Nous nous réfugiâmes chez un honnête homme, que je connaissais

également; c'était un orfèvre, nommé Fraissinet, natif de Béziers. Il

m'apprit qu'un sieur Dejean, natif comme moi de Montagnac, et notre ami

commun, était à Paris avec son épouse: cette nouvelle acheva de me

rendre à la vie. Dejean était fils d'un homme vénéré dans tout le

Languedoc par les protestants, qui le regardaient comme leur chef; mon

ami avait hérité des vertus de son père. J'éprouvai bientôt qu'elles lui

étaient communes avec son épouse. Ils s'occupèrent peu des dangers

qu'ils couraient en réfugiant deux hommes échappés de la Bastille,

échappés surtout à la vengeance de la favorite d'un roi; seulement, ils

prirent la précaution de nous loger chez leur tailleur, nommé Rouit,

parce qu'il demeurait à l'Abbaye Saint-Germain, où l'on était plus à

l'abri des recherches de la police. Là, Dejean et sa femme venaient tous

les jours nous secourir, nous consoler d'Allègre et moi. Chacun d'eux

fournissait à nos besoins et, ce qui est admirable, chacun d'eux nous

demandait de taire à l'autre ses bienfaits envers nous. Il semble que

cette famille respectable ait été destinée à adoucir toute ma vie les

amertumes dont elle n'a que trop été remplie, ou, dans des jours plus

heureux, à embellir mon existence. Dejean avait une fille âgée alors de

douze ans, épouse aujourd'hui du citoyen Arthur, homme respectable et

justement respecté, artiste célèbre, et tous deux amis sensibles et

généreux. Que ne puis-je laisser échapper ici le secret de mon âme

envers eux! Mais Arthur est Anglais, il pourrait lire cette page; il

croirait que je le loue et je dois craindre de l'offenser.

C'était trop pour la marquise de Pompadour de perdre à la fois deux

victimes; et puisque son cœur éprouvait un tel besoin de nous

tourmenter, elle dut ressentir une colère bien vive en apprenant que

nous venions, par notre fuite, de lui enlever cette précieuse

jouissance. Elle devait craindre, d'ailleurs, les effets de notre juste

ressentiment; nous pouvions dévoiler au public toutes les horreurs

qu'elle avait commises envers nous et dont tant d'autres malheureux

étaient encore les victimes; nous pouvions rendre tous nos concitoyens

confidents de nos peines et la France entière eût partagé nos

transports. Elle le savait; aussi n'a-t-elle jamais rendu, à ce que l'on

assure, la liberté à aucun de ceux qu'elle a précipités dans les fers;

elle concentrait à jamais dans l'enceinte des cachots leurs soupirs et

leur rage.

Instruits de ses craintes et des précautions ordinaires qu'elle

employait pour les calmer, nous ne doutions pas que l'on ne mît bien des

soins à nous découvrir. Je n'étais plus tenté, cette fois, de m'aller

jeter à ses pieds et je n'hésitai pas à m'expatrier, mais il eût été

trop imprudent de nous exposer dans ces premiers moments: nous restâmes

cachés près d'un mois sous la garde de l'amitié; il fut décidé que nous

ne partirions pas tous deux ensemble, afin que si l'un des deux était

découvert, son malheur pût profiter à l'autre.

D'Allègre partit le premier, déguisé en paysan, et se rendit à

Bruxelles, où il eut le bonheur d'arriver sans accident: il me l'apprit

de la manière dont nous étions convenus; alors, je me mis en route pour

le rejoindre.

Je pris l'extrait de baptême de mon hôte, qui était à peu près de mon

âge: je me munis des mémoires imprimés et des pièces d'un vieux procès,

pour pouvoir, dans le cas où j'aurais à rendre compte de mon voyage,

justifier un prétexte plausible.

Je m'habillai en domestique, je sortis de nuit de Paris et fus attendre,

à quelques lieues, la diligence de Valenciennes; il y avait une place,

je la pris; plusieurs fois, je fus fouillé, interrogé par des cavaliers

de maréchaussée; j'annonçais que j'allais à Amsterdam, porter au frère

du maître dont j'avais emprunté le nom les pièces dont j'étais muni, et

au moyen de toutes les précautions que j'avais prises, j'échappai à la

surveillance de tous ceux qui étaient chargés de m'arrêter.

