messe et le dimanche trois. Dans cette chapelle étaient situés quatre
petits cabinets disposés de manière que le prêtre ne pouvait jamais voir
aucun prisonnier, et ceux-ci, à leur tour, au moyen d'un rideau qu'on
n'ouvrait qu'à l'élévation, ne voyaient jamais le prêtre en face. La
permission d'assister à la messe était une faveur spéciale que l'on
n'accordait que très difficilement. M. Berryer nous en faisait jouir,
ainsi que le prisonnier qui occupait la chambre nº 3, c'est-à-dire celle
au-dessous de la nôtre.
[Illustration:
PORTE DE LA BASTILLE
Aquarelle de l'architecte Palloy (Bibl. nat., ins. nouv. acq. franç.
3242)]
Je résolus de profiter, au sortir de la messe, d'un moment où celui-ci
ne serait pas encore renfermé, pour jeter un coup d'œil sur sa
chambre. J'indiquai à d'Allègre un moyen de me faciliter cette visite:
je lui dis de mettre son étui dans son mouchoir, et quand nous serions
au second étage, de tirer son mouchoir, de faire en sorte que l'étui
tombât le long des degrés, et de dire au porte-clés d'aller le ramasser.
Cet homme se nomme Daragon, il vit encore. Tout ce petit manège se
pratiqua à merveille. Pendant que Daragon courait après l'étui, je monte
vite au numéro 3, je tire le verrou de la porte, je regarde la hauteur
du plancher, je remarque qu'il n'avait pas plus de dix pieds et demi de
hauteur; je referme la porte, et, de cette chambre à la nôtre, je compte
trente-deux degrés; je mesure la hauteur de l'un d'eux et, par le
résultat de mon calcul, je trouve qu'il y avait, entre le plancher de
notre chambre et le plafond de celle au-dessous, un intervalle de cinq
pieds et demi. Il ne pouvait être comblé ni par des pierres ni par du
bois, le poids aurait été énorme. J'en conclus qu'il devait y avoir un
tambour, c'est-à-dire un vide de quatre pieds entre les deux planchers.
On nous renferme, on tire les verrous: je saute au cou de d'Allègre;
ivre de confiance et d'espoir, je l'embrasse avec transport. «Mon ami,
lui dis-je, de la patience et du courage; nous sommes sauvés.» Je lui
fais part de mes calculs et de mes observations. Nous pouvons cacher nos
cordes et nos matériaux; «C'est tout ce qu'il me fallait, continuai-je,
nous sommes sauvés.--Quoi! me dit-il, vous n'avez donc pas abandonné
vos rêveries; des cordes, des matériaux, où sont ils, où nous en
procurerons-nous?--Des cordes! nous en avons plus qu'il ne nous en faut;
cette malle (en lui montrant la mienne) en contient plus de mille
pieds.» Je lui parlais avec feu. Plein de mon idée, du transport que me
donnaient mes nouvelles espérances, je lui paraissais inspiré; il me
regarde fixement et, avec le ton le plus touchant et du plus tendre
intérêt il me dit: «Mon ami, rappelez vos sens, tâchez de calmer le
délire qui vous agite. Votre malle, dites-vous, renferme plus de mille
pieds de corde? je sais comme vous ce qu'elle contient: il n'y en a pas
un seul pouce.--Eh quoi! n'ai-je pas une grande quantité de linge, douze
douzaines de chemises, beaucoup de serviettes, de bas, de coiffes et
autres choses? ne pourront-ils pas nous en fournir? nous les effilerons,
et nous en aurons des cordes.»
[Illustration:
PORTE DE LA BASTILLE
Aquarelle de l'architecte Palloy (Bibl. nat., nouv. aq. franç. 3242)]
D'Allègre, frappé comme d'un coup de foudre, saisi sur-le-champ
l'ensemble de mon plan et de mes idées; l'espérance et l'amour de la
liberté ne meurent jamais dans le cœur de l'homme et ils n'étaient
qu'engourdis dans le sien. Bientôt je l'échauffai, je l'embrasai du même
feu. Mais il n'était pas encore si avancé que moi; il fallut combattre
la foule de ses objections et guérir toutes ses craintes. «Avec quoi, me
disait-il, arracherons-nous toutes ces grilles de fer qui garnissent
notre cheminée? où prendrons-nous des matériaux pour l'échelle de bois
qui nous sera nécessaire? où prendrons-nous des outils pour faire toutes
ces opérations? Nous ne possédons pas l'art heureux de créer.
--Mon ami, lui dis-je, c'est le génie qui crée, et nous avons celui que
donne le désespoir; il dirigera nos mains: encore une fois, nous serons
sauvés.»
Nous avions une table pliante, soutenue par deux fiches de fer: nous
leur fîmes un taillant en les repassant sur un carreau du plancher; d'un
briquet nous fabriquâmes en moins de deux heures, un bon canif avec
lequel nous fîmes deux manches à ces fiches, dont le principal usage
devait être d'arracher toutes les grilles de fer de notre cheminée.
Le soir, après que toutes les visites de la journée furent faites, nous
levâmes au moyen de nos fiches, un carreau du plancher, et nous nous
mîmes à creuser de telle sorte qu'en moins de six heures de temps nous
l'eûmes percé; nous vîmes alors que toutes mes conjectures étaient
fondées, et nous trouvâmes entre les deux planchers un vide de quatre
pieds. Nous remîmes le carreau, qui ne paraissait pas avoir été levé.
Ces premières opérations faites, nous décousîmes deux chemises et leurs
ourlets, et nous en tirâmes les fils l'un après l'autre; nous les
nouâmes tous, et nous en fîmes un certain nombre de pelotons que nous
réunîmes ensuite en deux grosses pelotes; chacune avait cinquante filets
de soixante pieds de longueur; nous les tressâmes, ce qui nous donna une
corde de cinquante-cinq pieds de long environ, avec laquelle nous fîmes
une échelle de vingt pieds, qui devait nous servir à nous soutenir en
l'air pendant que nous arracherions dans la cheminée toutes les barres
et les pointes de fer dont elle était armée. Cette besogne était la plus
pénible et la plus embarrassante: elle nous demanda six mois d'un
travail dont l'idée fait frémir. Nous ne pouvions y travailler qu'en
pliant le corps et en le torturant par les postures les plus gênantes;
nous ne pouvions résister plus d'une heure à cette situation, et nous ne
descendions jamais qu'avec les mains ensanglantées. Ces barres de fer
étaient clouées dans un ciment extrêmement dur, que nous ne pouvions
amollir qu'en soufflant de l'eau avec notre bouche dans les trous que
nous pratiquions.
Qu'on juge de tout ce que cette besogne avait de pénible, en apprenant
que nous étions satisfaits quand, dans une nuit entière, nous avions
enlevé l'épaisseur d'une ligne de ce ciment. A mesure que nous
arrachions une barre de fer, il fallait la replacer dans son trou pour
que, dans les fréquentes visites que nous essuyions, on ne s'aperçût de
rien, et de manière à pouvoir les enlever toutes au moment où nous
serions dans le cas de sortir.
Après six mois de ce travail opiniâtre et cruel, nous nous occupâmes de
l'échelle de bois qui nous était nécessaire pour nous monter du fossé
sur le parapet, et de ce parapet dans le jardin du gouverneur. Il lui
fallait vingt à vingt-cinq pieds de longueur. Nous y consacrâmes le bois
qu'on nous donnait pour nous chauffer: c'étaient des bûches de dix-huit
à vingt pouces. Il nous fallait aussi des moufles et beaucoup d'autres
choses pour lesquelles il était indispensable de nous procurer une scie;
j'en fis une avec un chandelier de fer, au moyen de la seconde partie du
briquet dont j'avais transformé la première en canif ou petit couteau.
Avec ce morceau de briquet, cette scie et les fiches, nous
dégrossissions nos bûches; nous leur faisions des charnières et des
tenons pour les emboîter les unes dans les autres, avec deux trous à
chaque charnière et à son tenon pour y passer un échelon, et deux
chevilles pour l'empêcher de vaciller. Nous ne fîmes à cette échelle
qu'un bras; nous y mîmes vingt échelons de quinze pouces chacun. Le bras
avait trois pouces de diamètre; par conséquent chaque échelon excédait
ce bras de six pouces de chaque côté. A chaque morceau de cette échelle,
nous avions attaché son échelon à sa cheville avec une ficelle, de
manière à pouvoir la monter facilement pendant la nuit. A mesure que
nous avions achevé et perfectionné un de ces morceaux, nous le cachions
entre les deux planchers.
C'est avec ces outils que nous garnîmes notre atelier; nous nous
procurâmes compas, équerre, règle, dévidoir, moufles, échelons, etc.,
tout cela, comme on le conçoit, toujours soigneusement caché dans notre
magasin. Il y avait un danger qu'il avait fallu prévoir, et auquel nous
ne pouvions nous soustraire qu'avec les précautions les plus attentives.
J'ai déjà prévenu qu'indépendamment des visites très fréquentes, que
faisaient les porte-clés et divers officiers de la Bastille au moment
ou l'on s'y attendait le moins, un des usages du lieu était d'épier les
actions et les discours des prisonniers. Nous pouvions nous soustraire
aux regards en ne faisant que la nuit nos principaux ouvrages, et en
évitant avec soin d'en laisser apercevoir les moindres traces, car un
copeau, le moindre débris pouvait nous trahir; mais il fallait tromper
aussi les oreilles de nos espions. Nous nous entretenions nécessairement
sans cesse de notre objet; il fallait donc éviter de donner des
soupçons, ou les détourner au moins, en confondant toutes les idées de
ceux qui nous auraient ouïs. Pour cela nous nous fîmes un dictionnaire
particulier, en donnant un nom à tous les objets dont nous servions.
Nous appelions la scie _faune_ le dévidoir _anubis_, les fiches
_tubalcaïn_, du nom du premier homme qui trouva l'art de se servir du
fer; le trou que nous avions fait à notre plancher pour cacher nos
matériaux dans le tambour, _polyphème_, par allusion à l'antre de ce
fameux cyclope; l'échelle de bois _jacob_, ce qui rappelait l'idée de
celle dont l'Ecriture sainte fait mention; les échelons, _rejetons_; nos
cordes, des _colombes_, à cause de leur blancheur; un peloton de fil,
_le petit frère_; le canif, le _toutou_, etc. Si quelqu'un entrait dans
notre chambre et que l'un des deux aperçût quelque chose qui ne fût pas
serré, il en prononçait le nom, _faune_, _anubis_, _jacob_, etc.:
l'autre jetait dessus son mouchoir ou une serviette, et faisait
disparaître cet objet.
Nous étions sans cesse sur nos gardes, et nous fûmes assez heureux pour
tromper la surveillance de tous nos argus.
[Illustration]
II
MON ÉVASION AVEC ALLÈGRE (25 février 1756)
Les premières opérations, dont j'ai parlé, étant achevées, nous nous
occupâmes de la grande échelle; elle devait avoir au moins cent
quatre-vingts pieds de longueur. Nous nous mîmes à effiler tout notre
linge, chemises, serviettes, coiffes, bas, caleçons, mouchoirs, tout ce
qui pouvait nous fournir du fil ou de la soie. A mesure que nous avions
fait un peloton, nous le cachions dans _Polyphème_; et lorsque nous en
eûmes une quantité suffisante, nous employâmes une nuit entière à
tresser cette corde; je défierais le cordier le plus adroit d'en
fabriquer une avec plus d'art.
Autour de la Bastille, à la partie supérieure, était un bord saillant de
trois ou quatre pieds, ce qui nécessairement devait faire flotter et
vaciller notre échelle pendant que nous descendrions; c'était plus qu'il
n'en eût fallu pour troubler et bouleverser la tête la mieux organisée.
Pour obvier à cet inconvénient et prévenir qu'un de nous tombât ou
s'écrasât en descendant, nous fîmes une seconde corde d'environ trois
cent soixante pieds de longueur. Cette corde devait être passée dans un
moufle, c'est-à-dire une espèce de poulie sans roue, pour éviter que
cette corde ne s'engrenât entre la roue et les côtés de la poulie et que
celui qui descendrait ne se trouvât suspendu en l'air sans pouvoir
descendre davantage. Après ces deux cordes, nous en fîmes plusieurs
autres de moindre longueur, pour attacher notre échelle à un canon et
pour d'autres besoins imprévus.
Quand toutes ces cordes furent faites, nous les mesurâmes; il y en avait
quatorze cents pieds; ensuite, nous fîmes deux cent huit échelons, tant
pour l'échelle de corde que pour celle de bois. Un autre inconvénient
qu'il fallait prévoir était le bruit que causerait le frottement des
échelons sur la muraille au moment où nous descendrions. Nous leur fîmes
à tous un fourreau avec les doublures de nos robes de chambre, de nos
vestes et de nos gilets.
Nous employâmes dix-huit mois entiers d'un travail continuel pour tous
ces préparatifs; mais ce n'était pas tout encore: nous avions bien
pourvu aux moyens d'arriver au haut de la tour et de descendre dans le
fossé; pour en sortir, nous avions deux moyens: l'un, de monter sur le
parapet, de ce parapet dans le jardin du gouverneur, et de là descendre
dans le fossé de la porte Saint-Antoine; mais ce parapet, qu'il nous
fallait traverser, était toujours garni de sentinelles. Nous pouvions
choisir une nuit très obscure et pluvieuse; alors, les sentinelles ne se
promènent pas et nous serions parvenus à leur échapper; mais il pouvait
pleuvoir à l'instant où nous monterions dans notre cheminée et le temps
devenir calme et serein au moment où nous arriverions sur le parapet;
nous pouvions nous rencontrer avec les rondes-majors qui, à chaque
instant, le visitent; il nous eût été impossible alors de nous cacher, à
cause des lumières qu'elles ont toujours, et nous étions perdus à
jamais.
[Illustration:
CLÉS DE LA BASTILLE
(Musée Carnavalet)]
L'autre parti augmentait les difficultés, mais il était moins dangereux;
il consistait à nous faire un passage à travers la muraille qui sépare
le fossé de la Bastille de celui de la porte Saint-Antoine; je réfléchis
que, dans la multitude des débordements de la Seine qui, dans ce cas,
remplissait ce fossé, l'eau avait dû dissoudre le sel contenu dans le
mortier et le rendre moins difficile à briser; que, par ce moyen, nous
pourrions parvenir à percer la muraille. Pour cela, il nous fallait une
virole au moyen de laquelle nous ferions des trous dans ce mortier pour
engrener les pointes des deux barres de fer que nous pourrions prendre
dans notre cheminée; avec ces deux barres, nous pouvions arracher des
pierres et nous faire un passage. Il fut décidé que nous préférerions ce
parti. Nous fîmes donc une virole avec la fiche d'un de nos lits, à
laquelle nous attachâmes un manche en forme de croix.
Le lecteur qui nous a suivis dans le détail de ces intéressantes
opérations partage sans doute tous les sentiments qui nous agitaient.
Oppressé comme nous par la crainte et l'espérance, il hâte l'instant où
nous pourrons enfin tenter notre fuite; nous la fixâmes au mercredi 25
février 1756, veille du jeudi gras. Alors, la rivière était débordée; il
y avait quatre pieds d'eau dans le fossé de la Bastille et dans celui de
la porte Saint-Antoine, où nous devions chercher notre délivrance. Je
remplis un portemanteau de cuir que j'avais d'un habillement complet
pour chacun de nous afin de pouvoir nous changer si nous étions assez
heureux pour nous sauver.
A peine nous eût-on servi notre dîner, que nous montâmes notre grande
échelle de corde, c'est-à-dire que nous y mîmes les échelons; nous la
cachâmes sous nos lits afin que le porte-clés ne pût l'apercevoir dans
les visites qu'il devait nous rendre encore pendant la journée.
Nous accommodâmes ensuite notre échelle de bois en trois morceaux, nous
mîmes nos barres de fer, nécessaires pour percer la muraille, dans leur
fourreau, pour empêcher qu'elles ne fissent du bruit. Nous nous munîmes
d'une bouteille de scubac [eau-de vie de grain], pour nous réchauffer et
nous rendre des forces quand nous aurions à travailler dans l'eau
jusqu'au cou pendant plus de neuf heures. Toutes ces précautions prises,
nous attendîmes l'instant où on nous aurait apporté notre souper. Il
arriva enfin.
Je montai le premier dans la cheminée. J'avais un rhumatisme au bras
gauche, mais j'écoutai peu cette douleur. J'en éprouvai bientôt une
autre plus aiguë. Je n'avais employé aucune des précautions que prennent
les ramoneurs; je faillis être étouffé par la poussière de la suie. Ils
garantissent leurs coudes et leurs genoux au moyen de défensives de
cuir, je n'en avais pas pris. Je fus écorché jusqu'au vif dans tous ces
membres; le sang ruisselait sur mes mains et sur mes jambes: c'est dans
cet état que j'arrivai au haut de la cheminée. Dès que j'y fus parvenu,
je fis couler une pelote de ficelle dont je m'étais muni; d'Allègre
attacha à l'extrémité le bout d'une corde à laquelle tenait mon
portemanteau; je le tirai à moi, je le déliai et je le jetai sur la
plate-forme de la Bastille. Nous montâmes de la même manière l'échelle
de bois, les deux barres de fer et tous nos autres paquets, nous finîmes
par l'échelle de corde, dont je laissai descendre une extrémité pour
aider Allègre à monter, pendant que je soutenais le reste au moyen d'une
grosse cheville que nous avions préparée exprès; je la fis passer dans
la corde et la posai en croix sur le tuyau de la cheminée, par ce moyen,
mon compagnon évita de se mettre en sang comme moi. Cela fini, je
descendis du haut de la cheminée, où je me trouvais dans une posture
fort gênante, et nous nous trouvâmes tous deux sur la plate-forme de la
Bastille.
Arrivés là, nous disposâmes tous nos effets; nous commençâmes par faire
un rouleau de notre échelle de corde, ce qui fit une masse de quatre
pieds de diamètre et d'un pied d'épaisseur. Nous la fîmes rouler sur la
tour, appelée _la Tour du Trésor_, qui nous avait paru la plus favorable
pour faire notre descente; nous attachâmes un des bouts de l'échelle à
une pièce de canon et nous la fîmes couler doucement le long de la tour,
ensuite nous attachâmes notre moufle et nous y passâmes la corde qui
avait trois cent soixante pieds de longueur; je m'attachai autour du
corps la corde passée dans la moufle, d'Allègre la lâchait à mesure que
je descendais; malgré cette précaution, je voltigeais dans l'air à
chaque mouvement que je faisais; qu'on juge de ma situation d'après le
frissonnement que cette idée seule fait éprouver. Enfin, j'arrivai, sans
aucun accident, dans le fossé. Sur-le champ, d'Allègre me descendit mon
portemanteau et tous les autres objets; je trouvai heureusement une
petite éminence qui dominait l'eau dont le fossé était rempli et je les
y plaçai. Ensuite, mon compagnon fit la même chose que moi, mais il eut
un avantage de plus; je tins de toutes mes forces le bout de l'échelle,
ce qui l'empêcha de vaciller autant. Arrivés tous deux au bas, nous ne
pûmes nous défendre d'un léger regret d'être hors d'état d'emporter avec
nous notre corde et les matériaux dont nous nous étions servis,
monuments rares et précieux de l'industrie humaine et des vertus
peut-être auxquelles peut conduire l'amour de la liberté.
Il ne pleuvait pas, nous entendions la sentinelle qui se promenait à six
toises au plus de nous; il fallait donc renoncer à monter sur le parapet
et à nous sauver par le jardin du gouverneur; nous prîmes le parti de
nous servir de nos barres de fer et de tenter le second moyen que j'ai
indiqué plus haut. Nous allâmes droit à la muraille qui sépare le fossé
de la Bastille de celui de la porte Saint-Antoine et, sans relâche, nous
nous mîmes au travail. Dans cet endroit précisément était un petit fossé
d'une toise de largeur et d'un pied et demi de profondeur, ce qui
augmentait la hauteur de l'eau. Partout ailleurs, nous n'en aurions eu
que jusqu'au milieu du corps, là, nous en avions jusque sous les
aisselles. Il dégelait seulement depuis quelques jours, en sorte que
l'eau était encore pleine de glaçons; nous y restâmes pendant neuf
heures entières, le corps épuisé par un travail excessivement difficile
et les membres engourdis par le froid.
A peine avions-nous commencé que je vis venir, à douze pieds au-dessus
de nos têtes, une ronde-major, dont le falot éclairait parfaitement le
lieu où nous étions; nous n'eûmes pas d'autre ressource, pour éviter
d'être découverts, que de faire le plongeon; il fallut recommencer cette
manœuvre toutes les fois que nous reçûmes cette visite, c'est-à-dire
à chaque demi-heure. On me pardonnera de raconter un autre événement du
même genre, qui, dans le premier moment, me causa une frayeur mortelle
et qui finit par me paraître plaisant. Je ne le rapporte que pour être
fidèle à la promesse que j'ai faite de ne passer sous silence aucun
détail; mon objet ne peut être que d'égayer ce récit et d'arracher un
sourire.
Une sentinelle qui se promenait à très peu de distance de nous, sur le
parapet, vint jusqu'à l'endroit où nous étions et s'arrêta tout court
au-dessus de ma tête; je crus que nous étions découverts et j'éprouvais
un saisissement affreux; mais bientôt j'entendis qu'elle ne s'était
arrêtée que pour lâcher de l'eau, ou plutôt je le sentis, car je n'en
perdis pas une goutte sur la tête et sur le visage; dès qu'elle se fut
retirée, je fus forcé de jeter mon bonnet et de laver mes cheveux.
Enfin, après neuf heures de travail et d'effroi, après avoir arraché les
pierres les unes après les autres avec une peine que l'on ne peut
concevoir, nous parvînmes à faire, dans une muraille de quatre pieds et
demi d'épaisseur, un trou assez large pour pouvoir passer; nous nous
traînâmes tous deux à travers. Déjà notre âme commençait à s'ouvrir à la
joie, lorsque nous courûmes un danger que nous n'avions pas prévu et
auquel nous faillîmes succomber. Nous traversions le fossé Saint-Antoine
pour gagner le chemin de Bercy; à peine eûmes-nous fait vingt-cinq pas
que nous tombâmes dans l'aqueduc qui est au milieu, ayant dix pieds
d'eau au-dessus de nos têtes et deux pieds de vase qui nous empêchaient
de nous mouvoir et de marcher pour gagner l'autre bord de l'aqueduc, qui
n'a que six pieds de largeur. D'Allègre se jeta sur moi et faillit me
faire tomber; nous étions perdus: il ne nous fût plus resté assez de
forces pour nous relever et nous périssions dans le bourbier. Me sentant
saisir, je lui donnai un coup de poing violent qui lui fit lâcher prise,
et du même mouvement je m'élançai et parvins à sortir de l'aqueduc;
j'enfonçai alors mon bras dans l'eau, je saisis d'Allègre par les
cheveux et le tirai de mon côté; bientôt nous fûmes hors du fossé, et au
moment où cinq heures sonnaient, nous nous trouvâmes sur le grand
chemin.
Transportés du même sentiment, nous nous précipitâmes dans les bras l'un
de l'autre; nous nous tînmes étroitement serrés et tous deux nous nous
prosternâmes pour exprimer au Dieu, qui venait de nous arracher à tant
de périls, notre vive reconnaissance. On conçoit de pareils mouvements,
mais on ne doit pas chercher à les décrire.
Ce dernier devoir rempli, nous pensâmes à changer de vêtements; c'est
alors que nous vîmes combien il était heureux d'avoir pris la précaution
de nous munir d'un portemanteau, qui en contenait de secs; l'humidité
avait engourdi nos membres et, ce que j'avais prévu, nous sentîmes le
froid bien plus que nous l'avions fait pendant les neuf heures
consécutives que nous avions passées dans l'eau et dans la glace; chacun
de nous eût été hors d'état de s'habiller et de se déshabiller lui-même
et nous fûmes obligés de nous rendre mutuellement ce service. Nous nous
mîmes enfin dans un fiacre et nous nous fîmes conduire chez M. de
Silhouette, chancelier de M. le duc d'Orléans; je le connaissais
beaucoup et j'étais sûr d'en être bien reçu; malheureusement, il était à
Versailles.
[Illustration:
CANONS PLACÉS SUR LE HAUT DES TOURS DE LA BASTILLE
(Dessin de l'architecte Palloy) (Bibl. nat. ms. nouv. acq. franç, 3422)]