Gravé par Anna Beck (Bibl. de l'Arsenal)]

Lardat lui répondit:

«Je sais où il loge, mais il vient me voir tous les jours chez moi, et

tel jour nous fûmes chez vous, mais vous étiez sorti.

--Oh! lui dit-il, je vous en prie, d'abord qu'il viendra menez-le-moi,

et si je suis sorti, vous n'avez qu'à m'attendre.»

Impatient de me voir, il fut le lendemain chez Lardat. Il dîna chez lui

et m'attendit jusqu'à neuf heures du soir. Le lundi je fus encore chez

Lardat; il me raconta ce qui s'était passé: «Allons, me dit-il, allons

vite le voir: il meurt d'impatience de vous embrasser.» Nous y fûmes et,

en entrant chez lui, il vint me sauter au cou, comme si j'eusse été son

frère ou son fils, et, croyant que je crevais de soif, il fallut boire à

la hollandaise. Il ne m'avait jamais vu; je me mis à lui parler de ma

famille: «Mais, me dit-il, nous sommes parents du côté de votre mère, et

ne saviez-vous pas ma maison?» Je lui répondis qu'il y avait neuf jours

que je la savais. «Et pourquoi n'êtes-vous pas venu plus tôt me voir?»

Je repris: «Dans le misérable état où je me trouve, je n'ai pas osé,

crainte que vous ne crussiez que je venais moins pour vous voir que pour

vous demander quelque service. Mais j'attendais de l'argent et alors je

n'aurais pas manqué de vous venir voir.--Comment! me dit-il, c'est bien

quand vous n'auriez plus eu besoin de rien qu'il fallait attendre de

venir me voir!» et, en jetant les yeux sur ma chemise qui était fort

noire, il me fit monter dans une belle chambre bien étoffée, pavée de

marbre à compartiment bleu et blanc, et me fit mettre une de ses

chemises. Il me mena chez son chapelier et me fit présent d'un chapeau

fin et de tous mes autres besoins, et il ne voulut plus absolument que

je retournasse dans mon auberge. Il me donna une chambre chez lui, et

toute la différence que lui et son épouse faisaient de moi et de trois

enfants qu'ils avaient, c'est qu'ils leur laissaient demander leurs

besoins et qu'à moi ils prévenaient jusqu'aux moindres de mes

fantaisies.

[Illustration: MATELOT HOLLANDAIS

(Bibl. de l'Arsenal)]

Je ne fis point un mystère à Clerque, ni à Elie Angely, ni à Lardat de

l'affaire qui m'avait forcé de venir en Hollande; mais tous haussaient

les épaules en me disant que cela n'était rien. Pourtant la crainte de

retomber dans de nouveaux malheurs me fit avoir recours aux conseils de

plusieurs personnes sages, et je leur dis les paroles que voici:

«Messieurs, je vous prie de m'assister de vos conseils sur la

malheureuse affaire qui est cause que je suis sorti de France et venu me

réfugier dans Amsterdam, et de me dire librement ce que vous pensez, et

soyez certains que je vais vous dire la vérité. Car si je disais un seul

mensonge ou si je cherchais à m'excuser, je ne vous tromperais pas vous

autres, mais je me tromperais moi-même. Or, voici le fait:

«En 1749, il y eut une révolution à la Cour de France, et tous les

esprits étaient animés contre Mme la marquise de Pompadour, parce

qu'on croyait qu'elle en était la cause, et en même temps on disait que

ses ennemis cherchaient à s'en venger en l'envoyant à l'autre monde, et

ce bruit était si vrai qu'il se répandit jusque dans Marseille, où mon

compagnon d'infortune, M. d'Allègre, un an après moi, vint à peu près

sur le même prétexte se faire fourrer à la Bastille. Mais, pour revenir

à mon affaire à moi, à force d'entendre dire partout que les ennemis de

Mme de Pompadour cherchaient à l'envoyer à l'autre monde, je crus lui

rendre un grand service et lui sauver la vie en lui envoyant un symbole

hiéroglyphique instructif et relatif à ce que j'avais ouï dire, afin de

la faire rester sur ses gardes contre leurs entreprises.

