Le lendemain au soir je fus chez lui, et je n'y trouvai encore que son

épouse tout effarouchée, et elle se mit à me dire: «Aujourd'hui avec mon

mari nous avons été dîner telle part chez un de nos amis, et il s'y est

trouvé à table avec nous un chanoine de la sainte chapelle de Vincennes.

Mais au récit qu'il nous a fait je reconnais que c'est vous-même qui

avez échappé de cette prison. Tenez, n'avez-vous pas dit ces paroles aux

soldats qui étaient à vous garder: _Comment trouvez-vous ce temps-ci_?

Et ils vous répondirent: _Fort mauvais_, et vous reprîtes: _Et moi, je

le trouve fort bon pour échapper_, et en même temps vous vous enfuîtes.

Tous les soldats qui vous ont laissé échapper sont au cachot... et ce

chanoine adressait toujours la parole à mon mari, en le regardant

fixement, comme s'il avait été instruit que mon mari savait où vous

étiez... Il nous a dit que M. de Sartine était fort en peine de vous et

qu'il vous faisait chercher dans Paris... Nous ne voudrions pas pour

tout au monde qu'il vous arrivât un malheur dans notre maison. C'est

pourquoi nous vous prions de ne pas y venir souvent»; et en même temps

elle me tendit la lettre toute cachetée que j'avais donnée la veille à

son mari pour aller chercher mes papiers à Vincennes; mais il fallait

voir cette dame, oui, il aurait fallu la voir pour pouvoir en juger

comme il faut: elle était hors d'elle-même, dans une épouvante terrible,

et les paroles qui sortaient de sa bouche étaient comme des coups de

foudre qui me perçaient de part en part. Je ne crois pas qu'on trouvât

quatre personnes dans tout Paris qui, pour tout l'or du monde,

voulussent descendre du haut des tours de la Bastille dans le fossé sur

une échelle de corde. J'en ai descendu moi-même à minuit, et j'ose dire

que j'avais mille fois moins peur de la mort que de l'épouvante horrible

que cette femme m'inspira...

Jamais je n'ai été peureux... Mais depuis le moment que cette dame m'eut

parlé avec ces transports extraordinaires, je ne pensai plus aux

promesses du vertueux prince de Conti, qui certainement m'aurait tiré

d'affaire, si le plus abominable de tous les malheurs ne m'avait conduit

entre les mains... de qui, grand Dieu? du duc de Choiseul, ministre de

la Guerre, qui, sans avoir écouté une seule de mes paroles, me fit

arrêter dans sa propre maison et conduire dans le plus affreux de tous

les cachots du donjon de Vincennes.

[Illustration: LE CHATEAU DE FONTAINEBLEAU

(Par Israël Silvestre) (Bibl. de l'Arsenal)]

Le duc de Choiseul eut la cruauté de me faire arrêter chez lui, à côté

de son suisse, le 17 de décembre 1765, par le sieur Fleuri, exempt des

hoquetons du roi.

[Illustration: PALAIS DE FONTAINEBLEAU: L'ESCALIER DU FER A CHEVAL

(Par Israël Silvestre) (Bibl. de l'Arsenal)]

