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[Illustration]
ÉDITION ILLUSTRÉE PRIX: 1 fr. 50 net.
MÉMOIRES ET SOUVENIRS
publiés sous la direction de
F. FUNCK-BRENTANO
MÉMOIRES AUTHENTIQUES
DE
LATUDE
ÉCRITS PAR LUI AU DONJON DE VINCENNES ET A CHARENTON
Publiés d'après le manuscrit de SAINT-PÉTERSBOURG
_Avec une Introduction_
PAR
F. FUNCK-BRENTANO.
ARTHÈME FAYARD, ÉDITEUR
18-20, RUE DU SAINT-GOTHARD 18-20
PARIS
MÉMOIRES AUTHENTIQUES
DE
LATUDE
[Illustration: LE DOCTEUR QUESNAY
(Fondateur de la doctrine des physiocrates et médecin de Mme de
Pompadour)
(Peint par Chevallier (1745), gravé par Will) (Bibl. de l'Arsenal)]
[Illustration: MÉMOIRES AUTHENTIQUES
de
LATUDE
ÉCRITS PAR LUI AU DONJON DE VINCENNES ET À CHARENTON
_Publiés d'après le manuscrit_
de
SAINT PETERSBOURG
AVEC UNE INTRODUCTION
par
F. FUNCK-BRENTANO]
[Illustration: M. Masers dit Latude
Victime du pouvoir injust et criminel,
Masers dans le Cahots eût terminé sa vie,
Si l'art du despotisme, aussi fin que cruel,
Avoit pu dans ses fers enchaînés son genie
Des. et Gravé avec le Phisionotrace par Quesndey, rue Croix des petits
Champs 11º 1º à Paris
JEAN HENRY, DIT DANRY, DIT MASERS DE LATUDE
(Bibl. nat., estampes)
Au témoignage des contemporains ce portrait est le plus ressemblant de
ceux qui ont été faits du célèbre prisonnier.]
[Illustration]
LA VIE DE LATUDE
Peu de figures historiques ont pris dans l'imagination populaire une
plus grande place que Masers de Latude. Le célèbre prisonnier semble
avoir résumé dans sa vie de souffrances les iniquités d'un gouvernement
arbitraire. Les romanciers et les dramaturges du XIXe siècle ont fait
de lui un héros, les poètes ont drapé ses malheurs de crêpes étoilés,
nos plus grands historiens lui ont consacré leurs veilles, de nombreuses
éditions de ses _Mémoires_ se sont succédé jusqu'à nos jours. Les
contemporains de Latude le regardaient déjà comme un martyr, et la
postérité n'a pas découronné sa tête blanchie dans les prisons de cette
lumineuse auréole. Sa légende Latude l'a formée lui-même. Lorsqu'en 1790
il racontera l'histoire de sa vie, il se servira de son imagination
méridionale plus que de ses souvenirs. Mais à la Bibliothèque impériale
de Saint-Pétersbourg sont conservés les mémoires qu'il écrivit dans sa
prison avec une sincérité qui fait défaut à ceux qu'il dictera plus tard
à l'usage du public: nous les imprimons plus loin. D'autre part, les
documents qui composaient son dossier dans les Archives de la Bastille
sont conservés à l'Arsenal, à Carnavalet. Il est, grâce à eux, facile de
rétablir la vérité.
I
Le 23 mars 1725, à Montagnac, en Languedoc, une pauvre fille, Jeanneton
Aubrespy, mettait au monde un enfant qui fut baptisé trois jours plus
tard. Jean Bonhour et Jeanne Boudet, les parrain et marraine, donnèrent
au nouveau-né les prénoms de Jean-Henri. Quant à un nom de famille, le
pauvret n'en avait pas, enfant d'un père inconnu.
