vouliez me donner les papiers que vous avez ici pour les lui remettre,
il regarderait cela comme une preuve de la confiance que vous avez en
lui et qu'en peu de jours il vous ferait sortir de ce cachot.»
Je dis à mon porte-clés: «Vous n'avez qu'à dire à M. de Rougemont que je
n'ai rien de caché pour lui et que s'il veut se donner la peine de venir
ici, non seulement je lui laisserai examiner ce mémoire, mais même
qu'après en avoir pris une copie, je le lui donnerai.» Il me répondit:
«Il est malade.» Je repris: «En ce cas, vous n'avez qu'à lui dire de
m'envoyer le major et que je lui laisserai examiner ce mémoire pour lui
en rendre compte.»
Après avoir ouï ces paroles, il s'en fut et, une heure après, le major
vint, accompagné des trois porte-clés. Après nous être salués, il me
dit: «Où sont ces papiers que vous voulez me confier pour les remettre à
M. le commandant?» Je repris: «Monsieur, je vous ai demandé pour
examiner le mémoire que voici pour en rendre compte à M. de Rougemont.»
«Je n'ai pas assez d'esprit, me répondit-il, pour juger de ces sortes de
cas.--Il y a certaines choses, répliquai-je, qui sont si grossières,
qu'il suffit d'avoir le sens commun pour pouvoir en juger.--On me
couperait mille fois plutôt le cou, me dit-il, que de me faire, croire
aux ensorcellements. Est-ce que vous n'êtes pas encore guéri, depuis le
temps que vous êtes ici, dans ce cachot noir?...
--Croyez-nous, me dirent ensemble les trois porte-clés, remettez ces
papiers à M. le major. Cette soumission et surtout la confiance que vous
montrerez avoir envers M. le commandant vous fera bientôt sortir de ce
mauvais lieu.»
En les voyant crier et débattre tous les trois à mon entour comme trois
diables, je leur dis: «Mes amis, à votre empressement, à tous vos cris,
je reconnais très distinctement que des démons se sont emparés de vos
sens et qu'ils veulent m'arracher ce précieux écrit... Cependant, je
veux bien vous satisfaire tous à la fois. Donnez-moi du papier blanc,
j'en tirerai vite une copie, et sur-le-champ j'en donnerai l'original à
M. le major et... je regarderai le refus que vous m'allez faire de
m'accorder cette demande équitable comme une preuve de plus de cet
ensorcellement.»
En entendant ces paroles, tous les quatre sortirent du cachot.
Deux heures après, mon porte-clés vint m'apporter à souper; je lui
demandai quand est-ce qu'on visiterait mes effets et s'il s'était
souvenu de dire que je demandais à être présent et que j'avais besoin de
tels et tels effets. Il me répondit: «M. le commandant m'a défendu de
vous donner tant seulement une tête d'épingle et de ne vous donner une
chemise blanche que vous ne m'ayez rendu la sale; de plus, il m'a
ordonné de rester ici en votre présence, pendant le temps du dîner et du
souper, pour vous empêcher d'écrire dans le temps que vous mangez.
--Mais, lui dis-je, j'espère que vous me rendrez le sac que j'ai fait
avec une de mes chemises.
--C'est, me dit-il, ce que M. le commandant m'a bien défendu de faire.»
Me voilà donc dans ce lieu affreux à attendre la mort à tout instant,
car je n'entendais jamais les bruits des verrous que je ne crusse que
c'était pour venir m'étrangler ou m'étouffer, à cause des invectives
cruelles que j'avais écrites à M. de Sartine le 22 janvier.
[Illustration: PORTRAIT DE LA MARQUISE DE POMPADOUR
(par La Tour) (Musée du Louvre)]
Cependant, jusqu'au commencement de ce mois, quoique j'eusse perdu
totalement l'appétit depuis longtemps, je ne restais pas que de
manger de force pour ne pas succomber, mais le scorbut qui survint
m'empoisonna la bouche et je ne pus plus avaler. Mon porte-clés s'en
aperçut et il me dit: «Vous ne mangez plus? Etes-vous malade?» Je ne lui
répondis rien. «Ne croyez pas, me dit-il, avoir affaire à des gens sans
cœur! Vous ne sauriez croire combien mes deux camarades et moi nous
souffrons de vous voir depuis si longtemps dans ce lieu affreux, et tous
les efforts que nous avons faits auprès de M. le commandant pour vous en
tirer. Il ne faut pourtant pas vous désespérer; il faut prendre de la
nourriture.» Je lui répliquai: «Je ne saurais; il m'est survenu une
puanteur horrible dans la bouche, avec du mal à toutes les gencives. Je
ne puis plus avaler.