«Mon symbole hiéroglyphique était une boîte de carton, où j'avais mis

une poudre grotesque, que j'avais composée moi-même, qui n'avait aucune

vertu nuisible; ce qui fut prouvé par plusieurs expériences; et, en

outre, je m'offris sur-le-champ à en faire toutes sortes d'épreuves sur

moi-même. Cette boîte ayant été mise à la poste le 27 avril 1749, je fus

à Versailles dire ces propres paroles à Mme la marquise de Pompadour:

Qu'il y avait environ quatre heures qu'en me promenant aux Tuileries

deux personnes s'étaient rencontrées tout auprès de moi et qu'elles

s'étaient dit tout bas: «Eh bien, est-ce fait?» et que l'autre avait

répondu: «Je t'assure que demain elle ne couchera pas avec le roi», et

que, m'étant douté qu'il se passait quelque chose de mauvais contre

elle, je les avais suivies et vues mettre un paquet à la poste, et que

je venais l'avertir de se tenir sur ses gardes contre toutes sortes de

paquets. Ma boîte étant arrivée, je fus grandement remercié. L'on me

présenta un présent d'argent, mais je le refusai; je ne voulus pas le

recevoir absolument. Je dis à Mme de Pompadour que je m'estimais trop

récompensé d'avoir eu le bonheur de lui rendre service et en même temps

je lui recommandai fortement de se tenir sur ses gardes contre toutes

sortes de paquets. Je fus prié d'aller rendre compte de tout cela à M.

le comte d'Argenson [ministre de la Guerre, avec le département de

Paris], et elle me donna le sieur Quesnay, son médecin, pour m'y

accompagner. Après que je lui eus fait mon compte rendu, ce ministre

m'envoya à M. Berryer, lieutenant général de police, et celui-ci

m'envoya à la Bastille, où je lui déclarai tout ce qui s'était passé.

Quatre mois après, je fus transféré de la Bastille dans le donjon de

Vincennes, et quatorze mois après je m'échappai de cette prison, le 25

juin 1750, à une heure après midi, sans faire aucune fracture,

c'est-à-dire qu'ayant trouvé toutes les portes ouvertes je m'enfuis, et

au bout de six jours après, ne me sentant coupable d'aucun crime, je me

livrai moi-même, comme un agneau, entre les mains paternelles du roi,

par l'entremise du sieur Quesnay, son médecin ordinaire. Je ne croyais

pas, par cet acte de bonne foi, forcer Sa Majesté à me faire grâce, mais

à me rendre la justice qui m'était due. Sur mon adresse que j'avais

envoyée à Quesnay, je fus arrêté et mis à la Bastille, dans un cachot

pendant dix-huit mois, et ensuite dans une chambre ordinaire et mis en

compagnie avec M. d'Allègre; mais après sept années de souffrances, vu

qu'on avait abusé de la confiance que j'avais mise dans l'équité du roi,

et ne voyant aucune fin à mes maux, je m'échappai une seconde fois de la

Bastille avec d'Allègre, la nuit du 25 au 26 de février dernier, et suis

venu me réfugier en Hollande...

«Voilà, messieurs, leur dis-je, de point en point tout ce qui m'est

arrivé. Je vous prie de me dire nettement ce que vous pensez et ce que

vous me conseillez de faire.» Or, voici les paroles qu'ils me dirent:

[Illustration: FEMME DE MATELOT HOLLANDAIS

(Bibl. de l'Arsenal)]