Jeanneton venait de passer la trentaine. Elle était de famille
bourgeoise et demeurait près de la porte de Lom, dans une petite maison
qui semble lui avoir appartenu. Plusieurs de ses cousins occupaient des
grades dans l'armée. Mais, du jour où elle fut devenue mère, sa famille
la repoussa. Son existence devint misérable. Femme vaillante, cousant et
filant, elle éleva son gamin, qui poussait intelligent, vif, très
ambitieux. Elle parvint à lui faire donner quelque instruction, et nous
trouvons Jean-Henri, à l'âge de dix-sept ans, garçon chirurgien dans
l'armée du Languedoc. Au XVIIIe siècle, les chirurgiens n'étaient
pas, à vrai dire, de grands personnages: leurs fonctions consistaient
surtout à faire la barbe, à arracher les dents et à pratiquer les
saignées. Néanmoins la place était bonne. «Les garçons chirurgiens des
armées, écrit l'exemple du guet Saint-Marc, qui ont travaillé de leur
profession, ont gagné beaucoup d'argent.» Dès cette époque, ne voulant
pas porter le nom de sa mère, le jeune homme avait ingénieusement
transformé son double prénom en Jean Danry. C'est ainsi qu'il est déjà
désigné dans un passeport à destination de l'Alsace, délivré le 25 mars
1743 par le commandant des armées royales en Languedoc. Danry suivit, en
cette année 1743, les troupes du maréchal de Noailles dans leurs
opérations sur le Main et le Rhin et, vers la fin de la saison, le
maréchal lui donna un certificat attestant qu'il l'avait bien et
fidèlement servi.
En 1747, Danry est à Bruxelles employé dans l'hôpital ambulant des
armées de Flandre, aux appointements de 50 livres par mois. Il assista
au fameux assaut de Berg-op-Zoom, que les colonnes françaises enlevèrent
avec tant de bravoure sous le commandement du comte de Lœwendal. Mais
la paix d'Aix-la-Chapelle fut signée, les armées furent licenciées et
Danry vint à Paris. Il avait en poche une recommandation pour le
chirurgien du maréchal de Noailles, Descluzeaux, et un certificat signé
par Guignard de la Garde, commissaire des guerres, qui témoignait de la
bonne conduite et des capacités «du nommé Dhanry, garçon chirurgien».
Ces deux certificats composaient le plus clair de sa fortune.
Danry arriva à Paris à la fin de l'année 1748. On le voyait se promener
les après-midi au Tuileries en habit gris et veste rouge, portant bien
ses vingt-trois ans. De moyenne taille, un peu fluet, ses cheveux bruns
«en bourse», il avait l'œil vif et la physionnomie intelligente.
Peut-être aurait-il été joli garçon si des traces de petite vérole
n'eussent grêlé sa figure. Une pointe d'accent gascon assaisonnait son
langage, et nous voyons, par l'orthographe de ses lettres, que, non
seulement il n'avait guère d'éducation littéraire, mais qu'il parlait à
la manière du peuple. Néanmoins, actif, habile dans son métier, bien vu
de ses chefs, il était en passe de se faire une situation honorable et
d'arriver à soutenir sa mère, qui vivait délaissée à Montagnac
concentrant sur lui dans son abandon, son affection et tout son espoir.
Paris, retentissant et joyeux, éblouit le jeune homme. La vie brillante
et luxueuse, les robes de soie et de dentelles le faisaient rêver. Il
trouvait les Parisiennes charmantes. Il leur donnait de son cœur sans
compter et, de sa bourse, sans compter aussi. Le cœur était riche: la
bourse l'était moins. Danry eut bientôt dépensé ses modestes économies
et tomba dans la misère. Il fit de mauvaises connaissances. Son meilleur
ami, un nommé Binguet, garçon apothicaire, partage avec lui un taudis,
cul-de-sac du Coq, chez Charmeleux, qui tient chambres garnies. On ne
trouverait pas plus grands coureurs, libertins et mauvais sujets que nos
deux amis. Danry, colère, fanfaron, batailleur, s'est rapidement fait
connaître de tout le quartier. Mourant de faim, menacé d'être jeté à la
porte du logement dont il ne paie pas les termes, il écrit à sa mère
pour demander quelque argent; mais à peine la pauvre fille peut-elle se
suffire à elle-même.