--Oh! me dit-il, c'est sans doute le scorbut, et c'est un bon prétexte
pour pouvoir obtenir une visite du chirurgien, et si je pouvais vous
l'amener, avec son secours nous pourrions bien vous arracher du
cachot... Laissez-moi, me dit-il, arranger cette affaire, j'en viendrai
à bout.»
Effectivement, six à sept jours après, il m'amena le chirurgien... Quand
Fontélian eut examiné ma bouche et mes autres infirmités, il me dit:
«Cela me suffit, je n'ai pas besoin que vous me disiez un seul mot.
Laissez-moi faire, je m'en vais travailler pour vous de toutes mes
forces.» Fontélian a de l'esprit, et il est sans doute que, par un bon
rapport, il force le lieutenant de roi à faire de grandes instances au
lieutenant général de police. Enfin, le 19 de ce mois de mars 1775, M.
de Rougemont entra dans mon cachot, accompagné du major et des trois
porte-clés, et il me dit les propres paroles que voici:
«J'ai obtenu qu'on vous fît sortir du cachot et qu'on vous remît dans
votre chambre, mais à cette condition que vous me remettrez vos
papiers... tant ceux que vous avez ici que tous ceux que vous avez dans
votre malle qui est en haut dans votre chambre.»
Je lui répliquai: «Que je vous remette tous mes papiers? Sachez,
monsieur, que j'aimerais mieux mille fois crever dans ce cachot que de
faire une pareille lâcheté.
--Votre malle est là-haut dans votre chambre, me dit le major, et il ne
dépend que de moi d'en faire sauter les cachets que vous y avez mis et
de les prendre tout à l'heure!
--Monsieur, répondis-je, il y a des formalités de justice auxquelles
vous devez vous conformer, et il ne vous est point permis de faire de
pareilles violences.
--Vous voulez donc périr ici? Vous en êtes le maître.»
Il sort cinq à six pas hors du cachot et, vu que je ne le rappelais
point, il rentre en me disant: «Remettez-les-moi tant seulement pour dix
jours pour les examiner, et je vous donne ma parole d'honneur qu'au bout
de ce temps-là je vous les ferai rapporter tous dans votre chambre, et
je vais dans l'instant vous faire sortir du cachot!»
Je lui répliquai: «Je ne vous les livrerai pas tant seulement pour deux
heures!
--Eh bien, me dit-il, puisque vous ne voulez point me les confier, vous
n'avez qu'à rester ici», et il fit encore semblant de sortir du cachot.
Mais vu que je tenais toujours ferme, après avoir fait quelques pas, il
rentra, et il me dit en soupirant:
«Je voudrais pourtant bien vous tirer de ce mauvais lieu. Faisons autre
chose. Puisque vous voulez absolument garder vos papiers dans votre
chambre, j'y consens. Mais ce sera à la condition que nous les
cachetterons dans votre malle avec votre cachet et le mien.»
En entendant ces paroles, je montai sur mes quatre chevaux blancs et je
lui répliquai: «A ce trait, je vois qu'un démon vous tient, vu que, ne
pouvant venir à bout de m'arracher mes papiers d'entre mes mains par vos
menaces, il fait maintenant des efforts pour m'empêcher de m'en
servir... C'est pourquoi je ne veux point que mes papiers soient
cachetés.
--Je voudrais bien vous rendre service, dit M. de Rougemont. Tenez,
permettez-moi tant seulement de prendre une liste de tous vos ouvrages,
en votre présence, et je vais vous faire sortir tout à l'heure du cachot
et remonter dans votre chambre. Vous ne me refuserez point cela?
--Oh! pour le coup, passe! Je vous permettrai non seulement d'en tirer
une liste, mais même de prendre une copie de tous mes écrits, si cela
vous fait plaisir.
--Cela suffit, me dit-il, mais j'ai une autre chose à vous dire. Je vous
ai fait ôter une flûte traversière avec un flageolet que vous aviez
descendus dans ce cachot. Je vous les rendrai, mais ce ne sera qu'à la
condition que vous n'en jouerez point la nuit et rien que le jour.»