«S'il y avait eu quelque chose de nuisible dans votre boîte, les

flatteurs pourraient vous faire une querelle d'Allemand, vous dire que

vous pouviez mourir en chemin, et lui arriver de mal à elle. _Secundo:_

Si vous aviez pris l'argent qui vous fut offert, on pourrait vous

traiter de fripon. _Tertio:_ Si vous aviez compromis quelqu'un, ce

serait un crime; mais n'y ayant rien de nuisible dans votre boîte et

l'ayant encore avertie à l'avance de son arrivée, et sans lui inspirer

aucun mauvais soupçon directement contre ses ennemis connus, et n'ayant

pas voulu recevoir des présents, et le bruit courant réellement qu'on

cherchait à l'envoyer à l'autre monde, cela n'est point un crime. C'est

un service, mais voici ce qui empoisonne votre service: Mme la

marquise de Pompadour a le pouvoir souverain en main; c'est elle qui

donne tous les emplois, et l'on peut croire aisément que, par le moyen

de votre boîte, vous vouliez vous introduire dans ses bonnes grâces et

par ce moyen obtenir quelque bonne charge. Cependant, vu toutes ces

circonstances et à prendre votre affaire par le plus mauvais côté, au

pis aller on ne peut vous accuser que d'avoir voulu surprendre son

amitié, vous introduire dans ses bonnes grâces par une fable officieuse,

et cela n'est pas un cas de sept années de prison. Mais ce qu'il y a de

surprenant et même qui étonne, c'est que, après votre première évasion,

après vous être livré généreusement vous-même entre les mains du roi, on

ait abusé de votre bonne foi et dans un temps où vous aviez déjà

souffert plus que vous n'aviez mérité. C'est indigne d'abuser ainsi de

la confiance.»

Généralement tous se récrièrent extrêmement sur ce point. Enfin leur

résultat fut «qu'à prendre mon affaire à la rigueur, en considérant la

raison qui m'avait fait agir, c'est-à-dire le bruit qui courait qu'on

cherchait à envoyer la marquise de Pompadour dans l'autre monde, et que

j'avais refusé le présent qui me fut offert, que cela n'était pas un cas

à mériter plus d'une année de prison, et par conséquent que je pouvais

équitablement demander à Mme la marquise de Pompadour le

dédommagement de la perte de mon temps et des maux qu'elle m'avait fait

souffrir injustement depuis six années». En même temps ils me

conseillèrent de commencer à demander cette réparation poliment, et que

si elle ne se rendait point à la prière et me forçât d'en venir aux

invectives, aux menaces de la décrier, qu'alors je devais me cacher avec

soin, crainte qu'elle ne me fît assassiner.

Tous les amis que j'avais consultés dans Paris m'avaient dit de même que

la marquise de Pompadour m'avait fort maltraité, et que si je pouvais

avoir le bonheur de sortir hors du royaume, je n'aurais pas de la peine

à me faire bien dédommager. Ainsi ceux de Paris et les personnes sages

d'Amsterdam, tous me conseillèrent de demander un dédommagement. Mais

moi, malgré les conseils, j'écrivis à Mme la marquise de Pompadour,

et, au lieu de lui demander un dédommagement de la perte de mon temps et

des maux qu'elle m'avait fait souffrir injustement, je lui demandai

humblement pardon du malheur que j'avais eu de lui avoir déplu; je la

priai de faire attention que si Dieu pouvait être trompé, il ne ferait

point un crime impardonnable à celui qui lui avait dit une fable

officieuse pour tâcher de mériter ses bonnes grâces, et que si elle

savait la raison qui m'avait fait agir, elle ne pouvait me faire un

crime que d'avoir aspiré à vouloir les siennes [ses bonnes grâces], et

que de tous les crimes il n'y en avait pas un seul qui méritât si bien

d'être pardonné que celui-là; qu'au reste j'étais fort jeune quand ce

malheur m'arriva, et que j'avais souffert sept années, et que je la

suppliais de grâce de vouloir bien oublier ce trait de jeunesse et de me

permettre de revenir tranquillement passer le reste de mes jours dans ma

patrie...

Cette lettre, bien loin de désarmer cette magicienne, ne servit qu'à

faire dépenser plus de cinquante à soixante mille livres au roi pour

venir me faire arrêter dans Amsterdam. Toutes les personnes à qui je

communiquai mes affaires dans Amsterdam, toutes m'assurèrent que les

Etats ne me livreraient pas et que je pouvais être fort tranquille. M.

