l'espérance de pouvoir lui rendre quelque service. Cela fut au
commencement du mois de mai de l'an 1769, qu'à la faveur du trou que
j'avais fait à la muraille je lui tendis mon hameçon. Il l'aperçut, et
en voyant que ce billet s'adressait à lui-même, à sa seconde promenade
dans le jardin, qui arriva trois jours après, il me rendit sa réponse
qui était conçue dans ces termes: «...Quant à la proposition que vous me
faites d'entrer en correspondance avec vous, Dieu me préserve de faire
une pareille faute contre les règles de cette prison... ni de faire la
moindre œuvre qui puisse déplaire à M. de Sartine, qui a plus de
bontés pour moi que je ne mérite. Sachez, cher monsieur, que si je suis
en prison, ce n'est point pour avoir commis aucun crime et je n'ai point
de honte à vous en dire le sujet.
«J'étais dans un café. Il y eut une personne inconnue qui récita deux
vers. Pour mon malheur je les retins, et comme c'étaient deux vers
nouveaux, j'eus la faiblesse de les réciter à plusieurs personnes, sans
croire faire de mal. Cela fut rapporté à la police et je fus averti que
M. de Sartine me devait faire arrêter. Plein de confiance en sa probité,
en son honneur et en sa justice, je fus le trouver en son hôtel et lui
répétai ce qu'on m'avait dit, et en même temps je lui dis que j'étais
prêt à me rendre dans la prison qu'il m'indiquerait. Il m'ordonna de me
rendre dans cette prison-ci et sur-le-champ je m'y rendis tout seul.
Depuis ce jour-là, on m'a interrogé au sujet de ces deux vers; j'ai dit
la chose comme elle s'était passée, mais on me répond: «Vous en
connaissez l'auteur, et comme sans doute il est un de vos amis, vous
voulez l'épargner, vous ne voulez pas dire son nom, vous êtes un têtu.»
Hélas! Dieu m'est témoin que je leur ai dit la vérité. Mes juges ne
soupçonnent point que j'en sois l'auteur. Ils daignent au moins me
rendre cette justice qui me console beaucoup! Si je pouvais vous rendre
quelque service, je le ferais de bon cœur, mais par vous-même vous
pouvez juger de mon impuissance. Ainsi, ne pouvant vous être d'aucune
utilité, je ne dois pas, à mon âge, m'exposer mal à propos aux
mauvaises grâces de M. de Sartine, qui a mille bontés pour moi. C'est
pourquoi je vous prie de ne plus me présenter aucun de vos billets...
afin de ne pas me forcer à vous faire l'impolitesse de ne point le
prendre... Je crains bien que ce trou, quoique très petit, ne cache un
grand précipice. C'est pourquoi je vous conseille en bon ami de le bien
fermer et de ne jamais plus l'ouvrir, et vous n'en aurez point de
regret... etc...»
Sa lettre était beaucoup plus étendue et mille fois mieux écrite, mais
je ne répète que ce que je crois être nécessaire.
[Illustration: RÉDUCTION DE LA BASTILLE, TAILLÉE DANS L'UNE DES PIERRES
DU MONUMENT
(Par l'architecte Palley) (Musée Carnavalet)]
Comme par les rapports avantageux que j'avais entendu faire de lui et
que par sa lettre j'avais reconnu que ce prisonnier était un homme
vertueux, je ne perdis point de temps, je mis la main à la plume et lui
écrivis les paroles que voici: «Si M. de Sartine est si honnête homme,
si humain, si compatissant, si juste, si équitable que vous dites, il
est étonnant que, pour deux vers, un magistrat si vertueux vous ait
retenu pendant cinq ans et demi en prison... Comme il n'ignore point que
vous avez soixante-dix ans... vous devez croire qu'au premier jour il va
vous rendre votre liberté... et que, par conséquent, il est à présumer
que bientôt il pourra vous être possible de me rendre service dans le
malheur extrême où je me trouve... à moi qui suis un homme et qui
souffre depuis le 1er mai 1749...» En un mot, je remplis cette lettre
de toutes les plus tendres expressions que mon long martyre put me
suggérer; je la mis dans la sienne et je les lui donnai toutes les deux
à la fois.
