famine, je fis un quatrième projet pour prévenir ce terrible fléau,
c'est-à-dire que je proposai au roi de faire bâtir une abondance dans
chaque province et les remplir de blé, et voici le moyen que j'avais
trouvé pour lui fournir d'argent plus qu'il n'en fallait pour pouvoir
venir à bout de cette grande et importante entreprise. Pour cet effet je
proposais à Sa Majesté d'ordonner à tous les curés du royaume d'avoir,
chacun dans son église, quatre registres pour enregistrer les mariages;
que le premier serait relié en maroquin rouge, tranche dorée en or, et
intitulé: _Registre des gens de distinction_; le second relié en
maroquin vert et tranche dorée en argent et intitulé: _Registre de la
bourgeoisie_; le troisième relié en veau, tranche peinte de rouge et
intitulé: _Registre des artisans_, et le quatrième uniquement couvert de
parchemins et intitulé: _Registre des pauvres_, ou enfin, pour ne pas
blesser les conditions pauvres qu'on pouvait les intituler _Registre
d'or_, parce que la tranche de ce premier registre en devrait être
dorée; le second, _Registre d'argent_; le troisième _Registre de veau_,
et le quatrième intitulé _Registre de la Modestie_; ou qu'on les pouvait
intituler simplement _premier Registre_, _second Registre_, _troisième
Registre_, et _quatrième Registre_, et qu'en même temps quand on
viendrait pour se marier tous les curés tiendraient ce langage aux
nouveaux mariés: «La famine est rare, mais elle est fort cruelle. Depuis
que Louis XV règne, on en a senti plusieurs fois la cruauté. Sa Majesté
veut prévenir ce terrible fléau. Pour cet effet, le roi a ordonné
d'avoir dans chaque église les quatre Registres que voilà: dans le
premier, intitulé _Registre de distinction_, on donne tant pour pouvoir
y faire enregistrer son mariage. Cet argent n'est point destiné pour les
coffres du roi, ni pour le mien, mais il est destiné pour faire des
Abondances et les remplir de blé pour le donner gratuitement à tout le
monde en temps de calamité, et si Dieu vous donne des enfants, ce sera
dans ce Registre où on inscrira les baptêmes de même que les morts qui
arriveront dans votre famille. Dans le second, intitulé _Registre de la
bourgeoisie_ il en coûte tant. Dans le troisième, intitulé _Registre des
artisans_, tant, et dans le quatrième, intitulé _Registre des pauvres_
ou _de la modestie_, il n'en coûte rien du tout. Que si vous faites
enregistrer votre mariage dans l'un de ces trois premiers registres,
vous et vos enfants vous aurez part à une belle loterie royale, qui se
tirera toutes les années, c'est-à-dire que vous aurez l'espérance de
pouvoir gagner dix à douze ou quinze mille livres, et qu'un de vos
enfants sera fait gentilhomme, chevalier, à qui le roi donnera dix à
douze ou quinze cents livres de pension pour le reste de ses jours;
ainsi, vous n'avez qu'à choisir dans lequel des quatre registres vous
voulez faire inscrire votre mariage.» Par ce peu de paroles vous voyez
le point capital de ce projet et pour l'autoriser j'y ajoutai les
propres paroles que voici:
«Attention!--Le 25 du mois de janvier dernier 1761, je fis examiner ce
projet-ci au confesseur de la Bastille, qui est le père Griffet, qui a
eu l'honneur de prêcher devant Votre Majesté et voici les propres
paroles qu'il m'a dit: «Monsieur, le plus grand mal de la France, c'est
de ne point savoir prévenir les malheurs; il faut que nous soyons
plongés dedans pour y penser, car si aujourd'hui il nous survenait une
famine, dans les circonstances ou les affaires se trouvent, nous serions
tous perdus.»
Mais M. de Sartine... au lieu de faire servir la résolution de M.
Hérault pour autoriser mon projet, la mit en exécution en étouffant mon
projet, et par ce moyen il a fait faire par toutes les communautés de
Paris toutes les provisions de blé que vous voyez de faites
présentement, et c'est ce qui lui a fait beaucoup d'honneur, et l'on m'a
dit que pour le récompenser de ce service, le roi le fit conseiller
d'Etat. Ainsi pour se conserver un honneur et une récompense, qui ne lui
appartiennent point, il a pris la résolution de me faire périr entre
quatre murailles.