Si je ne me trompe, ce fut le 10 de décembre que j'écrivis au duc de

Choiseul... Pour ne pas manquer à ma promesse, le 15, à dix heures du

soir, je partis de Paris, par les voitures ordinaires de la Cour, qu'on

appelle pots-de-chambre, et j'arrivai à la pointe du jour à

Fontainebleau. Je fus tout droit à l'appartement du duc de Choiseul, et

comme il n'était point levé encore, je me fis donner par son suisse une

feuille de papier, et je lui écrivis quatre mots pour lui apprendre que

j'étais arrivé et le prier de me faire appeler d'abord qu'il serait

levé. Avant que de partir de Paris j'avais cacheté mon projet des

Abondances et mis son adresse par-dessus, par raison que si je venais à

être arrêté le long du chemin, je dirais aux personnes qui

m'arrêteraient que j'étais porteur de ce paquet et que je devais le

remettre moi-même entre les propres mains du duc de Choiseul. Enfin je

donnai ce paquet avec la petite lettre à son suisse, et il fut dans sa

chambre lui porter le tout. A son retour, il me dit qu'à onze heures son

maître m'accorderait audience. Je sortis pour m'aller faire accommoder

et manger un morceau, et sur les dix heures, en retournant chez lui, je

le vis entrer dans sa chaise à porteurs et aller vers le château. En

attendant son retour, je me mis à parler avec son suisse et un officier,

et environ demi-heure après, le sieur Fleuri, exempt des hoquetons du

roi, que je ne connaissais pas, arriva en me disant: «M. le duc de

Choiseul m'a ordonné de venir vous chercher pour lui parler.» Je lui

répondis: «C'est ici que je dois lui parler et non ailleurs.--Il faut,

me dit-il, que vous ayez la bonté de me suivre», et il me prit par le

pan de ma redingote, qu'il lâcha tout de suite, en me disant: «N'ayez

point de peur... ce n'est que pour lui parler.» Alors, je tirai son

suisse à part et lui dis à l'oreille: «Si dans une heure je ne suis pas

de retour, vous n'avez qu'à dire à votre maître que je viens d'être

arrêté à votre côté.» Il me répondit qu'il ne l'oublierait pas, et je me

mis à suivre cet exempt qui me mena dans un lieu qui ne me parut pas

être une prison, et il me laissa dans cette maison sous la garde de deux

hoquetons. Il sortit ensuite pour aller faire son rapport, et à son

retour il me dit: «M. le comte de Saint-Florentin m'a chargé de vous

dire qu'il était bien fâché que vous n'ayez pas eu recours à lui, que si

vous lui aviez écrit de la prison où vous étiez, il vous aurait rendu la

justice qui vous était due, et que, comme vous étiez venu à

Fontainebleau pour demander au roi de vous livrer entre les mains de son

Parlement, il allait expédier un ordre pour vous y conduire.» Je lui

répondis: «Dites à M. le comte de Saint-Florentin que les méchants

fuient la justice, et que moi je la cherche, que j'étais venu à

Fontainebleau pour l'obtenir du roi même; que néanmoins je lui étais

bien obligé de m'expédier cet ordre; que volontairement, de moi-même

j'irais me constituer prisonnier dans la Conciergerie de Paris.» Ouï ces

paroles, il sortit. Cependant, un instant après, il entra un autre

exempt, nommé Le Vasseur, et il me dit d'un air courtois: «Monsieur,

c'est moi qui vais avoir l'honneur de vous conduire.»

Moi qui craignais quelque surprise, je lui dis: «Dans quelle prison

m'allez-vous mener?» Il fut tout interdit, en me disant: «Pourquoi me

demandez vous cela?» Je repartis: «Il est bien juste à moi de savoir

dans quelle prison vous m'allez mener...» Il reprit en cinq à six

pauses: «Mais je vous mène... Mais je vous mène... Mais je vous mène...

Mais pourquoi me demandez-vous cela?» Je lui répliquai: «Je vous le

demande pour le savoir.» Il reprit encore: «Mais je vous mène...» et à

chaque parole il s'arrêtait en regardant fixement les deux hoquetons qui

étaient à me garder, pour lire dans leurs yeux ce qu'il devait me

répondre, et toujours répétant: «Mais je vous mène... Mais je vous

mène...» Et puis tout à coup, comme un homme qui se dépite: «Mais je

vous mène à la Conciergerie.» A ce mot de Conciergerie, je lui dis:

«J'en suis charmé; au moins dans cette prison je pourrai me défendre, et

je ne périrai point faute de justice.» Alors cet exempt, prenant un air

enjoué, me dit en riant: «Ma foi, j'ai été bien embarrassé, car je

n'osais pas vous dire que j'avais ordre de vous mener dans la

Conciergerie de Paris; je croyais que cela vous ferait de la peine.»

Ainsi par le moyen de ce mensonge on évita tout éclat et on vint à bout,

à la faveur de la nuit, de me conduire dans le donjon de Vincennes sans

bruit. En y arrivant je fus mis dans le cachot noir. En entrant dans cet

endroit affreux, je me mis à dire tout haut: «Est-ce ainsi qu'on rend

justice à la Cour de France! O traître Choiseul, le roi ne nous a pas

donné un ministre dans ta personne, mais le plus scélérat des hommes.

Ame basse, est-ce ainsi que tu rends justice à un innocent? Est-ce ainsi

que tu dois traiter un infortuné qui a rendu trois services à la

France?» En entendant ces paroles, un porte-clés, nommé Monchalin, me

coupa tout court, en me disant d'un ton de bourreau: «On ne saurait trop

vous maltraiter, car vous êtes cause qu'on a pendu le sergent de garde

qui vous a laissé échapper!» O ciel! il ne m'aurait pas été si affreux

de voir entrer dans ce caveau un réchaud plein de charbons ardents pour

faire rougir des tenailles et m'en voir arracher les entrailles que

d'entendre cette horrible nouvelle que je crus véritable et qui pourtant

ne l'était pas. Sur-le-champ je perdis la parole et me fusse donné cent

coups de poignard moi-même dans mon sein, si j'en avais eu un, pour

avoir été cause qu'on avait pendu cet innocent qui avait fait assurément

son possible pour m'empêcher d'échapper.