Mon billet ne manqua pas de faire tout l'effet que je m'étais attendu,
car à sa première promenade il me fit le signal d'ouvrir mon trou pour
recevoir sa réponse, et voici les paroles qu'elle contenait:
«Mon cher monsieur, je n'ai pu lire votre lettre sans verser des larmes;
je suis homme comme vous et j'ai un cœur. Dites-moi donc tout ce que
vous croyez qu'il m'est possible de faire pour vous. Il n'y a aucun
péril où je ne me hasarde généreusement pour vous tirer du précipice où
vous êtes. Vous n'avez qu'à me donner vos adresses et de bonnes
instructions... Si vos instructions ne sont pas prêtes, je les prendrai
à la première promenade... Ce n'est pas dans la vue d'aucun intérêt que
j'entreprends de vous secourir, mais uniquement pour l'amour de Dieu, et
s'il m'arrive quelque malheur, il m'en tiendra compte, cela me suffit.»
Comme il me fallait plus de deux heures pour préparer toutes mes
instructions, je le remerciai de sa noble générosité et lui dis que la
première fois qu'il viendrait, je lui donnerais tous les papiers qui
étaient nécessaires pour me délivrer.
Trois jours après, qui était le 16 mai 1769, c'est-à-dire deux jours
après la Pentecôte, il me fit passer la réponse que voici:
«Mon cher monsieur, si ce qu'on est venu me dire hier est vrai, dans peu
de jours je ne serai point ici, car M. le lieutenant de roi vient de
m'annoncer ma liberté de la part de M. de Sartine. Que Dieu soit béni!
Que sa sainte volonté soit faite! Si vos instructions sont prêtes,
faites-les-moi passer vite et ensuite vous achèverez de lire ma lettre à
votre aise...»
Sur le-champ, je lui fis passer mon paquet, où j'avais mis de bonnes
instructions pour M. le comte de la Roche-Dumaine, qui était fort malade
dans ce temps-là, afin qu'il me secourût promptement. Cependant, à son
retour, M. de Pompignan me fit repasser tous les papiers que je lui
avais confiés trois jours auparavant, accompagnés d'une lettre où il me
disait:
«Mon cher monsieur, je ne suis pas curieux, assurément, mais si on n'a
point de confiance à un médecin, il ne faut pas se livrer entre ses
mains... Il est sans doute que les personnes à qui vous m'adressez sont
instruites de la cause de votre détention; en ce cas, je les exciterai
de tout mon pouvoir à vous secourir.»
Le 13 février 1769, M. de Sartine donna des ordres aux maçons de fermer
avec du plâtre tous les trous qu'ils apercevraient dans la muraille du
jardin, et quoique mon trou fût extrêmement petit, car à peine le petit
doigt y aurait entré dedans, il fut bientôt trouvé et bouché...
Ce petit trou fermé ne manqua pas de mettre l'alarme et la terreur dans
les cœurs de tous mes confrères. Tous croyaient que le mystère était
découvert, car il suffit d'être malheureux pour mettre les choses au
pire, et quoique je ne sois point peureux de mon naturel, je vous dirai
franchement que je ne tremblai guère moins que tous les autres, et après
fort longtemps que ce trou fut bouché, j'eus beaucoup de peine à me
décider si je percerais ce plâtras... Enfin, je pris la résolution de
percer ce bouchon de plâtre, en recommandant à mes confrères de le bien
boucher, après m'avoir parlé, avec un autre petit morceau de la même
matière, et tout cela fut fait dans la minute...