A cet article, je ne pus éviter de le tourner en ridicule, en lui
disant: «Mais y pensez-vous, monsieur? Il suffit que ça me soit défendu
pour m'en donner envie, car j'en joue fort rarement, et je prétends en
jouer toutes les fois qu'il m'en prendra fantaisie.
--Mais, je ne vous les rendrai point.
--Eh bien, monsieur, vous n'avez qu'à les garder et j'en ferai
d'autres!»
Effectivement, il ne me les rendit point; mais cela lui coûta une
assiette d'étain, car dès le même moment que je fus remonté dans ma
chambre, j'en fendis une et j'en fis d'autres.
Enfin, avant que de me faire sortir du cachot, il me dit encore: «J'ai à
vous avertir que si vous faires le moindre bruit, si on entend la
moindre chose de vous, sur-le-champ vous serez descendu dans un cachot
et mis aux fers et que vous serez oublié là pour jamais.»
Après m'avoir averti de me tenir sur mes gardes contre cette correction
fraternelle, nous sortîmes du cachot et nous montâmes dans ma chambre,
et là, je lui fis passer en revue tous mes papiers et lui-même écrivit
la liste de tous les différents ouvrages que j'ai dans ma malle. Cela
fait, nous nous mîmes un peu à parler d'affaires; je commençai à lui
demander du papier pour écrire au lieutenant général de police. Il me
répondit: «On veut voir auparavant de la manière que vous vous
comporterez.» Je lui répondis: «Est-ce ainsi que l'on traite les gens de
mon âge? C'est affreux de parler à des personnes de cinquante et de
soixante ans et plus, comme si on parlait à des jeunes étourdis de
quinze à vingt ans.
--Ne vous fâchez pas, me dit-il, vous aurez bientôt cette permission...»
Ensuite, je lui demandai pourquoi le médecin n'était point revenu comme
il me l'avait promis. Il me dit: «Le médecin ne doit venir vous voir que
quand vous serez malade, et il a ordre de sortir sur-le-champ si vous
lui dites un seul mot de vos affaires.
--Hé! pouvez-vous croire, monsieur, que, sans ensorcellement, le
lieutenant général de police lui aurait donné un pareil ordre, et
surtout qu'il lui aurait refusé de venir examiner les quatre articles
que je fis voir à l'avocat?
--Je ne crois point aux ensorcellements, répondit le major.
--Je vous crois; mais si vous voyiez tous les faits qui sont contenus
dans mes écrits, je suis certain que vous changeriez de sentiment.
--Non, je n'en changerai jamais.
--N'importe!... Ne me refusez pas du moins d'examiner en ma présence le
petit mémoire qui concerne l'avocat.
--Eh bien, me dit M. de Rougemont, je viendrai l'examiner dans le
courant de ce mois... je vous en donne ma parole.»
C'était le 19 mars qu'il me fit cette promesse, en présence du major et
de mon porte-clés. Le 28 dudit mois, il me fit dire par ce dernier qu'il
viendrait après-demain, qui était le 31. Cependant il ne vint que le 2
du mois suivant, qui était un dimanche, après huit heures. Sur-le-champ,
je lui remis ce mémoire, mais à peine en eut-il lu la moitié, que
l'horloge sonna neuf heures. Sur-le-champ il se leva en me disant:
«Voilà neuf heures qui sonnent. Vous ne voudriez pas que j'interrompe
l'ordre du donjon? Il faut que je me trouve à la messe.
--Eh bien, lui dis-je, vous n'avez qu'à l'aller entendre et, après la
messe, vous reviendrez pour finir de l'examiner.
--Oh! me dit-il, je ne puis aujourd'hui. Voyez, j'en ai lu plus de la
moitié; je reviendrai dimanche prochain pour achever d'examiner le
reste.»
Je lui répliquai:
«Comment, monsieur, vous me remettez encore à dimanche? Est-ce ainsi
qu'on doit traîner une affaire de cette importance?
--Je ne puis revenir plus tôt, répondit M. de Rougemont... Vous pouvez
être certain que ça n'ira pas plus loin que dimanche. Je reviendrai sans
faute. Comptez là-dessus.»
Et, au lieu de me dire adieu, il me dit: «Ah çà! vous savez bien que
nous sommes convenus que j'examinerai ce mémoire, mais que je ne vous
dirai point ce que j'en pense», et sans me donner le temps d'ouvrir la
bouche, il tourna le dos et s'enfuit.