Nous sommes loin, comme on voit, du bel officier de génie que chacun a
dans sa mémoire, loin aussi du brillant tableau que Danry tracerait plus
tard de ces années de jeunesse pendant lesquelles il aurait reçu, «par
les soins du marquis de la Tude, son père, l'éducation d'un gentilhomme
destiné à servir sa patrie et son roi.»
Dénué de toute ressource, Danry imagina qu'au siège de Berg-op-Zoom des
soldats l'avaient dépouillé tout nu, hors la simple chemise, et volé de
678 livres. Il fit une lettre à l'adresse de Moreau de Séchelles,
intendant des armées de Flandre, espérant la faire signer par Guignard
de la Garde, commissaire des guerres, sous lequel il avait servi. Danry
demandait à être indemnisé de ces pertes qu'il aurait faites tandis
qu'il s'exposait, sous le feu de l'ennemi, à soigner des blessés. Mais
nous lisons, dans les _Mémoires_ écrit plus tard par Danry, que, loin
d'avoir été, à Berg-op-Zoom, «dépouillé tout nu et volé de 678 livres»,
il y acheta une quantité considérable d'effets de tout genre qui se
vendirent à bas prix au pillage de la ville. Quoi qu'il en soit, la
tentative ne réussit pas. Danry était homme de ressources; à peine
quelques jours étaient-ils passés, qu'il avait imaginé un autre
expédient.
Chacun parlait de la lutte entre le ministre et la marquise de
Pompadour. Celle-ci venait de triompher, Maurepas partait en exil; mais
on le croyait homme à tirer vengeance de son ennemie. La favorite
elle-même avouait sa crainte d'être empoisonnée. Une lueur se fit dans
l'esprit du garçon chirurgien: il se vit tout à coup, lui aussi, en
habit doré, roulant carrosse sur la route de Versailles.
Le 27 avril 1749, sous l'arcade du Palais-Royal attenant le grand
escalier, il acheta à un marchand, qui étalait en cet endroit, six de
ces petites bouteilles, appelées larmes bataviques, dont s'amusaient les
enfants. C'étaient des bulles de verre fondu qui, jetées dans l'eau
froide, y avaient pris la forme de petites poires. Elles éclatent avec
bruit quand on en brisait la queue en crochet. Il en disposa quatre dans
une boîte de carton et en relia les petites queues par une ficelle fixée
au couvercle. Il répandit par-dessus de la poudre à poudrer, qu'il
recouvrit d'un lit de poussière de vitriol et d'alun. Le paquet fut
entouré d'une double enveloppe. Sur la première il écrivit: «Je vous
prie, madame, d'ouvrir le paquet en particulié»; et, sur la seconde, qui
recouvrait la première: «A Mme la marquise de Pompadour, en cour».
Puis il courut jeter son paquet, le 28 avril, à huit heures du soir, à
la grand'poste, et partit immédiatement pour Versailles. Il espérait
parvenir jusqu'à la favorite, mais fut arrêté par son premier valet,
Gourbillon. D'une voix émue, Danry conta une histoire effrayante: il
s'était trouvé aux Tuilleries et avait aperçu deux hommes qui causaient
avec animation; il s'était approché et les avait entendus proférer
contre Mme de Pompadour des menaces effroyables; les hommes levés, il
les avait suivis; ils s'en étaient allés droit à la grand'poste, où ils
avaient jeté un paquet dans la grille. Quels étaient ces hommes? quel
était ce paquet?--Il ne pouvait le dire. Mais, dévoué aux intérêts de la
marquise, il était accouru immédiatement pour révéler ce qu'il avait
vu.
[Illustration: COUVERCLE DE LA BOITE ENVOYÉE PAR LATUDE A LA MARQUISE DE
POMPADOUR, LE 28 AVRIL 1749
(Les lignes _Signée et paraphée au désir de la déclaration du sr Jean
Danry de ce jour d'huy quatorze juin mil sept cent quarante-neuf_,
signé: Berryer lieut. de Police et Danry ont été ajoutées lors de
l'interrogatoire)
(Bibl. de l'Arsenal, archives de la Bastille, nos 11.692-11.693)]
Pour comprendre l'impression produite par la dénonciation du jeune
homme, il faut se rappeler l'état ou les esprits étaient en ce moment à
la cour. Maurepas, le ministre enjoué et spirituel que Louis XV, l'homme
ennuyé, aimait pour le charme qu'il savait donner à l'expédition des
affaires, venait d'être exilé à Bourges. «Pontchartrain, lui mandait le
roi, est trop près.» La lutte entre le ministre et la favorite avait été
d'une violence extrême. Maurepas chansonnait la fille montée sur les
marches du trône, la poursuivait de ses réparties hautaines et cruelles.