Mais la correspondance que j'avais établie avec les prisonniers fut,
certain jour, découverte. Des mesures nouvelles renversèrent toutes mes
affaires de fond en comble. Alors, je me vis réduit à attendre tout de
la miséricorde de Dieu, et comme très souvent elle est fort tardive, ma
peine n'en était pas moins grande. Enfin, dans le temps où je croyais
tout perdu, il vint un rayon de lumière, ou, si vous voulez, un rayon
d'espérance, c'est-à-dire que le 11 de février 1770, le lieutenant de
roi vint me voir dans ma chambre et il me dit: «M. de Sartine vous a
accordé la permission de lui écrire.»
Je le remerciai de cette bonne nouvelle, attendue depuis six ans, en lui
disant que quand j'aurais pensé, je lui ferais demander la quantité de
papier qui m'était nécessaire.
Dans la journée, je minutai dans ma tête ce que j'avais à écrire, et le
lendemain, je dis à mon porte-clés de lui demander deux feuilles de
papier à la tellière et une demi-feuille de papier commun pour faire un
brouillon, une plume neuve avec un canif, parce que je ne pouvais écrire
qu'avec les plumes que j'avais taillées moi-même.
Un moment après, il revint avec une seule feuille de papier à la main et
une plume taillée, qui peut-être aurait été excellente pour un autre,
mais pour moi, non, en me disant que M. le commandant ne m'en avait pas
voulu accorder davantage, qu'il s'était offert lui-même à répondre du
canif, mais qu'il n'avait pas voulu le lui donner.
Je lui envoyai dire que quand le Magistrat [lieutenant de police]
accordait la permission de lui écrire, il entendait qu'on donnât la
quantité de papier qui était nécessaire pour l'instruire de tous les
faits qu'il voulait savoir et que, pourvu que je lui en rendisse un
fidèle compte, il ne pouvait raisonnablement me refuser la quantité de
papier que je lui demandais pour me défendre et que je le priais de
m'envoyer le major, qui peut-être lui ferait mieux entendre raison que
le porte-clés. Il me fit répondre que M. de Sartine lui avait ordonné de
me donner une feuille de papier et qu'il ne m'en donnerait pas
davantage.
Quand cette feuille de papier fut écrite, je voulus y joindre une
seconde feuille de mon papier écrite que j'avais dans mon coffre, pièce
très importante à lui envoyer. Or, en voulant cacheter ces deux feuilles
ensemble, le porte-clés me dit: «Monsieur, cela ne se peut pas.» Je lui
répondis: «Je crois, par ma foi, que vous vous moquez de moi: j'écris au
Magistrat... Ce n'est point à vous à regarder ce que je mets dans sa
lettre... Eh bien! vous n'avez plus rien à redire.» Il répliqua:
«Monsieur, vous ne la cacheterez point. Il faut auparavant que j'en
demande la permission au commandant, sans quoi il me mettrait au cachot.
--Eh bien! lui dis-je, vous n'avez qu'à y aller.»
A son retour, il me dit: «M. le commandant m'a défendu absolument de
vous laisser mettre votre feuille de papier dans la lettre que vous
devez envoyer à M. de Sartine...»
Je pris la résolution de déclarer à M. de Sartine que j'avais percé la
terrible muraille du donjon et que par ce moyen j'étais entré en
correspondance avec une grande partie des prisonniers.
Cependant, comme il était défendu à mon porte-clés de sortir absolument
un seul mot d'écrit de ma chambre, je fis dire au lieutenant de roi de
venir me parler, que j'avais quelque chose d'important à lui
communiquer... Enfin, vu qu'il ne voulait pas venir absolument, je le
fis prier de m'envoyer au moins le major et, à force d'importunités, il
me l'envoya le 28 de septembre 1770. Mais ce fut véritablement un opéra
d'enfer pour faire sortir ce Mémoire, qui n'était alors que de vingt
cahiers, de ma chambre pour l'envoyer à M. de Sartine. Imaginez-vous
qu'il me fallut combattre un mois entier.
