«--Votre malle est là-haut, dans votre chambre, il ne dépend que de moi

d'en faire sauter les cachets que vous y avez mis et de prendre vos

papiers.

«Je répliquai:--Monsieur, il y a des formalités de justice auxquelles

vous devez vous conformer, et il ne vous est point permis de faire de

pareilles violences.

«Il sort cinq ou six pas hors du cachot, et, comme je ne le rappelais

pas, il rentre en me disant:--Remettez-les-moi tant seulement pour dix

jours pour les examiner, et je vous donne ma parole d'honneur qu'au bout

de ce temps je vous les ferai rapporter dans votre chambre.

«Je lui répliquai:--Je ne vous les livrerai pas tant seulement pour deux

heures.

«--Hé bien! me dit-il, puisque vous ne voulez point me les confier, vous

n'avez qu'à rester ici.»

Latude raconte dans ces _Mémoires_, avec grande indignation, l'histoire

d'une flûte qu'il s'était faite, dont il jouait, c'était sa seule

distraction durant les longues heures de solitude; ses geôliers eurent

la barbarie de lui enlever. Le gouverneur du donjon, par compassion,

offrit de la lui rendre. «Mais ce ne sera qu'à la condition que vous

n'en jouerez point la nuit, et rien que le jour.» A cet article, écrit

Latude dans ses _Rêveries_, je ne pus éviter de le tourner en ridicule,

en lui disant: «Mais y pensez-vous, monsieur? il suffit que ça me soit

défendu pour m'en donner envie[1].»

Aussi à Vincennes, comme à Paris en vint-on à considérer Danry comme un

fou. Parmi les livres qu'on lui donnait pour le distraire, il s'en

trouva quelques-uns traitant de sorcellerie. Il les lut et relut, et vit

plus dès lors, dans sa vie, que la perpétuelle intervention des démons

évoqués par la magicienne Pompadour et son frère le magicien, marquis de

Marigny.

Sartine revint voir le prisonnier le 8 novembre 1772. Danry le pria de

lui envoyer un exempt, pour prendre copie d'un mémoire qu'il avait

composé pour sa justification; de lui envoyer également un avocat pour

l'aider de ses conseils, et un médecin, pour examiner l'état de sa

santé.

L'exempt arriva le 24. Le 29, il écrivit au lieutenant de police: «J'ai

l'honneur de vous rendre compte qu'en conséquence de vos ordres je me

suis rendu au château de Vincennes, le 24 courant, pour entendre ce que

Danry prétend intéresser le ministre, et il n'est pas possible

d'entendre chose qui l'intéresse si peu. Il a débuté par me dire qu'il

fallait, pour que j'écrive tout ce qu'il avait à me dire, que je reste

trois semaines avec lui. Il doit me faire l'histoire de cent

quatre-vingts ensorcellements et me faire copier cette histoire, d'après

lui, dans un tas de papiers qu'il a tirés d'un sac, dont le caractère

est indéchiffrable.»

Nous savons par Danry comment se passa la visite de l'avocat. Celui-ci

entra dans la chambre du prisonnier sur le midi.

Danry lui présente les deux mémoires qu'il a rédigés et lui en explique

le contenu. «Sur-le-champ, il me coupa court, en me disant: «Monsieur,

je ne crois point du tout aux ensorcellements.»

«Je ne perdis point courage, et je lui dis: «Monsieur, il ne m'est point

possible de vous faire voir le corps du démon, mais je suis très certain

de vous convaincre, par le contenu de ce mémoire, que feu la marquise de

Pompadour était une magicienne, et que le marquis de Marigny, son frère,

est encore aujourd'hui même en commerce avec les démons.»

A peine l'avocat eut-il lu quelques pages, qu'il s'arrêta tout court,

posa le cahier sur la table et me dit, comme s'il s'était éveillé d'un

profond sommeil: «N'est-ce pas que vous voudriez sortir de prison?» Je

repris: «Cela n'est point douteux.--Et comptez-vous rester dans Paris ou

retourner chez vous?--«Quand je serai libre, je retournerai chez

moi.--Mais avez-vous de quoi?» A ce mot, je le pris par la main et je

lui dis: «Monsieur l'avocat, je vous prie de ne pas vous fâcher des

paroles que je vais vous dire.--Parlez, me dit-il, dites tout ce qu'il

vous plaira, je ne me fâcherai point.--Hé bien, c'est que je me suis

aperçu très distinctement que le démon s'est déjà emparé de vous.»

