intervalles de relâche à l'homme le plus violent pour pouvoir se
reconnaître, rentrer en lui-même ou mettre des bornes à sa punition ou
sa vengeance. Mais la rage qu'un magicien a inspirée dans le cœur
d'une personne contre une autre est bien d'une autre nature. La longueur
du temps qui efface, qui fait oublier tout, le repentir, les prières et
les larmes et sur [en outre] les bonnes raisons, bien loin de l'apaiser,
ne fait que la redoubler, et c'est très distinctement ce qu'on aperçoit
dans votre personne contre moi-même. Mais ce cas diabolique est facile à
prouver en mettant tant seulement sur une table la copie du mémoire que
je vous envoyai le 4 du mois d'août dernier, avec le morceau de linge
écrit de mon sang, faute de papier et d'encre, comme celui qu'on a dû
avoir remis le 28 de septembre dernier, au jugement de plusieurs
personnes sages; mais faute de leur secours, je vais entrer dans la
matière autant que ce morceau de linge me le peut permettre.
[Illustration: LETTRE DE LATUDE A SARTINE, LIEUTENANT DE POLICE, ÉCRITE
DU DONJON DE VINCENNES, LE 22 OCTOBRE 1774, AVEC SON SANG SUR UN MORCEAU
DE LINGE (1RE PARTIE)
(Bibl. de l'Arsenal, Archives de la Bastille, ms. 11693)]
«Le 18 du mois d'août dernier, M. le lieutenant de roi vint me voir dans
le cachot où je suis encore présentement et il me dit qu'il fallait
absolument que les deux exempts et l'avocat vous eussent fait un rapport
désavantageux. Sur-le-champ, je lui fis prouver le contraire par M. le
major, qui avait été présent à ces deux conférences. Sur quoi, il fut
résolu qu'il vous prierait de vive voix de m'envoyer M. de Lassaigne,
votre médecin, pour examiner les quatre articles que j'avais fait voir à
l'avocat, et je lui promis que s'il me prouvait mon erreur, que s'il me
donnait tort, je m'en tiendrais à son jugement et que je ne vous
parlerais plus à vous, monseigneur, de cet ensorcellement. Je ne doute
pas que M. de Rougemont ne se soit acquitté de sa promesse; cependant,
depuis soixante jours, je suis à pourrir dans le cachot noir sans voir
venir ici l'avocat, ni le médecin, et c'est ce qui fut cause que, le 15
du mois d'août, je me mis à crier «Miséricorde!» non pas dans le dessein
de vous déplaire, ni pour manquer contre les règles de la prison, mais
pour fournir une seconde occasion à M. le commandant de vous faire des
nouvelles instances. Mais au plus je fais des efforts, au plus je suis
accablé. Depuis le 25 août, je n'ai pas dit un seul mot, j'ai fait prier
plus de cent fois M. le lieutenant de roi d'avoir la bonté de venir me
parler ou de m'envoyer M. le major, ou de me permettre de vous écrire,
ou de me faire remonter dans ma chambre, mais c'est précisément comme si
je faisais prier un automate, une statue. Mais pourquoi ne
m'envoyez-vous pas au moins votre médecin? Que direz-vous, que je suis
un fou? Mais est-ce là le moyen de faire revenir le bon sens à un pauvre
malheureux que de le laisser pourrir dans un cachot noir sans lui
accorder la moindre de toutes les assistances? «Mais, direz-vous, c'est
lui-même qui s'y est fait mettre volontairement.» Cela est vrai; mais
avant que d'y descendre, je croyais que vous étiez un homme d'honneur et
de probité et qu'en me voyant dans ce lieu affreux, vous vous
dépêcheriez à me renvoyer plus vite l'avocat que vous ne l'envoyâtes ici
le 12 juillet. Cependant, contre la bonne idée que j'ai de votre bon
cœur, on me retient ici de force depuis le 20 du mois d'août. Je suis
un fou, mais la folie n'est pas une maladie incurable. En 1755, à la
Bastille, M. Berryer faisait dépouiller une femme de force et tenir dans
un bain pour lui rendre son bon sens. Si je suis un fou, à l'exemple de
cet illustre prédécesseur, daignez avoir pitié d'un pauvre malheureux
qui implore votre miséricorde, en m'envoyant promptement un avocat ou
votre médecin, que par un bon raisonnement il leur sera facile de
remettre mon esprit, supposé qu'il soit égaré dans son assiette. Daignez
faire attention que, dans ce refus, il y a plus que de la cruauté. Je
suis un fou? M'avez-vous ouï de vive voix? Ne me condamnez donc pas sans
m'avoir entendu.