Il est certain que ce Mémoire devait faire décider du sort de plus de la
moitié des prisonniers qui sont dans le donjon, mais je dois croire
qu'il n'a point été remis au lieutenant général de police.
En conséquence, depuis le 1er de novembre que je l'avais envoyé
jusqu'au 9 de mars suivant 1771, je fis prier au moins plus de soixante
fois le lieutenant de roi de venir me parler ou de m'envoyer le
confesseur. En voyant son obstination à ne pas me répondre, je
m'imaginai que le lieutenant de roi ne faisait point son devoir, et...
le 9 de mars 1771, à huit heures précises du soir, je dis à la
sentinelle qui faisait la ronde les propres paroles que voici:
«Sentinelle, écoute: je te prie de faire savoir à M. de Sartine qu'il y
a cinq mois que le numéro premier demande le confesseur et qu'il le
supplie en grâce d'avoir la bonté de le lui envoyer.»
La sentinelle fut faire son rapport au lieutenant de roi et celui-ci,
sur-le-champ, envoya le major avec les trois porte-clés, qui vint me
tirer de ma chambre, et il me conduisit dans un caveau où il n'y avait
qu'une poignée de fumier pour me coucher et une simple couverture.
Cela fut dans ce lieu horrible où le confesseur vint me voir au bout de
16 jours, le 25 mars. En entrant, il me dit:
«O mon Dieu, que je suis fâché de vous voir dans ce lieu affreux!
Qu'avez-vous donc fait?» Je lui répondis que c'était à cause de ce que
j'avais dit à la sentinelle le 9 de ce mois à huit heures précises du
soir.
Il reprit alors: «Mais si ça n'est que cela, ça n'est rien.
--Quoique cela ne soit rien, voilà pourtant seize jours que je suis ici
au pain et à l'eau.
--Je vais, me dit-il, vous en faire sortir.»
Je repris: «Je crois que vous n'aurez pas grand'peine, en disant à M. de
Sartine que je ne suis dans ce lieu horrible que pour l'amour de lui,
c'est-à-dire pour lui rendre service. Je lui expliquai l'affaire et en
même temps je lui dis que le 1er novembre de l'année dernière 1770,
je lui avais envoyé un grand mémoire à ce sujet, et que je croyais qu'il
avait été étouffé.
Je commençais de lui expliquer ce que mon mémoire contenait, quand on
ouvrit la porte du caveau pour dire au confesseur qu'on le priait de se
dépêcher, et qu'il y avait plusieurs personnes à la porte dans un
carrosse qui l'attendaient pour partir.
Or, se voyant appeler, il me dit: «Vous voyez bien qu'on m'attend: je
n'ai pas le temps de rester davantage.»
Je l'arrêtai en lui disant: «Monsieur, encore un moment; j'ai à vous
remettre un petit mémoire pour M. de Sartine avec quelques autres
papiers.
--Faites donc vite, me dit-il, car je crève de froid, et en outre vous
voyez qu'on m'attend.» Je lui remis ce mémoire, daté du 6 mars 1771,
avec une copie de mon projet des abondances, de mon projet militaire et
des postes. Je le priai d'examiner lui-même tous ces papiers, et ensuite
de les porter à M. de Sartine...
Huit jours après, qui était le 2 avril, il vint me voir comme il me
l'avait promis et en entrant dans le caveau, il me dit: «Ah! mon Dieu,
que cela me fait de la peine de vous trouver encore ici!» Je lui
répondis: «Ma foi, monsieur, après vous avoir si bien instruit de tout,
je ne croyais pas que vous m'y trouveriez encore aujourd'hui. Est-ce que
vous n'avez point parlé à M. de Sartine?
--Je lui ai parlé, me dit-il, mais il m'a répondu que le lieutenant de
roi lui avait rapporté que vous faisiez du bruit, du tapage, et que par
vos cris vous troubliez tout l'ordre de la maison.