Elie Angely, qui est dans les affaires d'Etat de cette république,

puisqu'il tient chez lui les registres de tous les Français qui sont

dans Amsterdam, comme j'ai déjà dit, me promit que s'il se tramait

quelque chose contre moi, il le saurait et il m'en instruirait.

[Illustration: AMSTERDAM: L'HÔTEL DE VILLE

(Bibl. de l'Arsenal)]

De plus étant sage et discret, j'avais lieu de croire que la marquise de

Pompadour m'ayant fort maltraité, elle ne me refuserait point

l'accommodement que je lui avais demandé ou enfin qu'elle me laisserait

tranquille; mais les remords et la crainte sont l'apanage des mauvaises

consciences. Dans le temps que je cherchais à faire la paix, d'un autre

côté cette implacable magicienne avait envoyé Saint-Marc en Hollande

pour m'y arrêter. Cet exempt ne savait point où je logeais, mais le

démon l'eut bientôt instruit, et voici comment. Je priai un jour le fils

aîné de Clerque d'aller à la poste pour voir si la lettre que

j'attendais de ma mère, où devait se trouver une lettre de change,

n'était point arrivée. Son père qui était présent me dit: «Cousin, le

facteur qui me porte mes lettres est un fort honnête homme; je le

connais: je vais le prier de retirer cette lettre.» Je repris: «N'en

faites rien, cousin, crainte de malheurs: j'aime mieux la recevoir deux

ou trois heures plus tard.»

Cependant, après que j'eusse été arrêté, Saint-Marc me dit: «Il y a tant

de jours que je savais que vous étiez logé chez Clerque. Dans la nuit

j'ai visité le dehors de sa maison: il y a deux issues.» Je lui demandai

comment est-ce qu'il avait pu me découvrir?--«C'est, me dit-il, un

facteur de la poste qui m'en a instruit, et par un des amis de Clerque

je voulus lui faire offrir cent louis d'or s'il voulait se prêter à vous

livrer, mais il me dit que c'était un honnête homme et qu'il ne vous

livrerait pas.»

[Illustration: AMSTERDAM: LE PORT

(Bibl. de l'Arsenal)]

Cependant dans cet intervalle, la lettre que j'attendais de ma mère à la

poste restante arriva, et me fut interceptée par ledit Saint-Marc,

exempt. Or, après avoir examiné cette lettre et reconnu le banquier qui

devait me compter l'argent de la lettre de change qu'il y avait dedans,

il remit le tout à la poste, et le fils de Clerque, à qui j'avais

recommandé d'aller tous les jours à la poste, la retira et me l'apporta.

J'en fis la lecture tout haut devant son père et un vieux Français nommé

Boissonnier, aveugle; mais, tout aveugle qu'il était, Boissonnier avait

de l'esprit et une bonne tête. Clerque parla le premier et me dit: «Marc

Fraissinet, qui doit faire le paiement de votre lettre de change, est de

chez nous, de Montpellier. C'est mon marchand de vin: demain je vous

accompagnerai chez lui.» Alors l'aveugle prit la parole et me dit:

«Monsieur, gardez-vous-en bien, d'aller chez Marc Fraissinet. Je sais

très certainement que les exempts, qui arrêtèrent ici le chevalier de la

Roche-Guérault furent plusieurs fois chez lui.» De plus, en adressant la

parole à Clerque: «Vous savez, dit-il, que c'est lui qui a fait arrêter

un tel juif.»

[Illustration: AMSTERDAM: LES MURS DE LA VILLE

(Gravé par Allard) (Bibl. de l'Arsenal)]