Cependant, je ne me tirai pas toujours de ce pas avec autant de

facilité: à Cambrai, le brigadier qui m'interrogeait m'ayant demandé

d'où j'étais, sur la réponse que je lui fis que j'étais de Digne en

Provence, lieu indiqué sur l'extrait de baptême que j'avais emprunté, il

me reprit qu'il y avait vécu dix ans.

Je vis bien qu'il allait entamer, à ce sujet, une conversation dont les

suites pourraient me devenir fâcheuses; je conservai toute ma présence

d'esprit et, pour détourner les soupçons, je le prévins moi-même par

quelques questions relatives aux agréments dont on jouit dans ce pays et

à la gaîté presque constante de tous ses habitants. Mais, malgré toute

mon adresse, je ne pus échapper au danger que je redoutais; mon prétendu

compatriote me parla de quelques personnes fort remarquables du lieu et

dont il était difficile de n'avoir pas eu connaissance; mon embarras

retraça à mon esprit la fable du dauphin, sur le dos duquel un singe

avait cherché un asile au moment d'un naufrage. L'animal marin demanda à

l'autre s'il connaissait le Pirée; celui-ci répondit avec effronterie

que le Pirée était un de ses meilleurs amis: à ce mot le dauphin leva la

tête et, voyant qu'il ne portait qu'un singe, il le jeta à la mer. Je

profitai de cette leçon et, sans rien répondre de positif, je parus

chercher dans ma mémoire les noms des personnes dont mon interrogateur

me parlait, je montrai une grande surprise de ne pas les connaître. «Au

surplus, lui dis-je, de quel temps me parlez-vous?--De dix-huit ans», me

répondit-il. Ce mot me mit parfaitement à mon aise; je lui observai

qu'alors je n'étais qu'un enfant et que, sans doute, depuis longtemps

ces personnes étaient mortes. Cet homme me fit encore d'autres

questions; mais, craignant qu'il ne les portât trop loin, je saisis la

première occasion qui se présenta de rompre cet entretien, qui

commençait à me peser de plus en plus; j'appelai notre conducteur, que

je vis passer, et, sous prétexte de terminer avec lui quelques affaires,

je pris congé de cet homme et lui tirai ma révérence.

III

SÉJOUR EN BELGIQUE ET EN HOLLANDE

(mars-juin 1756)

Arrivé à Valenciennes, je pris le carrosse de Bruxelles. Entre cette

première ville et Mons, il y a sur le grand chemin un poteau où sont

d'un côté les armes de la France et de l'autre celles de l'Autriche,

c'est la limite des Etats. J'étais à pied quand nous y passâmes, je ne

pus résister au mouvement qui me précipita sur cette terre, que je

baisai avec transport. Je pouvais enfin, ou je croyais du moins respirer

en paix. Mes compagnons de voyage, étonnés de cette action, m'en

demandèrent la cause; je prétextai qu'à pareil instant, une des années

précédentes, j'avais échappé à un grand malheur et que je ne manquais

jamais, au moment même, d'en exprimer à Dieu toute ma reconnaissance.

Le lendemain, au soir, j'arrivai enfin à Bruxelles. J'avais passé, en

1747, un quartier d'hiver dans cette ville, je la connaissais déjà; je

fus descendre au Coffi, place de l'Hôtel-de-Ville, où d'Allègre m'avait

donné rendez-vous. Je le demandai[12] à l'aubergiste.

