personnes ne fissent l'envoi de mes papiers, et qu'ils ne le perdissent:
c'est pourquoi je le priai d'avoir la bonté de m'envoyer M. Duval [son
secrétaire], et que j'espérais, par certains signaux, lui faire envoyer
à lui-même une copie de ces papiers. Or, il eut la bonté de me l'envoyer
le 23 de novembre 1764. Nous dînâmes tous les deux. M. Duval était un
homme d'esprit. Je lui racontai tout et il trouva cette affaire fort
importante. Il me dit que si ces personnes envoyaient une copie de ces
écrits à M. de Sartine, il ne tarderait point à venir me voir et a me
rendre ma liberté. Je lui donnai plusieurs affiches qui furent
appliquées dans Paris, mais les demoiselles Lebrun me dirent qu'elles ne
les avaient point aperçues.
En dînant je demandai à M. Duval pourquoi M. de Sartine ne m'avait point
rendu ma liberté à la mort de la marquise de Pompadour, que la loi était
expresse à ce sujet. En haussant les épaules il me dit: «Je ne suis pas
le maître. A sa mort j'ai fait voir la loi à M. de Sartine; je lui ai
dit qu'il fallait qu'il rendit la liberté à tous les prisonniers de
cette femme.» Mais il me répondit: «Qu'est-ce que cela vous fait?» Je
repris: «Mais pourquoi donc ne me rend-il pas ma liberté? Je n'ai point
fait de mal à personne. Pourquoi me fait-on souffrir injustement? Je
vous supplie de m'en faire connaître la cause.» Voyant que je le
pressais vivement, il me répondit: «Si la marquise de Pompadour avait
vécu encore un an, il vous aurait bien fallu rester encore cette année.»
Mais encore cette année étant finie, le 19 avril 1765, pourquoi ne me
rendit-on pas ma liberté et aux autres prisonniers aussi? car je sais
bien que je n'ai point été le seul retenu en prison.
A Vincennes, je devins encore une fois très malade; toutes mes facultés
physiques et morales s'affaiblissaient de jour en jour davantage. Le
gouverneur M. de Guyonnet, eut pitié de moi. Il était honnête et
sensible. Il me fit donner une chambre commode et me procura une
promenade de deux heures par jour dans les jardins du château.
Cependant, ne voyant aucune fin à ma longue souffrance, j'avais pris la
résolution de me secourir moi-même. Certain que M. de Silhouette était
un homme de grand esprit et qu'il m'avait promis nombre de fois de me
rendre service, j'eus recours à lui, et en conséquence je lui envoyai de
fort bons papiers par un bas officier qui me paraissait être un homme
fort entendu, car il avait été pendant plusieurs années sergent
d'affaires dans un régiment. Je promis à celui-ci de lui donner mille
écus, et en outre un emploi, et pour lui faire voir que j'étais en état
de remplir ces deux promesses, je lui donnai le paquet tout décacheté,
et lui dis de l'examiner auparavant, et, après l'avoir cacheté, de le
porter à M. de Silhouette. Je lui remis ce paquet le 19 août 1765 et le
lendemain, il fut au Petit-Bry; mais son suisse lui dit que M. de
Silhouette était à une autre de ses maisons de campagne et qu'il ne
reviendrait que dans huit ou dix jours; mais au lieu de laisser ce
paquet à son suisse, qui le lui aurait envoyé, ou enfin qui le lui
aurait remis en arrivant, il remporta ce paquet chez lui. Je lui fis des
reproches de ce qu'il ne l'avait point laissé. Il me répondit que
c'étaient des papiers de trop grande conséquence et qu'il avait eu garde
de les laisser à son suisse.
[Illustration:
GABRIEL DE SARTINE, LIEUTENANT GÉNÉRAL DE POLICE
(Peint par L. Vigée, gravé par Littret) (Bibl. de l'Arsenal)]
Le suisse dit à mon bas officier que M. de Silhouette ne reviendrait que
dans huit à dix jours. Or, la veille du jour que mon bas officier devait
partir pour porter pour la seconde fois mon paquet à Petit-Bry, il était
de garde à la porte du petit parc. Le lieutenant de roi alla dîner chez
M. l'Archevêque de Paris à Conflans: en conséquence il monta dans son
carrosse et passa à la porte du parc. Mon bas officier crut qu'il ne
reviendrait que sur les trois ou quatre heures du soir, et par
conséquent qu'il n'avait rien à craindre d'aller dîner chez lui, sans
attendre qu'un autre de ses camarades vînt le remplacer. Mais à peine
fut-il sorti du corps de garde, que le lieutenant de roi retourna sur
ses pas parce qu'il apprit en chemin que M. l'Archevêque était à Paris.
Au travers de la portière de son carrosse, il aperçut qu'il manquait un
soldat de la garde. Il demanda où il était et on lui répondit qu'il
était allé dîner, et sur-le-champ il l'appointa de dix gardes. Or,
pendant ces dix gardes qui font onze jours, il ne fut pas possible à mon
bas officier d'aller porter mon paquet à Petit-Bry. L'envoi de mon
paquet en fut retardé pendant plus de vingt jours, parce qu'à son
premier voyage mon bas officier l'aurait dû laisser au suisse... Il faut
observer que M. le comte de Saint-Florentin venait de s'estropier par un
fusil qui avait crevé dans ses mains et qu'il était à l'extrémité, car
tout le monde croyait qu'à son âge, il n'aurait point la force de
résister à l'amputation de son bras. Or mon paquet était pour fournir
une occasion favorable à M. de Silhouette d'aller parler au roi et par
ce moyen de remonter sur l'eau, et ce grand retard renversa toute cette
affaire.
Toutes les fois que ce bas officier venait, je le pressais extrêmement
de travailler pour moi, et toujours je lui faisais de nouveaux présents.
Enfin certain jour il me dit: «La première copie est presque finie.»
Quatre jours après, qui était le 6, il me dit tout bas: «Hier au soir,
j'ai envoyé votre premier paquet à M. de Sartine par la petite poste.»
Alors je lui dis: «Quoiqu'il m'ôtera la promenade du fossé, n'ayez point
peur. Vous n'avez qu'à faire tout ce que je vous ai dit au pied de la
lettre, et soyez certain que tout ira bien.» Il me répondit qu'il le
ferait. Il me dit que, le 5 novembre 1765, il avait envoyé une copie de
mes papiers à M. de Sartine par la petite poste et qu'il avait donné
quatorze sous de port. Ce paquet n'arriva pas à destination, car il est
plus que certain que, dans l'espace de dix-huit jours que je restai
encore à m'échapper le 23 dudit mois, M. de Sartine m'aurait ôté la
promenade du fossé ou rendu ma liberté, parce que dans ce paquet je lui
faisais dire que, si avant huit jours il ne m'avait pas délivré, on
prendrait d'autres moyens pour me faire élargir. Or, il est évident que,
dans l'espace de dix-huit jours, M. de Sartine, soit en bien, soit en
mal, m'aurait fait sentir la réception de ce paquet; il était d'une trop
grande importance pour lui, pour ne pas en être ému.
Or pendant l'espace de dix-sept jours, car le dix-huitième je
m'échappai, qui était le 23 de novembre 1765, on doit bien s'imaginer
que j'étais dans des transes affreuses parce que ce paquet devait
décider de mon sort. Jugez de l'impatience que je devais avoir de parler
à mon bas officier pour savoir au vrai s'il avait envoyé le paquet à M.
de Sartine, ou s'il m'en avait imposé.
Or, il arriva que deux demoiselles le prièrent de venir chez elles pour
leur apprendre à écrire, et l'heure lui fut donnée entre deux et trois,
qui était précisément le seul moment qu'il pouvait me parler quand il
était de garde. Il est certain que ces deux demoiselles ne lui donnaient
tout au plus que quarante sols par mois chacune et moi je lui donnais en
présent plus d'un écu par semaine. En outre je lui avais promis mille
écus avec un bon emploi dans mon projet des Abondances, s'il était mis
en exécution...
Ce bas officier manqua trois gardes de suite de venir me parler pour
aller donner leçon à ces deux demoiselles.
Sur ces entrefaites, un démon s'empara de mes sens et m'entraîna comme
malgré moi hors du donjon de Vincennes, le 23 du mois de novembre 1765,
à 4 heures précises du soir.
M'échapper, c'était me replonger dans de nouveaux malheurs.
Le sieur Loyal était un bas officier, qui m'avait offert nombre de fois
tous ses services, même jusqu'à l'argent qu'il avait dans sa bourse,
mais je le remerciais de toutes ses offres, et pour répondre en quelque
sorte à toutes ses politesses, je ne manquais jamais, toutes les fois
qu'il venait me garder dans le fossé, de lui faire faire collation avec
du vin, des biscuits et autres choses semblables. Je ne manquais pas de
lui remplir de temps en temps sa tabatière de mon tabac et de lui faire
d'autres petits présents de cette nature. Ce fut lui qui se trouva de
garde le jour où je m'échappai.
Le 23 novembre 1765 je me promenais, sur les 4 heures du soir; le temps
était assez serein: tout à coup il s'élève un brouillard épais; l'idée
qu'il pouvait favoriser ma fuite se présente sur-le-champ à mon esprit;
mais comment me délivrer de mes gardiens, sans parler de plusieurs
sentinelles qui fermaient tous les passages? J'en avais deux à mes
côtés avec un sergent: ils ne me quittaient pas une seconde. Je ne
pouvais pas les combattre; leurs armes, leur nombre et leurs forces
physiques les rendaient supérieurs à moi: je ne pouvais me glisser
furtivement et m'éloigner d'eux; leurs fonctions étaient de
m'accompagner, et de suivre tous mes mouvements; il fallait un trait de
hardiesse qui les atterrât en quelque sorte, et qui me permît de
m'élancer pendant qu'ils chercheraient et rassembleraient leurs idées.
Je m'adresse impudemment au sergent; je lui fais remarquer ce brouillard
épais qui venait de s'élever si subitement: «Comment, lui dis-je,
trouvez-vous ce temps?--Fort mauvais, monsieur», me répondit-il; je
reprends à l'instant avec le ton le plus calme et le plus simple: «Et
moi, je le trouve excellent pour m'échapper.» En prononçant ces mots,
j'écarte avec chacun de mes coudes les deux sentinelles qui étaient à
mes côtés; je pousse avec violence le sergent, et je vole. J'avais déjà
passé près d'une troisième sentinelle qui ne s'en était aperçue que
lorsque je fus plus loin; toutes se réunissent, on entend crier de tous
côtés: Arrête! arrête! A ce mot les gardes s'assemblent, on ouvre les
fenêtres; tout le monde court; chacun crie et répète: Arrête! arrête! Je
ne pouvais échapper.
A l'instant même je conçois l'idée de profiter de cette circonstance
pour me frayer un passage à travers la foule de ceux qui s'apprêtaient à
m'arrêter. Je crie moi-même plus fort que les autres: Arrête! au voleur,
au voleur, arrête! Je fais avec la main le geste qui indique ce
mouvement que le voleur était devant; tous trompés par cette ruse et par
le brouillard qui la favorisait, m'imitent, courent et poursuivent avec
moi le fuyard que je paraissais indiquer. Je devançais beaucoup tous les
autres, je n'avais plus qu'un pas à franchir; déjà j'étais à l'extrémité
de la cour royale: il ne restait qu'une sentinelle, mais il était
difficile de la tromper, parce que nécessairement le premier qui se
présenterait devait lui paraître suspect, et son devoir était de
l'arrêter. Mon calcul n'était que trop juste: aux premiers cris qu'elle
avait entendus, elle s'était mise au milieu du passage qui était, à
cette place, très étroit: pour surcroît de malheur elle me connaissait,
elle se nommait Chenu. J'arrive, elle me barre le chemin, en me criant
d'arrêter ou qu'elle me passait sa baïonnette à travers le corps.
«Chenu, lui dis-je, votre consigne est de m'arrêter, et non de me tuer.»
Je ralentis ma course, je l'abordai lentement; lorsque je fus près de
lui, je m'élançai sur son fusil; je le lui arrachai des mains avec tant
de violence que ce mouvement, auquel il ne s'attendait pas, le fit
tomber par terre; je sautai par-dessus son corps en jetant son fusil à
dix pas de lui, dans la crainte qu'il ne le tirât sur moi et cette fois
encore je fus libre.
Je me cachai facilement dans le parc; je m'étais écarté du grand chemin,
je sautai par-dessus le mur, et j'attendis la nuit pour entrer dans
Paris. Je n'hésitai pas à me rendre chez les deux jeunes personnes avec
lesquelles j'avais lié connaissance du haut des tours de la Bastille, et
qui avaient paru me servir avec tant de zèle: elles me prouvèrent
bientôt qu'elles avaient puisé dans leur âme celui qu'elles m'avaient
montré, et que je leur avais réellement inspiré l'intérêt le plus tendre
et le plus pressant. Elles me reconnurent parfaitement bien, et me
reçurent avec affection; elles me croyaient mort, parce qu'elles ne
pouvaient penser que si j'eusse été libre, je n'aurais pas tardé à leur
faire donner de mes nouvelles. J'appris alors qu'elles se nommaient
_Lebrun_, que leur père était perruquier; l'une d'elles est morte
depuis, et à ce moment, un de leurs frères est établi dans le même
emplacement. Il y fait un commerce de parfumerie.
Dans la même minute que je fus échappé, un officier vint au corps de
garde du donjon: ce perfide Loyal fut au-devant de lui, et avec un
empressement extraordinaire il lui dit: «On n'a qu'à envoyer vite, vite,
à Petit-Bry, chez M. de Silhouette, il y est. Oui, monsieur, je suis sûr
qu'il y est, et on l'arrêtera là, ou tout au moins chez M. le maréchal
de Noailles; mais qu'on commence d'envoyer vite la maréchaussée chez M.
de Silhouette. C'est là qu'on le trouvera, j'en suis certain.»
Dans la minute, l'officier de garde fut rendre compte au lieutenant de
roi de tout ce que Loyal lui avait dit et M. de Guyonnet vint le rendre
à Sartine, qui, sur-le-champ, donna des ordres à la maréchaussée d'aller
au Petit-Bry, chez M. de Silhouette, pour m'arrêter et lui dire de vive
voix, ou par écrit par l'exempt, que c'était à sa considération qu'il
m'avait accordé la promenade du fossé, parce que je m'étais réclamé de
lui et qu'en échappant j'avais mis beaucoup de monde dans la peine et
qu'il le priait très instamment de me livrer à la maréchaussée.
Or, jugez de l'impression que cette fourbe dût faire contre moi dans
l'esprit de M. de Silhouette, à tous ses domestiques et aux gens du
village de voir dans sa cour une troupe d'archers et de s'entendre
demander par le prévôt... Aussi, le lendemain, quand je fus chez lui, il
me fut impossible de pouvoir lui parler et même de savoir des nouvelles
des papiers que je lui avais envoyés par mon bas officier...
J'avais également fait porter des paquets chez le maréchal de Noailles.
Comme je ne doutais pas que M. de Sartine ne manquerait pas de mettre
des espions à l'entour de l'hôtel de Noailles, je ne jugeai pas à propos
d'y aller. Mais j'envoyai chercher M. de Cluzeaux, qui était chirurgien
du roi et du maréchal de Noailles, qui logeait dans son hôtel. Le
lendemain d'après mon évasion, qui était le 24 novembre [lisez 14
octobre] 1765, il vint me voir chez un de ses amis. Je lui exposai
succinctement une partie de mes affaires et il me dit de lui envoyer mes
papiers et qu'il ferait tout son possible pour me rendre service. Je
promis de les lui envoyer pour lui faire voir plus amplement mon
innocence et les trois services que j'avais déjà rendus à la France.
Alors, il me dit: «Comme je ne suis pas toujours à l'hôtel et que M.
Houssé n'en sort presque jamais et qu'il est un de vos bons amis, vous
n'avez qu'à les lui envoyer et il me les remettra.» Nous nous quittâmes
et je fus chez les personnes qui me les gardaient. C'étaient les papiers
que j'avais fait sortir de la Bastille le 21 décembre 1763. Je priai les
demoiselles Lebrun d'aller les porter le lendemain à M. Houssé,
trésorier de M. le maréchal de Noailles, à son hôtel, rue Saint-Honoré.
Elles furent les lui porter, mais malgré toutes les instances que ces
deux demoiselles lui firent de recevoir ces papiers, ou seulement de les
lire, il s'obstina à ne pas vouloir recevoir ce paquet ni même à en lire
un seul mot.
Le 25 novembre 1765, j'écrivis à M. de Sartine une lettre et je lui
proposai l'accommodement que voici: «Le roi, monsieur, se sert de mon
projet militaire depuis l'année 1758 et si j'en demandais la récompense,
qui m'en est due, au ministre de la Guerre, assurément il ne me la
refuserait pas; mais j'ai réfléchi que je ne puis lui demander cette
récompense sans entrer dans un détail qui ne vous ferait point honneur,
et, pour éviter cela, je vous propose de m'avancer dix mille écus sur la
récompense qui m'est due de ce projet militaire avec votre parole
d'honneur par écrit que tout le passé sera enseveli dans un oubli
éternel, que, sur-le-champ, je viendrai moi-même à votre hôtel vous
porter tous mes papiers... et que si vous vouliez avoir la bonté de
consentir à cet accommodement, vous n'aviez qu'à faire faire deux croix
noires, une sur une des portes des Tuileries, c'est-à-dire sur celle qui
est vis-à-vis du pont Royal, et l'autre sur la porte du premier marchand
de bois qu'on trouve en sortant de Paris par la porte Saint-Antoine, sur
le chemin de Bercy, vis-à-vis la Bastille.»
Sur-le-champ, Sartine remit ma lettre à trois exempts en leur ordonnant
d'aller faire ces deux croix sur la porte et d'opérer de cette manière;
ils les font sur deux grandes feuilles de papier et vont les appliquer
sur ces deux portes en les laissant à la merci de tout le monde... A
peine ces exempts eurent-ils appliqué ces deux feuilles de papier,
qu'ils les virent arracher, de leurs propres yeux, car celle de la porte
des Tuileries, trente-neuf minutes après qu'elle fut appliquée, fut
enlevée par un vendeur d'eau-de-vie, et celle de l'écurie par le commis
du marchand de bois... et, au lieu de rappliquer ces deux feuilles de
papier, les exempts s'en retournèrent fort tranquillement à l'hôtel du
magistrat pour venir lui rendre compte de leur bêtise.
Les mille écus que M. de Sartine promit de donner à la personne qui lui
porterait mon adresse me forcèrent d'aller implorer la miséricorde du
magnanime prince de Conti. Tout le monde vante beaucoup les vertus de ce
héros, mais si tout le monde connaissait aussi bien que moi son
humanité, son bon cœur et surtout sa noble générosité, tout le monde
vanterait bien davantage cet illustre père des malheureux. J'échappai de
ma prison le 23 novembre 1765 et le 2 du mois suivant je fus à
l'Isle-Adam. Je me gardai bien d'en imposer à ce prince, car je n'aurais
point trompé Son Altesse, mais je me serais trompé moi-même. Instruit de
mes affaires par les papiers que je lui avais envoyés la veille de mon
départ, non seulement il me promit d'envoyer son secrétaire chez M. de
Sartine pour accommoder mes affaires, mais même, ce qui prouve encore
plus la grandeur de son âme bienfaisante, c'est qu'il me força à
recevoir deux présents en espèces d'or. Ce n'est pas par ingratitude que
j'ai tu ces deux traits de sa générosité dans mon premier Mémoire, mais
cela n'est que pour en mieux parler, si jamais Dieu me fait la grâce de
me délivrer de mon long martyre; car si je n'avais point de langue, je
ferais comme le barbier de Mydas, qui faisait dire aux roseaux: «Mydas,
le roi Mydas a des oreilles d'âne!» et moi, avec mon doigt, je graverais
sur toutes les pierres que si la fortune donnait une couronne aux hommes
de haute vertu, que quand elle donnerait un empire à l'auguste prince de
Conti elle lui donnerait pourtant beaucoup moins qu'il ne mérite.
En arrivant à l'Isle-Adam, je fus conduit chez son secrétaire, nommé M.
Le Blanc. Il me reçut fort gracieusement. Je lui communiquai mes
affaires, je lui fis lire plusieurs de mes ouvrages, et quand il fut à
mon projet militaire, il me dit: «On a fait prendre des fusils à tous
les officiers et sergents en place de leurs espontons et hallebardes,
dans le temps que M. le comte de Clermont commandait l'armée en 1758,
j'étais alors son secrétaire.» Je repris: «C'est précisément dans ce
temps-là que j'envoyai ce projet au roi, vous n'avez qu'à regarder la
date, et je n'ai point reçu encore aucune récompense; mais il n'est
point douteux que si vous vouliez me tendre une main secourable, il ne
vous serait point difficile de me faire obtenir de ce projet une
récompense proportionnée à ce service.»
Ensuite, je lui dis: «Voici mon projet des Abondances, je vous prie de
l'examiner avec attention et vous verrez clairement que ces deux projets
me feront une fortune honnête... Je croirais vous offenser si je vous
présentais de l'or ou de l'argent pour vous exciter à me secourir, mais
j'offre à vos entrailles de miséricorde une souffrance de dix-sept
années, en vous assurant que jusqu'à mon dernier soupir, nuit et jour,
la dernière goutte de mon sang sera à votre service.»
Il me répondit: «Je ne suis point intéressé; votre état me touche plus
que tout au monde, car il ne faudrait point avoir un cœur pour n'être
point touché de votre longue captivité... Le prince est fort humain, il
a des entrailles paternelles et de miséricorde et vous pouvez être
certain que je vais faire tout mon possible pour vous tirer d'affaire.
Vous n'avez qu'à écrire au bas officier de la garnison de Vincennes de
m'envoyer à moi-même vos autres papiers et je vais travailler pour vous
comme si c'était pour moi-même. A côté de moi, me dit-il, demeure une
dame qui est de tout auprès de chez vous, de Pézenas, je vous conduirai
chez elle.» J'ai oublié son nom et je ne lui demandai point le rang
qu'elle tenait auprès de ce prince, mais je m'imagine que c'est une dame
de condition et que, sans miracle, elle pourrait bien être alliée avec
MM. les barons de Fontès, de Miramont, d'Audiffret, de Vic, etc., qui
sont tous proches parents de mon père. Mais quand même il n'y aurait pas
d'alliance, je suis moralement certain que cette dame se serait fait un
sensible plaisir de me tendre une main secourable pour obliger les
principaux nobles de sa ville. Enfin, M. Le Blanc me dit: «J'irai tout à
l'heure parler au prince et, après dîner, vous n'avez qu'à revenir ici.»
Sur les trois heures, je ne manquai point de me rendre dans sa chambre,
et d'abord qu'il m'aperçut: «Je suis très charmé, me dit-il, de vous
apprendre cette bonne nouvelle. Le prince m'a chargé moi-même d'aller de
sa part chez M. de Sartine pour accommoder vos affaires par la douceur
et la modération. Ainsi, voilà vos affaires qui sont dans la meilleure
situation du monde. Cependant, le prince me recommande de vous dire de
faire en sorte de ne point vous laisser arrêter avant que je n'aie
parlé, et en même temps il m'a ordonné de vous donner tant de louis
d'or, et dans cinq à six jours, j'irai à Paris avec Son Altesse et c'est
alors que j'irai parler à M. de Sartine. Le prince m'a remis vos
papiers, il les a tous lus; voyez s'il n'y a rien d'égaré?» Je les
regardai et je lui dis que non...
Mais, malheureusement, je lui dis alors: «Voudriez-vous avoir la bonté
d'en faire une seconde lecture?» Quand il fut à mon dernier ouvrage, qui
est le meilleur, c'est-à-dire mon projet des Abondances, je lui dis: «Je
vais vous laisser ces papiers», il me répondit: «Je ne puis absolument
garder aucun de vos écrits.» Et vous venez de voir que, huit jours
auparavant, M. Houssé ne voulut point recevoir mon projet ni même le
lire, que quatre jours après, le chevalier de Paradilles se chargea de
me copier un Mémoire, et que le lendemain il me le fit rendre par son
épouse, sans l'avoir copié ni même lu...
A mon retour de l'Isle-Adam, par un petit billet je priai mon ami
Paradilles de venir dîner avec moi pour l'instruire de toutes les bontés
que le vertueux prince de Conti avait eues pour moi. Il vint, et comme
c'est un homme de lettres et qu'il a beaucoup d'esprit, je le priai
d'examiner quelques-uns de mes projets et de me dire, en bon ami, ce
qu'il en pensait, afin de m'épargner la honte de passer pour un sot en
les présentant au ministre. Après les avoir examinés, il me répondit que
mes projets étaient des diamants bruts, mais qu'ils n'en étaient pas
moins bons et qu'il ne leur manquait que le poli. Ensuite, en dînant,
nous nous mîmes à parler de mes affaires, et comme c'est un homme qui a
fort bon cœur, il m'offrit de nouveau ses services; il me dit qu'il
pouvait encore m'arriver quelque malheur que je ne pouvais pas prévoir
et que si je voulais lui donner une copie de mes papiers, il
travaillerait pour moi...
Je pris cet ami au mot. C'est un gentilhomme: il est cadet et par
conséquent il n'est pas riche, mais en revanche il a beaucoup d'esprit.
Or, pour l'exciter mieux encore à me secourir, je lui fis sentir d'une
manière délicate que je lui ferais un présent de douze mille livres.
Alors il me dit: «J'ai un bon ami, qui, s'il en est besoin, m'aidera à
tirer des copies de vos ouvrages pour les envoyer à la Cour et dans la
ville.» Je repris: «Si cet ami vous aide à travailler pour moi, vous
n'avez qu'à l'assurer de ma part que je lui ferai un présent de mille
écus.» A cette promesse il me dit: «Cinquante louis suffiront.»