«Mais enfin, voici le point capital qui est à discuter. Or, je vous
supplie en grâce d'avoir la bonté de m'envoyer M. de Lassaigne, votre
médecin, ou un officier de la maison sur qui vous pouvez vous reposer
comme en vous-même, ou, si vous voulez, un bon avocat, ou le plus
spirituel de vos hommes, pendant ce court espace de trois heures de
temps, pour examiner en ma présence les quatre articles que je fis voir
à l'avocat que vous m'envoyâtes le 12 de juillet, et s'il juge que je
suis dans l'erreur, que les quatre points sont faux, ridicules, je vous
proteste que je ne vous parlerai plus de cet ensorcellement, car je sais
que ce seul mot vous révolte par un effet de cet ensorcellement même, et
par ce moyen vous me rendrez à moi-même le repos que j'ai perdu depuis
neuf années; vous remettrez mon esprit dans son assiette, que l'avocat
avait égaré; car s'il ne m'avait pas flatté, en me donnant sa parole
d'honneur [en] présence de M. le major, qu'il reviendrait ici le même
moment qu'il vous aurait parlé; qu'il se faisait fort d'obtenir cette
permission en vous faisant connaître l'importance de mon mémoire, il est
bien certain que je ne serais point descendu de moi-même dans le cachot
noir où je suis depuis soixante-quatorze jours à pourrir.
«Or, voilà le point capital; voilà ma demande. Je vous prie de faire
voir s'il y a quelque chose contre les formalités de la justice, quelque
chose d'injuste. Mais si ma demande est juste, équitable, vu
l'importance de cette affaire qui concerne le roi et tout son royaume,
il est donc évident que, sans un ensorcellement horrible de la part du
marquis de Marigny, un magistrat juste et aussi sage que vous ne
s'obstinerait point, depuis plus de neuf années, sur cette affaire.
[Illustration: LETTRE DE LATUDE AU LIEUTENANT DE POLICE, ÉCRITE AVEC SON
SANG SUR UN MORCEAU DE LINGE (SUITE)]
«Monseigneur de Sartine, je vous prie de faire attention que, dans une
longue souffrance, un homme n'est pas toujours maître de lui-même, que
si malheureusement j'ai fait ou dit quelque chose qui ait pu vous
déplaire, je vous prie d'attribuer plutôt les fautes à l'excès des maux
dont je suis accablé qu'à la volonté de mon cœur. Néanmoins, je vous
en demande mille et mille fois pardon. Laissez-vous donc toucher par mon
repentir, il est digne de grâce. Imaginez-vous donc, Monseigneur, que je
suis en esprit à genoux, en votre présence, les mains jointes et les
larmes aux yeux. Je vous conjure donc par le précieux sang de
Notre-Seigneur Jésus-Christ d'avoir pitié de moi en m'envoyant
promptement votre médecin, ou un avocat, ou un de vos commis. Daignez
faire attention, Monseigneur, quand [sou]mettant le mémoire que je vous
envoyai le 4 d'août dernier, avec un morceau de linge écrit de mon
propre sang, faute de papier et d'encre, au jugement de plusieurs
personnes de haute science, qu'il est probable que, sans un
ensorcellement évident de la part du marquis de Marigny, que vous ne me
refuserez point cette pitoyable grâce, quand ce ne serait que pour vous
délivrer de ma grande importunité; mais il y a véritablement de
l'infernal dans ce refus, car on sait ce qu'un juge ne saurait refuser
au plus grand de tous les criminels. Mais je ne dors ni nuit ni jour, je