Sa femme me répondit: «Je ne sais où il est.» Je repris: «C'est moi qui

l'ai envoyé loger ici, et il n'y a pas encore huit jour qu'il m'a écrit

à Paris et chargé de votre part d'aller voir Lecour, ciseleur du roi,

pour lui demander l'argent qu'il vous doit. Vous ne devez pas me faire

un mystère de me dire où est d'Allègre.» A quoi elle me répondit: «Il

est bien: à bon entendeur demi-mot.» Par ces paroles, je compris bien

qu'il avait été arrêté. Cependant je ne fis pas semblant de m'apercevoir

de ce malheur. Je lui demandai s'il avait payé sa dépense. Elle me

répondit: «Tout est bien payé.» Alors l'hôte me demanda si je ne logerai

point chez lui? Je repris: «Cela n'est point douteux: vous n'avez qu'à

me préparer à souper et je reviendrai vers les neuf heures et demie, car

j'ai à voir plusieurs personnes.» «Cela suffit, me dit-il, je vais faire

écrire votre nom à l'hôtel de ville.» Je sortis vite de chez lui, bien

résolu de ne plus y retourner. Je ne fus voir qu'un de mes amis, nommé

l'avocat Scoüin, qui ne voulut pas croire que le prince Charles eût

consenti à l'enlèvement de d'Allègre. Je le chargeai d'aller le

lendemain s'informer de cela et de retirer mon portemanteau de la

diligence, et en le quittant je fus attendre le départ de la barque

d'Anvers qui partait à neuf heures du soir. Malheureusement pour moi, il

se trouva dans cette barque un Savoyard ramoneur, habillé en dimanche,

qui s'approcha de moi en me disant: «A votre air, je connais que vous

êtes Français: Allez-vous à Anvers?» Je lui répondis que j'allais à

Rotterdam. «Et moi aussi, me dit-il, nous ferons le voyage ensemble.»

Arrivés à Anvers, il me dit: «Il vous faut acheter des vivres pour cinq

à six jours, crainte que le vent ne devienne contraire.» Il vint

m'accompagner pour en faire l'achat. Cela fait il me dit: «Venez avec

moi. Je veux vous faire voir les beaux tableaux qu'il y a dans la grande

église.» Je le suivis et y étant entré, il vint me dire en confidence:

«Monsieur, il y a environ cinq jours qu'on a enlevé un Français dans

Bruxelles: c'était un homme comme il faut et de grand esprit. Il s'était

échappé d'une prison royale avec un autre prisonnier, et pour n'être pas

reconnu en chemin, il s'était habillé en pauvre, et il demandait

l'aumône. Arrivé dans Bruxelles, il s'était logé au Coffi, et

l'Aman--c'est le nom d'un officier de justice, c'est-à-dire une espèce

de prévôt qui arrête le monde--et l'Aman, sous prétexte d'écrire son

nom, l'avait mené dans sa maison, et enfermé dans une chambre; et le

lendemain on l'a mis dans une chaise de poste et reconduit en France, et

il n'y a que moi dans tout Bruxelles qui sache cette nouvelle; et c'est

le domestique de l'Aman, qui est mon bon ami, qui me l'a apprise et bien

défendu de la dire à personne.» Je repris: «A-t-on arrêté l'autre?

--Pas encore, me dit-il, mais on ne le manquera pas.»

J'ai l'esprit assez présent; or, je dis en moi-même: «Si le prince

Charles a donné les mains à cet enlèvement, que je reconnus bien que

c'était celui de d'Allègre, vu qu'on a écrit ton nom à l'hôtel de ville

et que tu n'es point allé coucher au Coffi, ni dans aucune auberge de la

ville, les personnes qui sont à l'affût pour t'arrêter ne manqueront pas

de croire et de se dire qu'il faut que tu te sois mis dans la barque

d'Anvers pour passer de là en Hollande. Présentement il n'est pas encore

huit heures du matin et la barque ne doit partir qu'à trois heures

précises du soir, et il ne faut que quatre heures de temps en poste pour

venir de Bruxelles aussi. Par conséquent, l'Aman peut avoir le temps de

venir t'arrêter avant que la barque de Hollande parte.» Or, pour éviter

ce malheur, je demandai si notre barque ne passait pas à Berg-op-Zoom.

Il me dit que non. Je fis l'étonné, quoique je le susse aussi bien que

lui, en lui disant qu'il fallait absolument que je passasse à

Berg-op-Zoom pour y recevoir le paiement d'une lettre de change, et en

même temps je lui dis: «Je vous fais présent de toutes les victuailles

que j'ai achetées.» C'est de quoi il fut fort content. Il me remercia

fort gracieusement et, en reconnaissance, il voulut m'accompagner

jusqu'au dehors de la ville.