La même année, Malesherbes fit sa célèbre inspection des prisons. «Ce

ministre vertueux vint me voir dans le commencement du mois d'août 1775,

il m'écouta avec le plus vif intérêt.» L'historien qui a le mieux connu

tout ce qui se rapporte à la Bastille, François Ravaisson, a cru que

Malesherbes laissa le malheureux en prison par égard pour son collègue

Maurepas. «On aurait dit que le premier acte de Maurepas, en reprenant

le ministère, avait été de faire sortir son ancien complice.» Une

lettre de Malesherbes au gouverneur de Vincennes détruit cette

supposition: «Je m'occupe, monsieur, de l'examen des pièces qui

concernent vos différents prisonniers. Danry, Thorin et Maréchal sont

tout à fait fols suivant les notes qu'on m'a données, et les deux

premiers en ont donné des marques indubitables en ma présence.»

Danry fut, en conséquence, transféré à Charenton le 27 septembre 1774,

«pour cause de dérangement de tête, en vertu d'un ordre du Roy du 23

dudit mois, contresigné de Lamoignon (Malesherbes). Le Roy paiera sa

pension.» Au moment d'entrer dans sa nouvelle demeure, Latude prit la

précaution de changer de nom une troisième fois et signa sur les

registres «Danger».

En passant du donjon de Vincennes dans la maison de Charenton, Danry ne

jugea pas inutile de s'élever encore en dignité. Aussi le voyons-nous

s'intituler dorénavant «ingénieur, géographe, pensionnaire du roi à

Charenton.» Sa situation s'améliora sensiblement. Il parle des bontés

qu'avaient pour lui les Pères de la Charité. Il avait des compagnons

dont la société lui plaisait. Des salles où l'on jouait au billard, au

trictrac, aux cartes, étaient mises à la disposition des pensionnaires.

Il prenait ses repas et se promenait en compagnie. Il revit Allègre, son

ancien confrère de captivité, qu'il retrouva dans les catacombes parmi

les forcenés: on l'avait fait sortir, en 1763, de la Bastille où il

cassait et brisait tout. A présent Allègre se croyait Dieu. Quant à

Danry, il était si bien entré dans son rôle de gentilhomme, qu'à voir

son air de noblesse et d'aisance, à entendre sa conversation pleine de

souvenirs de famille et de jeunesse, nul ne pouvait douter qu'il n'eût

été, en effet, ce brillant officier du génie, tombé, dans la fleur de

l'âge, victime des intrigues de la favorite. Il fréquentait la partie

aristocratique de la société de Charenton, et se lia intimement avec un

de ses compagnons, le chevalier de Moyria, fils d'un lieutenant-colonel,

chevalier de saint Louis.

Cependant le Parlement, qui envoyait chaque année une commission faire

l'inspection de la maison de Charenton, commission devant laquelle Danry

comparut à deux reprises différentes, ne jugea pas qu'il dût être mis en

liberté. Mais, un beau jour du mois de septembre 1776, le Père prieur,

qui s'intéressait tout particulièrement au sort de son pensionnaire, le

rencontrant dans le jardin, lui dit brusquement: «Nous attendons la

visite de M. le lieutenant de police, préparez un discours court et

bon». Le lieutenant de police, Lenoir, vit Danry, l'écouta

attentivement, et comme le Père prieur ne donnait que de bons

témoignages, le magistrat promit la liberté. «Alors le Père Prudence,

directeur, qui était derrière moi, me tira par le bras pour me faire

sortir, par crainte que, par quelque parole indiscrète, je ne gâtasse le

bien qui avait été résolu.» C'est un trait charmant tout à l'honneur du

Père Prudence.

Mais, réflexion faite, il parut dangereux de rejeter ainsi, du jour au

lendemain, dans la société un homme qui ne saurait comment y vivre,

n'ayant ni parents ni fortune, n'ayant plus les moyens de gagner sa vie,

et dont on n'avait d'ailleurs que trop de raisons de se défier. Le Noir

fit demander si le prisonnier trouverait, une fois en liberté, de quoi

assurer son existence, s'il avait quelque bien, s'il pouvait donner les

noms de quelques personnes prêtes à répondre de lui.

