«Si par pure méchanceté j'avais eu le malheur d'offenser un aussi

honnête homme que vous, je ne me pardonnerais jamais moi-même. Vous

serait-il possible d'augmenter ma peine, je dirai toujours que ce n'est

point assez. Que dans une captivité de plus de trois cents mois de

durée, il est échappé de ma bouche ou de ma plume quelque parole qui ait

pu vous déplaire, daignez jeter les yeux sur mon misérable état... et

certainement un homme d'esprit comme vous n'aura pas de peine à

concevoir que, dans un aussi long martyre, on n'est pas toujours maître

de soi-même et par conséquent vous devez plutôt attribuer ces offenses à

la violence des maux dont je suis accablé qu'à la volonté de mon

cœur... C'est pourquoi je viens en esprit me jeter à vos pieds pour

renier mes fautes supposées, que dans l'excès de mes maux j'aurais pu

commettre à votre égard, car je ne m'en souviens pas, et en même temps

vous en demander pardon...

[Illustration: LE MARQUIS DE MARIGNY, FRÈRE DE LA MARQUISE DE POMPADOUR

(par Cochin) (Bibl. nat., estampes)]

«Monsieur, je n'en puis plus, je ne dors ni nuit, ni jour. Que si vous

n'avez pitié de moi dans l'ennui qui me presse, je vais perdre

certainement l'esprit. Eh, quel plaisir aurez-vous de me voir prendre

par les cheveux et traîner de force dans un cachot... Daignez donc

promptement m'envoyer ce bon avocat, ou M. de Lassaigne, notre médecin,

ou un de ses commis, ou M. Chevalier, major de la Bastille. Celui-ci est

un homme de bon sens. Je sais qu'il vous est fort attaché. De plus, il

est instruit de toutes mes affaires, et par conséquent vous pouvez vous

reposer sur lui comme sur vous-même.

«Monsieur de Sartine, imaginez-vous de me voir en votre présence, les

mains jointes et les larmes aux yeux, vous demander cette pitoyable

grâce. Miséricorde! miséricorde! miséricorde! Illustre père des

malheureux ne me désespérez point... Ne quittez donc pas cette lettre

d'entre vos mains, sans avoir ordonné de m'envoyer une de ces quatre

personnes, et un peu matin, afin qu'elle ait le temps d'écouter tout ce

que j'ai à lui dire pour vous en rendre compte à vous seul. Monsieur,

plus de vingt-cinq années de souffrances parlent pour moi à vos

entrailles paternelles et de miséricorde.

«J'ai l'honneur d'être, avec un très profond respect, monsieur.

«HENRI MASERS»

Dans le donjon de Vincennes, ce 14 mai 1774.

Par tous les démons de l'enfer, c'est M. de Rougemont, lieutenant de

roi, qui gouverne le donjon, et ses visites sont plus rares que les

éclipses du soleil. Quoique je le fasse prier fort souvent d'avoir la

bonté de venir me voir, je l'ai vu passer des quinze mois entiers sans

mettre le pied dans ma chambre. Excepté un seul porte-clés qui vient me

porter à manger, je ne vois uniquement que le chirurgien, une fois

toutes les semaines, quand il vient me raser. Ce fut par le moyen de

celui-ci que j'obtins une visite de M. de Lassaigne, notre médecin, le

15 février 1774. Il entra dans ma chambre à quatre heures et demie du

soir; accompagné du lieutenant de roi et du chirurgien. Après qu'ils

furent assis, je m'adressai au médecin, et lui dis les propres paroles

que voici:

«Monsieur, je vous ai demandé pour vous communiquer un cas très

extraordinaire, et je ne doute pas qu'en ouvrant la bouche vous ne me

preniez pour un homme qui a perdu l'esprit. Cependant, si vous voulez

vous donner la peine de m'écouter jusqu'à la fin, vous verrez assurément

que Dieu m'a fait la grâce de me conserver mon bon sens.» Il me dit:

«Vous n'avez qu'à parler, je vous écouterai.» Alors, je lui dis:

«Monsieur, je vous dirai que je suis détenu ici par un malheur horrible,

c'est-à-dire par un coup d'ensorcellement.» A ce mot le lieutenant de

roi prit la parole et me dit: «Monsieur, parlez de vos maladies.» Je lui

répondis: «C'est bien aussi d'une maladie que je parle à monsieur, qui

depuis neuf années m'empêche de dormir la nuit et le jour,» et comme

j'allais continuer mon discours, le lieutenant de roi me coupa encore

tout court, en me disant: Il est défendu à monsieur de prendre

connaissance de vos affaires.» Je lui répondis: «Monsieur, ce n'est

point de la cause de ma détention que je veux parler à M. le médecin,

mais d'un cas qui est véritablement du ressort de la médecine.--M. le

médecin ne vous doit écouter que quand vous lui parlerez de vos

maladies, et si vous lui parlez de toute autre chose, nous allons

sortir.--Mais, monsieur, doit-on laisser périr le monde, faute de les

écouter? Je ne veux parler à monsieur que des choses qui ne concernent

point du tout mes affaires.»

Alors le lieutenant de roi se leva, en disant au médecin: «Allons,

monsieur, allons-nous en.» Il obéit; moi, pour l'arrêter, je me jette à

genoux au-devant du médecin, en le conjurant au nom de Dieu de

m'écouter... Sans me donner le temps d'en dire davantage, le lieutenant

de roi passe entre le médecin et moi pour tenter de me l'arracher, en

lui disant: «Allons, sortons!» Moi, je repasse entre eux; en un mot, si

vous aviez vu le lieutenant de roi à me couper à tout instant la parole,

à passer entre M. de Lassaigne et moi, pour l'empêcher de m'écouter, et

moi entre lui et le médecin, que je tenais rencogné entre ma malle et la

porte pour l'empêcher de sortir, il est certain qu'il vous aurait été

impossible de pouvoir éviter de dire: «Mais ce n'est pas M. de

Rougemont, c'est un démon qui a pris sa figure, pour empêcher ce

prisonnier de découvrir ses ensorcellements à ce médecin.»

Enfin, le résultat de cette visite fut que ce médecin irait prier

fortement M. le lieutenant général de police de lui permettre à lui-même

de venir examiner mon mémoire, de m'envoyer l'avocat... J'oserai croire

enfin que ce même jour, ou au moins le lendemain, M. de Lassaigne fut

parler à M. de Sartine.

Le 3 juillet 1774, j'écrivis une longue lettre à M. de Sartine qui fit

effet, c'est-à-dire que neuf jours après, 12 dudit mois de juillet 1774,

M. de Sartine m'envoya cet avocat. Il entra dans ma chambre sur une

heure de l'après-midi.

En entrant il me dit les propres paroles que voici:

M. de Sartine me dit que vous lui avez demandé un avocat, et dans ma

personne il vous accorde la grâce que vous lui avez demandée. C'est un

très honnête homme toujours prêt à faire du bien. Ainsi, vous n'avez

qu'à me dire la cause de votre détention. Que si votre cas est d'une

nature à être pardonné, soyez certain que de mon côté je sonderai,

autant qu'il me sera possible, son humanité et les bonnes intentions

qu'il a de mettre fin à vos malheurs.»

Je lui répondis: «Je suis très obligé à M. de Sartine de la grâce qu'il

vient de me faire, en vous envoyant ici pour m'écouter. Mais je vous

dirai que je ne vous ai pas demandé directement pour examiner la cause

de ma détention, mais pour examiner une affaire qui est plus

qu'extraordinaire, et je ne doute pas qu'en ouvrant la bouche, vous ne

me preniez sur-le-champ pour un fou, et tout au moins pour un esprit

faible. Mais j'espère que vous aurez la bonté de m'écouter jusqu'à la

fin, et vous verrez assurément que je n'ai pas perdu l'esprit.

--Vous n'avez qu'à parler, me dit-il, j'ai ordre d'écouter jusqu'à la

fin, tout ce qu'il vous plaira de me dire.»

Alors je lui dis: «Monsieur, j'ai prié M. de Sartine de vous envoyer

ici, pour examiner en ma présence les deux mémoires que voilà, afin que

je puisse répondre à toutes les objections que vous pourrez me faire. Ce

mémoire-là contient les ensorcellements...

Sur-le-champ il me coupa tout court, en me disant: «Monsieur, je ne

crois point du tout aux ensorcellements. Dieu est maître, et le diable

n'a aucun pouvoir que de faire ce qu'il plaît à Dieu.»

Je ne perdis point courage et je lui dis: «Monsieur, il m'est impossible

de vous faire voir le corps du démon, mais je suis très certain, par le

contenu de ce mémoire, de vous convaincre que feu la marquise de

Pompadour était une magicienne, et que le marquis de Marigny, son frère,

est encore, aujourd'hui même, en commerce avec le démon.

--Hé bien, me dit-il, nous verrons cela tout à l'heure. Mais auparavant

examinons la cause de votre détention.»

A peine l'avocat eut-il lu les deux tiers de mon mémoire, qu'il s'arrêta

tout court, posa le cahier sur la table, et il me dit; comme s'il

s'était éveillé d'un profond sommeil: «N'est-ce pas que vous voudriez

sortir de prison? Je repris: «Cela n'est point douteux.»

--Et comptez-vous rester dans Paris ou retourner chez vous?

--Quand je serai libre, lui dis-je, je me propose de retourner chez moi.

--Mais avez-vous de quoi?»

A ce mot, je le pris par la main, et je lui dis: «Monsieur l'avocat, je

vous prie de ne pas vous fâcher des paroles que je vais vous dire, car

mon dessein n'est pas de vous fâcher, assurément.

--Parlez, me dit-il, dites tout ce qu'il vous plaira, je ne me fâcherai

point.

--Hé bien, c'est que je me suis aperçu très distinctement que le démon

s'est déjà emparé de vos sens.»

Il me parut surpris, et en reprenant ses esprits, il me dit: «J'ai saisi

tout cela en quatre paroles; mais je vous dirai que je ne comprends pas

comment le démon se peut emparer des sens des personnes, et leur faire

faire ce qu'il lui plaît.

--Monsieur, lui répondis-je, je me flatte de vous faire concevoir cela

très clairement.

--Hé bien, me dit-il, c'est bon; mais présentement je n'ai pas le temps

d'en dire davantage, car il est une heure et demie; je vais dîner, et

sur les trois heures et demie je serai de retour dans votre chambre, et

nous travaillerons trois ou quatre heures.»

Effectivement, il revint à l'heure qu'il m'avait promis. En entrant il

me dit: «Nous allons travailler jusqu'à cinq heures, car alors il faut

que je parte avec des dames qui m'attendent; voyons ce que nous avons à

faire d'ici à ce temps-là.» Je lui répondis: «Monsieur, je vous ai

préparé deux articles, c'est-à-dire le coup d'assassinat du roi par

Damiens, et la perte du bras de M. de la Vrillière. Mais en deux heures

vous n'aurez pas le temps de pouvoir examiner ces deux coups

d'ensorcellements, car celui du roi est fort étendu.»

Dans le même instant je lui remis une partie de mes Mémoires. Il la lut,

et dans tout cet examen, il ne me critiqua pas un seul mot.

Je lui fis voir ensuite mon projet militaire par lequel j'ai renforcé

nos armées de plus de vingt-cinq mille bons fusiliers. Après l'avoir lu,

il me dit: «Avec cette pièce et l'humanité de M. de Sartine, soyez

certain que je vous délivrerai; je vais lui demander l'ordre pour venir

coucher ici pour examiner ces deux Mémoires, et je reviendrai

incessamment; soyez-en très certain, je vous en donne ma parole... Je ne

vous promets pas de revenir demain; mais d'abord que je lui aurai

parlé,» et en me serrant la main, il me dit adieu. Il s'en fut, et

depuis le 12 juillet, je me dévore le corps et l'âme en l'attendant, et

je gagerais un de mes yeux qu'il ne reviendrait jamais, si je ne disais

rien... Vous direz sans doute que cette affaire ne presse point?

Effectivement il n'y a que vingt-six années que je suis ici, à périr

entre quatre murailles; cela n'est qu'une bagatelle; si d'Allègre n'est

point mort, vingt-cinq ans; le chevalier de la Rochegérault, vingt-deux

ans; le baron de Vénac, vingt ans; Pompignan de Mirabel, onze ans; le

comte de la Roche-Dumaine, dix ans; l'abbé Prieur, neuf ans; sans

compter les autres que je ne connais pas.

Cependant, dix jours s'étant écoulés sans voir revenir cet avocat, je

dis à mon porte-clés d'aller chez M. le lieutenant de roi pour le prier

de ma part d'avoir la bonté de venir me parler.

Mais je crois qu'il serait beaucoup plus facile par des prières de faire

venir le grand Mogol ou l'empereur de Chine dans le donjon de Vincennes,

que d'y faire venir dans une chambre M. de Rougemont, quand on a besoin

de lui.

Depuis le 22 juillet jusqu'au 10 août suivant, je ne manquai pas un seul

jour de le faire prier par mon porte-clés: «Si aujourd'hui (c'était le

10 août), vous ne me menez le lieutenant de roi ou le major, vous pouvez

être certain que je vais crier miséricorde de toutes mes forces, et que

le roi entendra mes cris de Versailles.» Il s'en fut faire son rapport,

et à une heure après-midi il m'amena le major: «Hé bien, lui dis-je,

monsieur, vous avez été témoin aux conférences que j'ai eues avec les

deux exempts et l'avocat, et vous avez vu assurément que je n'ai pas

fourni l'occasion à ces trois personnes de faire des rapports

désavantageux à M. de Sartine au sujet de ce que je leur ai fait

examiner en votre présence. Vous avez ouï leur promesse; je vous prie de

me dire la raison pourquoi ils ne sont point revenus.» Il me répondit:

«Je ne sais à quoi en attribuer la cause... M. de Rougemont est allé à

Paris chez de M. de Sartine: peut-être qu'à son retour il vous apportera

quelque bonne nouvelle; ainsi attendez jusqu'à demain. D'abord qu'il

sera revenu, j'irai lui parler.» J'attendis jusqu'au lendemain et sur

une heure de l'après-midi, je vis entrer les trois porte-clés dans ma

chambre, en me disant: «M. le commandant nous a ordonné de venir vous

dire que si vous vouliez aller dans le cachot, de vous y conduire.» Je

leur répondis: «Vous n'avez qu'à m'y mener,» et je les suivis sans faire

aucun bruit. Mais, en traversant la cour, le grand air me saisit, me

suffoqua, m'ôta la respiration, et je serais tombé par terre, s'ils ne

m'eussent soutenu par les bras, jusqu'à ce que je fusse dans le cachot

nº A, qui est le plus horrible caveau de cette prison. C'était le 11

août 1774.

Cependant quatre jours après, qui était le 15, jour de Notre-Dame, le

lieutenant de roi avec le major vinrent m'y voir au travers du guichet.

Je dis au premier la raison pourquoi j'y étais descendu volontairement.

Il me répondit: «Il faut absolument que l'avocat ait fait un mauvais

rapport à M. de Sartine.»

Sur-le-champ, en la présence du major, qui avait été témoin aux deux

conférences, je lui prouvai que les exempts et encore moins l'avocat

n'avaient pu faire ce mauvais rapport, et... je lui dis en présentant la

copie de mon mémoire: «...Je vous prie de le lire et vous verrez s'il a

été possible à cet avocat de faire un rapport désavantageux.

--Ce sont des matières, me répondit-il, qui sont au-dessus de ma portée.

J'eus beau le presser, il ne voulut pas le lire. Cependant, il fut

résolu que sur-le-champ il écrirait à M. de Sartine, pour le prier très

fortement de m'envoyer M. de Lassaigne, notre médecin, pour examiner en

ma présence les quatre articles que j'avais fait voir à l'avocat, et en

conséquence je promis de ne jamais plus parler du tout de cet

ensorcellement à M. de Sartine, ni à aucun d'eux, et que je serais

tranquille.

Or, après m'avoir promis d'écrire et de parler de vive voix au

lieutenant général de police, il sortit...

Le 18, je lui fis demander s'il n'avait pas encore reçu réponse du

magistrat [lieutenant de police], et que je le priais de lui écrire une

seconde fois: il me fit répondre qu'il n'avait encore reçu aucune

nouvelle. Le 19, je lui fis demander du papier pour écrire à M. de

Sartine; il me fit dire que les cachots étant des lieux de punition, on

n'accordait pas la permission d'écrire à ceux qui y étaient dedans.

Sur-le-champ, je dis à mon porte-clés. «Allez dire à M. de Rougemont que

je ne suis pas dans ce cachot pour avoir fait aucun mal, mais que j'y

suis descendu volontairement pour forcer la compassion de M. de Sartine

à faire vérifier un cas extraordinaire...» Voici la réponse que mon

porte-clés vint me faire de sa part le lendemain 20:

«M. le commandant m'a ordonné de venir vous dire qu'il ne voulait pas

vous accorder la permission d'écrire, ni venir vous voir, ni vous

envoyer le major...»

Cependant, pour comble de malheur, le 2 septembre, je perdis presque

toute la clarté de mon œil gauche, pendant quatorze jours. Je

m'aperçus de ce malheur dans le moment qu'on ouvrait le guichet pour me

donner à manger. Il est vrai que bien longtemps auparavant, j'avais déjà

perdu plus des trois quarts de ma chère vue, et je crus que j'allais la

perdre tout à fait. Je dis à mon porte-clés d'aller dire au chirurgien

de venir me voir. Il vint le 3, et, au travers du guichet, avec une

chandelle, il examina cet œil, et il me dit: «Il y a une petite

tumeur à la paupière supérieure avec un peu d'inflammation, mais cela

n'est rien.» Je lui dis: «Ce n'est point à la paupière, c'est dans le

globe; je n'y vois plus de cet œil-là.--Et comment pouvez-vous vous

en être aperçu? Ici on n'y voit goutte.» Je lui répliquai: «Mais je m'en

suis aperçu quand on me porta à manger.--Mais quel remède puis-je

apporter à cela?» Je lui dis: «Je ne suis pas plus savant que vous: vous

n'avez qu'à voir ce qu'il faut faire.» Il haussa les épaules sans me

dire mot. Sur quoi je lui dis: «Monsieur, dans le café il y a des sels

volatils qui dissolvent et fouettent les humeurs. Je vous serais bien

obligé de m'en donner un quarteron sans sucre, non pas pour le prendre

intérieurement, mais pour faire des fumigations...--Monsieur,

répliqua-t-il je ne vous l'accorderai pas sans la permission du

lieutenant de roi.»

Je dis alors à Fontélian: «Est-ce ainsi qu'on traite le monde? Dans le

temps où je perds un œil, pouvez-vous me refuser la misérable grâce

d'acheter avec mon argent un misérable quarteron de café, pour me faire

des fumigations? Jamais il n'a été fait mention d'une pareille cruauté;

c'est...» Il me coupa tout court en me disant: «Ce n'est pas en mon

pouvoir de vous l'accorder; il faut auparavant que je lui en demande la

permission...» Et il s'en fut. Deux heures après, mon porte-clés vint me

dire: «M. de Fontélian m'a chargé de vous dire que M. le lieutenant de

roi lui avait défendu de vous donner le café que vous lui avez demandé.»

