fameuse échelle de cordes. Au bas de l'un de ces portraits[5], par
Vestier, membre de l'Académie royale, on avait gravé ces vers:
Instruit par ses malheurs et sa captivité,
A vaincre des tyrans les efforts et la rage,
Il apprit aux Français comment le vrai courage
Peut conquérir la liberté.
Dès l'année 1787, le marquis de Beaupoil-Saint-Aulaire avait écrit, sous
l'inspiration du martyr, l'histoire de sa captivité. Il parut de ce
livre, la même année, deux éditions différentes. En 1789, Latude publia
le récit de son évasion de la Bastille, ainsi que son _Grand Mémoire_ à
la marquise de Pompadour; enfin, en 1790, parut le _Despotisme dévoilé,
ou Mémoires de Henri Masers de Latude_, rédigé par un avocat nommé
Thierry[6].
Le livre est dédié à Lafayette. On voit, en première page, le portrait
du héros, la figure fière et énergique, une main sur l'échelle de corde,
l'autre étendue vers la Bastille, que des ouvriers sont occupés à
démolir. «Je jure, dit l'auteur en commençant, que je ne rapporterai pas
un fait qui ne soit une vérité.» L'ouvrage est un tissu de calomnies et
de mensonges; et, ce qui affecte de la manière la plus pénible, c'est de
voir cet homme renier sa mère, oublier les privations qu'elle a
supportées par amour pour son fils, et faire honneur du peu que la
pauvre fille a pu faire pour son enfant, à un marquis de la Tude,
chevalier de saint Louis, lieutenant-colonel au régiment
d'Orléans-dragons!
[Illustration: PRISE DE LA BASTILLE
(Coll. Edm. de Rothschild)]
Mais le livre vibrait d'un incomparable accent de sincérité et de cette
émotion profonde que Latude savait communiquer à tous ceux qui
l'approchaient. Le succès fut prodigieux. En 1793, vingt éditions
étaient épuisées, l'ouvrage était traduit en plusieurs langues; les
journaux n'avaient pas assez d'éloges pour l'audace et le génie de
l'auteur, le _Mercure de France_ proclamait que, désormais, le devoir
des parents était d'apprendre à lire à leurs enfants dans cette œuvre
sublime; un exemplaire en était envoyé à tous les départements,
accompagné d'une réduction de la Bastille par l'architecte Palloy, et
c'est avec raison que Latude pouvait s'écrier dans l'Assemblée
nationale: «Je n'ai pas peu contribué à la révolution et à l'affermir.»
Latude n'était pas homme à négliger des circonstances aussi favorables.
Il chercha tout d'abord à faire augmenter sa pension et présenta à la
Constituante une pétition qui fut appuyée par le représentant Bouche.
Mais Camus, l'«âpre Camus», président de la commission chargée
d'examiner l'affaire, conclut au rejet; et, dans la séance du 13 mars
1791, le député Voidel prononça un discours très vif: selon lui, la
Nation avait à soulager des malheureux plus dignes d'intérêt qu'un homme
de qui la vie avait commencé par une escroquerie et une lâcheté.
L'Assemblée se rangea à cet avis: non seulement la pension de Latude ne
fut pas augmentée, mais la délibération de la Constituante lui fit
supprimer la pension que lui avait accordée Louis XVI.
[Illustration: LES PRISONNIERS DE LA BASTILLE DÉLIVRÉS LE 14 JUILLET
1789
Dessiné par J. Bulthuis, gravé par Vinkeles et Vrydag (Musée
Carnavalet)]
Horreur et infamie! «Quelle démence s'est emparée de l'esprit des
représentants de la plus généreuse nation de l'univers!... Assassiner un
malheureux dont l'aspect seul éveille la pitié et échauffe la
sensibilité la moins expansive... car la mort n'est pas aussi terrible
que la perte de l'honneur!» Le vaillant Latude ne restera pas sous le
coup d'un pareil affront. Bientôt il a amené Voidel à se rétracter: il
gagne, au sein de l'Assemblée, un défenseur influent, le maréchal de
Broglie. L'Assemblée législative remplace la Constituante, Latude
revient à la charge. Il est admis à la barre le 26 janvier 1792;
l'affaire est renvoyée et examinée une seconde fois, le 25 février. Nous
voudrions pouvoir citer tout au long le discours que Latude composa
lui-même pour son rapporteur, voici un fragment de la péroraison:
«Qu'un homme, sans aucun secours étranger, ait pu s'échapper trois fois,
une fois de la Bastille et deux fois de la tour de Vincennes; oui,
messieurs, j'ose dire qu'il n'a pu en venir à bout que par un miracle
ou que Latude a un génie plus qu'extraordinaire. En effet, jetez les
yeux sur cette échelle de corde et de bois et sur tous les autres
instruments que Latude a fabriqués avec un simple briquet, que voilà au
milieu de cette chambre. J'ai voulu vous faire voir cet objet de
curiosité qui fera sans cesse l'admiration des gens d'esprit. Pas un
seul étranger ne vient dans Paris qui n'aille voir ce chef-d'œuvre
d'esprit et de génie, de même que sa généreuse libératrice, Mme
Legros. Nous avons voulu vous ménager, messieurs, le plaisir de voir
cette femme célèbre, qui, pendant quarante mois, sans relâche, a bravé
le despotisme, qu'elle a vaincu à force de vertu. La voilà à la barre
avec M. de Latude, voilà cette femme incomparable, que sans cesse elle
fera la gloire et l'ornement de son sexe!...»