--Un petit moment», lui dis-je?
J'ouvre la porte du caveau, je fais entrer mon porte-clés et je lui dis:
«Tranche, je vous prie de dire la vérité devant monsieur... Avez-vous
jamais ouï faire une seule plainte contre moi?» Il me répondit: «Non,
monsieur.» Alors je lui dis de sortir du caveau et, en m'adressant au
confesseur, je lui dis: «Hé bien, monsieur, vous avez entendu cet homme:
il se garderait bien de dire un seul mensonge contre le lieutenant de
roi, car il serait perdu; ainsi vous voyez bien mon innocence et la
méchanceté de M. de Rougemont, lieutenant de roi.
--Oui, me dit-il, je vois tout cela.
--Enfin, lui dis-je, présentement parlons d'affaires... Qu'avez-vous
fait du mémoire que je vous ai remis il y a huit jours?
--J'en ai fait l'usage que je devais en faire.
--Comment, monsieur, est-ce ainsi qu'on en use? Devez-vous me faire un
mystère de cela à moi?
--Croyez-moi, parlons de sortir du cachot: je crève de froid... Vous me
faites pitié, je vous aime en Jésus-Christ.
--Monsieur, je vous suis bien obligé: encore une fois il n'est pas
difficile de me faire sortir de ce lieu horrible, y ayant été mis pour
rendre service à M. de Sartine. Car assurément, il ignore tout ce qui se
passe pour le perdre.
--Je n'oublierai rien de tout cela: je m'en vais, car je crève de
froid.»
Alors j'appelai le porte-clés, je lui fis sortir la chandelle hors du
caveau et tirer tout seulement une porte sur lui. Ensuite je dis au
confesseur: «Vous voyez bien, monsieur, que je n'ai pas une seule goutte
d'air, et qu'à midi je ne vois pas plus clair qu'à minuit.
--Hélas, monsieur, je vois l'horreur de votre situation: il n'est pas
besoin que vous m'en disiez davantage. J'ai un cœur, j'ai de la
compassion. Je vais vite parler à M. de Sartine pour vous tirer d'ici,
et à la fin de la semaine prochaine, je viendrai vous voir sans y
manquer.» Il m'embrassa et il s'en fut...
Le 2 avril, le confesseur, en me quittant me promit de venir me voir
sans faute à la fin de la semaine prochaine, et cependant ne vint-il que
cinquante jours après dans le caveau où j'étais encore au pain et à
l'eau...
IX
LATUDE DANS SON CACHOT SE CROIT ENSORCELÉ.
Cependant cinquante-trois jours après que je fus mis dans ce caveau,
c'est-à-dire le 1er mai 1771, contre mon attente le lieutenant de roi
vint m'y voir au travers du guichet. A voir sa contenance, il n'y eût
personne qui n'eût dit qu'il ne venait que pour insulter à ma misère.
«Eh bien, me dit-il, je vous avais bien fait avertir que si vous criiez,
vous seriez mis au cachot.» Je lui répondis: «Cela est vrai, monsieur,
mais si vous aviez fait votre devoir, je n'y aurais point été mis du
tout; car voilà plus de quinze mois que je n'ai pas passé une seule
semaine sans vous faire prier respectueusement d'avoir la bonté de venir
me voir. Et pourquoi ne venez-vous pas me voir, quand vous visitez les
autres?» Il me répondit: «Parce que vous parlez toujours de la même
chose»[15]. (Entendez qu'il voulait me dire que je lui parlais de ces
ensorcellements...)
... «Si vous me parlez encore une seule fois d'ensorcellement, vous
pouvez compter que je ne viendrai jamais plus vous voir.»