L'affaire de ce juif avait fait un bruit extraordinaire: il devait une

somme considérable à un Français. Celui-ci pria Marc Fraissinet de le

faire arrêter. Le juif, en ayant eu vent, laissa tout son argent à un

autre juif, qu'il croyait être son bon ami et fut vite se mettre dans

une barque. Etant en sûreté, il manda à son confrère de lui porter son

argent; mais celui-ci au lieu de lui envoyer la somme entière, qu'il lui

avait confiée, ne lui en envoya pas seulement le quart. Le juif ayant

compté son argent et s'étant aperçu de cette friponnerie, dans

l'espérance qu'il ne serait point arrêté, sort de la barque, rentre dans

Amsterdam pour se faire rendre le reste de son argent. Mais

malheureusement il fut arrêté et mis en prison. Ce trait fit beaucoup de

tort à la réputation de la nation juive. Mais en particulier on savait

fort mauvais gré à Marc Fraissinet de s'être chargé de faire arrêter ce

juif, parce qu'un honnête homme ne se charge jamais de pareilles

commissions, et c'est précisément à cause de ce dernier trait que

Boissonnier me dit: «Gardez-vous bien d'aller chez Marc Fraissinet, mais

vous n'avez qu'à agir de la manière suivante: Allez-vous-en, vous et

votre cousin, chez M. Elie Angely, c'est un homme d'une probité

reconnue. Il est intime ami avec Marc Fraissinet. Vous n'avez qu'à lui

passer votre lettre de change en son nom et il ira chercher votre argent

et par ce moyen vous ne risquerez rien.»

[Illustration: AMSTERDAM: QUAI SUR LE MARCHÉ AUX FLEURS

(Bibl. de l'Arsenal)]

Le lendemain, bien loin de me faire au moins accompagner par le cousin

Clerque, ce traître de banquier joua très bien son personnage: il

m'amusa pendant près d'une demi-heure, et dans ce temps-là sa femme

envoya chercher l'agent Saint-Marc, et je fus arrêté chez lui le 1er

ou le 2 juin 1756, et conduit dans un cachot de l'hôtel de ville.

Environ dix à douze jours après je fus conduit en France à la Bastille,

et en y arrivant [le 9 juin 1756] on me mit dans un cachot, les fers aux

pieds et aux mains, couché sur de la paille sans couverture pendant

quarante mois sans relâche.

De plus, par la lettre de ma mère, j'appris qu'elle était à Béziers

auprès d'une de mes tantes qui s'était cassé un bras.

Voilà les malheurs qui m'arrivèrent depuis le 3 avril 1756 jusqu'au 2 du

mois de juin suivant.

IV

PROJETS POUR LE BIEN DU ROYAUME, RÉDIGÉS A LA BASTILLE (1757-1762).

Comme vous venez de le voir dans la section précédente, en arrivant à la

Bastille, je fus mis dans un cachot avec les fers aux pieds et aux

mains, couché sur de la paille sans couverture pendant quarante mois

sans relâche. Les poils de ma barbe avaient treize pouces de longueur.

* * * * *

Dans ce cruel état, je me mis à faire travailler mon esprit; je fis un

projet militaire pour faire prendre à tous les officiers et sergents des

fusils en place des espontons et de leurs hallebardes. J'envoyai ce

projet au roi le 14 avril 1758. Sur-le-champ il fus mis à exécution et

par conséquent je renforçai les armées du roi de plus de vingt-cinq

mille bons fusiliers. Ce projet, qui non seulement devait me faire

délivrer de prison en me faisant une fortune honnête, ne me tira pas

seulement des fers, ni du cachot où j'étais.

[Illustration: LETTRE DE CACHET FERMÉE

(Bibl. de l'Arsenal) (Archives de la Bastille)]