Un an après lui avoir envoyé ces quatre projets, je lui en envoyai un
cinquième le 15 août 1762, où je faisais voir très clairement au roi,
que, par le moyen d'un seul bataillon, il était très aisé de donner la
force à une colonne ordinaire, qui n'est composée que de huit rangs de
soldats, de seize hommes de hauteur dans toute son étendue de quelque
longueur qu'elle pût être. Or, dans ce projet j'avais offert au roi de
lui donner mon coup d'esprit qui était pour forcer nos soldats à vaincre
ou à mourir. Mais ce projet-ci ne m'a point été plus heureux que les
autres. M. de Sartine l'étouffa et c'est ce qui m'empêcha d'envoyer au
roi un sixième projet pour empêcher nos soldats de déserter. Ce
projet-ci a de quoi étonner tout le monde avant que d'en savoir le
nœud gordien, c'est dis-je, en accordant à nos soldats la permission
de déserter que j'ai trouvé le moyen de les en empêcher.
[Illustration]
V
«TERRIBLE MÉMOIRE» CONTRE Mme DE POMPADOUR, MORT DE CETTE DERNIÈRE.
(19 avril 1764)
Vu que par les prières et les larmes et surtout par les bonnes raisons,
ni par les différents services que j'avais rendus à l'Etat, je ne
pouvais m'arracher des implacables mains de la cruelle marquise de
Pompadour, je pris la résolution de l'attaquer d'une autre manière. Pour
cet effet je composai un mémoire terrible contre elle, où une grande
partie de ses cruautés et de ses voleries étaient prouvées à ne pouvoir
en douter, et ce mémoire était adressé au roi avec mes projets et
beaucoup d'autres pièces.
Quiconque aurait vu ce paquet dans la Bastille, de cent mille personnes
il ne s'en serait pas trouvé une seule qui ne m'eût dit: «Si vous avez
le bonheur de faire sortir ce paquet hors d'ici, à bon port, il est
certain qu'avant huit jours la marquise de Pompadour vous aura rendu
votre liberté et fait votre fortune.» Cependant le 21 de décembre 1763,
de dessus les tours de la Bastille je jetai ce paquet dans la rue
Saint-Antoine, et ce fut deux demoiselles, qui étaient sœurs, qui le
trouvèrent [il s'agit des demoiselles Lebrun, filles d'un perruquier].
Sur-le-champ elles le furent porter chez La Beaumelle, mais on leur
répondit qu'il était en Hollande. Mais comme j'avais prévu à toute sorte
de malheurs, au bas de son adresse, j'avais dit que si on ne le trouvait
point, de tirer cette enveloppe, et qu'on trouverait une seconde
adresse. On l'ôta et on trouva qu'il s'adressait en seconde main à M. le
chevalier de Paradilles (ce n'est pas le véritable nom de cette
personne). On le lui apporta, mais il ne voulut pas le lire. Les deux
demoiselles, vu qu'elles n'avaient point trouvé La Beaumelle, et que le
chevalier de Paradilles ne l'avait pas voulu recevoir, ou lire ces
papiers, s'en retournèrent à leur maison, et après avoir ôté la seconde
enveloppe, elles trouvèrent les instructions que voici:
«Que si malheureusement la personne, qui trouvera ce paquet, ne trouve
point ni la Beaumelle, ni Paradilles, que si elle sait écrire, je la
prie de tirer une certaine quantité de copies de mes écrits, et d'en
envoyer la première copie à la marquise de Pompadour et le reste aux
autres personnes que je leur ai indiquées. Que si cependant elle ne se
sent pas capable de diriger tout cela, elle doit en ce cas chercher une
personne d'esprit de sa connaissance, en lui promettant de ma part un
présent de vingt-cinq mille livres.» Ce dernier parti fut pris
c'est-à-dire que ces deux filles eurent recours à un homme d'esprit.
