Dans d'autres lettres, le prisonnier change de ton. Aux plaintes

succèdent les cris de rage et de colère, «il trempe sa plume dans le

fiel dont son âme est abreuvée». Il ne supplie plus, il menace. On ne

saurait louer le style de ces épîtres, il est incorrect et vulgaire,

mais, par moments, vigoureux et coloré d'images vives. Il dit au

lieutenant de police: «Quand il faut punir dans cette maudite prison,

tout est en l'air, le tonnerre ne marche pas aussi vite que les

punitions; il s'agit de soulager un homme qui n'est pas heureux, je ne

vois que des écrevisses»; et il lui adresse ces vers de Voltaire:

Périssent les cœurs durs et nés pour les forfaits

Que les malheurs d'autrui n'attendrissent jamais.

Il prédit aux ministres, aux magistrats, à la marquise de Pompadour des

châtiments terribles. Il écrit à cette dernière: «Vous vous verrez un

jour comme ce hibou du parc de Versailles; tous les oiseaux lui jetaient

de l'eau pour l'étouffer, pour le noyer: si le roi venait à mourir, on

ne passerait pas deux heures sans mettre cinq ou six personnes à vos

trousses, vous iriez vous-même à la Bastille.» L'accusé se transforme

peu à peu en accusateur. Il écrit à Sartine: «Je ne suis ni un chien ni

un scélérat, mais un homme comme vous!» Et le lieutenant de police, qui

le prend en pitié, écrit au-dessus d'une de ces lettres envoyées au

ministre de Paris: «Lorsque Danry écrit ainsi, ce n'est pas qu'il soit

fol, mais désespéré de sa prison.» Le Magistrat conseille au prisonnier

«de ne pas mettre d'aigreur dans ses lettres, cela ne peut que lui

nuire». Bertin corrige de sa propre main les suppliques que Danry

adresse à la marquise de Pompadour, nous lisons en marge de l'une

d'elles: «Je croirais lui porter préjudice à lui-même et à son véritable

intérêt si je remettais à Mme la marquise de Pompadour une lettre où

il ose lui reprocher _d'avoir abusé de sa bonne foi et de sa

confiance_.» La lettre corrigée, le lieutenant de police la porta

lui-même à Versailles.

Loin que les années de captivité le rendent plus humble, abaissent son

orgueil, le prisonnier se redresse de plus en plus; de jour en jour son

audace grandit, il ne craint pas de parler aux lieutenants de police

eux-mêmes, qui connaissent son histoire, de sa fortune qu'on a ruinée,

de sa carrière brillante qu'on a entravée, de toute sa famille qu'on a

plongée dans le désespoir. Les premières fois, le Magistrat hausse les

épaules, insensiblement il se laisse gagner par ces affirmations d'une

fermeté inébranlable, par cet accent de conviction; il finit par croire,

lui aussi, à cette noblesse, à cette fortune, à ce génie, auxquels Danry

en est peut-être venu à croire lui-même. Et Danry s'élève encore: il

réclame non seulement sa liberté, mais des indemnités, des sommes

considérables et des honneurs. N'allez cependant pas penser que ce soit

par un sentiment de cupidité indigne de lui: «Si je propose un

dédommagement, monseigneur, ça n'est point pour avoir de l'argent, ça

n'est que pour aplanir toutes les difficultés qui peuvent s'opposer à

la fin de ma longue misère.»

Il veut bien, en retour, donner au lieutenant de police des conseils,

lui indiquer les moyens d'avancer dans sa carrière, lui enseigner

comment il doit s'y prendre pour se faire nommer secrétaire d'État et

lui composer le discours qu'il devra tenir au roi à la première

audience. Il ajoute: «Ce temps-cy, précisément, vous est extrêmement

favorable, c'est le quart d'heure du berger, profitez-en. Avant que de

monter à cheval, le jour qu'on va faire la réjouissance de la paix, vous

devez être conseiller d'Etat.»

Il veut bien, également, envoyer au roi les projets qu'il a conçus dans

sa prison pour le bien du royaume. Il s'agit de faire porter des fusils

aux sergents et aux officiers, les jours de bataille, en place de

spontons et de hallebardes, ce qui renforcerait les armées françaises de

vingt-cinq mille bons fusiliers. Il s'agit encore d'augmenter le port

des lettres, ce qui accroîtrait les ressources du Trésor de plusieurs

millions chaque année. Il conseille de créer dans les principales villes

des greniers d'abondance et dessine des plans de bataille qui donnent à

une colonne de trois hommes de profondeur une force inconnue. Nous en

passons et des meilleurs. Ces idées sont délayées dans un déluge de

mots, une abondance de phrases inimaginables, accompagnées de

comparaisons tirées de l'histoire de tous les temps et de tous les pays.