Quatre mois après, c'est-à-dire le 3 de juillet suivant 1758, j'envoyai

un second projet à Louis XV pour pensionner les pauvres veuves des

officiers et des soldats, surchargées d'enfants, qui avaient perdu leurs

maris à la défense du royaume, c'est-à-dire que je proposais au roi

d'augmenter le port de chaque lettre de la poste, venue de près ou de

loin, d'un liard de plus et c'est ce qui devait produire la somme de

1.346.153 lb. 16 s. 11-1/13 d. toutes les années. Or, je faisais voir à

Sa Majesté qu'il y avait d'argent plus qu'il n'en fallait pour

pensionner deux mille veuves d'officiers à deux cent cinquante livres

chacune, et huit mille veuves de soldats à cent francs. Mais il est sans

doute que ceux qui examinèrent ce projet, en voyant qu'en mettant un

seul liard sur chaque lettre, venue de loin ou de près, cela rapportait

1.346.153 lb. 16 s. 11-1/13 d. qu'en mettant deux liards cela

rapporterait le double et ainsi en proportion. Comme l'Etat avait besoin

d'argent on se servit de mon calcul, c'est-à-dire qu'au lieu de

n'augmenter le port des lettres de la poste venues de loin ou de près,

que d'un liard de plus et donner cet argent aux pauvres veuves, on les a

augmentées de plus d'un sol chacune et en suivant les proportions de

l'éloignement. Par conséquent vous devez voir qu'on n'a fait que changer

le sens de mon projet, et que c'est à moi-même à qui Sa Majesté doit

avoir l'obligation des douze millions de revenus de plus que ses fermes

de poste lui rapportaient toutes les années. Or, ce projet, encore bien

loin de me faire adoucir ma peine, ne servit qu'à me faire resserrer

plus étroitement, car sur le champ l'usage du papier me fut ôté. En même

temps le sieur Chevalier, major de la Bastille, qui est encore vivant,

vint me défendre, de la part du lieutenant général de police, de lui

envoyer encore des projets, sans doute pour m'empêcher de demander la

récompense de ces deux projets qui étaient en exécution. Cependant je ne

me rebutai point. Faute de papier, avec de la mie de pain je fis des

tablettes que je pétris avec de la salive et sur ces tablettes je

composai un système de finances.

[Illustration: LAURENT ANGLIVIEL DE LA BEAUMELLE

(Dessin de Carmontelle) (Musée Condé à Chantilly)]

[Illustration: LES CACHOTS DE LA BASTILLE (ENTRÉE DES VAINQUEURS LE 14

JUILLET 1789)

Dessiné par Houet, gravé par Huyot (Musée Carnavalet)]

Personne n'ignore que les jésuites ne reçoivent dans leur corps que des

gens d'esprit, et par conséquent que pour pouvoir s'avancer dans les

grades il fallait en avoir beaucoup. On n'ignore pas non plus que les

jésuites étaient les plus fins, les plus rusés politiques de toute

l'Europe, et l'on peut juger s'ils avaient choisi entre eux un sujet

médiocre pour le fourrer dans les affaires d'Etat, c'est-à-dire pour le

faire le confesseur des prisonniers d'Etat et savoir par ce moyen les

secrets et les affaires les plus importantes de tout le royaume et même

des pays étrangers. Ils élirent entre eux le père Griffet pour être

notre confesseur, qu'on disait être un des douze cordons bleus de

l'Ordre. Il fallait donc que ce Père eût beaucoup d'esprit et de

capacité. Or, je priai ce dernier d'examiner ce système de finances et

ce qu'il y a de certain, c'est que le Père Griffet me dit plus de cent

fois en le lisant: «Mais vous avez beaucoup d'esprit, mais il faut que

vous ayez bien lu, bien étudié» et en finissant de l'examiner: «Je ne

vous croyais pas tant d'esprit, me dit-il, j'irai demain sans faute voir

M. de Sartine pour le prier de vous accorder du papier, pour que vous

puissiez le lui envoyer.» Il y fut, et à son retour, voici la réponse

qu'il me fit: «J'ai parlé au lieutenant général de police; il m'a

répondu avec un ton de mépris: «Ah! nous n'avons pas besoin d'aller

chercher des systèmes de finances à la Bastille». Cependant j'ai

pourtant obtenu qu'il vous accordât du papier pour le lui envoyer.» Sur

le champ je le transcrivis sur du papier et le 13 février 1760, je

l'envoyai à M. de Sartine, et depuis ce jour-là on ne m'en a jamais dit

un seul mot. J'en ai gardé une copie et le temps fera connaître à tout

le monde si ce système est bon ou mauvais.

Mémoires authentiques de Latude, écrites par lui au donjon de Vincennes et à Charenton · 第 8 / 18 段