suis dévoré jusqu'au fond de l'âme; que si la pitié a du pouvoir sur les
cœurs vertueux, illustre père des malheureux, ayez compassion de moi,
je n'en puis plus. Miséricorde, Monseigneur de Sartine, miséricorde au
nom de Dieu! Ne quittez point cet écrit d'entre vos mains sans avoir
donné un ordre de m'envoyer M. de Lassaigne, votre médecin, ou un bon
avocat, ou enfin, dites à un de vos commis, à celui que vous croyez
avoir le plus d'esprit: «Un tel, demain à onze heures précises,
trouvez-vous dans le donjon de Vincennes pour examiner ce que le sieur
Henri Masers vous fera voir.» Que s'il le fait sur-le-champ, je paierai
sa peine, je lui donnerai six francs pour son carrosse et six livres par
heure qu'il restera à examiner ces quatre articles et je ferai venir un
dîner honnête de l'auberge, etc. Autrefois, du temps de MM. Berryer et
Berton, le donjon de Vincennes était un lieu de justice; on écoutait les
prisonniers, on leur donnait des consolations. Est-ce que vous,
Monseigneur de Sartine, avez-vous (sic) banni de cette prison l'équité,
la justice, la compassion, la pitié, la miséricorde? Me sera-t-il
impossible, par mes prières et mes larmes, par mon propre sang, que vous
voyez devant vos yeux, et surtout par mes bonnes raisons, d'obtenir la
moindre grâce de votre cœur, qu'autrefois il était plein de pitié et
de miséricorde? Pensez, Monseigneur, que vous serez mille fois plus
humain de me faire étrangler tout à l'heure que de me refuser de
m'envoyer ou votre médecin, ou l'avocat, ou un de vos commis. Je ne
souffrirai qu'un instant, au lieu que, par le refus, vous m'allez faire
avaler le fiel de la mort goutte à goutte, sans m'en faire sentir la
douceur, et c'est une vengeance indigne d'un homme tel que vous.
«J'ai l'honneur, etc., (_sic_).
«Danry, ou mieux Henry Masers, dans le cachot noir depuis 72 jours et 26
années de souffrance.
«Ce 22 octobre 1774.»
Le linge écrit avec mon sang, qui contenait ces paroles, sembla avoir
fait quelque impression sur l'esprit du lieutenant de roi, car il me fit
dire par mon porte-clefs que, si le chirurgien le jugeait à propos, il
me ferait voir le médecin. C'est ce qui me mit dans un grand embarras,
car, comme vous avez vu ci-dessus, le 22 de septembre, je m'étais
brouillé avec lui et lui avais défendu de jamais plus se présenter
devant moi, et quand j'ai fait tant que de dire une parole, la mort avec
ce qu'elle a de plus affreux n'est pas capable de m'en faire dédire.
Cependant; je me surmontai moi-même, et dis à mon porte-clés: «Vous
n'avez qu'à aller chez le chirurgien lui répéter les paroles que le
lieutenant de roi vous a ordonné de me dire, et que je le prie de venir
me parler.»
Il fut chez le chirurgien et me l'amena. Voici les propres paroles que
je lui dis et qu'il me répondit:
«Monsieur, autrefois je vous ai vu tout de feu, quand il s'agissait de
me rendre quelque service, et je ne sais pourquoi aujourd'hui vous
refusez de me tendre une main secourable?
--Moi, me dit-il, je ne vous refuse rien de tout ce qui est en mon
pouvoir. Je voudrais non seulement pouvoir vous faire sortir de ce lieu
affreux, mais même vous rendre votre liberté. Je vous proteste que
tout-à-l'heure je le ferai de bon cœur..., et je m'en vais faire
valoir vos raisons,» et il me quitta sur-le-champ.