Comment, s'il avait quelque bien! comment, s'il trouverait des personnes

prêtes à répondre de lui! Lui, Maser de Latude! Mais toute sa famille,

quand la marquise de Pompadour le fit embastiller, occupait une

situation brillante! Mais sa mère, dont il avait eu la douleur

d'apprendre la mort, il avait laissé une maison et des biens-fonds

considérables! Latude prit la plume et, sans hésiter, écrivit à M.

Caillet, notaire royal à Montagnac:

[Illustration: J.-CH. P. LE NOIR, LIEUTENANT GÉNÉRAL DE POLICE

(Bibl. de l'Arsenal)]

«Mon cher ami, je parierais dix contre un que tu me crois mort, vois

comme tu t'es trompé!... Il ne dépend que de toi qu'avant ce carnaval

passé nous mangions un bon levraut ensemble.»

Et il parle à son ami le notaire de la fortune laissée par sa mère, de

toute sa famille qui ne peut manquer de s'intéresser à lui. Latude ne

fut peut-être pas très étonné de ne pas recevoir de réponse à cette

épître, mais elle devait passer sous les yeux du lieutenant de police.

Le nouvel ami de Latude, le chevalier de Moyria, était en liberté depuis

quelque temps déjà. Le prisonnier s'empressa de lui envoyer la copie de

sa lettre au notaire.

«La réponse se faisait attendre, M. Caillet était mort sans doute. Que

devenir? ces vingt-huit années de captivité avaient compromis sa

fortune, lui avaient fait perdre ses amis; comment retrouver les débris

de sa famille dispersée? Heureusement qu'il lui restait une amitié, une

amitié jeune encore, mais déjà forte, en laquelle il mettait sa

confiance.

«Chevalier, il ne dépendrait que de vous de me délivrer, en engageant

votre bonne maman à écrire à M. Le Noir. «Le chevalier de Moyria

répondit aimablement, Danry écrivit une nouvelle lettre plus pressante

et fit si bien que, non seulement la mère du chevalier, mais encore un

vieil ami de la famille de Moyria, Mercier de Saint-Vigor, chef

d'escadre, contrôleur général de la maison de la reine, intervinrent,

firent des démarches à Versailles. «Le 5 du moi de juin 1777, le roi

Louis XVI me rendit ma liberté, j'ai l'ordre de sa main dans ma poche!»

[Illustration: LA CHAPELLE DE LA BASTILLE]

V

En sortant de Charenton, Danry avait signé l'engagement de partir

immédiatement pour le Languedoc, engagement qu'il n'eut garde de tenir.

Paris était la seule ville de France où un homme comme lui pouvait se

pousser. Il avait alors cinquante-deux ans, mais se trouvait jeune

encore, plein d'entrain et de vigueur; ses cheveux, aussi abondants que

dans sa jeunesse, n'avaient pas blanchi. Bientôt il eut trouvé le moyen

d'emprunter de l'argent, et le voilà en campagne, s'efforçant

d'approcher les ministres, gagnant la protection du prince de Beauvau,

distribuant des mémoires où il réclame la récompense de grands services

rendus, où il se répand en invectives contre ses oppresseurs, contre

Sartine en particulier. Le ministre Amelot le fit appeler, et, d'une

voix sévère, lui intima l'ordre de partir sur-le-champ. Latude ne se le

fit pas répéter. Il se trouvait à Saint-Bris, à quarante-trois lieues de

la capitale, quand il se vit appréhendé par l'exempt Marais. Ramené à

Paris, il fut écroué au Châtelet le 16 juillet 1777, et, le 1er août,

conduit à Bicêtre. A peine en liberté, il s'était introduit chez une

dame de qualité et lui avait extorqué de l'argent par des menaces.

L'exempt le trouva porteur d'une somme assez forte.

Bicêtre n'était plus une prison d'État comme la Bastille et Vincennes,

ou une maison de santé comme Charenton: c'était la prison des voleurs.

Danry prit la précaution, en y entrant, de changer de nom une quatrième

fois, il se fit appeler Jedor. Il a d'ailleurs soin de nous donner dans

ses _Mémoires_ la raison de cette nouvelle métamorphose: «Je ne voulais

pas souiller le nom de mon père en le mettant sur le registre de ce lieu

infâme». De ce jour commence pour lui une existence vraiment misérable:

confondu avec les scélérats, au pain et à l'eau, il a un cabanon pour

demeure. Mais son long martyre est terminé: voici l'heure de

l'apothéose!

Louis XVI règne depuis plusieurs années et la France est devenue la

nation la plus _sensible_ de l'univers. Tout le monde pleure et à tout

propos. Est-ce la littérature sentimentale mise à la mode par J.-J.

Rousseau qui a amené ce résultat touchant, ou bien, au contraire, cette

littérature a-t-elle eu du succès parce qu'elle était dans le goût du

jour? Quoi qu'il en soit, Latude venait à son moment. Sa récente

mésaventure n'était pas faite pour le décourager. Au contraire, c'est

avec une énergie plus grande, une plus poignante émotion et des cris

plus déchirants qu'il reprend l'histoire de son interminable souffrance.

Victime d'oppresseurs cruels, de lâches ennemis qui ont intérêt à

étouffer sa voix, les mauvais traitements ne courberont pas sa tête, il

restera fier, sûr de lui, debout devant ceux qui le chargent de fers.

Lors de la naissance du dauphin, Louis XVI voulut faire partager sa

joie aux misérables et prononcer un grand nombre de grâces. Une

commission spéciale, présidée par le cardinal de Rohan, composée de huit

conseillers au Châtelet, vint siéger à Bicêtre. Danry comparut devant

elle le 17 mai 1782. Ses nouveaux juges, comme il en témoigne,

l'écoutèrent avec intérêt. Mais la décision de la commission ne lui fut

pas favorable. Cela ne l'étonna pas autant que nous pourrions le croire.

«Le souffle impur du vice, écrit-il au marquis de Conflans, n'a jamais

gâté mon cœur; mais il y a des magistrats qui aiment mieux faire

grâce en pardonnant à des hommes coupables, que de s'exposer au reproche

mérité d'avoir commis l'injustice la plus révoltante, en retenant

l'innocence pendant trente-trois ans dans les fers.»

Pour donner carrière à l'incroyable activité de son cerveau, il compose

à Bicêtre de nouveaux projets, mémoires et relations de ses malheurs. Il

envoie au marquis de Conflans un projet de presse hydraulique, «hommage

d'un gentilhomme infortuné qui a vieilli dans les fers»; il fait porter

des mémoires par le porte-clés à toutes les personnes qui pouvaient

s'intéresser à lui. La première qui le prit en compassion est un prêtre,

l'abbé Legal, de la paroisse de Saint-Roch, vicaire de Bicêtre. Il vint

le voir, le consoler, lui donner des soins et de l'argent. Le cardinal

de Rohan lui témoigna également beaucoup d'intérêt, il lui envoya des

secours par son secrétaire. Nous arrivons enfin à Mme Legros. Cette

merveilleuse histoire est connue, nous la conterons brièvement. Un

porte-clés ivre perd l'un des mémoires de Latude au coin d'une borne de

la rue des Fossés-Saint-Germain-l'Auxerrois; une femme, une petite

mercière, le ramasse, elle l'ouvre: son cœur se serre à la lecture de

ces souffrances horribles décrites en traits de feu. Elle fait partager

son émotion à son mari[2], tous les soins de ces braves gens vont tendre

à la délivrance de l'infortuné, et Mme Legros se consacre à la tâche

entreprise avec une ardeur, un courage, un dévoûment infatigables.

«Grand spectacle, s'écrie Michelet, de voir cette femme pauvre, mal

vêtue, qui s'en va de porte en porte, faisant la cour aux valets pour

entrer dans les hôtels, plaider sa cause devant les grands, leur

demander leur appui!» En bien des maisons elle trouve bon accueil, le

président de Gourgues, le président de Lamoignon, le cardinal de Rohan,

l'aident de leur influence. Sartine lui-même fait des démarches en

faveur du malheureux. Deux avocats du parlement de Paris, Lacroix et

Comeyras, se dévouent à la cause. Des copies sont tirées des mémoires du

prisonnier, elles se répandent dans tous les salons, elles pénètrent

jusque dans le cabinet de la reine. Tous les cœurs s'émeuvent aux

accents de cette voix déchirante.

Le marquis de Villette, devenu célèbre par l'hospitalité qu'il donna à

Voltaire mourant, se prend de passion pour l'infortuné; il envoie son

intendant à Bicêtre offrir à Latude une pension de 600 livres, à la

seule condition que le prisonnier lui laissera l'honneur de le délivrer.

Latude reçut cette singulière proposition comme il le devait. «Voilà

deux ans qu'une pauvre femme se dévoue à ma délivrance, je serais un

ingrat en ne laissant pas mon sort entre ses mains.» Il savait que cette

pension ne lui échapperait pas, et ce n'est pas pour 600 livres qu'il

aurait consenti à laisser dépouiller son histoire du caractère

romanesque et touchant qu'elle prenait de plus en plus.