Les manuscrits sont illustrés de dessins à la plume. Danry les copie et

recopie sans cesse, les envoie à tout le monde, sous toutes les formes,

persuade aux sentinelles que ces hautes conceptions intéressent le salut

de l'État et lui procureront une fortune immense. Il détermine ainsi ces

braves gens, qui compromettent leur position, à les porter secrètement

aux ministres, aux membres du parlement, aux maréchaux de France, il les

jette par les fenêtres de sa chambre et du haut des tours enveloppés

dans des boules de neige. Ces mémoires sont l'œuvre d'un homme dont

l'esprit ouvert et actif, d'une activité incroyable, projette,

construit, invente, sans cesse ni repos.

Dans ces liasses de papiers, nous avons trouvé une lettre bien

touchante, elle est de la mère du prisonnier, Jeanneton Aubrespy, qui

écrivait à son fils, de Montagnac, le 14 juin 1759:

«Ne me faites pas l'injustice de croire que je vous ai oublié, mon cher

fils, mon tendre fils. Seriez-vous exclu de ma pensée, vous que je porte

dans mon cœur? J'ai toujours eu un grand désir de vous revoir, mais

aujourd'hui, j'en ai encore plus d'envie; je suis sans cesse occupée de

vous, je ne pense qu'à vous, je suis toute remplie de vous. Ne vous

chagrinez pas, mon cher fils, c'est la seule grâce que je vous demande.

Vos malheurs auront une fin et peut-être qu'elle n'est pas éloignée.

J'espère que Mme de Pompadour vous fera grâce, j'intéresse pour cela

le ciel et la terre. Le Seigneur veut encore éprouver ma soumission et

la vôtre pour mieux faire sentir le prix de ses faveurs. Ne vous

inquiétez pas, mon fils, j'espère d'avoir le bonheur de vous revoir et

de vous embrasser plus tendrement que jamais. Adieu, mon fils, mon cher

fils, mon tendre fils, je vous aime et je vous aimerai tendrement

jusqu'au tombeau. Je vous recommande de me donner des nouvelles de votre

santé. Je suis et serai toujours votre bonne mère,

«DAUBRESPI, _veuve_.»

Cette lettre n'est-elle pas belle dans sa douleur si simple? La réponse

faite par le fils, est émouvante également; mais, en la relisant, on

sent qu'elle devait passer sous les yeux du lieutenant de police; en

l'examinant de près, on voit entre les lignes grimacer les sentiments.

Nul n'a su, mieux que Danry, jouer de l'âme des autres, éveiller en eux,

à son gré, la pitié, la tendresse, l'étonnement, l'admiration. Nul ne

l'a surpassé dans l'art, difficile assurément, d'apparaître en héros, en

homme de génie et en martyr; rôle que nous le verrons soutenir pendant

vingt ans sans défaillance.

En 1759, était arrivé à la lieutenance de police un homme qui,

désormais, occupera Danry presque exclusivement,--Gabriel de Sartine.

C'était un fin sceptique, de caractère aimable et de manières

gracieuses. Il était aimé de la population parisienne, qui vantait ses

qualités d'administrateur et son esprit de justice. Il s'efforça à son

tour de rendre à Danry moins cruelles les années de captivité. «Il

m'accorda, écrit celui-ci, ce qu'aucun prisonnier d'État n'a jamais

obtenu: la promenade sur le haut des tours, au grand air, pour conserver

ma santé.» Il soutenait le prisonnier de bonnes paroles, l'engageait à

se bien conduire, à ne plus remplir ses lettres d'injures: «Votre sort,

lui disait-il, est entre vos mains». Il prenait connaissance de son

projet pour la construction de greniers d'abondance et, après l'avoir

lu: «Vraiment, il y a de bonnes choses, de très bonnes choses

là-dedans». Il le venait voir dans sa prison et lui promettait de faire

son possible pour obtenir sa liberté. Il remettait lui-même entre les

mains de la marquise de Pompadour le _Grand Mémoire_ que Danry avait

rédigé pour elle. Dans ce factum, le prisonnier disait à la favorite

qu'en retour d'un service qu'il lui avait rendu, en lui adressant un

«symbole hiéroglyphique» pour la mettre en garde contre les entreprises

de ses ennemis, elle l'avait fait souffrir pendant douze années

injustement. Aussi, à présent, n'accepterait-il la liberté qu'avec une

indemnité de «60.000 livres». Il ajoutait: «Soyez sur vos gardes!...

Quand vos prisonniers sortiront et qu'ils divulgueront vos cruautés, ils

vous rendront haïssable au ciel et à toute la terre.» On ne s'étonnera

pas que ce «grand mémoire» ait produit un médiocre effet. Sartine promit

au prisonnier de revenir à la charge: «Si malheureusement, lui écrit

Danry, vous trouviez quelque résistance aux prières que vous allez faire

pour moi, je prends la précaution de vous envoyer la copie du projet que

j'ai envoyé au roi,--c'était le mémoire qui proposait de donner des

fusils aux officiers et aux sergents. Or, le roi s'est servi de mon

projet pendant cinq années de suite et s'en servira encore

perpétuellement toutes les fois que nous serons en guerre.» Sartine se

rendit à Versailles, ce merveilleux projet en poche. Il le montra aux

ministres, parla en faveur de son protégé, qui, du fond des cachots, se

rendait utile à son pays. Mais, au retour, il écrivit au major de la

Bastille, pour Danry, une note où nous lisons: «On n'a point fait usage,

comme il le croit, de son projet militaire.»

Danry avait demandé plusieurs fois qu'on l'envoyât aux colonies. En

1763, le gouvernement s'occupait beaucoup de la colonisation de la

Désirade. Nous trouvons une lettre du 23 juin 1763 par laquelle Sartine

propose d'envoyer Danry à la Désirade «en le recommandant à l'officier

commandant». Ces tentatives demeurèrent infructueuses.

Danry chercha toute sa vie à réussir par les femmes. Il savait fort bien

tout ce qu'il y a de tendresse et de dévouement dans ces têtes légères

et qu'en elles le sentiment est toujours plus fort que la raison: «Je

cherchais surtout des femmes et je désirais les trouver jeunes, leur âme

aimante et douce est plus susceptible de pitié: l'infortune les émeut,

les intéresse plus vivement, leur sensibilité s'altère moins vite et les

rend capables de plus d'efforts.»

Tandis qu'il se promenait sur les tours de la Bastille, à l'air frais du

matin, il tentait de se mettre en relation, par signes et signaux, avec

les gens du voisinage. «Je remarquai deux jeunes personnes seules dans

une chambre, où elles travaillaient: leur physionomie me parut douce et

jolie, je ne me trompais pas. L'une d'elles, ayant jeté les yeux de mon

côté, je lui fis avec ma main un salut que je cherchai à rendre honnête

et respectueux; elle avertit d'abord sa sœur, qui me fixa

sur-le-champ. Je les saluai alors toutes les deux de la même manière et

elles me répondirent toutes les deux avec un air d'intérêt et de bonté.

Dès ce moment, nous établîmes entre nous une sorte de correspondance.»

C'étaient deux gentilles blanchisseuses, nommées Lebrun, filles d'un

perruquier. Et notre compère, pour mieux stimuler les petites folles à

le servir avec enthousiasme, frappait à la porte de leur jeune cœur

qui ne demandait qu'à s'ouvrir. Il leur parlait de jeunesse, de malheur

et d'amour et aussi de sa fortune, très grande, disait-il, et dont il

leur offrait la moitié. Remplies d'ardeur, les jeunes filles

n'épargnèrent pour lui ni leur temps, ni leurs peines, ni le peu

d'argent qu'elles pouvaient avoir.

Le prisonnier leur avait fait parvenir plusieurs de ses projets, entre

autres le projet militaire, avec des lettres pour quelques écrivains et

grands personnages, en outre, pour le roi, un mémoire «terrible» contre

la marquise de Pompadour, où «sa naissance et son opprobe, toutes ses

voleries, ses cruautés étaient exposés». Il pria les jeunes filles d'en

faire tirer plusieurs copies qu'elles enverraient aux adresses

indiquées. Bientôt de grandes croix noires sur une muraille du voisinage

apprennent au prisonnier que ses instructions sont exécutées. Danry

semble ne plus douter que ses maux vont prendre fin, les portes de la

Bastille vont s'ouvrir devant lui et, triomphalement, il sortira de la

prison pour entrer dans les palais de la fortune: _Parta victoria!_

s'écrie-t-il dans un mouvement de bonheur.

Nous arrivons ainsi à une des actions les plus surprenantes de cette vie

étrange.