J'avais recommandé très expressément de travailler nuit et jour, mais à
peine cet homme eut-il mis la plume à la main pour tirer plusieurs
copies de mes écrits et en faire les envois qu'on vint le harceler pour
lui faire accepter un bon emploi qu'il y avait de vacant dans une
province. D'autre part, le père de ces demoiselles, fit dans ce moment
un faux pas qui faillit le faire tuer le long des degrés. Or, en voyant
leur malheureux père étendu dans un lit avec une côte enfoncée, vous
pouvez bien juger que ces deux pauvres filles furent toutes éperdues et
qu'elles ne purent plus quitter leur père... Dès lors, cet homme le
copiste ne pouvant plus aller travailler chez ces filles, ou ces filles
ne peuvent plus aller chez lui pour le presser de travailler pour moi,
cet homme ne se sentant plus pressé par ces deux filles, laissa là mon
ouvrage, et il accepta l'emploi.
[Illustration: ENVELOPPE D'UNE LETTRE ÉCRITE PAR LATUDE A LA MARQUISE DE
POMPADOUR
(Bibl. de l'Arsenal, archives de la Bastille, ms. 12692)]
Ces deux filles savaient l'heure précise où j'allais me promener sur les
tours de la Bastille et jamais l'une des deux ne manquait de venir me
saluer, et le plus souvent toutes deux ensemble et par les signes de
main et de leur tête qu'elles me faisaient, ils me paraissaient toujours
avantageux; car, quand par les signes que je leur faisais moi-même avec
ma main d'écrire vite et de faire les envois de mes paquets, il me
semblait qu'elles me répondaient qu'on y travaillait et qu'incessamment
on les allait envoyer. Enfin au bout de trois mois on m'instruisit
secrètement que la marquise de Pompadour était malade. Alors je ne
manquai pas de croire que c'était à cause de sa maladie qu'on était
resté si longtemps à faire l'envoi de mes paquets. Cependant dans ce
temps-là un officier de la Bastille monta dans ma chambre et me dit:
«Monsieur, écrivez quatre paroles à Mme la marquise de Pompadour, et
vous pouvez être certain qu'en moins de huit jours votre liberté vous
sera rendue.» Je répondis au major que les prières et les larmes ne
faisaient qu'endurcir le cœur de cette cruelle femme, et que je ne
voulais point lui écrire. Cependant il revint le lendemain, et il me
tint le même langage, et moi je lui répondis les mêmes paroles que le
jour auparavant. A peine fut-il sorti, que Daragon, mon porte-clefs,
entra dans ma chambre en me disant: «Croyez M. le major quand il vous
dit qu'avant huit jours votre liberté vous sera rendue, si vous lui
écrivez [à Mme de Pompadour]; c'est qu'il en est bien certain, et je
crois même qu'à cause que vous avez si longtemps souffert, elle vous
fera une pension de cinq à six mille livres de rente pour le reste de
vos jours, etc...»
[Illustration: LETTRE DE LATUDE (DANRY) AU LIEUTENANT DE POLICE, LUI
DEMANDANT DE FAIRE PASSER UNE LETTRE A LA MARQUISE DE POMPADOUR
(Bibl. de l'Arsenal, Archives de la Bastille, ms. 21692)]
Le surlendemain, cet officier vint encore pour la troisième fois me
dire: «Pourquoi vous obstinez-vous à ne vouloir écrire tant seulement
quatre paroles à Mme la marquise de Pompadour pour recouvrer votre
liberté dont vous êtes privé depuis si longtemps? Je vous réponds qu'en
moins de huit jours elle vous sera accordée.»
Je remerciai cet officier, c'est-à-dire M. Chevalier, major de la
Bastille, pour la troisième fois, en lui disant que j'aimerais mieux
mourir que d'écrire encore à cette implacable mégère. Il s'en fut, et,
sans me tromper, je puis dire aujourd'hui qu'il était fort irrité contre
moi de ce que je refusais de suivre son bon conseil, et il avait raison.
Cependant six à huit jours après, mes deux demoiselles vinrent me
saluer, et en même temps elles déployèrent un rouleau de papier où il y
avait en gros caractères ces mots d'écrits: «La marquise de Pompadour
est morte.»
