanité de M. Le Noir que je me hasardai à lui
écrire quatre lettres, les 5 et 10 juillet, 2 et 16 août 1776. A la
lettre du 10 juillet j'ajoutai, ce post-scriptum:
«Mémoire des hardes dont le sieur de Masers, prisonnier à Charenton, a
besoin:
«Un chapeau, une perruque, un habit vert et culotte d'un drap honnête.
Je vous prie de m'en laisser choisir la couleur, parce que ça ne coûte
rien de plus.
«Une redingote, deux gilets de bazin de Flandre rayé, six chemises
garnies et qui soient d'une toile honnête.
«Deux cravates de mousseline, six coiffes de bonnet, deux paires de bas
à côtes, une de coton et l'autre de laine, deux paires de chaussettes de
coton, qui ne soient pas à l'étrier; deux bonnets de coton, six
mouchoirs d'indienne à fond bleu qui soient grands, parce que je prends
beaucoup de tabac, une veste et une culotte noire d'été de serge de
Roanne, une paire de souliers et des jarretières d'acier, une paire de
lunettes et son étui, un livre de prières où il y ait les offices, et
une tabatière doublée de carton. Monseigneur, je vous prie de ne pas
insulter à ma misère par des hardes grossières, et de ne pas me faire
languir, et je vous serai bien obligé»
_Signé_: «MASERS»
Selon l'ordre établi dans la maison de force de la Charité de Charenton,
cette année-ci 1776, M. Duchaine, commissaire, y est venu exprès pour
visiter les prisonniers, et, après y avoir resté plusieurs heures avec
les religieux, il s'en est retourné à Paris, sans avoir vu, ni parlé à
un seul. Or, vu son dessein, il est probable que M. Duchaine, étant
arrivé ici en parfaite santé, sans un ou plusieurs démons du magicien
marquis de Marigny, qui s'emparèrent des sens de ce commissaire ou des
religieux, il aurait rempli les devoirs de sa charge.
Au commencement de ce mois de septembre, le Père prieur me dit: «Nous
attendons à tout instant la visite de M. le lieutenant général de
police; préparez un discours court et bon!» Je n'avais pas besoin qu'il
me le recommandât, car dès longtemps auparavant mon discours était
préparé.
Mais, quelle fut ma surprise, le 18 dudit mois de septembre, quand, à
deux heures après-midi, au lieu de me voir annoncer la visite du
lieutenant général de police, on vint me dire que celle du Parlement
allait arriver dans un moment.
Environ une heure et demie après nous avoir annoncé cette visite, M.
Pignon, président à mortier, entra dans ma chambre, accompagné de trois
autres membres du Parlement, et me dit: «Avez-vous quelque plainte à
nous faire?
--Monseigneur, je crois que personne n'a un si grand sujet de se
plaindre que moi, de me voir en prison depuis le terrible espace de
vingt-huit années, pour avoir eu le malheur d'avoir déplu à une femme
morte depuis plus de douze ans. Cependant, sans avoir eu le malheur de
commettre un crime réel, pour mettre peut-être fin aux maux dont on
m'accable, je suis forcé de réclamer la prescription accordée par les
lois, qui est arrivée depuis plus de sept années, et... je vous prie en
vertu de cette loi de m'accorder mon élargissement.
--Nous ne pouvons pas, me répondit M. Pignon, présentement vous rendre
votre liberté, mais vous n'avez qu'à donner vos affaires par écrit et,
après les avoir examinées, nous vous rendrons la justice qui vous est
due.
Comment puis-je vous donner mes affaires par écrit? Il n'y a pas encore
deux heures seulement qu'on m'a annoncé votre visite, qui pour
l'ordinaire est toujours précédée de celle de M. le lieutenant général
de police. Vous allez trouver tout le monde en défaut. Car ceci n'est
pas une visite, mais une surprise, parce qu'en moins d'une heure et
demie de temps on ne saurait réfléchir et dresser des plaintes.
--Il est vrai que nous aurions dû vous faire plus tôt avertir.
--Mais, monseigneur, vous pouvez lire», et en même temps je lui
présentai la cause de ma détention.
--Présentement nous n'avons pas le temps d'examiner cela; il faut que
nous visitions tous les prisonniers qui sont ici.
--Mais, monseigneur lui répondis-je, devez-vous me laisser périr, faute
d'examiner mon affaire?»
Le Père prieur de la Charité, en voyant l'embarras du président, car il
ne savait quoi répondre, rompit le silence, en me disant à moi:
«Monsieur, vous n'avez qu'à écrire votre affaire et vos plaintes, et
quand vous l'aurez fait, je vous donne ma parole d'honneur que
j'enverrai le tout à M. le président que voilà.»
J'adressai de nouveau la parole à M. Pignon, et lui dis en ces termes:
«Monseigneur, comme j'attendais la visite de M. le lieutenant général de
police avant la vôtre, j'avais préparé le paquet que voilà pour le lui
remettre... et quoique le tout soit dressé pour le ministre et M. Le
Noir, il peut également servir pour vous éclairer vous-même.
--Vous pouvez sans aucune crainte me confier ces papiers; je les
examinerai avec beaucoup d'attention, et je vous promets de vous rendre
justice. Quant à vos papiers, soyez certain que je vous les renverrai.
--Monseigneur, l'année dernière j'en remis de semblables à M. de
Lamoignon, quand il fit sa visite ici le 6 octobre: il me promit, de
même que vous, de me rendre justice, et de me renvoyer mes papiers;
cependant il n'a fait ni l'un ni l'autre.