En décembre 1763, la marquise de Pompadour tomba gravement malade.

«Un officier de la Bastille monta dans ma chambre et me dit: «Monsieur,

écrivez quatre paroles à Mme la marquise de Pompadour et vous pouvez

être certain qu'en moins de huit jours votre liberté vous sera rendue.»

Je répondis au major que les prières et les larmes ne faisaient

qu'endurcir le cœur de cette cruelle femme et que je ne voulais point

lui écrire. Cependant, il revint le lendemain et il me tint le même

langage, et moi je lui répondis les mêmes paroles que le jour

auparavant. A peine fut-il sorti que Daragon, mon porte-clés, entra dans

ma chambre en me disant: «Croyez M. le major, quand il vous dit qu'avant

huit jours votre liberté vous sera rendue; s'il vous le dit, c'est qu'il

en est bien certain.» Le surlendemain, cet officier revint encore pour

la troisième fois. «Pourquoi vous obstinez-vous?» Je remerciai cet

officier, c'est-à-dire M. Chevalier, major de la Bastille, pour la

troisième fois, en lui disant que j'aimerais mieux mourir que d'écrire

encore à cette implacable mégère.

«... Six ou huit jours après, mes deux demoiselles vinrent me saluer et,

en même temps, elles déployèrent un rouleau de papier où il y avait en

gros caractères ces mots: «Mme de Pompadour est morte.»--La marquise

de Pompadour mourut le 19 d'avril 1764, et deux mois après, c'est-à-dire

le 19 juin, M. de Sartine vint à la Bastille, m'accorda audience, et la

première parole qu'il me dit fut: de ne plus parler du passé et qu'au

premier jour il irait à Versailles et demanderait au ministre la justice

qui m'était due.» Et nous trouvons, en effet, à la date du 18 juin 1764,

dans les papiers du lieutenant de police, la note suivante: «M.

Duval--c'était l'un des secrétaires de la lieutenance--proposer la

liberté de Danry au premier travail, en l'exilant dans son pays.»

Rentré dans sa chambre, Danry réfléchit sur ce qui se passait: si le

lieutenant de police mettait tant d'empressement à le délivrer, c'est,

évidemment, qu'il avait peur de lui, que ses mémoires étaient arrivés à

destination et avaient produit leur effet. Mais lui, Danry, serait bien

sot de se contenter d'une simple mise en liberté: «100.000 livres»

devaient à peine suffire à lui faire oublier les injustices dont il

avait été accablé.

[Illustration: LE MARQUIS DE MARIGNY, FRÈRE DE LA MARQUISE DE POMPADOUR

(Dessin de Carmontelle) (Musée Condé à Chantilly)]

Il roula ces pensées dans sa tête durant plusieurs jours. Accepter la

liberté de la main de ses persécuteurs serait pardonner le passé, faute

qu'il ne commettrait jamais. La porte s'ouvrit, le major entra, il avait

à la main un billet écrit par Sartine. «Vous direz à la 4e Comté que

je travaille à le délivrer efficacement.» L'officier sortit. Danry se

mit immédiatement à sa table et écrivit au lieutenant de police une

lettre pleine d'expressions grossières, de menaces et d'injures.

L'original s'est perdu, nous avons une analyse faite par Danry lui-même.

Il terminait en laissant à Sartine «le choix ou de n'être qu'un fou ou

de s'être laissé corrompre comme un misérable par les écus du marquis de

Marigny, frère de la marquise de Pompadour».

Dès que Sartine eut reçu ma lettre, il m'en écrivit une que le major

vint me lire, où il y avait les propres paroles que voici:

«Que j'avais tort de l'accuser de la longueur de ma prison, que, s'il en

avait été le maître, il y aurait longtemps qu'il m'aurait rendu la

liberté, et il finissait sa lettre en me disant qu'il y avait des

petites maisons pour y mettre les fous. A quoi je dis au major: «Nous

verrons si dans quelques jours il aura le pouvoir de m'y mettre.» Il ne

m'ôta pas la promenade de dessus les tours; neuf jours après, il me mit

au cachot, au pain et à l'eau.» Mais Danry ne se laissait pas démonter

facilement. On ne voulait sans doute qu'éprouver son assurance. C'est en

chantant qu'il descendit au cachot, où il continua pendant quelques

jours à donner les marques de la gaîté la mieux assurée.

De ce moment le prisonnier se rendit insupportable à ses gardiens. Ce

n'étaient que cris et violences. Il remplissait la Bastille des éclats

de «sa voix de tonnerre». Le major Chevalier écrit à Sartine: «Le

prisonnier userait la patience du plus sage capucin»; une autre fois «Il

est rempli de fiel et d'amertume, c'est un venin tout pur»; ou bien

encore: «Ce prisonnier est enragé».

Le lieutenant de police proposa au ministre Saint-Florentin le transfert

de Danry au donjon de Vincennes. Le prisonnier y fut conduit dans la

nuit du 15 au 16 septembre 1764. Nous allons entrer dans une nouvelle

phase de sa vie. Nous le trouverons plus misérable encore que par le

passé, mais agrandissant encore ses exigences et ses prétentions;

d'ailleurs avec raison, puisque le voilà anobli. Il avait appris d'une

sentinelle de la Bastille la mort de Henri Vissec de la Tude,

lieutenant-colonel d'un régiment de dragons, décédé à Sedan le 31

janvier 1761. De ce jour il résolut qu'il était le fils de cet officier.

Quelles raisons avait-il pour cela? Vissec de la Tude était de son pays,

il était gentilhomme et riche, et il était mort. Danry trouvait ces

raisons excellentes. Il est d'ailleurs dans une ignorance complète de

tout ce qui concerne son père et sa nouvelle famille: il ignore jusqu'à

ce nom de «Vissec de la Tude», dont il fait «Masers de la Tude»; Masers

était le nom d'une terre appartenant au baron des Fontès, parent de

Henri de Vissec. Celui-ci n'était pas marquis, comme le croit Danry,

mais simplement chevalier; il mourut laissant six fils, tandis que Danry

le présente mourant sans postérité. Il va sans dire que tout ce que

notre héros raconte de son père dans ses _Mémoires_ est pure invention.

Le chevalier de la Tude ignora toujours l'existence du fils de Jeanneton

Aubrespy; et quand, plus tard, Danry demanda aux enfants de le

reconnaître pour leur frère naturel, ses prétentions furent repoussées.

Cependant notre homme signera désormais ses lettres et mémoires «Danry,

ou mieux Henri Masers d'Aubrespy», puis «de Masers d'Aubrespy», «puis de

Masers de la Tude». Lorsque Danry s'était mis une idée dans la tête, il

ne l'abandonnait plus. Il la répétait sans trêve jusqu'à ce qu'il l'eût

fait entrer dans la conviction de tous ceux qui l'entouraient: ténacité

qui doit faire notre admiration. Dans le brevet de 400 livres de pension

que Louis XVI donnera à Danry, en 1784, le roi appellera le fils de la

pauvre Jeanneton: Vicomte Masers de la Tude!

Comme bien on pense, le vicomte de la Tude ne pouvait plus accepter sa

liberté aux mêmes conditions que Danry. Celui-ci s'était contenté de

«60.000 livres»; le vicomte de la Tude exige «150.000 livres», plus la

croix de saint Louis. Il l'écrit au lieutenant de police. Quant à

Sartine, il était trop homme d'esprit pour tenir longtemps rigueur au

prisonnier de ses extravagances. «Je fus transféré dans le donjon de

Vincennes la nuit du 15 au 16 septembre 1764. Environ neuf heures après,

feu M. de Guyonnet, lieutenant de roi, vint me voir en compagnie du

major et des trois porte-clés, et il me dit: «M. de Sartine m'a ordonné

de venir vous dire, de sa part, que pourvu que vous fussiez un peu

tranquille, qu'il vous accorderait votre liberté. Vous lui avez écrit

une lettre extrêmement forte, il faut lui faire des excuses.» Danry

ajoute: «Au surplus, M. de Sartine me traitait bien». Il lui accordait

pour deux heures chaque jour «la promenade extraordinaire des

fossés».--«Quand un lieutenant de police, dit Danry, accordait cette

promenade à un prisonnier, c'était pour lui rendre promptement sa

liberté». Le 23 novembre 1765, Danry se promenait ainsi, en compagnie

d'une sentinelle, en dehors du donjon de Vincennes. Le brouillard était

intense. Il se retourna tout à coup vers son gardien: «Comment

trouvez-vous ce temps ci?--Fort mauvais.--Et moi je le trouve fort bon

pour m'échapper». Il n'avait pas fait cinq pas qu'il était hors de vue.