A dire la vérité, je vous proteste que cette nouvelle me fâcha
extrêmement, car je ne souhaitais point la mort de cette méchante femme,
mais uniquement sa disgrâce, bien certain que je trouverais les moyens
de me faire bien payer les maux qu'elle m'avait fait souffrir
injustement. En outre, depuis plus de quinze années, tous les officiers
de la Bastille me promettaient sans cesse, d'abord, que le roi
changerait de maîtresse, sur-le-champ ma liberté me serait rendue. La
mort de mon ennemie, la marquise de Pompadour, était mille fois pire
qu'un changement, et, après avoir souffert dix-sept années injustement,
jugez si j'avais tort d'attendre qu'à tout instant on m'allait rendre ma
chère liberté.
[Illustration]
VI
SUR LE POINT D'ÊTRE MIS EN LIBERTÉ, LATUDE ÉCRIT UNE LETTRE D'INJURES AU
LIEUTENANT DE POLICE: IL EST TRANSFÉRÉ AU DONJON DE VINCENNES (16 août
1764).
La marquise de Pompadour mourut le 19 d'avril 1764, et deux mois après,
c'est-à-dire le 29 juin, M. de Sartine vint à la Bastille, m'accorda
audience, et dès l'abord, me dit de ne plus parler du passé, et qu'au
premier jour il irait à Versailles demander au ministre la justice qui
m'était due. Six semaines passèrent. Il y avait plus de trois mois que
ma partie était morte, et on ne me parlait pas plus de me rendre ma
liberté que d'abolir la taille et la capitulation. De mon côté je ne
dormais point. J'écrivais à M. de Sartine, ensuite j'envoyais chercher
tous les officiers les uns après les autres et je leur disais:
«Messieurs, tous vous m'avez assuré mille fois qu'au premier changement
de maîtresse ma liberté me serait rendue. Ceci est pire qu'un
changement: la marquise de Pompadour, ma partie, est morte depuis plus
de trois mois; la loi est expresse: à la mort de nos rois on ouvre les
portes de toutes les prisons royales. Cette loi a lieu à mon égard,
pourquoi donc ne me rend-on pas ma liberté?» Sans me dire mot, ils
haussaient les épaules, mais ils n'osaient point me parler, crainte de
quelque indiscrétion de ma part. Je me mis à écrire tous les jours, sans
en manquer un seul, au lieutenant-général de police; je lui envoyai
même jusqu'aux vingt-quatre lettres de l'alphabet, en le suppliant d'en
tirer des paroles qui pussent lui inspirer de la compassion pour moi.
Néanmoins à force de le conjurer, il me fit dire par le major qu'il
avait parlé, et que le ministre lui avait répondu qu'il n'était pas
encore temps.
Dans le paquet dont je vous ai parlé ci-dessus, que j'avais fait sortir
de la Bastille le 21 décembre 1763, j'y avais mis dedans plusieurs
copies de lettres raisonnées, mais fort aigres, que j'avais écrites à ce
magistrat, où je lui reprochais à lui-même bien des faits qu'il n'aurait
point voulu que personne en fût instruit, en recommandant à La Beaumelle
ou à Paradilles, ou à la personne qui trouverait ce paquet d'envoyer une
copie de tous les papiers qu'il contenait à M. de Sartine, pour
l'obliger à forcer la marquise de Pompadour d'accommoder cette affaire,
pour éviter qu'on ne fît les copies de ces lettres avec les autres
papiers qui concernaient cette femme. Ce paquet étant sorti heureusement
de la Bastille, je disais en moi-même: Ces deux filles assurément n'ont
pas manqué de chercher un homme d'esprit pour travailler pour toi. Cet
homme, pour si peu entendu qu'il soit, reconnaîtra l'importance de tous
ces papiers. Or, en lisant les copies des lettres que tu as envoyées à
M. de Sartine, il verra: 1º Que ce magistrat est cause de plus de seize
millions de perte pour avoir étouffé le projet des Abondances, que tu
lui as envoyé depuis quatre ans; 2º Par les remarques que tu as faites
au bas du projet pour pensionner les pauvres veuves de nos militaires,
surchargées d'enfants, il verra qu'on n'a fait que changer le sens de ce
projet, et par conséquent que tu as donné plus de douze millions de
revenus au roi, toutes les années, sur la ferme des postes; 3º Que par
ton projet militaire, qui est encore aujourd'hui même en usage dans
toute l'infanterie de France, tu as renforcé nos armées de plus de