Je ne puis douter qu'il fût trouver M. de Rougemont et lui parla de
telle sorte, qu'il obtint ce que je lui avais demandé, car en
conséquence, le lendemain 24 octobre, le lieutenant de roi me fit dire
par mon porte-clés qu'il se flattait d'obtenir de M. de Sartine la
permission de faire venir le médecin pour examiner ce que j'avais fait
voir à l'avocat, et qu'assurément cette consolation me serait accordée.
Cette promesse me remplit de joie. Mais hélas! ce ne fut que pour me
porter un plus terrible coup dans mon cœur, comme vous l'allez voir.
[Illustration: LETTRE DE LATUDE AU LIEUTENANT DE POLICE, ÉCRITE AVEC SON
SANG SUR UN MORCEAU DE LINGE (FIN)]
Quatre jours après, qui était le 28 dudit mois, jour de la Saint-Simon
et Saint-Jude, je vis entrer dans mon caveau le lieutenant du roi, le
médecin et le chirurgien... Après nous être salués, j'adressai la parole
à M. de Lassaigne, médecin, en lui disant: «Monsieur, vous voyez ici
dans ma personne le plus malheureux de tous les hommes. On me fait
passer pour un fou, et certainement je ne le suis pas. Car je vous dirai
que j'ai fait la découverte de la véritable cause qui fait tourner sans
cesse le globe de la terre. 2º La cause des montagnes, c'est-à-dire que
j'ai découvert la véritable raison pourquoi Dieu a formé tant de
montagnes sur la surface de la terre. 3º La véritable cause de la salure
de l'eau de la mer. 4º La véritable cause du flux et du reflux de
l'océan. Si vous en doutez, je m'en vais vous faire sur-le-champ la
démonstration de l'une de ces grandes découvertes. Vous n'avez qu'à
choisir.
--Il n'est pas question ici de parler de sciences, me répondit M. de
Lassaigne, venons au fait.
--Soit! Le 15 de février dernier, vous me vîntes voir dans ma chambre,
et vous me promîtes d'aller prier M. de Sartine de vous permettre de
revenir, ou de m'envoyer l'avocat qu'il m'avait promis.
--Eh bien, me dit-il, je le priai de vous envoyer un avocat, et il vous
l'envoya.
--Monsieur, ce fut dans le mois de février que vous le priâtes de
m'envoyer cet avocat, et le 11 de juillet suivant, il n'était pas encore
venu; c'est-à-dire que ce ne fut pas à votre prière, mais grâce à
plusieurs de mes lettres que je lui ai écrites depuis. Cependant il
suffit que vous l'ayez demandé pour que je vous en aie la même
obligation que si vous l'aviez obtenu vous-même par vos
représentations.» Et alors je sortis de ma poche le mémoire que j'ai
transcrit au commencement de cette section, en lui disant: «Monsieur,
voilà un mémoire qui doit décider de mon sort. C'est là où sont
contenues toutes les demandes et toutes les réponses au sujet des quatre
articles d'ensorcellement.»
A ce mot, le médecin me coupa tout court, en me disant: «Monsieur, je ne
crois pas du tout aux ensorcellements.
--Je vous crois, répliquai-je, mais... voilà, mot pour mot, la
conférence que j'ai eue avec l'avocat.»
Il me coupa encore tout court en me disant: «L'avocat a dit que vous
n'étiez pas en état de disputer, que vous étiez hors de vous-même.
--Cela est faux! Mais pour le coup, il n'y a plus à reculer. Voilà mon
mémoire... Ayez la bonté de le lire... et si vous me faites voir que je
suis dans l'erreur,... je vous promets de me tenir sans réplique à votre
jugement, et de ne plus parler du tout de ces ensorcellements.»