... Or, je demande si, sans avoir véritablement un démon horrible dans
le corps, M. de Sartine et M. de Rougemont, pour avoir demandé le
confesseur, m'auraient tenu pendant cent sept jours dans un caveau,
couché sur une poignée de fumier, avec une simple couverture, et
soixante-quatorze jours au pain et à l'eau. Il est réel que si le
chirurgien ne m'avait donné de temps en temps une petite fiole d'huile
pour mes coliques, dont j'avais soin de garder un peu pour en répandre
quelques gouttes sur mon pain, il est réel que je serais mort.
Le 8 du mois de novembre 1772, M. de Sartine vint ici dans le donjon de
Vincennes. Il y avait plus de six ans que je n'avais pu lui parler ni
même lui écrire. Ce jour-là, il m'accorda une audience de cinq à six
minutes. En me présentant devant lui je lui demandai la raison pourquoi
il me retenait en prison et de me faire voir le crime que j'avais
commis. Il me répondit que je le savais bien. Je repris: «Je l'ignore et
je vous prie de me le faire voir.»
--Je vous l'ai fait voir plusieurs fois.
--Vous, monsieur, vous m'avez fait voir que j'ai commis un crime?
Jamais. Mais, s'il est vrai que j'ai commis un crime, faites-le voir
devant ces trois messieurs que voilà. Pensez que votre silence va
prouver l'injustice affreuse dont vous m'accablez.» En se voyant ainsi
pressé, il me dit, en la présence du lieutenant de roi, du major et de
son commis:
«Vous avez dit des sottises affreuses contre le roi, contre le ministre
et contre moi!»
Je n'y pus tenir: «Moi, j'ai dit des sottises affreuses contre le roi?
Je vous défie, monsieur de me faire voir une seule personne au monde, ni
aucun écrit, qui puisse me convaincre d'avoir jamais dit une seule
parole qui ait pu déplaire à Sa Majesté, et comme il n'est pas de la
justice de faire périr un homme avant de l'avoir convaincu, vous me
ferez voir ces preuves, vous me les ferez voir.»
En voyant que j'allais entrer en fureur et le presser violemment de me
faire voir ces preuves, il me dit: «Vous demandez un avocat pour
examiner votre mémoire en votre présence? Au premier jour je vous
l'enverrai: soyez certain que je vous tiendrai ma parole.»
Cette promesse apaisa le courroux qui s'était emparé de moi, certain que
je suis que mon sort dépend de l'examen de ce mémoire et qu'en
m'envoyant cet avocat, dans peu de jours j'allais être libre, et c'est à
cause de cela que je ne le pressai pas de me faire voir les preuves de
son injuste accusation. Mais, prenant un ton plus doux, je lui dis:
«Puisque vous me promettez de m'envoyer un bon avocat, j'ose vous
représenter que cette affaire réussirait bien mieux en votre honneur et
gloire, si auparavant vous vouliez bien avoir la bonté de m'envoyer le
sieur Receveur, exempt, qui écrit extrêmement vite, pour tirer une copie
de ce mémoire sur du beau papier, afin que l'avocat le puisse examiner
avec plus de facilité.
--Eh bien, me dit-il, soyez certain qu'avant trois jours je vous
enverrai cet exempt.»
Dans cette audience, il ordonna au lieutenant de roi de me donner du
papier blanc pour m'occuper, et la permission de lui écrire toute les
fois que je le jugerais nécessaire. Enfin, six jours après, qui était le
14 dudit mois de novembre 1772, au lieu d'un exempt il m'en envoya deux.
Il est inutile de répéter ici toutes les paroles que je leur dis, et
celles qu'ils me répondirent, on trouve la substance dans les lettres
que j'ai écrites depuis au magistrat et que je vais transcrire ici:
Copie mot pour mot de la lettre que j'ai envoyée deux fois de suite à M.