[Illustration:

JEUNE SAVOYARD

(A. de St-Aubin del J.-B. Tillard sc.) (Coll. Rothschild)]

En moins de huit heures, j'arrivai dans Berg-op-Zoom. Y entrant, je

rencontrai un Suisse qui parlait français, et je le priai de m'enseigner

une petite auberge où je pourrais loger à bon marché, parce que l'argent

commençait à me manquer. En arrivant à Bruxelles, il ne me restait

qu'environ un louis d'or, et je comptais d'en toucher dans cette ville

par le moyen des lettres de change de d'Allègre, ou de celles que ma

mère devait m'y envoyer et qui nous furent enlevées par Saint-Marc,

exempt, et il me fallait encore au moins douze francs pour payer les

barques. Ce Suisse me logea chez La Salle, déserteur français, qui

s'était établi dans cette ville. Je me trouvai logé chez lui avec un

gagne petit et un guzas [un gueux], qui avait fait deux pèlerinages à

Rome, et prêt à en faire un troisième. Il se disait être arracheur de

dents. Il était tout déguenillé. Ses bas étaient tout percés, de sorte

qu'on lui voyait la chair de partout. C'était un homme âgé de

cinquante-cinq ans, et tout bouffi. Ce jour-là le curé avait fait dire à

La Salle de lui venir parler et ce guzas lui dit: «Je vous prie de ne

pas partir sans moi, car j'ai à parler à M. le curé», et je ne doute pas

que ce n'était que pour lui demander quelque aumône.

Dans Berg-op-Zoom, il y a toujours plusieurs régiments, et, dans chacun,

il y a un chirurgien major, et en outre il y a les maîtres chirurgiens

de la ville, et je crois qu'on aura lieu d'être étonné que le gouverneur

de cette ville, ce jour-là, eut eu recours à ce vilain pour lui arracher

des dents. Il lui fit présent d'un ducat, et c'est avec ce ducat que ce

guzas avalait de l'eau-de-vie, comme si elle n'avait été que de l'eau

simple. Etant ivre, il se mit à parler d'une aubergiste que l'hôte

connaissait. Elle demeurait dans un village à quelques lieues de

Rotterdam. Puis, tout d'un coup, il se lève de bout, appuyant ses deux

points sur ses côtés, et il se mit à dire en branlant la tête.

«Il faut que j'écrive à cette femme! Il faut que j'écrive à cette femme!

Oui, parbleu, il faut que je lui écrive!» Et puis, s'adressant à moi, il

me dit: «Monsieur, savez-vous écrire?» Je lui répondis que oui: «Oh! me

dit-il, je vous en prie, écrivez-moi cette lettre.--Avec plaisir, lui

dis-je alors.» L'hôte mit sur la table une feuille de papier, plume et

encre, et ce guzas me dicta les paroles que voici:

«Madame, je suis à Berg-op-Zoom, et je me porte très bien. Au premier

jour je viendrai vous voir. Faites mes compliments à votre mari. Je suis

votre, etc...»

[Illustration: JEUNE SAVOYARD

(A. de St-Aubin del J.-B. Tillard sc.) (Coll. Rothschild).]

J'ai oublié le nom de ce guzas et celui de la femme à laquelle il

écrivait; mais, après avoir cacheté sa lettre, il me dicta cette

adresse: «A Madame... Madame N..., à la poste restante, à Rotterdam.»

Mais je lui dis: «Cela n'est point ainsi que l'on adresse une lettre; il

faut mettre le nom du village où elle demeure, sans quoi cette lettre ne

lui sera point rendue.» Il me répondit: «Cela ne fait rien: quand elle

ira à Rotterdam, elle l'ira chercher à la poste.»