[Illustration: TÊTES DU GOUVERNEUR DE LA BASTILLE ET DU MAJOR DE LOSME
PORTÉES LE 14 JUILLET 1789 PLACE DE GRÈVE
(Extrait des _Révolutions de Paris_)]
Ne nous étonnons pas que l'Assemblée législative se soit laissé émouvoir
par cette harangue éloquente et cette exhibition aussi touchante que
variée. Elle vota d'une seule voix une pension de 2.000 livres, sans
préjudice de la pension de 400 livres précédemment accordée. Désormais,
Latude pourra dire: «La Nation tout entière, m'a adopté.»
D'ailleurs, la petite mésaventure au sein de l'Assemblée constituante
devait être le seul échec que Latude essuya au cours de sa glorieuse
carrière de martyr. Présenté à la Société des «Amis de la
Constitution», il en fut nommé membre par acclamation, et la Société
envoya une délégation de douze membres porter a Mme Legros la
couronne civique. Le chef de la députation dit, d'une voix émue: «Ce
jour est le plus beau jour de ma vie.» Une délégation des principaux
théâtres de Paris offrit à Latude l'entrée gratuite à tous les
spectacles «afin qu'il pût aller souvent oublier les jours de sa
douleur». Une haute considération l'entourait et les plaideurs le
priaient d'appuyer leurs causes devant les tribunaux de l'autorité
morale que lui avait donnée sa vertu. Il en profita pour porter
définitivement en justice ses réclamations contre les héritiers de la
marquise de Pompadour. Le citoyen Mony plaida la cause une première fois
au tribunal du VIe arrondissement, le 16 juillet 1793; le 11
septembre, l'affaire revint devant les magistrats; les citoyens
Chaumette, Laurent et Legrand avaient été désignés par la Commune de
Paris comme défenseurs officieux, et toute la Commune vint assister à
l'audience. Latude obtint 60.000 livres, dont 10.000 furent payées en
espèces.
[Illustration: LA DÉMOLITION DE LA BASTILLE APRÈS LA PRISE
Dessiné par Tetar, gravé par Campion (Musée Carnavalet)]
A partir de ce moment, sa vie devint plus calme. Mme Legros
continuait à l'entourer de ses soins. Les 50.000 livres qui lui
restaient dues par les héritiers de la marquise lui furent payées en
bonnes métairies sises en Beauce, dont il touchait les revenus.
Il éprouvait du plaisir à aller dans les maisons d'arrêt, visiter les
prisonniers des comités révolutionnaires. Au Luxembourg il trouve
l'ancien ministre Amelot avec lequel il avait correspondu durant sa
détention à Vincennes. «A présent, écrit miss Williams, Latude goûtait
les douceurs de la liberté et, jusqu'au moment où les visites dans les
prisons furent interdites, il y vint fréquemment voir l'un de ses amis,
dans la chambre même où l'ancien ministre était enfermé».
Ajoutons que la France ne trouva pas en Latude un enfant ingrat. La
situation critique, dans laquelle le pays se débattait, le peinait
profondément. Il cherchait les moyens d'y porter remède et fit paraître,
en 1799, _un Projet d'évaluation des quatre-vingts départements de la
France pour sauver la République en moins de trois mois_, ainsi qu'un
_Mémoire sur les moyens de rétablir le crédit public et l'ordre dans les
finances de la France_.