... Il me répondit: «Le ministre et le lieutenant général de police
m'ont défendu absolument de lire aucun écrit des prisonniers, mais je
vous promets, en sortant d'ici, d'aller leur en demander la permission.
--Voilà précisément ce que les exempts et l'avocat me promirent;
cependant ni les uns, ni l'autre ne sont revenus, et vous ferez de même.
Doit-on laisser périr un pauvre innocent faute de se donner la peine de
l'écouter? je vous supplie en grâce d'avoir la bonté d'examiner ce
mémoire.
--Je ne le puis, dit encore M. de Lassaigne, cela m'est défendu
absolument.»
Alors le lieutenant de roi se mit à parler, car jusqu'à ce moment, il
n'avait pas dit encore une seule parole: «Donnez-moi, dit-il, ce
mémoire, je le porterai moi-même à M. de Sartine... et je vous donne ma
parole d'honneur de vous le rendre dès qu'il aura été examiné.»
Le médecin m'en pressa aussi, mais je leur répondis à tous deux:
«Messieurs, n'est-ce pas précisément la même chose? Donnez-moi six
feuilles de papier pour en tirer une copie, et je vous livrerai
l'original pour toujours, et la difficulté que vous faites à une chose
si aisée à faire, prouve qu'un démon s'est emparé de vos sens, et qu'il
me veut enlever cette pièce qui est capable de découvrir ses mystères
diaboliques...»
Enfin, il est très certain que le médecin s'acquitta de sa promesse, et
on m'a dit qu'à peine eut-il proféré quatre paroles que le lieutenant
général de police lui tourna le dos, et voici la réponse que ce
magistrat me fit faire quatre jours après cette visite, le jour de la
Toussaint:
Mon porte-clés vint, et au travers du guichet il me dit: «M. le
lieutenant de roi m'a ordonné de venir vous dire que M. de Sartine lui
avait dit de vous faire savoir qu'il ne vous enverrait plus le médecin
que pour cause de maladie, et qu'il lui avait extrêmement défendu de
lire aucun de vos écrits, et qu'il vous conseillait très fort et très
fort de ne plus parler de cette affaire...»
Cent coups de poignard dans mon sein auraient été un coup de grâce en
comparaison d'une pareille réponse, car du moins je n'aurais souffert
qu'un seul instant.
Cependant, après avoir demandé mille fois inutilement le lieutenant de
roi, je le fis prier de m'envoyer au moins le chirurgien. Mais, comme
Fontélian a de l'esprit et un bon cœur, et qu'il n'aurait pas manqué
assurément de faire valoir mes bonnes raisons et de me tendre une main
secourable, voici sa réponse:
«Qu'il ne m'enverrait le chirurgien que quand je serais malade.»
Ce refus fut cause que j'eus recours encore à deux lambeaux de ma
chemise, et j'écrivis sur chacun d'eux, de mon propre sang, le 26
novembre 1774 à M. de Rougemont, pour le prier, après lui avoir exposé
mon misérable état, de faire tenir à M. de Sartine une lettre que je lui
écrivis le même jour.
Cette lettre était précédée de ces quelques mots en forme de prière:
«Bon Dieu, tu vois l'excès de mon martyre, après vingt-six années de
captivité. Ma misère est si extrême que je suis réduit, dans un cachot
noir, à écrire sur un morceau de linge avec mon propre sang. Daigne,
éternel Tout-Puissant, accompagner cet écrit entre les mains de M. de
Sartine, conseiller d'Etat, lieutenant général de police et lui toucher
son cœur!»