Le 9 avril, qui était le dimanche des Rameaux, et le jour que M. de
Rougemont m'avait promis de revenir pour achever d'examiner mon
mémoire... en sortant de la messe, il me fit dire ces paroles par mon
porte-clés:
«Vous n'avez qu'à dire au numéro X qu'aujourd'hui l'office a été fort
long, mais que j'irai le voir bientôt.» Quatre jours après, qui était le
jeudi, il dit encore à mon porte-clés: «Vous direz au numéro X que j'ai
mal à un pied, et que je ne puis l'aller voir aujourd'hui; j'irai
dimanche.»
Cependant le dimanche suivant, qui était le 16, au lieu de venir, mon
porte-clés vint me dire: «M. le commandant m'a très expressément défendu
de sortir un seul mot d'écrit de votre chambre. En conséquence, il m'a
ordonné, avant de sortir votre linge sale, de le bien examiner pièce par
pièce en votre présence, et de vous rendre les écrits que j'y trouverais
dedans.»
Ainsi, tout le fruit que j'ai tiré de la visite de l'avocat, ç'a été
d'être pendant huit mois dans un caveau véritablement infernal, car je
défie d'en trouver un seul sur le globe de la terre aussi exécrable que
celui-là; car il n'y a ni meurtrière, ni fenêtre, ni soupirail. Il y a
quatre portes, les unes sur les autres. La première est composée de
madriers qui ont plus d'un demi-pied d'épaisseur, et doublée de plaques
de fer avec plusieurs verrous aussi gros que mes jambes. Imaginez-vous
que quand cette porte est fermée, il serait impossible à dix hommes avec
des haches de pouvoir l'abattre; et quand ces quatre portes sont
fermées, à midi il est impossible de pouvoir distinguer une pièce de
drap blanc d'avec celle d'un drap noir; et comme il n'y a point de
soupirail, le patient ne reçoit d'air que celui qui peut passer entre
les interstices des engrenures de ces quatre portes et la muraille.
Alors le manque d'air fait gonfler les entrailles du malheureux qui est
dedans, de telle sorte qu'on dirait qu'elles veulent faire déchirer la
peau du ventre pour en sortir, et c'est ce qui cause des nausées et des
vents qui semblent qu'ils vont vous étouffer à tout instant. Alors un
pauvre malheureux ne peut ni rester couché sur la paille, ni se tenir
debout; il est forcé de se tenir, les trois quarts de la journée, la
tête et le dos appuyés à la muraille, pour faciliter à sortir les vents
qui l'étouffent. Vous le voyez haleter comme un chien qui vient de faire
une grande course. J'en ai fait l'expérience moi-même, et je puis dire
que le manque d'air est le plus abominable de tous les supplices, car un
homme ne peut ni vivre, ni mourir: il souffre un martyre au-dessus de
toute expression. Que si Dieu me faisait la grâce de sortir d'ici et de
pouvoir m'approcher du roi,--en sa présence on ne met qu'un genou à
terre, mais je les mettrais tous les deux pour supplier la miséricorde
de Sa Majesté d'envoyer un de ces médecins visiter ces deux exécrables
cachots; mais il y a un mal qu'il ne saurait connaître et le voici:
c'est que, quand il n'y a personne dans ces cachots, on en laisse les
portes ouvertes, et, en dix à douze jours, l'air les desséchant de même
que les portes, et alors il y entre un peu plus d'air par les
engrenures, et en voyant qu'il y a assez de place pour contenir un
homme, il ne manquerait point de rapporter que ces cachots sont
supportables. Mais pour lui faire connaître en plein qu'ils ne le sont
pas, il faudrait lui faire faire cette visite, immédiatement quand ils
sont occupés, où l'humidité est dans son plus haut degré, où l'urine et
même la simple haleine du prisonnier en a corrompu l'air, et l'enfermer
vingt-quatre heures dans chacun. Par ce moyen, il est certain qu'il
ferait un rapport au roi tel que ces lieux l'exigent.
On remarquera que les cachots et les chambres même n'étaient point ainsi
autrefois. Les personnes qui ont la direction de cette prison, d'un lieu
supportable en ont fait l'exécration de la malédiction. Elles ont fait
bâter tous les soupiraux des cachots, et maçonner la moitié des fenêtres
d'une grande quantité des chambres; en outre mettre des trémilles au
devant de ces fenêtres, puis entre les grilles de fer et les trémilles
des treillages de fil d'archal, où un cure-dent ne saurait passer entre
les mailles, ce sont de véritables toiles de fer; de plus, fait fermer
toutes les cheminées pour y mettre des poêles, et doubler et tripler les
portes des chambres et des cachots, pour empêcher d'entendre les cris de
l'innocence!