vingt-cinq mille bons fusiliers pendant les cinq dernières années de
guerre, et que par les récompenses de ces projets, le ministre et le
lieutenant général de police auraient dû te rendre la liberté. Mais
encore pour si peu entendu que cet homme-là soit, il ne doit pas ignorer
qu'à la mort de nos rois, par l'autorité des lois du royaume, on ouvre
les portes des prisons royales, et par conséquent qu'à la mort de la
marquise de Pompadour, M. de Sartine t'aurait dû rendre la liberté, et
vu les reproches que tu lui as faits de sacrifier la gloire du roi, le
bien de l'Etat, et la conservation du peuple, pour plaire à cette femme,
il ne pourra pas manquer de connaître que M. de Sartine s'est laissé
corrompre par le marquis de Marigny pour te faire périr, vu que depuis
cinq mois que sa sœur est morte, il ne t'a point rendu encore ta
liberté; mais encore il suffit que cet homme ait les preuves de ton
innocence en main et des services que tu as rendus à l'Etat, en envoyant
une copie de tous ces écrits aux personnes que tu lui as indiquées, il
est certain qu'en peu de jours il t'aura délivré. Or, comme ces filles
ne manquaient jamais de venir me saluer, toutes les fois que j'allais me
promener sur les tours de la Bastille, parce que je leur en avais
indiqué l'heure; pour sortir de prison, avec ma main je leur fis signe
d'envoyer les copies de mes papiers aux personnes que je leur avais
indiquées dans les instructions que je leur avais données. Or, par leur
mouvement de tête et des mains, elles me firent connaître qu'elles
avaient compris les signes que je venais de leur faire. Le lendemain
elles vinrent; et d'abord que je parus sur les tours de la Bastille,
elles tirèrent un mouchoir de leurs poches et s'en frappèrent rudement
sur leurs jupes et ensuite elles jetèrent plusieurs poignées de feuilles
de fleurs par terre. Or, par ces feuilles de fleurs, par les gestes, par
les coups de mouchoir, je crus que celui qui avait entrepris mon affaire
leur avait dit qu'il allait envoyer une copie de mes écrits au tribunal
des maréchaux de France, une autre au Parlement, une troisième au
chancelier, aux princes du sang et aux autres personnes que je leur
avais indiquées, et que M. de Sartine allait être perdu, car il ne faut
pas avoir de l'esprit pour ne pas voir que ce magistrat insultait la
personne du roi en faisant périr sous ses propres yeux un infortuné qui
lui avait donné plus de douze millions de revenus toutes les années sur
la ferme des postes, et renforcé ses armées pendant les cinq dernières
années de guerre de plus de vingt-cinq mille bons fusiliers, et en outre
causé plus de seize millions de perte sur mon projet des Abondances...
Cependant, j'aurais bien voulu me tirer de la peine sans lui faire du
mal, car je lui pardonnais de bon cœur de m'avoir retenu dans les
fers pendant tout le temps que la marquise de Pompadour avait vécu, par
la crainte de déplaire à cette méchante femme en me rendant la justice
qui m'était due. D'un autre côté je lui savais bon gré de ce qu'environ
deux mois et demi après la mort de cette implacable mégère, sur une
lettre raisonnée que je lui avais écrite, il m'avait fait porter une
lettre de sa part par M. Chevalier, major de la Bastille, où il y avait
les propres paroles que voici:
«Vous direz à la quatrième Comté (à la Bastille on ne nomme les
prisonniers que par les noms des chambres qu'ils occupent)[13] que je
travaille à le délivrer efficacement...» et sur ce dernier mot le major
me dit plusieurs fois: «Faites bien attention à ces mots: que je
travaille à le délivrer efficacement. Ce mot efficacement signifie plus
que la liberté. A bon entendeur demi-mot.» Cela voulait dire qu'il
travaillait à me faire dédommager par le marquis de Marigny, frère de
Mme de Pompadour. Croyant que cela était véritable, je lui avais
autant d'obligation de sa bonne volonté que s'il m'avait fait réellement
dédommager. Ainsi, comme je n'ai pas un cœur ingrat, assurément
j'aurais bien voulu pouvoir sortir de prison sans lui faire aucun mal.