Je lui répliquai: «Allez-vous en dire à M. de Rougemont que je ne

demande pas un quarteron de café pour délicatesse, mais pour un

remède....., que je le prie en grâce de me permettre de l'acheter avec

mon argent. Mon porte-clés y fut et, à son retour, il me dit: «Je lui ai

dit tout ce que vous m'avez commandé de lui dire, mais il ne m'a pas

répondu une seule parole.»

Or, voyez si dans les cachots de l'enfer, les diables traitent les

damnés avec autant de cruauté et de scélératesse qu'on traite ici les

innocents...

Il est certain que je serais devenu enragé, si mon porte-clés n'eût eu

pitié de moi. Je le priai de prendre un petit cornet de thé que j'avais

et d'en jeter deux ou trois bonnes pincées dans un petit pot d'eau

bouillante et de me le porter sur-le-champ. Je jetai le quart de cette

eau, et ensuite je mis le globe de mon œil sur la bouche de ce pot.

Cette fumée chaude le pénétra de telle sorte, qu'en cinq à six jours de

temps elle fit dissoudre l'humeur qui s'était épaissie au-devant de la

prunelle, et me rendit la clarté que j'avais perdue de cet œil.

Cependant je faisais prier tous les jours M. le lieutenant du roi de

venir me parler, ou de m'envoyer le major, ou du papier pour écrire à M.

de Sartine, ou de me faire remonter dans ma chambre. Vu que je ne

pouvais rien obtenir de lui, je déchirai ma chemise, et, sur un lambeau,

je lui écrivis, avec mon propre sang, la lettre la plus tendre et la

plus respectueuse qui me fût possible. M. de Rougemont m'a enlevé la

copie que j'avais gardée de cette lettre, ce dont je suis bien fâché,

car je l'aurais transcrite ici. Mais enfin, je mis ce petit morceau de

linge, écrit de mon sang, dans un petit sac, et je dis à mon porte-clés

de le porter au lieutenant de roi. Il me répondit que quand je lui

donnerais tout l'or du monde, il ne le lui porterait pas, et qu'il lui

avait fait des défenses horribles de recevoir aucun écrit de ma part.

«Eh bien, lui dis-je, puisque vous ne voulez pas le lui porter, un autre

lui portera.» Et je jetai ce petit sac hors du caveau le 18 septembre

1774. Le porte-clés fut faire son rapport, et le lieutenant de roi lui

ordonna de lui porter ce linge.

Tout le fruit que je retirai de cet écrit fut que jusqu'à ce jour on

m'avait donné un peu de lumière pour m'éclairer dans le temps que je

dînais et soupais, et qu'il défendit au porte-clés de m'en donner

davantage, de sorte que, dans la suite, ce bout de chandelle fut placé à

environ six pieds de distance du guichet hors du caveau.

Dans cette perplexité j'eus recours au chirurgien. Je priai mon

porte-clés de faire son possible pour me l'amener, et, le 22 de

septembre, il vint me voir au travers du guichet. Je lui exposai mon

état, et sur-le-champ, il me donna tort d'être descendu dans ce caveau,

et que si j'avais voulu croire ses bons conseils, je ne serais point

dans ce lieu affreux. Je lui répondis que cet état ne me faisait point

de peine, pourvu qu'il me fît voir le médecin... «Mais vous n'êtes pas

malade me dit-il, et le médecin ne peut rien faire pour vous.

--Je suis dans ce cachot affreux depuis quarante-trois jours, et c'est

beaucoup pire que la fièvre, et le médecin peut mettre fin à tous mes

malheurs, en examinant tant seulement quatre feuilles de papier que j'ai

là.

--Cela n'est point du ressort de la médecine.