Lorsque les biens ayant appartenu à la marquise de Pompadour furent
séquestrés, les métairies données à Latude lui furent enlevées; mais il
se les fit restituer par le Directoire. Il fut moins heureux dans une
demande de concession de théâtre et de maison de jeu. Il s'en consola.
Les secours qu'il ne cessait d'extorquer de droite et de gauche, le
revenu de ses métairies, la vente de ses livres et l'argent que lui
rapportait l'exhibition de son échelle, promenée par un imprésario dans
les différentes villes de France et d'Angleterre, lui procuraient une
large aisance.
La Révolution passa. Latude salua Bonaparte à son aurore, et quand
Bonaparte devint Napoléon, Latude acclama l'Empereur. Nous avons une
lettre bien curieuse dans laquelle il trace à Napoléon 1er les lignes
de conduite qu'il devra suivre pour son bien et celui de la France, elle
commence par ces mots:
«Sire,
«J'ai été enterré cinq fois tout vivant, et je connais le malheur. Pour
avoir un cœur plus compatissant que le général des hommes, il faut
avoir souffert de grands maux... J'ai eu la douce satisfaction, du temps
de la Terreur, d'avoir sauvé la vie à vingt-deux malheureux...
Solliciter Fouquet d'Étinville pour des royalistes, c'était le persuader
que j'en étais un moi-même. Que si j'ai bravé la mort pour sauver la vie
à vingt-deux citoyens, juge, grand Empereur, si mon cœur peut éviter
de s'intéresser pour toi, qui est le sauveur de ma chère patrie.»
D'autre part, il réclame de l'argent à Godoï, prince de la Paix,
ministre de Charles IV, sous prétexte qu'il est l'inventeur d'une sorte
de hallebarde en usage dans l'armée espagnole.
Nous avons des détails sur la fin de la vie de Latude par les _Mémoires_
de son ami le chevalier de Pougens et par les _Mémoires_ de la duchesse
d'Abrantès. Le chevalier nous dit qu'à l'âge de soixante-quinze ans il
était encore en bonne santé, «vif, enjoué, paraissant jouir avec
transport des charmes de l'existence. Chaque jour, il faisait de longues
courses dans Paris sans éprouver la moindre fatigue. On s'étonnait de ne
trouver en lui _aucun vestige_ des cruelles souffrances qu'il avait
éprouvées dans les cachots pendant trente-cinq années de détention[7].»
L'Empire ne lui avait pas fait perdre de sa faveur. Junot lui faisait
une pension sur des fonds dont il disposait. Un jour, il le présenta à
sa femme, avec Mme Legros, que Latude ne quittait plus.
«Lorsqu'il arriva, nous dit la duchesse d'Abrantès, je fus au-devant de
lui avec un respect et un attendrissement vraiment édifiants. Je le pris
par la main, je le conduisis à un fauteuil, je lui mis un coussin sous
les pieds; enfin, il aurait été mon grand-père que je ne l'aurais pas
mieux traité. A table, je le mis à ma droite.» Mais, ajoute la duchesse,
«mon enchantement dura peu. Il ne parlait que de ses aventures avec une
loquacité effrayante.»
Agé de quatre-vingts ans, le 25 juin 1804, quelques mois avant sa mort,
Latude écrit à son protecteur le chevalier de Pougens, membre de
l'Institut, qu'il tutoie: «Or, je viens te déclarer à haute et
intelligible voix que si, d'aujourd'hui, 11 messidor, en dix jours, tu
n'es pas rendu dans Paris, avec tout ton bétail (le chevalier de Pougens
était dans ses terres, à la campagne), que je partirai le lendemain, que
je porterai une faim démesurée et une soif de cocher de fiacre, et quand
j'aurai mis vos provisions et votre cave à sec, vous me verrez jouer le
second acte de la comédie de _Jocriste_: vous verrez voler les
assiettes, les plats, les marmites, les bouteilles--bien entendu,
vides--et jeter tous les meubles par la fenêtre!»
Le 20 juillet 1804, Latude rédigea encore une circulaire adressée aux
souverains de l'Europe, au roi de Prusse, au roi de Suède, au roi de
Danemark, à l'archiduc Charles, frère de l'empereur, ainsi qu'au
président des États-Unis. A chacun, il envoyait un exemplaire de ses
_Mémoires_ accompagné du célèbre projet qui avait fait remplacer par des
fusils les hallebardes dont les sergents étaient armés. Il expliquait à
chacun de ces souverains que, comme la nation qu'il gouvernait profitait
de ce projet, enfant de son génie, il était juste qu'il en reçût la
récompense.
Jean Henri, dit Danry, dit Danger, dit Jedor, dit Masers d'Aubrespy, dit
de Masers de la Tude, mourut à Paris, le 11 nivôse an XIII (1er
janvier 1805), d'une fluxion de poitrine, à l'âge de quatre-vingts ans.
[Illustration]
VII
Nous venons de dire le peu de confiance que doivent inspirer les
Mémoires que Latude fit rédiger au début de la Révolution, par l'avocat
Thierry qu'il publia en 1790. A la bibliothèque impériale de
Saint-Pétersbourg, est conservé un manuscrit autographe de Latude[8],
rédigé par lui dans sa prison, à Vincennes, puis à Charenton de 1775 à
1777. Ce manuscrit faisait partie des anciennes archives de la Bastille;
il y fut pris, avec d'autres papiers, lors du pillage du 14 juillet. Il
parvient entre les mains d'un amateur russe, d'où il passa dans la
bibliothèque du tzar. Ce mémoire offre infiniment plus de garanties de
sincérité et d'exactitude que le texte rédigé par Thierry. Latude le
destinait aux ministre et magistrats appelés à décider de son sort:
c'est une manière de plaidoyer, où les faits sont naturellement
présentés par l'auteur de la manière qui lui est la plus favorable; mais
où il entre dans les détails les plus circonstanciés, et où il lui
était relativement difficile de s'écarter de la vérité, son œuvre
étant destinée à des juges placés à même de la contrôler.
Du manuscrit de Saint-Pétersbourg la Bibliothèque de l'Arsenal a acquis
une copie en 1886 (Bibl. de l'Arsenal, ms. 12727, f. 618-837); d'après
laquelle a été établi le texte qui suit.
Le début de ces mémoires faisant défaut dans le manuscrit de
Saint-Pétersbourg, nous l'avons remplacé par la partie correspondante
des mémoires rédigés par Thierry: il s'agit des deux premiers chapitres.
Les mémoires rédigés par Thierry comprennent ce que l'on peut appeler
les deux détentions de Latude; la première du 1er mai 1749 au 5 juin
1777, ayant été occasionnée par l'envoi de la boîte explosive à Mme
de Pompadour, et la seconde, du 17 juillet 1776 au 24 mai 1784, par le
chantage à main armée, dont le héros s'était rendu coupable vis-à-vis
d'une dame de qualité. La relation de Saint-Pétersbourg publiée ici
s'arrête à la fin de sa première détention (juin 1771). Nous ne croyons
pas devoir réimprimer pour la suite, la relation Thierry. La fin de la
vie de Latude est racontée ci-dessus, dans l'introduction, d'après des
correspondances et des pièces d'archives, dont le témoignage est plus
exact que celui de notre «martyr» trop intéressé, quand il mettait sa
plume entre les mains de l'avocat Thierry, à tromper ses contemporains.
FRANTZ FUNCK-BRENTANO.
Montfermeil, novembre 1910.
[Illustration]
[Illustration:
PLAN EXACT DE LA BASTILLE TEL QU'IL FUT LEVÉ LE 16 JUILLET 1789,
DEUX JOURS APRÈS LA PRISE.
(Bibl. nat., manuscrits).]
MÉMOIRES AUTHENTIQUES DE LATUDE
I
MON INCARCÉRATION A LA BASTILLE
(1er mai 1749).