Pour le coup, me voilà encore revenu dans ma chambre numéro X, privé de
la vue du ciel et de la terre, et de tout secours humain. Je ne vois que
le porte-clés qui me porte à manger, et le chirurgien quand il vient me
raser une fois toutes les semaines. Celui-ci ne manque pas d'esprit, et
il a même un bon cœur; mais le lieutenant de roi qui me garde avec
autant de soin et de vigilance que le dragon qui gardait la Toison d'or,
lui a tant fait de défenses qu'il n'ose plus lever sa langue pour
répondre. Cependant, comme il ne saurait me faire cette petite opération
auparavant que je lui aie donné ma serviette, pris une prise de tabac et
défait mon col, je profite de cet instant pour lui dire quelques
paroles. En conséquence, le 3 de juin 1775, je lui dis:
«Monsieur, sans vous flatter, je vous dirai que j'ai reconnu que vous
avez un esprit au-dessus du commun. Or, pouvez-vous croire que, sans
quelque chose de surnaturel, M. de Sartine aurait refusé à notre médecin
la permission de venir lui-même examiner les quatre articles que j'ai
fait voir à l'avocat?
--C'est qu'aujourd'hui personne au monde ne croit plus aux
ensorcellements, me répondit mon barbier. D'ailleurs, le médecin vous
donnerait tort très certainement; mais vous êtes trop entêté, vous ne le
croiriez pas.
--Non, assurément je ne le croirais pas, s'il me donnait tort...»
Ici, il me coupa tout court pour me dire:
«Eh bien, vous voyez bien que cette visite vous serait inutile; vous le
dites vous-même.
--Mais, repris-je, vous ne me donnez point le temps d'achever mon
discours. Oui, je vous dis que je ne croirais point le médecin s'il me
donnait tort; mais, après m'avoir condamné, quand même je resterais
encore ici trente années, il est réel qu'on ne m'entendrait jamais plus
parler de cette affaire... Il est évident que si un démon ne vous tenait
en syncope toutes les fois que je vous parle, vous ne me tourneriez pas
en ridicule comme vous le faites, sans avoir examiné les faits...
--Moi! un démon me tient en syncope présentement que je vous parle, moi?
--Oui, oui, vous-même: un démon vous tient présentement en syncope, car
vous ne savez ce que vous dites.»
En haussant les épaules, il se mit à rire, et il s'en fut.
Quant à mon porte-clés, je ne puis non plus tirer aucun secours de lui,
car d'abord que j'ouvre la bouche pour lui faire remarquer des traits
qui prouvent cet ensorcellement, il ne me répond que par convulsion, et,
en levant le coude, il me dit que c'est fort ennuyeux d'entendre parler
toujours de la même chose, et il sort de ma chambre aussi vite qu'un
éclair.
A son retour, quand quelquefois je lui dis:
«Vous me traitez d'ennuyeux? Mais de quoi voulez-vous que je vous parle,
si ce n'est de ce qui me point?
--Eh! répond-il, faites-vous sorcier vous-même. Alors vous en saurez
autant qu'eux, et vous pourrez leur faire autant de mal qu'il vous en
font.»
Voyez si on peut faire de pareilles réponses, car quand même il serait
aussi facile à un homme de se faire magicien comme cordonnier ou
tailleur, peut-on conseiller à une personne de se donner à tous les
diables pour se venger?
Que faire donc avec ces possédés du démon qui ne demandent qu'un
prétexte pour me faire périr avec quelque apparence de justice? Mon
malheur est si grand que je ne puis avoir recours qu'à eux seuls, et
cependant je ne puis ni les voir, ni leur parler, ni leur écrire, et je
ne puis plus faire la moindre de toutes les instances pour faire
examiner mon mémoire, sans m'exposer à être mis dans un caveau et aux
fers, et à être là oublié pour jamais.
[Illustration]
X
CHANGEMENT DE RÈGNE: LATUDE EST TRANSFÉRÉ A CHARENTON
Le 26 de juillet 1775, mon porte-clés vint me dire: «Monsieur,
suivez-moi.» Je lui répondis: «Où m'allez-vous mener?--Dans la salle du
conseil», me dit-il.
Je crus que c'était la visite du lieutenant général de police, et en
conséquence je pris plusieurs papiers qui m'étaient nécessaires. Mais au
lieu de trouver M. de Sartine, je fus fort surpris de trouver un autre
lieutenant général de police, qu'on m'a dit qui se nommait M. d'Albert.