Je mis ces deux écrits dans un sac, et je dis à mon porte-clés de les
porter au lieutenant de roi: il me répondit qu'il s'en garderait bien,
qu'il n'avait pas envie de se faire fourrer au cachot; et moi, à mon
ordinaire, je le jetai [le paquet contenant les lettres] dehors en
présence de ses deux camarades. Sur-le-champ il en fut faire son
rapport, et il n'est point douteux que le lieutenant de roi lui dit
qu'il n'avait qu'à le laisser là, de sorte que, pendant plus de six
jours, je vis traîner ce paquet à leurs pieds, par terre. En un mot, je
ne sais quel fut le sort de ce paquet, mais au lieu de faire diminuer ma
peine, il ne fit que l'augmenter. Cependant je demandais à grande force
le lieutenant de roi, mais... j'avais beau le faire prier, au plus je
lui faisais donner de bonnes raisons, au plus son silence était grand.
Cependant, quand mon corps aurait été de fer, il est certain que, dans
un lieu pareil, où l'eau découle de toute part, il se serait rouillé, et
n'étant que de chair et d'os, comme celui de tous les autres hommes, et
qui plus est, étant déjà épuisé par vingt-six années de souffrances,
vous n'aurez pas de peine à croire assurément, qu'au bout de six mois
que je fus dans ce caveau horrible, où on ne m'avait donné uniquement
qu'une simple couverture, de laquelle j'avais fait une paillasse par des
raisons que je ne puis confier au papier, et par conséquent vous devez
voir que cette couverture ne pouvait me garantir ni du froid, ni de
l'humidité; que mon corps était accablé de rhumatismes; que je ne
pouvais plus me tenir debout. Il y avait cent quarante-six jours que je
n'avais pu passer ma culotte. Le manque d'air m'avait causé une
inflammation à mes parties, et il s'y était formé trois ulcères.
Cela fut cause que, le 3 de janvier 1775, jour de Sainte-Geneviève, je
dis à mon porte-clés d'instruire M. de Rougemont qu'il m'était venu du
mal, et que je le priais d'avoir la bonté de m'envoyer le chirurgien. Il
y fut, et à son retour il me dit: «J'ai représenté votre état à M. le
commandant; je lui ai répété mot pour mot tout ce que vous m'aviez
chargé de lui dire; il m'a regardé sans me répondre une seule parole.»
Le lendemain, quand les trois porte-clés vinrent à leur ordinaire et que
mon porte-clés fut sorti, car je n'osais parler devant lui, je dis aux
deux qui étaient restés pour me garder: «Vous avez entendu hier que je
fis dire à M. de Rougemont qu'il m'était venu du mal, et que je le
priais d'avoir la bonté de m'envoyer le chirurgien. Voyez, leur dis-je,
s'il serait possible de faire accroire dans le monde que, dans le
misérable état où je me trouve, on me refuse jusqu'à la visite du
chirurgien. Ne serait-il pas plus humain d'ôter tout à la fois la vie
d'un malheureux que de lui faire souffrir un si long et terrible
martyre?»
A ce dernier mot, mon porte-clés rentre dans le cachot avec mon pot à la
main, en disant:
«Eh! que ne se tue-t-il lui-même, ce f... homme!»
Accablé de tant de maux à la fois, sans espérance d'aucun secours
humain, ma vie me devint insupportable, et j'ose dire que je me serais
étranglé mille fois pour une, si une vie éternelle ne m'en avait
empêché.
Mais si Dieu nous défend le suicide,... il nous permet du moins, sans
nous en faire un crime, de demander la mort à nos persécuteurs. Je la
leur avais demandée par des expressions respectueuses. Vu que mes
prières ne pouvaient faire aucun effet, j'avais descendu de ma chambre
dans ce cachot noir une feuille de papier blanc. Avec cinq à six
morceaux de papier gris, et avec une plume de cuivre que j'avais faite
avec un liard, je composai un mémoire adressé à M. de Sartine,
conseiller d'Etat, lieutenant général de police, où j'écrivis toutes les
abominations imaginables qu'on peut écrire au plus injuste de tous les
juges, pour forcer sa rage à vous faire étrangler ou étouffer entre deux
matelas.