Mais je me trouvais fort embarrassé après avoir vu ces gestes du
mouchoir. Cela semblait m'annoncer sa perte certaine, car je sais que,
quoiqu'une parole ne soit pas véritable, très souvent elle suffit pour
perdre une personne, et cela aurait bien été des figues d'un autre
panier, si l'homme qui avait entrepris ma défense avait envoyé les
copies de mes papiers à toutes les personnes que je lui avais dit. Or je
dis en moi-même: «Si je l'instruis doucement de tout ce qui se passe
contre lui, c'est-à-dire des malheurs qui vont fondre sur sa tête, il
est certain qu'il ne te croira pas, et cependant il va être perdu»; mais
un honnête homme trouve toujours mille expédients pour éviter de faire
du mal à un autre, et c'est ce que je fis à l'égard de M. de Sartine, et
voici mon raisonnement: «Si je lui écris doucement, il ne te croira
point; mais en lui écrivant une lettre forte par les expressions
terribles et les menaces, tu pourras venir à bout de lui faire prendre
vite la résolution de te rendre promptement ta liberté, car Sartine a de
l'esprit, et il jugera aisément qu'un prisonnier ne serait jamais assez
hardi pour lui écrire pareille lettre, si les malheurs que je lui
annonçais n'étaient véritablement prêts à lui arriver, et je crus que
pour les éviter, étant en faute de son côté, qu'il me rendrait vite ma
liberté pour aller étouffer tout cela. D'un autre côté je me dis: «Si ta
lettre ne fait pas l'effet que tu en attends, il te mettra au cachot
pour quelques jours. Mais l'homme qui te secourt par l'envoi de tes
papiers, t'en aura bientôt délivré.» Mon choix fut bientôt fait. J'aimai
mieux m'exposer à être mis au cachot pendant quinze jours que de le
perdre, et en conséquence je lui écrivis cette lettre forte. Sartine
donna l'ordre de me mettre au cachot, au pain et à l'eau et, dès le même
moment, il m'écrivit une lettre, que le major vint me lire, où il y
avait les propres paroles que voici:
«... Que j'avais tort de l'accuser de la longueur de ma prison; que s'il
en avait été le maître, il y avait longtemps qu'il m'aurait rendu ma
liberté», et il finissait sa lettre en me disant qu'il y avait des
Petites-Maisons pour mettre les fous. A quoi je dis au major: «Nous
verrons si dans quelques jours il aura le pouvoir de m'y mettre.»
Il ne m'ôta pas la promenade de dessus les tours de la Bastille; mais il
est certain que, le dimanche après, quand il fut à Versailles pour
rendre compte à son ordinaire de toutes les affaires de Paris, il ne
manqua pas d'instruire, de toutes les menaces que je lui avais faites,
le comte de Saint-Florentin, duc de la Vrillière, et il n'est pas
douteux que ce ministre lui répondit que s'il était vrai que j'eusse
fait sortir tous ces papiers de la Bastille, et qu'on vînt à les envoyer
au parlement et au tribunal des maréchaux de France pour l'attaquer
juridiquement; il leur enlèverait toutes ces plaintes. Ainsi, M. de
Sartine, étant rassuré par le ministre, arriva de Versailles le lundi 3
août: il expédia un ordre et, le surlendemain, qui était le mercredi
5,[14] c'est-à-dire neuf jours après avoir reçu ma lettre forte, je fus
mis au cachot au pain et à l'eau. Cependant, loin de faire paraître que
j'en étais fâché, je me mis à chanter, parce que je croyais qu'on allait
faire l'envoi de mes papiers, qui assurément m'auraient arraché
infailliblement du cachot et de la prison, malgré l'assurance du
ministre, d'autant plus que le roi s'en serait pris à lui-même pour
m'avoir voulu faire périr après lui avoir rendu plusieurs services.