Je suis né, le 23 mars 1725, au château de Craiseih, près de Montagnac
en Languedoc, dans une terre appartenant au marquis de Latude, mon père,
chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis,
lieutenant-colonel du régiment d'Orléans-Dragons, mort, depuis,
lieutenant de roi à Sedan[9]. Je n'entrerai point dans le détail de mes
premières années: la véritable histoire de ma vie n'est que celle de mes
malheurs. J'avais annoncé quelques dispositions et un goût décidé pour
les mathématiques: mes parents s'appliquèrent à les cultiver, et
favorisèrent mon inclination, qui me portait à entrer dans le génie. A
l'âge de vingt-deux ans, mon père m'adressa à M. Dumai, son ami,
ingénieur en chef à Berg-op-Zoom. Celui-ci m'accueillit, me reçut en
qualité de surnuméraire, et me fit prendre l'uniforme. J'allais être en
pied, lorsque, malheureusement pour moi, la paix de 1748 fut conclue
[traité d'Aix-la-Chapelle]. Mon père voulut que je misse à profit cet
instant de repos: il m'envoya à Paris pour suivre mes cours de
mathématiques et achever mon éducation. J'étais jeune, j'avais toute
l'activité de mon âge, et j'éprouvais sans cesse le tourment qu'elle
cause à ceux qui veulent jouer un rôle, et qui prennent pour du talent
l'agitation de leur esprit. J'aurais accepté, à quelque prix que ce fût,
le bonheur de parvenir; mais, pour cela, il fallait des protecteurs. Je
les voulais puissants, mon amour-propre les cherchait dans les premiers
rangs, ou plutôt l'amour de la gloire, car pourquoi dégrader cette
passion qui, dans un jeune homme, est toujours un sentiment noble et
digne de quelque estime? Quoi qu'il en soit, je n'étais pas connu, je
voulais l'être, et pour en chercher les moyens, je ne pris conseil que
de mon imagination.--Voici celui qu'elle me suggéra.
La marquise de Pompadour régnait alors. Cette femme impérieuse expiait
par la haine universelle le crime d'avoir fait perdre au roi le respect
et l'amour de son peuple; elle venait d'y ajouter celui d'avoir sacrifié
à sa vengeance un ministre chéri, dont elle avait puni une plaisanterie
ingénieuse par la disgrâce et l'exil. On ne prononçait son nom qu'avec
un mépris mêlé d'horreur, et l'on trouvait dans toutes les bouches
l'expression d'un sentiment qui remplissait tous les cœurs.
Un jour du mois d'avril 1749, j'étais aux Tuileries; deux hommes assis à
côté de moi se livraient, contre elle, à l'indignation la plus vive. Le
feu qui paraissait les enflammer échauffa mon esprit qui, toujours
dirigé vers le but auquel tendaient toutes mes méditations, crut trouver
dans un projet qu'il enfanta alors un moyen sûr d'opérer mon avancement
et d'assurer ma fortune. Il ne me paraissait pas suffisant d'avertir la
marquise de Pompadour de l'opinion publique: sans doute je ne lui aurais
rien appris qu'elle ne sût ou dont elle ne se doutât; j'imaginai de
signaler davantage mon zèle, et de l'intéresser à mon sort par la
reconnaissance. Après avoir jeté à la poste une petite boîte de carton à
son adresse, dans laquelle j'avais mis une poudre qui ne pouvait causer
aucun mal, je courus à Versailles: je lui racontai ce que j'avais
entendu; j'exagérai le désir que ces deux particuliers avaient montré de
disputer à d'autres la gloire d'en délivrer la France, et j'ajoutai que
je les avais suivis jusqu'à la grande poste où ils avaient porté un
paquet que, d'après leur discours, je devais soupçonner être pour elle,
et renfermer quelque poison très subtil.
Le premier mouvement de la marquise fut de m'exprimer la sensibilité la
plus vive, et de m'offrir une bourse pleine d'or, que je refusai en lui
disant que j'osais prétendre à une récompense plus digne d'elle et de
moi, d'après la connaissance que je lui donnai de mon état et de ma
bonne volonté[10].
Soupçonneuse et défiante, comme le sont les tyrans, elle voulut avoir de
mon écriture; et, sous prétexte de retenir et de conserver mon adresse,
elle me fit mettre à son bureau pour la lui donner. L'ivresse que me
causait la réussite de mon projet, la vivacité de mon caractère, ne me
permirent pas d'apercevoir le piège, et je ne réfléchis pas qu'en
traçant avec la même main les caractères des deux adresses, j'allais me
découvrir. Je revins chez moi fier de mon ouvrage, et calculant déjà
tous les degrés de ma grandeur future.
La marquise reçut le paquet. Elle fit faire sur divers animaux l'essai
de la poudre qu'on y trouva: voyant qu'elle n'avait rien de malfaisant,
et reconnaissant, à la vue des deux adresses, que c'était la même main
qui les avait écrites, elle regarda comme un outrage sanglant, ou plutôt
comme un crime, cette étourderie, et donna contre moi les ordres les
plus rigoureux.