VIII

LATUDE EST RÉINTÉGRÉ A VINCENNES.

Quatre jours après avoir été arrêté à Fontainebleau et mis dans le plus

affreux cachot du donjon de Vincennes, le lieutenant général de police

m'envoya trois exempts pour m'interroger sur ce qui s'était passé

pendant les vingt-cinq jours que j'avais été dehors, et ces messieurs

commencèrent à m'accabler de sottises: «Morbleu, me disent-ils, M. de

Sartine vous a fait un pont d'or! Car si vous vous étiez bien conduit,

vous auriez aujourd'hui trente mille livres avec votre liberté. Pourquoi

donc ne lui avez vous pas envoyé l'adresse d'un de vos amis, que vous

lui aviez promise, pour lui faire porter les dix mille écus que vous lui

aviez demandés avec sa parole d'honneur par écrit que tout le passé

était oublié?» Je leur répondis: «C'est parce qu'il ne m'a pas fait

faire les signaux que je lui avais demandés.» Sur-le-champ tous les

trois me dirent à la fois: «Vous en avez menti, car f....., c'est nous

autres mêmes qui avons fait ces deux croix noires sur deux grandes

feuilles de papier qu'on pouvait voir d'une lieue de loin, et nous les

avons appliquées toutes les deux à la pointe du jour, une à la porte

des Tuileries, et l'autre sur la porte de l'écurie d'un tel marchand de

bois. La première fut enlevée trente-neuf minutes après par un vendeur

d'eau-de-vie, et l'autre fut ôtée environ quarante-quatre minutes après

avoir été appliquée, par le commis du marchand de bois, en ouvrant la

porte du grand chantier. Je leur dis:

«Mais il fallait que vous eussiez totalement perdu l'esprit et le génie

pour avoir si mal fait ces signaux?

--Que nous ayons perdu l'esprit? C'est, mordieu, vous-même qui êtes un

fou et qui mériteriez d'être mis aux Petites-Maisons», et sans se donner

la patience d'attendre la fin de mon discours: «Vous demandez, me

dirent-ils, vingt-cinq mille écus de votre projet militaire, et, sacre!

ce n'est pas vous qui l'avez donné. Il y a plus de douze années qu'il

était en usage avant que vous l'eussiez envoyé, car, dans le temps du

siège de Prague, tous les trois nous étions sergents et nous avions des

fusils, et tous les officiers aussi!»

Je repris:

«J'ai aussi bien fait que vous toutes les campagnes d'Allemagne et de

Flandre, et je suis sûr et certain qu'alors tous les officiers et

sergents avaient des spontons et des hallebardes.» Ils me répondirent

encore fort poliment: «Vous en avez menti!» Je leur répliquai sur le

même ton:

«C'est vous autres qui en avez menti, et non pas moi, et dans la minute

je vais vous prouver, et sans réplique, que vous êtes trois sots et

trois imposteurs. Allez-vous-en, leur dis-je, au bureau de la Guerre, et

vous verrez que l'ordre du roi n'a été donné aux officiers et aux

sergents de prendre des fusils en place des spontons et des hallebardes

qu'après le 14 du mois d'avril 1758. Or je vous demande, cette année-là,

le roi ordonna-t-il de faire prendre des fusils aux soldats? Non

assurément parce que Sa Majesté savait bien que chaque soldat en avait

un. Or, si les officiers et les sergents en avaient eu de même que les

soldats, avant le mois d'avril 1758, il est certain et évident que le

roi ne leur aurait point donné cet ordre. A cette preuve qu'avez-vous à

répliquer?

--Qu'avons-nous à répliquer? me dirent-ils? C'est qu'on ne taxe pas le

roi. On prend ce qu'il donne.»

Enfin, après que ces trois exempts m'eurent bien dit des sottises, car

il me semble qu'ils n'étaient venus que pour insulter à ma misère, je

fus reconduit dans le cachot noir.

Un moment après ils y revinrent tous trois. En entrant dans ce lieu

affreux, ils me dirent: «Vous êtes bien mal ici. Cependant nous avons un

ordre de M. de Sartine pour vous en faire sortir sur-le-champ, si vous

voulez dire les noms des personnes à qui vous avez laissé vos papiers,

en vous protestant de sa part qu'il ne leur sera fait aucune peine.»

Voici la réponse que je leur fis: «Je suis entré ici honnête homme, et

j'aimerais mieux mourir mille fois que de faire une lâcheté. Allons,

f...-moi le camp!».....

* * * * *

Le 19 d'avril 1766, je cachai dans mon paquet de linge sale une chemise,

où j'avais écrit sur le dos et dans les manches, et en même temps

j'avais prié la blanchisseuse de la porter à son adresse. Cette chemise

écrite fut aperçue par les porte-clés et portée chez M. de Guyonnet,

lieutenant de roi, qui refusa absolument de lire cet écrit, et sur le

champ il ordonna aux porte-clés de la blanchir eux-mêmes...

Enfin, vu que je ne pouvais écrire ni parler au lieutenant de roi, le 10

de juin 1766, je me mis à crier: «Miséricorde, qu'on me rende justice!»

Mais la justice qu'on me rendit fut de me mettre dans le cachot noir

pendant deux mois. L'année suivante 1767, le 3 de septembre, je chargeai

mon porte-clés de dire à M. de Guyonnet que ne pouvant venir me parler,

je le priais d'avoir la bonté de me permettre de lui écrire à lui-même.

Un moment après il revint tout effarouché dans ma chambre en me disant:

«Monsieur, je ne parlerai jamais plus de vous. J'ai failli à être mis au

cachot par M. de Guyonnet, pour lui avoir répété les quatre paroles que

vous m'aviez chargé de lui dire. Depuis douze années, oui, monsieur,

depuis douze années que je suis ici, je n'avais pas encore vu M. de

Guyonnet si furieux et si terrible qu'aujourd'hui.» Je repris: «Mais

cela n'est pas possible?--Comment, me dit-il, vous croyez que je vous

en impose. Attendez.» Il appela un de ses camarades nommé Tranche, qui

vint me dire: «Monsieur, mon camarade ne vous en impose pas, car j'étais

présent quand M. de Guyonnet l'a menacé de le fourrer au cachot...»

Le 23 juillet 1767, M. de Sartine, vint ici dans le donjon de Vincennes.

Le sieur Fontaillan, chirurgien, qui voyait mon martyre, le pria de

m'accorder un moment d'audience. Il lui répondit:

«Je ne veux plus, qu'on me parle de ce prisonnier!»

M. de Guyonnet, lieutenant de roi à Vincennes, mourut le 3 octobre 1766.

Le roi lui donna pour successeur, M. de Rougemont.

Deux mois après sa réception, c'est-à-dire le 21 décembre 1767, je le

priai d'examiner plusieurs de mes papiers, avec deux Mémoires... Je lui

remis encore en différentes reprises quatre autres Mémoires, et voici la

réponse qu'il me fit le 6 mars 1768:

«Par les obligations de ma charge j'ai été forcé de dire au ministre et

au lieutenant général de police, que vous m'aviez confié vos papiers;

mais n'ayez point de peur. Tous les deux en sont charmés, mais ils m'ont

défendu absolument de vous les rendre.»

Je crus rencontrer un moyen de distraire mes ennuis, et peut-être en

faisant des connaissances utiles, de trouver des amis qui pourraient me

tendre un jour une main secourable. C'était d'établir une correspondance

avec tous les prisonniers, sans sortir de ma chambre où j'étais

surveillé avec la plus grande attention. Ce projet n'était pas d'une

exécution facile, mais il me suffisait qu'elle ne fût pas impossible,

pour que j'osasse l'entreprendre.

Il fallait, pour parvenir à cette exécution, percer l'énorme muraille du

donjon du côté du jardin, où tous les prisonniers allaient prendre

l'air. Pour cela, je n'avais que mes mains. Je me rappelai bien qu'une

année auparavant, pendant une de mes promenades dans ce jardin, j'avais

ramassé un vieux tronçon d'épée et la verge de fer d'un seau qui

m'étaient tombés sous la main, et que je les avais soigneusement cachés

pour les trouver au besoin: mais ils étaient au jardin, et pour tout au

monde, les officiers du château ne m'auraient accordé la promenade dont

j'avais deux fois si adroitement abusé pour me soustraire à leur

surveillance et m'évader.

J'avais observé que lorsqu'il y avait une réparation à faire dans la

chambre d'un prisonnier, comme il était expressément défendu d'en

laisser voir aucun aux ouvriers, on le faisait sortir au moment où l'on

travaillait; et ordinairement, quand cela ne devait pas être long, on le

conduisait au jardin. Pour forcer mes geôliers à me faire sortir de ma

chambre, je cassai deux carreaux de ma vitre: j'eus grand soin

d'indiquer un accident qui avait occasionné cette étourderie; on n'eut

aucun soupçon, et tout arriva comme je l'avais prévu. On fit venir le

lendemain un vitrier: pendant qu'il réparait ce dommage, on me conduisit

au jardin, où l'on m'abandonna après avoir fermé sur moi la porte à

double tour. Je courus vite où j'avais caché mes outils; je les trouvai:

je mis le tronçon dans ma culotte, et la verge de fer autour de mon

corps sous ma chemise. Dès que les carreaux furent remis, on vint me

prendre; on me conduisit dans ma chambre, où je remontai avec l'air de

la plus grande tranquillité, mais au fond bien satisfait, et fort occupé

de savoir à quel usage j'allais employer mes deux instruments.

Les murs du donjon ont au moins cinq pieds d'épaisseur; ma verge de fer

en avait à peine trois de longueur. J'avais eu soin de l'aiguiser sur un

grès, et elle pouvait me servir à percer la pierre; mais il était

impossible qu'elle la perçât de part en part. Je n'entrerai pas dans le

détail de toutes les opérations que je fis pour y parvenir, des peines

inouïes que j'eus à surmonter, et de la douleur que je me causai plus

d'une fois avant de réussir à faire ce trou; qu'il me suffise de dire

que j'y employai vingt-six mois, pendant lesquels j'abandonnai, je

repris cent fois cet ouvrage; que j'usai de toutes les ressources que

m'avaient déjà procurées plus d'une fois mes connaissances dans les

mathématiques, et le génie de la liberté qui m'enflammait toujours:

enfin, j'en vins à bout. Ce trou existe encore dans le mur du donjon;

l'artiste qui veut apprécier les difficultés incompréhensibles de ce

travail, le regardera peut-être comme un des chefs-d'œuvre de

l'industrie: il est situé dans la cheminée à l'endroit que l'ombre du

manteau rendait le plus obscur; j'avais choisi cette place, parce

qu'elle m'exposait moins à être découvert dans les fréquentes visites

que l'on fait des chambres.

J'arrangeai avec du plâtre et du gravier une espèce de mastic, dont je

fis un bouchon. Il fermait ce trou si hermétiquement, qu'il était

impossible de rien soupçonner, avec quelque attention qu'on eût examiné

le mur: dans ce trou j'avais glissé une forte et longue cheville que

j'ôtais à volonté, et qui n'avait pas tout-à-fait la longueur du trou;

afin que si on venait à en remarquer dans le jardin l'embouchure que

j'avais eu l'attention d'ouvrir très peu à cette extrémité, on ne

trouvât, en sondant le trou, qu'une profondeur de deux ou trois pouces,

ce qui ôterait tout soupçon.

Ce grand œuvre, étonnant peut-être aux yeux de l'observateur, étant

achevé, je réunis plusieurs morceaux de bois, au moyen d'une ficelle que

m'avaient procurée encore les fils de mes chemises et de mes draps, et

je m'en fis un bâton long de six pieds. Je connaissais l'instant où l'on

conduisait les prisonniers au jardin; d'ailleurs, je pouvais, à travers

mes barreaux, apercevoir la porte; elle était toujours ouverte quand

personne n'était à la promenade, et je l'entendais fermer toutes les

fois qu'on y avait laissé un prisonnier.

Lorsque tout fut préparé, comme je viens de l'indiquer plus haut, je

saisis le premier moment où j'aperçus un prisonnier seul à la promenade.

Je passai dans le trou mon bâton au bout duquel j'avais attaché un

ruban; le prisonnier l'eut bientôt aperçu; il approche, il regarde, tire

la ficelle et le bâton qui débordait du trou; je le retenais fortement

de mon côté; il sent de la résistance: n'osant pas même soupçonner qu'un

prisonnier eût percé ainsi le mur de sa chambre, il ne savait ce que

cela pouvait signifier; je lui dis de s'approcher: «Est-ce le diable,

s'écria-t-il, qui me parle?» Je calmai ses frayeurs; je lui appris quel

était mon sort: il me dit à son tour qu'il se nommait le baron de Vénac,

capitaine au régiment de Picardie, fils du comte de Beluse, natif de

Saint-Chéli, précisément du même pays que moi. La conformité de nos

malheurs devait nous rapprocher encore davantage; ils avaient la même

cause. Depuis dix-neuf ans il expiait le tort d'avoir donné à la

marquise de Pompadour un avis qui, en intéressant son existence, pouvait

aussi humilier son orgueil. Nous convînmes des précautions à prendre

pour continuer à l'avenir ces délicieuses conférences.