Voici du reste l'Académie française qui intervient. D'Alembert est feu

et flammes. Et c'est dorénavant dans la prison infâme un flot de

visiteurs de la plus haute distinction. Enfin, le roi lui-même est amené

à s'occuper de l'affaire. Il se fait apporter le dossier, il l'examine

soigneusement. Avec quelle anxiété on attend sa décision! Mais Louis

XVI, qui connaît à présent l'affaire, répondit que Latude ne sortira

_jamais_. A cet arrêt, qui paraît sans appel, tous les amis du

prisonnier perdent courage, excepté Mme Legros. La reine et Mme

Necker sont avec elle. En 1783, Breteuil, l'homme de la reine, arrive au

pouvoir; le 24 mars 1784, la mise en liberté est signée. Le vicomte de

Latude reçoit une pension de 400 livres, mais il est exilé dans son

pays. Nouvelles instances, nouvelles démarches: on obtient enfin que

Latude vivra libre à Paris!

Voici la plus belle époque de la vie d'un grand homme. Latude occupe, au

quatrième, un appartement modeste, mais propre et bien rangé. Il vit

entre ses deux bienfaiteurs, M. et Mme Legros, choyé, entouré de

mille gâteries. La duchesse de Beauvau a obtenu de Calonne pour Mme

Legros, sur les fonds destinés à soutenir les gentilshommes tombés dans

la misère, une pension de 600 livres; la duchesse de Kingston lui fait

une autre pension de 600 livres également; outre la pension royale,

Latude reçoit 500 livres par an du président Dupaty et 300 du duc

d'Agen. De plus, une souscription publique a été ouverte, elle s'est

couverte des plus grands noms de France. Une agréable aisance est

assurée aux époux Legros et à leur fils d'adoption. Dans la séance du 24

mars, l'Académie française a décerné solennellement à la vaillante

mercière le prix Montyon. «La dame Legros est venue recevoir la médaille

aux acclamations de toute l'assemblée.»

Le nom de Latude est sur toutes les lèvres, on l'admire, on le plaint.

Les dames de la plus haute société ne craignent pas de monter les quatre

étages, accompagnées de leurs filles, pour apporter à l'infortuné «avec

leurs larmes des secours en argent». C'est une affluence dont le héros

nous a laissé avec complaisance la description: duchesses, marquises,

grands d'Espagne, croix de saint Louis, présidents au Parlement, se

rencontrent chez lui. Il y a quelquefois six et huit personnes dans sa

chambre. Chacun entend son histoire, lui prodigue les témoignages de la

plus tendre compassion, et nul ne manque, avant de sortir, «de laisser

une marque de sa sensibilité». Les maréchales de Luxembourg et de

Beauvau, la duchesse de la Rochefoucauld, la comtesse de Guimont, sont

parmi les plus zélées. «D'ailleurs, dit notre homme, il me serait

extrêmement difficile de pouvoir connaître laquelle de ces comtesses,

marquises, duchesses et princesses a le cœur le plus humain, le plus

compatissant.»

Latude devient ainsi l'une des illustrations de Paris: les étrangers

affluent à son logis, les maîtresses de maison se l'arrachent. A table,

quand il parle, c'est un silence empreint de déférence et de respect; au

salon, près de la cheminée où flambent les grandes bûches, il est assis

dans un fauteuil doré, au milieu d'un bouquet de robes claires et

soyeuses qui frissonnent, pressées autour de lui. Le chevalier de

Pougens, fils du prince de Conti, lui demande avec insistance de lui

faire le plaisir de venir demeurer dans sa maison; Latude veut bien y

consentir. L'ambassadeur des États-Unis, l'illustre Jefferson, le prie à

dîner.

Latude a décrit lui-même cette vie enchantée: «Depuis ma sortie de

prison, les plus grands seigneurs de France m'ont fait l'honneur de

m'inviter à venir manger chez eux, mais je n'ai pas trouvé une seule

maison, excepté celle de M. le comte d'Angevillier, où l'on rencontre

les gens d'esprit et de science par douzaines, et toutes sortes

d'honnêtetés de la part de Mme la comtesse, et celle de M. Guillemot,

intendant des bâtiments du roi, l'une des plus charmantes familles que

l'on puisse trouver dans Paris,--où l'on soit plus à son aise que chez

le marquis de Villette.