Je mis ce mémoire dans un petit sac de linge, et j'écrivis sur le dos de
ce sac: _Testament de mort_. Cependant, comme je m'étais déjà aperçu que
quand je jetais de semblables paquets hors de mon cachot, les porte-clés
les laissaient traîner par terre pendant plusieurs jours, pour prévenir
que celui-ci ne subît le même sort que les autres, le 22 de janvier de
cette année 1775, je le mis dans mon paquet de linge sale, bien certain
que mon porte-clés le trouverait, et c'est ce qui arriva effectivement.
Tout de suite il fut faire son rapport à M. de Rougemont qui lui ordonna
de le lui porter, et le lendemain, à une heure après midi, il m'envoya
les trois porte-clés, qui, en entrant dans mon caveau, me dirent: «Comme
vous avez mis sur l'écrit que nous trouvâmes hier dans votre linge:
_Testament de mort_, on ne veut pas que vous vous tuiez vous-même, et en
conséquence M. le lieutenant de roi nous a ordonné de venir vous
fouiller, et de prendre tout ce que vous avez ici dans le cachot, pour
être visité dehors, et vous ôter tout ce qui pourrait vous aider à vous
tuer. Mais dès le même moment qu'on vous aura ôté les choses nuisibles,
on vous rendra tous vos effets.» Et en conséquence La Visée saute sur
mon sac où j'avais mis une grande partie de mes papiers. Je l'arrête par
le bras, en lui disant: «Laissez-moi tirer mes papiers.» Il me répondit:
«Cela ne se peut. Nous avons ordre de sortir tout ce que vous avez ici
dans ce cachot; mais on va vous rendre tout, d'abord qu'il aura été
visité.»
Un autre porte-clés trouva un flageolet avec une flûte traversière, que
j'avais faits moi-même depuis longtemps. Quelquefois, j'en jouais dans
mes angoisses rongeantes, cela adoucissait ma peine. Ils me les prirent.
En un mot, ils ne me laissèrent dans ce cachot que la simple couverture
qu'on m'avait donnée le premier jour et dont j'avais fait ma paillasse.
Tout ce que j'avais descendu de ma chambre m'ayant été enlevé, jusqu'à
un petit morceau de planche sur lequel je posais mon pain, ils me
dirent: «Monsieur, il ne reste présentement qu'à fouiller les hardes que
vous avez sur votre corps.»
Comme je portais nuit et jour sur moi la copie du mémoire que j'avais
envoyé à M. de Sartine le 4 du mois d'août auparavant et que je conserve
comme la prunelle de mes yeux, je leur dis: «Messieurs, vous ne
trouverez sur moi qu'un mémoire que je garde dans mon sein.» Ils me
dirent: «Monsieur, il faut que vous nous remettiez cet écrit.» Je leur
répliquai: «Ce Mémoire doit décider de mon sort et je vous déclare que
vous ne sauriez venir à bout de me l'arracher d'entre mes mains, sans
auparavant m'avoir ôté la vie, et je vous conseille de ne pas me faire
de violence de votre chef. Mais allez chercher un officier et, en sa
présence, vous exécuterez ces ordres.»
Quand ils virent que j'étais résolu à mourir plutôt que de me laisser
enlever ce mémoire, ils ne me firent pas de violence, et quoiqu'ils
eussent ordre de me faire dépouiller tout nu, ils se contentèrent
pourtant de me fouiller les poches, de tâter ma culotte, mes bras et le
tour de mon corps. Enfin, avant que de sortir, je leur dis plus de vingt
fois de suite: «Je vous prie de dire au lieutenant de roi que, selon les
formes de la justice, je dois être présent quand il examinera mes
effets, et par conséquent que je le prie en grâce de ne pas faire cette
visite que je ne sois présent.» Tous me répondirent qu'ils n'y
manqueraient pas. Ils furent lui faire leur rapport et, assurément, ils
n'oublièrent pas de l'instruire de la résistance que je leur avais faite
de leur remettre les papiers que j'avais dans mon sein. Sur quoi, il
m'envoya mon porte-clés sur-le-champ me dire les propres paroles que
voici: