J'ignorais alors qu'une des fonctions principales des porte-clés était

d'épier les discours des prisonniers. Sans doute on eût désiré qu'ils

pussent pénétrer aussi dans leur âme et y lire leurs pensées. Je crois

être certain qu'on avait ouï les promesses qu'Abuzaglo m'avait faites et

comme il ne m'avait pas exagéré son crédit, et qu'infailliblement le

premier usage de sa liberté, qu'il ne tarda pas à recouvrer, eût été de

chercher à me procurer la mienne on résolut de nous séparer et de nous

tromper.

Dans le courant de septembre 1749, quatre mois environ après ma

détention, trois porte-clés entrèrent dans notre chambre, et l'un d'eux,

s'adressant à moi, me dit que l'ordre de mon élargissement venait

d'arriver. Abuzaglo se jeta à mon cou, m'embrassa tendrement, et me pria

de me souvenir de nos promesses. Je doute si mon premier sentiment alors

ne fut pas la joie de pouvoir briser ses fers; mais, hélas! cette

sensation délicieuse devait bientôt être elle-même un tourment de plus.

A peine eus-je passé le seuil de la porte de ma prison, que l'on

m'apprit que j'allais être transferé à Vincennes. Qu'on se peigne mon

désespoir à cette nouvelle, d'après l'horreur qu'elle inspire! O vous

qui me lisez! n'épuisez pas encore cette sensation, ce n'est là que le

prélude des horreurs que l'on n'a cessé d'accumuler pour me faire

souffrir. Les bourreaux ordinaires de cette inquisition étaient des

portes-clés, espèces de gens dignes de pareils emplois, et presque

toujours au-dessous de leurs fonctions par leurs procédés. Leur présence

était un supplice. Ils ne répondaient à la foule de questions qu'on leur

faisait que par un silence accablant ou par des mensonges. J'ai su

depuis qu'Abuzaglo avait obtenu, peu de temps après, son élargissement;

mais, me croyant libre, apprenant d'ailleurs que je ne m'étais nullement

occupé de lui, il chercha peu à s'informer de ce que je pouvais être

devenu, et sans doute il ne me crut digne que de l'oubli dont il

m'accusait lui-même.

On concevra facilement que je tombai malade dans ma nouvelle prison. Le

bon M. Berryer vint encore me consoler. Il fut indigné de la conduite

qu'on avait tenue envers moi; mais il ne pouvait changer ni le régime de

ces lieux ni l'âme de ceux qui étaient préposés pour le faire suivre. Il

me fit donner l'appartement le plus commode du donjon. Je jouissais

d'une superbe vue; mais que pouvait ce soulagement? l'idée que ma

translation devait me faire craindre une captivité très longue,

peut-être éternelle, eût empoisonné seule les jouissances les plus

douces. Mon courage ne se soutint que par l'espoir que je pourrais un

jour me procurer ma liberté: je conçus que je ne devais l'attendre que

de moi-même. Dès lors je ne m'occupai que des moyens d'y parvenir.

Je voyais tous les jours un ecclésiastique âgé se promener dans un

jardin qui fait partie du donjon. J'appris qu'il y était enfermé depuis

longtemps, pour cause de jansénisme. L'abbé de Saint-Sauveur, fils d'un

ancien lieutenant de roi, à Vincennes, avait la liberté de causer avec

lui dans ce jardin, et il en profitait souvent. Notre janséniste

d'ailleurs enseignait à lire aux enfants de plusieurs officiers du

château; l'abbé et les enfants allaient et venaient sans qu'on y fît

beaucoup d'attention. L'heure à laquelle se faisaient ces promenades

était à peu près celle à laquelle on me menait dans un jardin voisin,

qui est aussi dans l'enclos du château. M. Berryer avait ordonné qu'on

m'y laissât deux heures par jour, pour prendre l'air et rétablir ma

santé. Deux porte-clés venaient me prendre et me conduisaient.

Quelquefois le plus âgé allait m'attendre au jardin, et le plus jeune

venait seul ouvrir les portes de ma prison. Je l'habituai pendant

quelque temps à me voir descendre les escaliers plus vite que lui, et,

sans l'attendre, je rejoignais son camarade. Arrivé au jardin, il me

trouvait toujours avec ce dernier.

Un jour, résolu, à quelque prix que ce fût, de m'échapper, il eut à

peine ouvert la porte de ma chambre que je m'élançai sur l'escalier.

J'étais en bas avant qu'il eût pensé à me suivre. Je fermai au verrou

une porte qui s'y trouve, pour rompre toute communication entre les deux

porte-clés, pendant que j'exécuterais mon projet. Il y avait quatre

sentinelles à tromper; la première était à une porte qui conduisait hors

du donjon, et qui était toujours fermée; je frappe, la sentinelle ouvre,

je demande l'abbé de Saint-Sauveur avec vivacité: «_Depuis deux heures_,

dis-je, _notre prêtre l'attend au jardin, je cours après lui de tous

côtés sans pouvoir le rencontrer, mais, morbleu, il me paiera ma

course_.» En disant cela je continuais toujours à marcher avec la même

vitesse; à l'extrémité de la voûte qui est au-dessous de l'horloge, je

trouve une seconde sentinelle: je lui demande s'il y avait longtemps que

l'abbé de Saint-Sauveur était sorti; elle me répond qu'elle n'en sait

rien, et me laisse passer; même question à la troisième, qui était de

l'autre côté du pont-levis, et qui m'assure qu'elle ne l'a pas vu. «_Je

l'aurai bientôt trouvé_» m'écriai-je. Transporté de joie, je cours, je

saute comme un enfant; j'arrive dans cet état devant une quatrième

sentinelle, qui, bien éloignée de me soupçonner un prisonnier, ne trouve

pas plus surprenant que les autres de me voir courir après l'abbé de

Saint-Sauveur: je franchis le seuil de la porte, je m'élance, je me

dérobe à leurs regards, je suis libre.

C'est le 25 juin 1750, après neuf mois ou environ de détention à

Vincennes, que je fus assez heureux pour m'évader.

[Illustration:

NICOLAS-RENÉ BERRYER, LIEUTENANT GÉNÉRAL DE POLICE.

Peint par De Lyen, gravé par Wille. (Bibl. de l'Arsenal)]

Je courus à travers les champs et les vignes, en m'écartant le plus que

je le pouvais du grand chemin; je vins m'enfermer à Paris dans un hôtel

garni, et jouir enfin du bonheur de me retrouver libre, après quatorze

mois de captivité.

Ce premier moment fut délicieux, mais il ne dura pas longtemps;

l'inquiétude vint troubler bientôt ce calme heureux, il fallait prendre

parti; que faire, que devenir? Je ne doutais pas qu'on ne dût me

chercher, et que, dans le cas où je tomberais de nouveau entre les mains

desquelles je venais de m'échapper, on ne me punît de m'être soustrait à

la tyrannie d'une femme qui ne pardonnait pas. J'étais sûr d'être

découvert, si je me montrais; si je fuyais, je courais également des

risques. D'ailleurs mon état, mes goûts me retenaient dans la capitale;

fallait-il donc briser tous les liens qui m'enchaînaient? ou fallait-il

me soustraire à tous les regards, et me condamner moi-même à une

captivité plus cruelle que celle d'où je sortais?

J'ai dit que jusqu'à ce moment je n'avais pris conseil que de ma tête;

je devais m'en défier, et pour cette fois je consultai mon cœur; mais

il ne fut pas un guide plus heureux: jusque-là trop de vivacité ne

m'avait fait faire que des sottises; trop de candeur cette fois me

perdit et me replongea dans l'abîme. Je m'avisai de juger la marquise de

Pompadour d'après moi-même; je crus intéresser sa délicatesse en lui

montrant quelque confiance, ou au moins en ne paraissant pas la craindre

et douter de ses bontés: j'attendais mon pardon, parce que je sentais

qu'à sa place je l'aurais accordé; j'ignorais alors que les sentiments

et les passions diffèrent comme ceux qui les éprouvent, selon qu'ils se

meuvent dans une âme honnête, ou qu'ils agitent une âme corrompue.

Je rédigeai un mémoire, que j'adressai au roi; j'y parlai de Mme de

Pompadour avec respect, et de ma faute envers elle avec repentir; je

demandais qu'elle se contentât de la punition que j'avais subie, ou, en

tout cas, si on pensait que quatorze mois de prison n'avaient pas

suffisamment expié mes torts, j'osais implorer la clémence de celle que

j'avais offensée, et la miséricorde de mon roi. Je terminais ce mémoire

par indiquer l'asile que j'avais choisi, avec une ingénuité qui peignait

bien la franchise de mon caractère, et qui seule eût dû obtenir le

pardon d'un crime si j'en eusse été coupable.

J'avais connu au château de Vincennes le Dr Quesnay, médecin du roi

et de la marquise; il m'avait alors témoigné quelque intérêt et offert

ses services: je fus le trouver; je lui confiai mon mémoire, qu'il me

promit de remettre. Il n'a que trop tenu sa parole. Je ne doute pas que

le roi n'eût été touché de ma confiance en sa bonté, mais il lui

arrivait si rarement de suivre les impulsions de son âme; aurais-je dû

penser qu'il ne consulterait qu'elle, quand il s'agissait d'un fait qui

intéressait la femme à laquelle il rapportait toutes ses idées et ses

affections? et ne devais-je pas croire bien plutôt que celle-ci, irritée

de ce que je ne m'étais pas adressé à elle-même directement, ou

peut-être de ce que je l'exposais à rougir devant son souverain en

dévoilant son injustice et son atrocité envers moi, saurait venger son

orgueil si cruellement blessé? Mais, encore une fois, j'étais jeune, je

connaissais peu le cœur des hommes, bien moins encore celui des

tyrans; et j'étais loin d'imaginer que cette femme, dont l'âme devait

être épuisée chaque jour par tant de sensations diverses, aurait

conservé une haine assez active pour me poursuivre sans cesse, et punir

par tant de tourments une légère offense. J'ai payé bien cher ma funeste

inexpérience.

J'avais indiqué dans mon mémoire le lieu de ma retraite; on vint m'y

trouver, et on me reconduisit à la Bastille. A la vérité, dans le

premier moment on me dit que l'on ne m'arrêtait que pour savoir de

quelle manière je m'étais sauvé du donjon de Vincennes, parce qu'il

importait beaucoup d'ôter aux autres prisonniers les moyens de m'imiter,

ou de s'assurer de la fidélité de ceux qui veillaient à la garde de ce

château, s'ils avaient facilité mon évasion.

Sans doute on n'eût jamais arraché de moi ce dernier aveu, mais je ne

devais qu'à moi seul ma délivrance, et je racontai ingénument de quelle

manière je me l'étais procurée. J'attendais après ce récit l'effet de la

parole qu'on venait de me donner, que mon élargissement serait le prix

de ma véracité; je ne savais pas encore que toutes ces fausses

promesses étaient un protocole d'usage, dont on se servait envers tous

les prisonniers qu'on replongeait dans les fers; sans doute pour

froisser leur âme plus cruellement et jouir du plaisir de multiplier les

coups dont on l'accable; cet usage, auquel dans la suite on m'a habitué,

entrait dans le régime de la Bastille. Pour cette fois, loin de me

rendre la liberté dès que j'eus satisfait à la condition à laquelle elle

était attachée, on me jeta dans un cachot, et on me fit éprouver des

traitements affreux que jusque-là je n'avais pas connus. Mais,

n'anticipons pas sur les faits.

Mon ancien consolateur, M. Berryer, vint encore adoucir mes maux. Au

dehors il demandait pour moi justice ou clémence; dans ma prison, il

cherchait à calmer ma douleur: elle me paraissait moins vive quand il

m'assurait qu'il la partageait. Ses exhortations étaient si douces, que

sa voix semblait ouvrir un passage à son cœur.

Puissiez-vous concevoir, vous qui remplissez cet auguste ministère,

combien il vous serait facile de diminuer le poids des fers que ces

malheureux portent avec tant de peine! un mot peut-être ranimerait leurs

espérances et tarirait leurs larmes. Il vous en coûterait si peu de

leurs paraître des dieux! pourquoi donc n'êtes-vous si souvent à leurs

yeux que des bourreaux?

Mon protecteur, ne pouvant changer l'ordre qui était donné, me laissa

dans mon cachot; mais il veilla à ce que ma nourriture fût la même que

celle que j'avais auparavant, et comme il entrait par une meurtrière un

peu de jour dans mon souterrain, il ordonna qu'on me fournît, quand j'en

demanderais, des livres, des plumes, de l'encre et du papier.

Longtemps j'usai de ce remède pour distraire mes ennuis; mais au bout de

six mois il devint insuffisant contre le désespoir qui s'empara de moi.

Mon esprit révolté me rappelait sans cesse l'idée de ma persécutrice, et

ne la retraçait qu'avec horreur. Quoi! il ne devait donc plus y avoir de

terme à mes maux ni à sa vengeance! cette incertitude affreuse, le plus

intolérable de tous les tourments, troublait ma raison et déchirait mon

cœur. J'éprouvais dans tous mes sens la fermentation d'une rage trop

longtemps étouffée; et dans les accès de ce délire, mon premier besoin

était d'exhaler la trop juste indignation qui m'agitait; elle me dicta

quelques mauvais vers. J'eus l'imprudence d'écrire ceux-ci sur la marge

d'un des livres qu'on m'avait prêtés:

Sans esprit et sans agréments,

Sans être ni belle ni neuve,

En France on peut avoir le premier des amants:

La Pompadour en est la preuve.

J'étais loin de croire qu'on trouverait ces vers; j'avais assez déguisé

mon écriture pour qu'à l'avenir on ne pût découvrir quelle était la main

qui l'avait tracée. J'ignorais qu'un des ordres les plus impérieux et

les mieux exécutés à la Bastille, était de feuilleter avec la plus

scrupuleuse exactitude tous les livres qui sortaient des mains d'un

prisonnier: mon porte-clés, en faisant la visite de celui sur lequel

était écrit ce qu'on vient de lire, fut le montrer au gouverneur. Sans

doute cet homme, nommé Jean Lebel [Jean Baisle], pouvait facilement

supprimer toutes les traces de ce fait, et plaindre un malheureux, assez

aigri par ses maux pour ne pas sentir à quoi l'exposait une pareille

imprudence; le moindre mouvement d'humanité devait l'y porter sans

doute; mais comment attendre ce sentiment d'un gouverneur de la

Bastille, d'un être qui, par état, complice de toutes les atrocités qui

s'y commettent, doit nécessairement, par caractère, être insensible et

peut-être féroce? Car quel est l'homme honnête et généreux qui pourrait

consentir à repaître ses yeux toute sa vie du spectacle affreux de

l'infortune? Jean Lebel, digne sous tous les rapports de son emploi, fut

chercher près de Mme de Pompadour, en lui portant ce livre, la

récompense de son zèle et de sa fidélité; sans doute aussi il n'était

pas fâché de s'assurer qu'il jouirait plus longtemps de ma détention.

C'était le moindre calcul que se permissent tous ses collègues.

Intéressés à voir augmenter le nombre de leurs prisonniers, ils

n'avaient que la ressource de retenir ceux qu'on leur confiait, et ils

n'usaient que trop des facilités qu'ils avaient d'y parvenir.

D'après ce qu'on a vu du caractère de la marquise de Pompadour, qu'on

juge de sa fureur à la vue de cette insolence. Quoi! dans les fers,

accablé de sa haine et de sa vengeance, j'osais encore la braver et

l'insulter. Elle mande M. Berryer, lui montre mes vers, et, en bégayant

de rage, elle lui dit: «Connaissez votre protégé; osez encore solliciter

ma clémence.»

On conçoit que cet événement ne diminua rien à l'horreur de ma

situation; mais comme il était difficile qu'elle augmentât, cela ne

servit qu'à la prolonger. Je restai dix-huit mois au cachot. Ce ne fut

qu'au bout de ce temps que M. Berryer crut pouvoir prendre sur lui de

m'en faire sortir pour me placer dans une chambre. Il m'offrit aussi de

me procurer ce qu'on peut appeler dans cet enfer une consolation bien

douce, l'avantage d'avoir un domestique.

J'ai dit plus haut que les porte-clés ne répondent jamais à aucune des

questions qu'on leur fait; leur visage est toujours morne et leur langue

glacée; il leur est défendu expressément de proférer une seule parole,

excepté lorsqu'on veut tromper le malheureux prisonnier; mais alors on

compte les mots qu'ils sont chargés de prononcer, et chacun d'eux est

une bassesse et un mensonge. C'est donc une faveur bien précieuse que

d'obtenir la permission d'avoir dans sa chambre un homme à qui on puisse

parler de ses peines et confier sa douleur. Celui qui y trouverait, dans

un serviteur fidèle et sensible, un consolateur, un ami, pourrait au

moins goûter une jouissance bien douce; mais comment espérer ce bonheur?

j'éprouvai, au contraire, que ce que je croyais devoir me procurer

quelque adoucissement n'était qu'un tourment de plus.

Je profitai de l'offre généreuse de M. Berryer. Mon malheureux père, qui

gémissait autant que moi de mon infortune aurait sacrifié tout pour la

diminuer: il consentit avec joie à payer les gages et la pension d'un

domestique[11]. On me donna un nommé Cochar, natif de Rosny. Cet homme

eût été pour moi ce que j'ambitionnais de rencontrer; il était bon,

compatissant; il gémissait avec moi de mes maux, il les partageait, il

les diminuait. Je crus sentir un moment que mon cœur, moins oppressé,

pourrait, à la fin, abuser mon imagination, et que je finirais, au moyen

de ce secours, par être moins malheureux. Mais je conservai peu les

erreurs qui pouvaient adoucir mon sort. Le pauvre Cochar ne soutint pas

longtemps tout l'ennui de sa captivité: il était père, il avait une

femme et plusieurs enfants qu'on ne lui permettait pas de voir; il

pleurait, il gémissait et finit par tomber malade. Quand un domestique

entrait au service d'un prisonnier, à la Bastille, il s'attachait à son

sort, ne pouvait obtenir son élargissement qu'avec lui, ou mourait à ses

côtés dans la prison. Cet infortuné jeune homme n'avait besoin que de

respirer un air libre pour être rendu à la vie; et mes prières, les

siennes, nos gémissements ne purent obtenir son salut de nos assassins.

On voulut me rassasier du spectacle atroce des angoisses de ce

malheureux, expirant près de moi et pour moi; on ne l'ôta de ma chambre

qu'à l'instant où il allait rendre le dernier soupir. L'Inquisition

a-t-elle jamais entassé tant d'horreurs?...

O vous qui donnez au sort de cet infortuné des larmes et une pitié trop

légitimes, réfléchissez un moment sur le mien. Je n'étais pas plus

criminel que lui; il fut victime de sa cupidité, je l'étais de

l'injustice et d'une odieuse persécution. Sans doute le sentiment que

cette idée m'inspirait devait bien plus agiter et tourmenter mon âme: il

n'était pas libre, il est vrai, mais d'ailleurs rien ne lui manquait;

son esprit était calme, ses sens étaient tranquilles. Et moi, fatigué du

poids accablant de la haine j'éprouvais, à chaque aspiration de ma

poitrine, un supplice nouveau; ma sensibilité s'altérait, mon sang

s'aigrissait dans mes veines, et je sentais chaque jour mon existence se

dénaturer et s'anéantir. Cet homme cependant n'a pu supporter trois mois

de cette situation, et je l'ai dévorée pendant trente-cinq ans; que

dis-je, cette situation? Eh! ces mêmes trois mois ont été les plus

tranquilles de ceux que j'ai passés dans ma prison. Alors, au moins, je

n'étais pas enchaîné dans un cachot, étendu sur une paille infecte et

pourrie; alors je n'étais pas réduit à disputer aux animaux une

nourriture dégoûtante; alors mon corps n'était pas la pâture des

insectes qui l'ont rongé depuis...

L'incertitude du sort de l'infortuné Cochar m'avait accablé; j'étais

prêt à succomber à mes tourments. M. Berryer employa pour me distraire,

la ressource dont il avait déjà usé: il me donna pour compagnon un jeune

homme de mon âge à peu près, plein d'activité, d'esprit et de feu;

coupable du même crime que moi, et victime de la même persécution. Il

avait écrit à la marquise de Pompadour; dans sa lettre il lui parlait de

l'opinion publique, et lui traçait la marche qu'elle devait suivre pour

la reconquérir et conserver la confiance de son roi; et, puisque enfin

la nation était attachée à son char, il l'invitait à se rendre digne de

son estime et lui en indiquait les moyens.

Ce jeune homme, nommé d'Allègre, natif de Carpentras, déplorait depuis

trois ans, à la Bastille, le malheur d'avoir donné ces conseils: cette

orgueilleuse prostituée lui avait voué une haine aussi implacable qu'à

moi, et lui en faisait ressentir les mêmes effets.

D'Allègre avait aussi inspiré un tendre intérêt au compatissant Berryer;

nous lui montrions tous deux la même impatience, nous l'accablions de

lettres, de placets, sans jamais le lasser; il nous instruisait de ses

démarches, de ses efforts, et quelquefois de ses espérances. Enfin un

jour il vint nous donner l'affreuse nouvelle que notre persécutrice,

fatiguée de nos plaintes et des siennes, avait juré que sa vengeance

serait éternelle et avait défendu qu'on lui parlât de nous davantage; il

ne nous dissimula pas, lui-même, que la disgrâce ou la mort de cette

furie pouvait seule mettre un terme à nos maux.

Mon compagnon se laissa abattre par sa douleur; la mienne produisit en

moi un effet bien différent, elle me donna le courage et l'énergie du

désespoir. Il ne devait, dans de semblables circonstances, rester à des

jeunes gens que deux partis: mourir ou se sauver. Pour tout homme qui a

eu la plus légère idée de la situation de la Bastille, de son enceinte,

de ses tours, de son régime, et des précautions incroyables que le

despotisme avait multipliées pour y enchaîner plus sûrement ses

victimes, le projet, l'idée seule de s'en échapper ne peut paraître que

le fruit du délire, et semble n'inspirer que la pitié pour le malheureux

assez dénué de sens pour oser le concevoir. J'étais cependant maître de

mes esprits en m'y arrêtant, et l'on va juger qu'il fallait une âme peu

commune, et peut-être une tête bien forte pour méditer, concevoir,

exécuter un semblable projet.

Il ne fallait pas penser une minute à s'évader de la Bastille par les

portes, toutes les impossibilités physiques se réunissaient pour rendre

cette voie impraticable; restait donc la ressource des airs. Nous avions

bien dans notre chambre une cheminée dont le tuyau aboutissait au haut

de la tour; mais, comme toutes celles de la Bastille, elle était pleine

de grilles, de barreaux, qui, en plusieurs endroits, laissaient à peine

un passage libre à la fumée. Fussions-nous arrivés au sommet de la tour,

nous avions sous les pas un abîme de près de deux cents pieds de

hauteur; au bas un fossé dominé par un mur très élevé, qu'il fallait

encore franchir. Nous étions seuls, sans outils, sans matériaux, épiés à

chaque instant du jour et de la nuit; surveillés, d'ailleurs, par une

multitude de sentinelles qui entouraient la Bastille, et qui semblaient

l'investir.

Tant d'obstacles, tant de dangers ne me rebutèrent pas; je voulus

communiquer mon idée à mon camarade, il me regarda comme un insensé et

retomba dans son engourdissement. Il fallut donc m'occuper seul de ce

dessein, le méditer, prévoir la foule épouvantable d'inconvénients qui

s'opposaient à son exécution, et trouver les moyens de les lever tous.

Pour y parvenir, il fallait grimper au haut de la cheminée, malgré les

grilles de fer multipliées qui nous en empêchaient; il fallait, pour

descendre du haut de la tour dans le fossé une échelle de quatre-vingts

pieds au moins; une seconde, nécessairement de bois, pour en sortir; il

fallait, dans le cas où je me procurerais des matériaux, les dérober à

tous les regards; travailler sans bruit, tromper la foule de mes

surveillants, enchaîner tous leurs sens, et, pendant plusieurs mois

entiers, les empêcher de voir et d'entendre; que sais-je! il fallait

prévoir et arrêter la foule d'obstacles sans cesse renaissants qui

devaient tous les jours, et à chaque instant du jour, se succéder,

naître les uns des autres, arrêter et traverser l'exécution de ce plan,

un des plus hardis peut-être que l'imagination ait pu concevoir et

l'industrie humaine conduire à sa fin. Lecteur, voilà ce que j'ai fait;

encore une fois, je le jure, je ne vous dis que la plus exacte vérité.

Entrons dans le détail de toutes mes opérations.

Le premier objet dont il fallait s'occuper était de découvrir un lieu où

nous pussions soustraire à tous les regards nos outils et nos matériaux,

dans le cas où nous serions assez adroits pour nous en procurer. A force

de rêver, je m'arrêtai à une idée qui me parut fort heureuse. J'avais

habité plusieurs chambres diverses à la Bastille, et toutes les fois que

celles qui se trouvaient au-dessus et au-dessous de moi étaient

occupées, j'avais parfaitement distingué le bruit que l'on faisait dans

l'une et dans l'autre; pour cette fois j'entendais tous les mouvements

du prisonnier qui était au-dessus, et rien absolument de celui qui était

au-dessous; j'étais sûr cependant qu'il y en avait un. A force de

calculs, je crus entrevoir qu'il pourrait bien y avoir un double

plancher, séparé peut-être par quelque intervalle. Voici le moyen dont

j'usai pour m'en convaincre.

[Illustration: PORTE DE LA BASTILLE

Aquarelle de l'architecte Palloy (Bibl. nat., Ins. nouv. acq. franç.

3242)]

Mémoires authentiques de Latude, écrites par lui au donjon de Vincennes et à Charenton · 第 5 / 18 段