Le 1er mai suivant, pendant que je me livrais aux rêveries les plus
brillantes, un exempt nommé Saint-Marc, suivi de quelques archers, vint
interrompre ce doux sommeil. J'étais alors dans un hôtel garni du
cul-de-sac du Coq où je logeais. On me jeta dans un fiacre, et je fus
conduit vers les huit heures du soir à la Bastille.
Je fus introduit dans une salle basse, appelée _chambre du conseil_, où
je trouvai tous les officiers du château qui m'attendaient. Je fus
fouillé de la tête aux pieds; on me dépouilla de tous mes vêtements, on
me prit tout ce que j'avais sur moi, argent, bijoux, papiers; on me
revêtit d'infâmes haillons, qui sans doute avaient été déjà imprégnés
des larmes d'une foule d'autres malheureux. Cette cérémonie, empruntée
de l'Inquisition et des voleurs de grand chemin, s'appelait à la
Bastille _faire l'entrée d'un prisonnier_. On me fit écrire sur un
registre que je venais d'entrer à la Bastille; ensuite on me conduisit
dans une chambre de la tour nommée _la Tour du coin_. On ferma sur moi
deux portes épaisses, et on me laissa seul sans m'avoir appris quel
était mon crime et quel allait être mon sort. Le lendemain, M. Berryer,
alors lieutenant de police, vint m'interroger. J'aurai plus d'une fois à
parler de ce magistrat respectable, et je dois en faire le portrait. Il
est heureux, quand on fatigue la compassion des hommes par le récit de
tant d'infortunes, de pouvoir s'arrêter un moment à l'idée d'un être
estimable, dont la touchante sensibilité les a adoucies quelquefois; je
n'aurai pas souvent à jouir de ce triste avantage.
M. Berryer inspirait la confiance par sa douceur et sa bonté. Il osait,
pour faire le bien, se mettre au-dessus des préjugés, et ne consultait
jamais, dans l'exercice de ses fonctions, que son cœur et son devoir.
Il est peu connu aujourd'hui. On ne doit pas en être surpris, il ne
l'était alors que des malheureux. Un pareil homme était déplacé dans la
Cour de la marquise.
Je ne lui dissimulai ni ce que j'avais fait ni le but que je m'étais
proposé. Ma candeur l'intéressa; il ne vit dans cette action qu'un trait
de jeunesse, excusable peut-être par son objet, digne au plus, en tout
cas, d'une légère correction. Il me promit d'être auprès de Mme de
Pompadour mon protecteur, et de lui demander ma liberté. Mais un homme
qui osait contrarier sa passion et ne pas venger sévèrement ses injures
jouissait d'un bien faible crédit sur son esprit. Il la trouva
inexorable, et fut obligé de me l'avouer.
Qu'on juge de mon état à cette nouvelle: seul, livré à mon imagination,
sans espoir, sans ressources, cherchant sans cesse à démêler dans
l'avenir quel serait mon sort, et n'y découvrant qu'un abîme affreux! M.
Berryer chercha à me procurer tous les soulagements qui dépendaient de
lui; il donna des ordres pour qu'on ne me laissât manquer de rien, et
m'envoya un compagnon d'infortune. Cet homme, nommé Joseph Abuzaglo,
juif, était à Paris l'agent secret du roi d'Angleterre. Ses lettres,
ouvertes à la poste, le trahirent, et il fut mis à la Bastille. Il avait
de l'esprit, et, dans toute autre situation, j'aurais trouvé de
l'agrément dans sa société et de la douceur à me lier avec lui; mais,
loin de nous soulager mutuellement, chacun de nous semblait accroître
ses maux et son désespoir de ceux de son ami. Abuzaglo avait une femme
et des enfants qu'il chérissait tendrement, et dont on avait la cruauté
d'intercepter toutes les lettres et de ne lui donner aucune nouvelle,
selon le régime atroce de la Bastille. Il supportait sa captivité avec
moins de courage et de force que moi. Il pouvait cependant concevoir
quelques espérances; il avait été recommandé d'une manière spéciale à M.
le prince de Conti, qui l'avait accueilli avec trop de bonté pour qu'il
ne se flattât pas qu'il s'emploierait pour lui obtenir sa liberté. Il
m'en promit aussi la protection, et nous jurâmes que le premier qui
sortirait s'occuperait, avant tout et sans relâche, de la délivrance de
l'autre. Déjà nous nous repaissions volontiers de cette idée, et elle
commençait à nous consoler; mais il n'entrait pas dans le plan de mes
persécuteurs de me laisser jouir même de l'espérance de voir changer mon
sort.