Il n'est point douteux que mon porte-clés rapportait aux officiers
toutes les paroles que je lui disais, et que ceux-ci ne manquaient pas
d'en instruire M. de Sartine; et cela acheva de lui mettre la peur au
ventre. En effet, la nuit du 15 au 16 septembre [lisez: août] 1764, à
minuit précis, on vint m'appeler dans le cachot et l'on me conduisit
dans la salle du gouvernement de la Bastille. Là je trouvai le major
avec le sieur Rouillé, exempt, qui me dit: «Monsieur, n'ayez point de
peur. M. de Sartine m'a chargé de vous dire de sa part que, pourvu que
vous soyez tranquille, au premier jour il vous rendrait votre liberté,
et comme il a vu que votre tête s'échauffait, il m'a chargé de vous
transférer à Midi-montant [sans doute pour Ménilmontant], dans un
couvent de moines pour vous faire prendre l'air. On aura bien soin de
vous, et ensuite on vous accordera votre liberté. Il faut, me dit-il,
que je m'assure de votre personne», et en conséquence il me fit
enchaîner, mes deux bras par derrière le dos, puis il me fit mettre les
fers aux mains, et l'on me conduisit dans un fiacre. Là on me mit encore
une autre chaîne de fer à mon cou. Ils la firent passer au-dessous de
mes deux jarrets, puis un des trois recors, qui était entré dans le
fiacre avec moi, tira un bout de cette chaîne, de sorte que mon visage
se trouva entre mes deux genoux, et avec une de leurs mains, ils me
fermèrent la bouche pour m'empêcher de crier et au lieu de me mener à
Midi-montant, ils me conduisirent dans le donjon de Vincennes.
[Illustration]
[Illustration:
LE DONJON DE VINCENNES
(Par Israël Silvestre) (Bibl. de l'Arsenal)]
VII
NOUVELLE ÉVASION DU DONJON DE VINCENNES
(23 novembre 1765).
Je fus donc transféré dans le donjon de Vincennes, la nuit du 15 au 16
de septembre [lisez août] 1764. Environ neuf heures après, feu M. de
Guyonnet, lieutenant de roi, vint me voir, accompagné du sieur
Laboissière, major, et de trois porte-clés, Desmarest, Monchalin et
Tranche, et il me dit les propres paroles que voici: «M. de Sartine m'a
ordonné de venir vous dire de sa part que pourvu que vous fussiez un peu
de temps tranquille, qu'il vous accorderait votre liberté. M. de Sartine
est un fort honnête homme: vous pouvez être certain qu'il vous tiendra
sa parole.» Et, en même temps, il me dit: «Vous lui avez écrit une
lettre extrêmement forte. Il vous faut lui faire des excuses; je vous
donnerai du papier tant que vous en voudrez, et pourvu que vous suiviez
mes conseils vous pouvez compter que vous serez bientôt délivré, etc.»
Comme je n'avais écrit cette lettre à M. de Sartine que par un trait
d'amitié, c'est-à-dire pour le garantir de malheur, sur-le-champ je mis
la main à la plume et lui fis voir les véritables raisons qui m'avaient
forcé à m'exposer à me faire mettre au cachot et à déranger même toutes
mes affaires pour le garantir de malheur, et en même temps je lui
demandai pardon de tous les mots qui avaient pu l'offenser, et que je le
reconnaissais pour un honnête homme et mon bienfaiteur. Cette lettre fit
tout l'effet que je pouvais souhaiter: sur-le-champ il m'accabla de ses
bontés. Que si je lui avais écrit cette lettre forte dans le dessein de
l'offenser, en le voyant se venger par tant de traits de générosité, je
ne me serais jamais pardonné à moi-même de l'avoir offensé par cette
lettre injurieuse.
Cependant, il se passa un ou deux mois sans que les personnes qui
avaient mes papiers fissent rien du tout de ce que je lui avais annoncé.
Cette négligence était capable de lui faire accroire que tout ce que je
lui avais dit n'était pas vrai. Or voici la cause de cet abandon: Après
ma troisième évasion, quand je fus voir les deux demoiselles, elles me
dirent que, ne m'ayant plus vu me promener sur les tours de la Bastille,
elles avaient cru que j'étais mort.