[Illustration: LA VILLE DE BRUXELLES]

[Illustration: LA VILLE BRUXELLES

(d'après une estampe conservée à la Bibliothèque nationale)]

Quant à moi, qui attendais d'être arrivé à Amsterdam pour envoyer mon

adresse à ma mère, je fus charmé de l'expédient que me suggérait

inconsciemment ce guzas, parce que j'avais grand besoin d'argent; et,

pour en avoir dix à douze jours plus tôt, sur-le-champ j'écrivis à ma

mère de m'envoyer une lettre de change et d'adresser ainsi ma lettre: «A

Monsieur d'Aubrespy, à la poste restante, à Amsterdam», et, par la

malédiction du démon, c'est là que cette lettre fut interceptée. Mais il

est certain que ce malheur ne me serait point arrivé, sans cet

ivrognasse qui fut cause que je fus arrêté, parce que je n'aurais écrit

à ma mère que d'Amsterdam, et je lui aurais dit, comme je fis dans la

seconde que je lui envoyai, d'adresser ma lettre à M. Clerque, ou enfin,

si je n'avais pas trouvé Clerque, je lui aurais dit d'adresser mes

lettres sous enveloppe à mon hôte, et par ce moyen je n'aurais point été

arrêté.

Le 13 d'avril 1756, j'arrivai dans Berg-op-Zoom, et je fus entraîné de

rester huit jours pour attendre une barque, qui partit le 18, jour de

Pâques, et j'arrivai le lendemain à Rotterdam, et, à midi, je me mis

dans une autre barque, et le lendemain matin j'arrivai dans Amsterdam,

qui était le 20 avril. Je me mis à chercher les adresses des gens de

chez moi. On me dit que M. Elie Angely, négociant, était diacre de

l'église wallonne, et qu'il avait chez lui un registre qui contenait les

noms et les adresses de tous les Français qui étaient établis dans cette

ville et qu'il demeurait tout auprès de l'hôtel de ville. Je fus chez

lui, et je le priai d'avoir la bonté de me donner les adresses des

personnes de Montagnac. Il me répondit: «Nous avons ici Cazelles,

Lardat, Clerque.» Je repris: «Je connais toutes ces personnes, et elles

me connaissent aussi.» Alors il me demanda si j'étais venu pour rester

dans cette ville ou si je ne faisais que passer. Je lui dis que j'y

étais venu jusqu'à ce que j'eusse accommodé une affaire qui m'était

arrivée en France. Il me demanda ce que c'était que cette affaire, et si

je ne pouvais l'en instruire. «Vous me paraissez être un honnête homme,

lui dis-je, et je n'ai rien de caché pour vous»; et je lui racontai tout

ce qui m'était arrivé et à d'Allègre aussi.

[Illustration: GAGNE-PETIT

par Duplessi-Bertaux (Coll. Georges Hartmann)]

Après avoir ouï tout, il me demanda si je n'avais point de lettres de

recommandation. Je lui répondis qu'ayant échappé de la Bastille, je

n'avais point osé aller voir aucun de mes amis, excepté un bijoutier de

Montagnac qui demeurait à Paris et que c'était lui qui m'avait prêté de

l'argent pour sortir du royaume de France. Alors il me dit: «Si celui-là

voulait m'écrire en votre faveur, non seulement nous nous emploierions

pour vous, mais même nous vous accorderions un secours d'argent.» Je

repartis: «Je suis bien certain que celui qui m'a prêté de l'argent vous

écrira en ma faveur, mais même qu'il vous priera très fortement de me

rendre service.»--«Eh bien, me dit-il, voilà mon adresse; vous n'avez

qu'à la lui envoyer.» Je la pris et en même temps je le priai de nouveau

de me donner les adresses de Cazelles, de Lardat et de Clerque. Il me

répondit: «Ces gens-là ne sont pas à leur aise.» A quoi je lui dis:

«Monsieur, je ne suis pas un homme à être à charge à personne, j'ai un

peu de bien en fonds, et quand j'aurais eu le malheur de perdre ma mère,

mes parents ne manqueraient point de me secourir avec mon propre bien,

et je suis très certain qu'avant que le mois prochain soit passé, ils ne

manqueront pas de m'envoyer des lettres de change qui pourront

m'acquitter des services qu'on m'aura rendus, et en outre je vous dirai

que j'ai plusieurs talents qui peuvent me tirer d'affaire: je sais les

mathématiques, c'est-à-dire que je puis être ingénieur où je veux, ou

architecte; je sais l'arpentage, la division des champs. J'entends un

peu la médecine, la chirurgie, et j'ai encore beaucoup de commis qui

peignent plus mal que moi. Quant à l'arithmétique, il n'y a aucune sorte

de règles que je ne fasse sur-le-champ, c'est-à-dire que je sais

l'addition, la soustraction, la multiplication, la division, la règle de

trois ou la règle d'or. Je sais les parties aliquotes et les fractions

des fractions, les règles inverses, l'extraction de la racine quarrée et

de la racine cube, les décimales et l'algèbre.