Je parvins par les mêmes moyens à lier connaissance avec presque tous

les prisonniers du donjon.

Le premier que je connus, au moyen du trou et du bâton, fut un

gentilhomme de Montpellier; il se nommait le baron de Vissec; ce nom me

fit trembler, je crus que c'était un de mes frères: il me rassura. La

marquise de Pompadour le fit arrêter sur le soupçon qu'il avait mal

parlé d'elle; depuis dix-sept années il gémissait, dans cette prison, du

malheur de lui avoir inspiré des soupçons. Il était malade et très

faible, il pouvait à peine se tenir debout; notre conversation parut

l'intéresser et lui plaire; il me promit qu'il continuerait à venir le

plus assidûment que sa mauvaise santé le lui permettrait à nos

rendez-vous; je ne l'ai pas revu depuis: j'ignore s'il est mort peu de

temps après, si sa faiblesse l'a empêché de sortir de sa chambre, ou si

on lui a rendu sa liberté, ce qui est peu vraisemblable, car il paraît

qu'on l'avait aussi envoyé à Vincennes pour l'y oublier.

Je vis aussi un magistrat du parlement de Rennes qui était enfermé pour

avoir pris part à la trop fameuse affaire de M. de la Chalotais.

Un ecclésiastique nommé l'abbé Prieur, de Paris, s'était mis dans la

tête de faire une nouvelle orthographe, qui avait pour but d'écrire

beaucoup de mots de notre langue avec le moins de lettres possible; et

dont l'utilité, selon lui, consistait à ménager quelques rames de papier

à ceux qui en emploient.

Cet homme, plein de sens d'ailleurs, s'était avisé d'écrire au roi de

Prusse; il savait combien ce souverain accueillait et protégeait les

talents; il jugea les siens dignes de lui, et lui en offrit l'hommage.

Il forma sa lettre de mots de sa composition, ce qui sans doute devait

la rendre indéchiffrable; elle fut ouverte à la poste, selon l'usage

d'alors. Probablement les ministres, qui ne purent y rien comprendre,

crurent voir des hiéroglyphes dont le sens mystérieux les effraya; et

ils firent conduire le pauvre abbé Prieur à Vincennes, pour un fait pour

lequel il eût à peine mérité d'être enfermé aux Petites-Maisons, et

condamné à y apprendre notre dictionnaire. Ce malheureux y était depuis

sept années, j'ai appris par le porte-clés, nommé Bélard, qu'il y était

mort.

Je vis ensuite le chevalier de la Rochegérault, arrêté à Amsterdam,

parce qu'il était soupçonné d'être l'auteur d'un brochure qui avait paru

contre la marquise de Pompadour: il y avait vingt-trois années qu'il

était enfermé, et il m'a fait serment, par tout ce qu'il y a de plus

sacré, qu'il ne connaissait pas même cette malheureuse brochure. Non

seulement on ne lui opposait aucun fait, aucune preuve qui l'accusât,

mais on ne daignait pas même l'admettre à se justifier, on refusait de

l'entendre. C'est ainsi, au surplus, qu'on en agissait avec tous les

autres. Que venait donc faire, me dira-t-on, M. de Sartine dans tous ces

châteaux, si son devoir était de visiter les prisonniers, de les

entendre et de les juger? Oui, tel était son devoir, il est vrai; mais

il ne connaissait, il ne remplissait que ceux qui pouvaient lui attirer

les regards et l'admiration: il sacrifiait tout à ses passions, et

toutes ses passions à son amour-propre; ce sentiment ne pouvait

l'engager à faire le bien que lui seul eût connu. Que lui importait

d'être honnête homme dans l'enceinte d'une prison!

Il y venait souvent pour que le public sût qu'il y venait; pour qu'on

crût, d'après lui, qu'il en surveillait le régime, et qu'il adoucissait

les maux des infortunés qu'il y avait rencontrés.

Un autre prisonnier, nommé Pompignan de Mirabelle, qui causait aussi

quelquefois avec moi, le connaissait parfaitement bien.

Mémoires authentiques de Latude, écrites par lui au donjon de Vincennes et à Charenton · 第 11 / 18 段