Sa muse ne reculait pas devant les insultes les plus brutales. La
marquise ne ménageait pas davantage son adversaire, elle le traitait
ouvertement de menteur et de fripon et déclarait à tous qu'il cherchait
à la faire empoisonner. Aussi fallait-il qu'un chirurgien fût toujours
auprès d'elle, qu'elle eût toujours du contrepoison à portée de la main.
A table, elle ne mangeait rien la première; et, dans sa loge, à la
comédie, elle n'acceptait de limonade que si elle avait été préparée par
son chirurgien.
Le paquet, mis à la poste par Danry, arriva à Versailles le 29 avril.
Quesnay, médecin du roi et de la marquise,--le célèbre fondateur de la
doctrine des physiocrates--fut prié de l'ouvrir. Il le fit avec une
grande prudence, reconnut la poudre à poudrer, le vitriol et l'alun, et
déclara que toute cette machine n'avait rien de redoutable; que,
néanmoins, le vitriol et l'alun était matières pernicieuses, et qu'il
était possible que l'on se trouvât en face d'une tentative criminelle
maladroitement exécutée.
[Illustration: LE COMTE DE MAUREPAS, MINISTRE DE LA MAISON DU ROI
(Bibli. nat., estampes)]
Il n'est pas douteux que Louis XV et sa maîtresse aient été terrifiés.
D'Argenson, qui avait soutenu Maurepas contre la favorite, avait
lui-même grand intérêt a éclaircir au plus tôt cette affaire. Le premier
mouvement fut tout en faveur du dénonciateur. D'Argenson écrivit à
Berryer qu'il méritait récompense.
Aussitôt l'on chercha à découvrir les auteurs du complot. Le lieutenant
de police choisit le plus habile, le plus intelligent de ses officiers,
l'exempt du guet Saint-Marc et celui-ci se mit en rapport avec Danry.
Mais Saint-Marc n'avait pas passé deux jours en compagnie du garçon
chirurgien, qu'il rédigeait un rapport demandant son arrestation. «Il
n'est pas indifférent de remarquer que Danry est chirurgien et que son
meilleur ami est apothicaire. Je crois qu'il serait essentiel, sans
attendre plus longtemps, d'arrêter Danry et Binguet, en leur laissant
ignorer qu'ils ont tous deux arrêtés, et, en même temps, de faire
perquisition dans leurs chambres.»
Danry fut mené à la Bastille le 1er mai 1749; on s'était assuré de
Binguet le même jour. Saint-Marc avait pris la précaution de demander au
garçon chirurgien d'écrire le récit de son aventure. Il remit ce texte à
un expert, qui en compara l'écriture avec l'adresse du paquet envoyé à
Versailles: Danry était perdu. Les perquisitions opérées dans sa chambre
confirmèrent les soupçons. Enfermé à la Bastille, Danry ignorait ces
circonstances, et quand, le 2 mai, le lieutenant général de police vint
l'interroger, il ne répondit que par des mensonges.
Le lieutenant de police, Berryer, était un homme ferme, mais honnête et
bienveillant. «Il inspirait la confiance, écrit Danry lui-même, par sa
douceur et sa bonté.» Berryer se chagrinait de l'attitude que prenait
Danry, il lui montrait le danger auquel il s'exposait, le conjurait de
dire la vérité. Dans un nouvel interrogatoire Danry persista à mentir.
Puis, tout à coup, il changea de tactique et refusa de répondre aux
questions qu'on lui posait. «Danry, lui disait le lieutenant de police
pour lui donner du courage, ici nous rendons justice à tout le monde.»