--Mais, faites-vous attention à ce que vous dites? Car tous les faits de

cette nature passent à l'examen de la Faculté de médecine et des

docteurs de Sorbonne. Or, si notre médecin me donne tort sur les quatre

articles que j'ai fait voir à l'avocat, tout finit là.

--Je suis certain à l'avance qu'il vous donnera tort, car aujourd'hui

personne au monde ne croit plus aux ensorcellements.

--Mais si je suis un fou, on devrait au moins tenter ce remède pour

tâcher de me guérir, afin de n'avoir rien à se reprocher.

--Vous n'êtes point fou.

--Eh! monsieur, faites moi la grâce de me prendre pour un fou, car vous

voyez bien qu'en me laissant dans ce lieu affreux, avec cette idée noire

dans ma tête, sans m'accorder aucun secours, que c'est capable de me

faire devenir enragé.

--Quand le médecin viendra ici, je ferai mon possible pour vous le faire

voir. Mais pour lui mander de venir ici exprès pour vous, sans avoir la

fièvre, c'est ce qu'en conscience je ne ferai pas.»

Comme je sais que le roi donne à ce médecin deux mille quatre cents

livres par année pour avoir soin de la santé des prisonniers du donjon

de Vincennes et de ceux de la Bastille, et qu'il y a des années qu'il ne

fait pas seulement 15 visites, ce mot de «en conscience» me piqua. Je ne

pus plus me contraindre et je lui dis: «Vous êtes un méchant, un barbare

d'avoir la cruauté de me refuser une misérable visite d'un homme qui

est très bien payé pour la faire. Allez-vous en, et ne vous représentez

plus devant moi.» Et, sans se faire prier davantage, il s'en fut.

Mon porte-clés s'appelle Bellard, d'un caractère fort doux et fort poli.

Depuis plusieurs années qu'il me servait avant que j'eusse descendu dans

ce caveau, il ne m'avait jamais manqué de respect. Cependant le 4 du

mois d'octobre je lui dis: «Ma paille est toute pourrie: je vous prie

d'en demander trois ou quatre bottes.» Le surlendemain, à six heures

précises du soir, il entra dans mon caveau, accompagné de ses deux

camarades, La Visée et Piélian. Il en jeta trois bottes par terre, en me

disant d'un ton brutal: «Allons, vite, dépêchez-vous.

--Mais, lui répondis-je, vous me donnerez peut-être le temps de

l'accommoder.

--Si vous ne vous dépêchez, nous allons sortir tous trois avec la

chandelle.

--Si vous êtes si pressés, vous n'avez qu'à revenir demain ou un autre

jour que vous n'aurez rien à faire.

--Pas tant de raisons! Vous n'avez qu'à vous dépêcher, ou nous sortons.

--Eh! parbleu, voilà la porte ouverte, vous n'avez qu'à vous en

aller!...

--Cela suffit, me dit-il, et il s'en fut.»

Cependant il y avait soixante-quatorze jours que j'étais dans ce caveau

sans avoir reçu encore aucune nouvelle. Je déchirai encore un peu de ma

chemise, et avec mon propre sang j'écrivis le 22 octobre 1774, à M. de

Sartine, pour lui demander de m'envoyer le médecin ou un avocat, ou même

un de ses commis pour examiner mon Mémoire, en offrant de lui payer au

besoin pour sa peine «six francs pour le carrosse, et autant d'écus de

six livres qu'on mettrait d'heures à examiner les quatre articles en

question.»

L'original de cette lettre, écrit avec du sang sur un morceau de

chemise, est aujourd'hui conservé à la bibliothèque de l'Arsenal,

archives de la Bastille, nº 11693. En voici la transcription:

«A monseigneur de Sartine, conseiller

d'Etat, lieutenant général de police.

«Monseigneur,

Mémoires authentiques de Latude, écrites par lui au donjon de Vincennes et à Charenton · 第 13 / 18 段