«Quand on a, comme moi, éprouvé la rage de la faim, on commence toujours

par parler de la bonne chère. Le marquis de Villette a toujours un

cuisinier qui peut aller de pair avec le plus habile de son art,

c'est-à-dire en deux mots que sa table est excellente. A celle des ducs

et pairs et des maréchaux de France, c'est un cérémonial éternel, on n'y

parle que par sentences, au lieu qu'à celle du marquis de Villette[3],

fondamentalement il y a toujours des personnes d'esprit et de science.

Tous les musiciens de la première classe ont un couvert mis à sa table,

et de six jours de la semaine il y en a au moins trois où il y a un

petit concert.»

Le 26 août 1788, mourut une des bienfaitrices de Latude, la duchesse de

Kingston; elle ne manqua pas de faire à son protégé une bonne place dans

son testament, et nous voyons celui-ci assister pieusement à la vente

qui se fit des meubles et effets ayant appartenu à la bonne dame. Il

acheta même quelques objets et donna en paiement un louis d'or. Mais,

l'huissier-audiencier, M. de Villeneuve, le lui rendit: la pièce était

fausse. Le lendemain à une seconde vacation Latude ayant donné à nouveau

la même pièce, M. de Villeneuve la lui rendit pour la seconde fois en

lui faisant remarquer assez vivement, que la pièce était

fausse.--«Fausse? Hé! prenait-on le vicomte de Latude pour un escroc? La

pièce était fausse! Et qui donc avait l'audace d'émettre «une pareille

inculpation attentatoire à son honneur et à sa réputation»? Latude élève

la voix, l'huissier menace de le faire sortir de la salle. L'insolent!

«On met à la porte un polisson et non un gentilhomme!» Mais l'huissier

envoie chercher la garde à cheval, qui met «le sieur de la Tude

ignominieusement dehors». Celui-ci sortit avec calme, et, le jour même,

22 novembre 1788, attaqua l'huissier devant le tribunal du Châtelet

«pour avoir une réparation aussi authentique que la diffamation avait

été publique[4]».

L'année suivante (1789), Latude fit un voyage en Angleterre. Il avait

entrepris de poursuivre devant les tribunaux Sartine, Le Noir et les

héritiers de Mme de Pompadour, afin d'obtenir les indemnités qui lui

étaient dues. En Angleterre, Latude rédigea un mémoire à l'adresse de

Sartine, dans lequel il fait connaître à l'ancien lieutenant de police

les conditions auxquelles il se désisterait de ses poursuites. «M. de

Sartine, voulez-vous me donner, en forme de réparation de tous les

maux, dommages, que vous m'avez fait souffrir injustement, la somme de

900.000 livres; M. Le Noir, 600.000 livres, et les héritiers de feu la

marquise de Pompadour et du marquis de Menars 100.000 écus, ces trois

sommes ensemble font 1.800.000 livres», c'est-à-dire 4 millions

d'aujourd'hui.

[Illustration: LA BASTILLE VUE DU JARDIN DU GOUVERNEUR]

VI

La révolution éclata. Si l'époque de Louis XVI, tendre et compatissante,

avait été favorable à notre homme, la Révolution semble avoir été faite

pour lui. Le peuple se souleva contre le despotisme des rois; les tours

de la Bastille furent renversées. Latude, victime des rois, victime de

la Bastille et des ordres arbitraires, allait apparaître dans tout son

éclat.

Il s'empressa de jeter aux orties sa perruque poudrée et son habit de

vicomte; écoutez le révolutionnaire farouche, intègre, indomptable,

absolu: «Français! j'ai acquis le droit de vous dire la vérité; et, si

vous êtes libres, vous devez aimer à l'entendre.

«Je méditais depuis trente-cinq ans, dans les cachots, sur l'audace et

l'insolence des despotes; j'appelais à grands cris la vengeance, lorsque

la France, indignée, s'est levée tout entière, par un mouvement sublime,

et a écrasé le despotisme. Pour qu'une nation soit libre, il faut

qu'elle veuille le devenir, et vous l'avez prouvé. Mais, pour conserver

la liberté, il faut s'en rendre digne; et voilà ce qu'il vous reste à

faire!»

Mémoires authentiques de Latude, écrites par lui au donjon de Vincennes et à Charenton · 第 3 / 18 段