«Or, avec tous ces talents, par le moyen des personnes que vous venez de

me nommer, qu'il y a fort longtemps qu'elles sont ici, qu'elles doivent

connaître beaucoup de monde, je pourrai trouver à me placer et à me

tirer d'affaire sans les incommoder. Mais aujourd'hui je suis dans un

état pitoyable; c'est pourquoi je vous supplie en grâce de me donner

l'adresse d'un de mes pays.» Il me répondit: «Je ne vous donnerai

l'adresse d'un de vos pays que lorsque j'aurai reçu la lettre de Paris,

et avec un secours d'argent; que si quelque chose se tramait contre vous

aux Etats, j'en aurai vent et je vous en avertirai.» Je repris: «Mais

monsieur, il faut au moins quinze jours avant que de pouvoir recevoir

cette réponse; et comment puis-je passer tout ce temps-là? Il ne me

reste plus pour toute ressource que deux misérables sols, et je ne sais

où donner de la tête.» Il me répliqua: «Vous n'avez qu'à faire comme

vous pourrez, et je ne vous donnerai ces adresses qu'après avoir reçu la

lettre de recommandation de Paris.» Je sortis de sa maison, mais

intérieurement j'enrageais comme tous les diables contre lui d'un refus

si cruel.

[Illustration: ESCAMOTEURS ET ARRACHEURS DE DENTS

par Duplessi-Bertaux (Coll. Georges Hartmann)]

Dans cette grande perplexité je me ressouvins de Fraissinet, et je

pensai qu'il ne me serait point difficile de le trouver, étant banquier.

Effectivement, en peu de temps je trouvai son adresse au marché aux

fleurs. J'y fus, et ayant trouvé sa maison je frappai à sa porte. Un

jeune homme, que je croyais être son fils, vint m'ouvrir. Je lui

demandai si M. Fraissinet y était: Il me répondit que oui. «Je vous

prie, lui dis-je, de m'y faire parler.--Et que voulez-vous lui dire?» Je

repris: «Comme il est de Montpellier, je ne doute pas qu'il ne connaisse

Cazelles, Clerque et Lardat, qui sont de Montagnac comme moi, et je

viens le prier d'avoir la bonté de me donner une de ces adresses.» A

quoi il me répondit brutalement: «Hé! il a bien d'autres affaires qu'à

vous donner des adresses», et il me ferma rudement la porte au nez. Or,

voyant le refus injuste d'Elie Angely et la brutalité de ce commis, et

n'ayant pour toute ressource que deux misérables sols, et dans une ville

éloignée de plus de trois cents lieues de chez moi, il est vrai que si

Dieu ne m'avait retenu je me serais jeté dans un canal la tête la

première.

[Illustration: ROTTERDAM: GRANDE PLACE AVEC LA STATUE D'ERASME

Gravé par P. Schenk (Bibl. de l'Arsenal)]