de Sartine... datée du 25 de décembre 1772. Néanmoins, je ne pus la
faire cacheter et partir que le 10 de janvier de l'année suivante 1773,
et la seconde fois elle partit le 2 de février suivant, avec un
commencement différent:
«Monsieur,
«Vous êtes trop sage pour ignorer les devoirs de votre charge, qui sont
d'écouter sans cesse les plaintes et les prières des malheureux et s'il
s'en trouve sous le soleil un peu plus à plaindre et plus digne de votre
compassion que moi, c'est lui que vous devez secourir. Mais aussi, si
parmi tous les prisonniers qui sont sous votre juridiction, il ne s'en
trouve pas un seul qui ait été pendant des années entières, privé du feu
et de la lumière, soixante-neuf mois dans des cachots ou des caveaux
horribles, trois mois au pain et à l'eau, et quarante mois sans relâche
les fers aux pieds et aux mains, couché sur de la paille, sans
couverture--comptez que le tout fait vingt-quatre années de souffrances,
hélas! Un si cruel traitement semble digne de votre compassion. Mais,
monsieur, si la mort efface toutes sortes de crimes, quelle abomination
peut-on me convaincre d'avoir commise pour qu'une seule mort ne soit pas
capable de me faire expier ce prétendu forfait? Où sont mes accusateurs?
Où est le procès-verbal, signé de ma propre main, qui puisse prouver que
j'ai été convaincu d'avoir fait ou souhaité le moindre mal à qui que ce
soit au monde? Où sont les noms des juges qui ont entendu, qui ont
prononcé, ma sentence, mon arrêt? Mais encore si la mort expie toutes
sortes de crimes, pourquoi n'a-t-elle pas expié le mien? Et je puis
prouver incontestablement que j'ai souffert tous les douloureux
tourments non pas d'une mort, mais de mille... Par tout l'univers on met
des bornes aux punitions; pourquoi n'en met-on pas une à la mienne?
Cependant tout le monde dit que Louis XV a un cœur paternel pour tout
son peuple, qu'il est le plus doux, le plus humain et le mieux faisant
de tous les rois de la terre, et que vous, monsieur de Sartine... sur
qui il se repose pour rendre la justice qui est due à tous les
prisonniers qui sont dans ses secrets, vous êtes un homme d'honneur et
de probité, et que par votre douceur, par votre humanité, vous vous êtes
attiré l'amour et la vénération de tout le peuple. C'est pourquoi j'ai
tout lieu de croire que, depuis neuf ans, il y a certainement quelque
chose de surnaturel qui vous irrite et vous anime sans cesse injustement
contre moi... et que sans un ensorcellement évident, vous n'auriez pas
manqué assurément de m'envoyer l'avocat que vous m'avez promis...
«Un magistrat tel que vous ne doit point ignorer que, dans une si grande
et si longue souffrance, un homme n'est pas toujours maître de lui-même,
et par conséquent que si j'ai eu le malheur de vous offenser, vous devez
plutôt attribuer ces offenses à la violence des maux dont vous
m'accablez, et qui m'ont peut-être fait perdre quelquefois le jugement.
«Enfin, je vous conjure par les devoirs de vos charges, par la
compassion que vous inspire l'état misérable où vous me voyez depuis
vingt-quatre années, de me tenir la parole d'honneur que vous avez eu la
bonté de me donner, c'est-à-dire de m'envoyer le bon avocat que vous
m'avez promis, et en reconnaissance de cette grande grâce, je prierai
Dieu de répandre de plus en plus sa sainte bénédiction sur vous et sur
toutes les personnes qui vous sont chères. J'ai l'honneur d'être avec un
très profond respect, monsieur,
«Votre très humble et très obéissant serviteur.
«HENRI MASERS».
Pour la seconde fois j'envoyai cette lettre, le 2 février 1774. Je ne
transcrirai point ici la copie de la troisième lettre, que j'envoyai à
M. de Sartine le 28 février suivant, ni de la quatrième envoyée le 14 de
novembre de ladite année, ni de la cinquième envoyée le 26 de février
1775, parce que ce ne sont que des répétitions. Je vais tout seulement
transcrire ici celle du 14 mai 1774.
«Monsieur,