Je le saluai, et en même temps je le priai d'avoir la bonté de me rendre
la justice qui m'était due. Il me demanda la cause de ma détention: je
la lui donnai par écrit et, après l'avoir lue, il me dit: «S'il n'y a
que ça absolument, je vous rendrai la justice qui vous est due, mais
auparavant il faut que je voie s'il n'y a pas autre chose sur votre
compte.» Je repris:
«Monsieur, si je vous en imposais, je ne vous tromperais pas vous, mais
je me tromperais moi-même: je vous prie de vous décider.
--Il faut, me dit-il, que je parle au ministre, mais vous pouvez être
certain que je ne vous oublierai point.»
Comme j'allais remonter dans ma chambre, ne voilà-t-il pas Rougemont qui
se mit à dire au lieutenant général de police: «Monsieur, ce prisonnier
croit être ensorcelé. Il y a un temps infini qu'il demande le médecin
pour examiner un mémoire qui concerne cet ensorcellement.» Alors je lui
dis: «Je vous supplie en grâce d'avoir la bonté d'examiner tant
seulement un des quatre articles que je fis voir à un avocat que M. de
Sartine m'envoya l'année dernière.»
Il prit ce mémoire entre ses mains, et à peine eut-il lu le tiers de cet
article, qu'il jeta le mémoire sur la table, en me disant: «C'est trop
long, je vous enverrai le médecin pour l'examiner.» Je repris: «Mais,
monsieur, il n'est pas long; je vous supplie en grâce d'avoir la bonté
d'achever de le lire.» Il le reprit, mais quand il fut à l'endroit le
plus pressant, il le laissa encore tomber de ses mains sur la table, en
me disant: «Je n'ai pas le temps de l'examiner.» Je lui répliquai:
«Monsieur, il n'y a pas deux pages à lire. Devez-vous laisser périr un
homme, faute de vous donner la peine de l'écouter? Je vous supplie en
grâce d'achever de lire cet article.» Il le reprit pour la troisième
fois; mais à peine en eut-il lu encore quinze lignes, qu'il le jeta sur
la table en me disant: «Je vous enverrai le médecin pour l'examiner», et
en même temps il ordonna au lieutenant de roi de le faire venir. Je
remontai dans ma chambre fort fâché contre M. de Rougemont d'avoir fort
mal à propos parlé de cette affaire à ce nouveau lieutenant général de
police, qui me semblait disposé à me rendre ma liberté, et par
conséquent il n'était point nécessaire qu'il lui allât parler de cet
ensorcellement, qui ne pouvait pas manquer de me faire passer pour un
esprit faible, faute de faire examiner comme il faut cette affaire.
Cependant, six à sept jours après la visite de M. d'Albert, arriva dans
ma chambre le lieutenant de roi, avec M. de Lassaigne, médecin ordinaire
du roi, et M. Fontélian, chirurgien. Sur-le-champ je présentai au
médecin le petit mémoire en question, où sont contenus les quatre
articles que j'avais fait voir à l'avocat. Il me dit d'en faire la
lecture moi-même, et je commençai à lire l'article qui concerne le duc
de la Vrillière. A peine en eus-je lu la moité, qu'il me dit:
«Il n'est pas nécessaire que vous en lisiez davantage: cet article est
faux dans toute son étendue; il n'y a pas un mot de vrai. Ce ne fut pas
un garde-chasse du roi qui chargea son fusil, mais un de ses laquais
qu'il avait pris depuis fort peu de temps à son service. C'était un
homme qui sortait de mener la charrue, et ce butor mit trois charges de
poudre dans un canon.
Moi-même, j'ai été un des médecins qui ont assisté le duc de la
Vrillière dans sa maladie, et par conséquent vous pouvez juger que je
dois être instruit mieux que personne de toutes ces circonstances.
--Monsieur, lui répondis-je, je suis ici en prison, et c'est sur ce
qu'on me dit que je fais mes réflexions. Que si le fait avait été tel
qu'on me l'a exposé, il est sans doute que vous avoueriez que c'est par
un coup d'ensorcellement que ce ministre a été estropié.
--Les ensorcellements, dit le médecin, sont des erreurs populaires.
Aujourd'hui personne au monde n'y croit plus, et je vous conseille très
fort de vous ôter toutes ces mauvaises idées de votre esprit...»