Enfin, ne sachant où donner de la tête, je fus implorer la miséricorde

d'un Hollandais, avec qui j'étais venu de Berg-op-Zoom jusqu'à

Amsterdam. C'était un petit aubergiste qui demeurait dans une cave. Ce

réduit était composé de deux chambres: dans l'une il y avait trois

lits--c'était là où il faisait la cuisine--et dans l'autre un lit où il

couchait avec sa femme. Il s'appelait Jean Teerhoorst et avait pour

enseigne: _à la Villa de Groningue_. Il entendait quelques mots de

français; je fus donc le trouver et le priai de me faire le plaisir de

me prendre chez lui et de me faire crédit, et que bientôt je le paierais

bien. En lui disant ces paroles, les larmes qu'il vit couler de mes yeux

lui touchèrent le cœur; il me prit la main, il me la serra en me

disant: «Moi avoir pitié d'un chien et encore plus avoir pitié d'un

homme. Pour vous, venez, venez toujours manger ici. Moi connaître que

vous avez un bon cœur; mais tous mes lits sont pris. Pour vous,

cherchez à coucher, et venez manger ici.» Je mis ma main à ma poche, et

je lui fis voir que je n'avais que deux sous et que je ne savais où

aller chercher un lit. «Pour vous, me dit-il, vouloir coucher à mes

pieds et de ma femme, moi le veux bien.» Je lui répondis: «Moi être

content de coucher sur une chaise ou sur une table.--Eh bien, moi bien

vouloir que vous restiez ici... etc.» Enfin ce fut cet honnête homme qui

eut pitié de moi: il me fabriqua un lit d'une espèce d'armoire, et il me

donna à manger jusqu'à ce que j'eusse trouvé M. Clerque, c'est-à-dire

pendant plus d'un mois. Dans cet intervalle, c'est-à-dire vingt-trois

jours après avoir écrit à Paris, M. Élie Angely m'envoya chercher, et il

me dit qu'il avait reçu une lettre du bijoutier, et en même temps il me

fit présent de quinze florins, c'est-à-dire d'environ trente-une livres

de France.

[Illustration: ROTTERDAM: LES QUAIS

Gravé par P. Schenk (Bibl. de l'Arsenal)]

Je pris cet argent-là, que je rendrai bien vite, d'abord que je serai

sorti de prison, avec les intérêts. En même temps, il me remit une

lettre que ce bijoutier m'avait mise dans la sienne et me donna

l'adresse de Lardat, chirurgien, en me disant qu'il me mènerait chez mes

autres pays. Je fus donc chez Lardat, natif de Saint-Pargoire. Il me

dit: «Feu mon épouse était de Montagnac: elle était une Gelly. Je

connais toute votre famille, et je ne doute pas que cela ne fasse un

très sensible plaisir à M. Clerque de vous voir. Allons, mettons-nous à

table, et après dîner nous irons le voir. Cela fait le plus honnête

homme du monde et Dieu le bénit: il le comble de biens.» Le lendemain,

je fus encore chez Lardat, qui me proposa de retourner chez Clerque. Je

lui répondis que, dans le misérable état où je me trouvais, je craignais

qu'il ne crût que j'allais moins pour le voir que pour lui demander

quelque service, et que d'abord que j'aurais reçu l'argent que

j'attendais, nous l'irions voir ensemble. Il me répliqua que Clerque

était un fort galant homme, qu'il avait un esprit bien fait. Je repris:

«Deux ou trois jours sont bientôt passés.

--Comme il vous plaira, me dit-il.»

[Illustration: ROTTERDAM: QUAIS SUR LE MARCHÉ AUX POISSONS

(Gravé par P. Schenk) (Bibl. de l'Arsenal)]

Nous passâmes la demi-journée ensemble et il ne voulut pas me permettre

de sortir sans avoir soupé. Le lendemain j'y retournai, et je lus la

gazette qu'on lui portait tous les jours. Il voulut encore me retenir à

souper, mais je lui dis:

«Monsieur, je m'estime trop heureux de la bonté que vous avez de

souffrir que je vienne passer tous les jours deux ou trois heures chez

vous, et je prendrai pour une marque de votre ennui si vous me priez

encore de dîner ou de souper.

--Comment, me dit-il, je ne m'attendais point à un pareil compliment de

votre part. Et pourquoi voulez-vous me priver d'avoir le plaisir de vous

donner à manger?»

Je repris:

«Que je mange ou que je ne mange pas, je paie toujours de même à mon

auberge, et c'est à cause de cela que, sans aucune nécessité, je ne veux

pas vous être à charge.

--Si ce n'est que cela, me dit-il, plus de mauvais compliments:

mettons-nous à table.»

Cependant cinq à six jours après il rencontre Clerque et il lui dit:

«Il est arrivé ici un de vos pays, Masers d'Aubrespy.

--Où est-il?»

[Illustration: LA HAYE, VUE DE LA POISSONNERIE

Mémoires authentiques de Latude, écrites par lui au donjon de Vincennes et à Charenton · 第 7 / 18 段