«Je me suis échappé du donjon de Vincennes, écrit Danry, sans malice, un

bœuf en aurait fait autant que moi». Mais, dans le discours qu'il

prononcerait plus tard à l'Assemblée nationale, la scène changerait de

caractère. «Regardez, s'écrie-t-il, l'infortuné Latude, dans sa

troisième évasion de la tour de Vincennes, poursuivi par plus de vingt

soldats, s'arrêter et désarmer à leur vue la sentinelle qui l'avait mis

en joue!»

[Illustration]

IV

Lorsque Latude fut en liberté, il se trouva sans ressource, comme lors

sa première évasion. «Je m'étais échappé avec des pantoufles à mes pieds

et pas un sou dans ma poche; j'étais dénué de tout.» Ses jeunes amies,

les demoiselles Lebrun, lui donnèrent asile.

Il retrouva chez elles une partie de ses papiers, plans et projets,

mémoires et dissertations, dont il envoya «un panier» au maréchal de

Noailles; il le priait de lui continuer l'honneur de sa protection et

lui faisait part de «quatre grandes découvertes qu'il venait de faire:

la première, la véritable cause du flux et du reflux de l'Océan; la

deuxième, la cause des montagnes, sans lesquelles le globe de la terre

serait immobilisé et en peu de temps vitrifié; la troisième, la cause

qui fait tourner sans cesse le même globe; la quatrième, la cause de la

salure des eaux de toutes les mers». Il écrivit également au duc de

Choiseul, ministre de la guerre, afin d'obtenir la récompense de son

projet militaire; il écrivit à Sartine pour lui faire des propositions

de paix: en retour de 10.000 écus, avancés sur les 150.000 livres qui

lui étaient dues, il oublierait le passé: «J'étais, dit-il, résolu de

jouer le tout pour le tout». En réponse, il reçut une lettre qui lui

désignait une maison où il trouverait 1.200 livres obtenues pour lui par

le docteur Quesnay. Il se rendit à l'adresse indiquée, où il fut saisi.

Il fut aussitôt ramené à Vincennes. Danry avoue qu'il allait être mis en

liberté au moment où il s'évada: c'était une nouvelle détention à

recommencer. Nous ne raconterons pas ici le détail de l'existence qu'il

va mener. On en trouvera le récit dans les mémoires imprimés ci-après.

Matériellement, il continue d'être bien traité, mais son esprit tourne

à la folie, ses colères deviennent de plus en plus violentes, en

arrivent au paroxysme de la fureur. Voici quelques extraits des lettres

et mémoires envoyés à Sartine: «Par tous les diables, cela est un peu

fort de café! Il est vrai, monsieur, qu'à ne vous vanter que

médiocrement, on pourrait défier les plus scélérats diables de tout

l'enfer de vous donner des leçons de cruauté.» Il écrit une autre fois;

«Notre crime à nous tous est d'être instruits de vos friponneries: il

faut que nous périssions! quelle joie pour vous si l'on venait vous

apprendre que nous nous sommes étranglés dans nos cachots!» Danry

rappelle au lieutenant de police les supplices d'Enguerrand de Marigni,

et il ajoute: «Sachez qu'on en a rompu plus de mille au milieu de la

place de grève de Paris qui n'avaient pas commis la centième partie de

vos crimes».--«Il ne se trouverait pas une seule personne d'étonnée en

te voyant écorcher tout vif, tanner ta peau et jeter ton corps à la

voirie pour être dévoré par les chiens.»--«Mais monsieur se rit de tout,

monsieur ne craint ni Dieu, ni le roi, ni le diable, monsieur avale les

crimes comme du petit-lait!»

Latude écrivait dans sa prison des mémoires qu'il remplissait de

calomnies sur les ministres et la Cour. Ces mémoires étaient composés

sur le ton le plus dramatique, avec un accent de sincérité inimitable.

On savait que le prisonnier trouvait mille moyens de les faire passer à

l'extérieur, et on craignait qu'ils ne se répandissent dans la foule où

les esprits--nous sommes en 1775--commençaient à être excités. Latude

venait d'être descendu au cachot à la suite d'une nouvelle algarade à

ses geôliers. «Le 19 de ce mois de mars 1775, le lieutenant de roi

entra, accompagné du major et de trois porte-clés, il me dit:--J'ai

obtenu qu'on vous fît sortir du cachot, mais à la condition que vous me

remettiez vos papiers.

«--Que je vous remette mes papiers! Sachez, monsieur, que j'aimerais

mieux crever dans ce cachot que de faire une pareille lâcheté!

Mémoires authentiques de Latude, écrites par lui au donjon de Vincennes et à Charenton · 第 2 / 18 段