Mais les prières ne firent pas mieux que les menaces; l'accusé gardait
un silence obstiné. D'Argenson écrivait à Berryer: «Cette affaire est
trop importante à éclaircir pour ne pas suivre toutes les indications
qui peuvent faire parvenir à cet objet».
Danry, par ses mensonges, puis par son silence, avait trouvé le moyen de
donner un air de complot ténébreux à une tentative d'escroquerie sans
grande conséquence.
Il ne se décida que le 15 juin à faire un récit à peu près exact, dont
le procès-verbal fut immédiatement envoyé au roi, qui le relut plusieurs
fois et «pocheta» toute la journée. Ce détail montre l'importance que
l'affaire avait prise. Les soupçons ne furent pas dissipés par la
déclaration du 15 juin. Danry avait altéré la vérité dans les deux
premiers interrogatoires, on avait lieu de croire qu'il l'altérait
également dans le troisième. Ce fut ainsi que son silence et ses
dépositions contradictoires le perdirent. Six mois plus tard, le 7
octobre 1749, le docteur Quesnay, qui avait témoigné beaucoup d'intérêt
au jeune chirurgien, fut envoyé auprès de lui à Vincennes afin qu'il lui
révélât le nom de celui qui l'avait poussé au crime. Au retour, le
docteur écrit à Berryer: «Mon voyage n'a été d'aucune utilité; je n'ai
vu qu'un hébété, qui cependant a toujours persisté à me parler
conformément à sa déclaration.» Et deux années se sont écoulées que le
lieutenant de police écrira encore à Quesnay: «25 février 1751.--Vous
feriez grand plaisir à Danry si vous vouliez lui rendre une visite, et
par cette complaisance vous pourriez peut-être l'engager à vous
découvrir entièrement son intérieur, et à vous faire un aveu sincère de
ce qu'il m'a voulu cacher jusqu'à présent.»
Quesnay se rend immédiatement à la Bastille, promet au prisonnier la
liberté. Danry se désespère, jure que «toutes ses réponses au lieutenant
de police sont conformes à la vérité». Quand le docteur a pris congé de
lui, il écrit au ministre: «M. Quesnay, qui m'est venu voir plusieurs
fois dans ma misère, m'a dit que Votre Grandeur croyait qu'il y avait
quelqu'un de complice avec moi quand j'ai commis mon péché, et que je ne
voulais pas le dire, et, par cette raison, que Monseigneur ne me voulait
point donner la liberté que je ne l'eusse dit. A cela, Monseigneur, je
souhaiterais du profond de mon cœur que votre croyance fût véritable,
en ce qu'il me serait bien plus avantageux de jeter ma faute sur un
autre, soit pour m'avoir induit à commettre mon péché, ou ne m'avoir pas
empêché de le commettre.»
[Illustration: LETTRE DE CACHET DATÉE DU 1er MAI 1769 QUI ENVOYA A LA
BASTILLE LATUDE (DANRY) ET SON AMI LE GARÇON APOTHICAIRE BINGUET
(Bibl. de l'Arsenal, archives de l'Arsenal, ms. 11.692)]
Dans la pensée des ministres, Danry, avait été l'agent d'un complot
contre la vie de la marquise de Pompadour dirigé par quelque grand
personnage; au dernier moment il aurait pris peur, ou bien, dans
l'espoir de tirer profit des deux côtés à la fois, il serait venu à
Versailles se dénoncer lui-même. Il faut tenir exactement compte de ces
faits pour comprendre la vraie cause de sa détention. Danry fut donc
maintenu à la Bastille. Il subit des interrogatoires dont les
procès-verbaux furent rédigés régulièrement et signés par le lieutenant
de police. Nous avons vu que celui-ci, sous l'ancien régime, était un
véritable magistrat--les documents de l'époque ne le désignent pas
autrement,--il rendait des arrêts et punissait au nom de la coutume qui,
à cette époque, comme aujourd'hui encore en Angleterre, faisait loi.
[Illustration: ENVELOPPE EXTÉRIEURE DE LA BOITE ENVOYÉE PAR LATUDE A
MADAME DE POMPADOUR, LE 28 AVRIL 1749
Les mots _Signé et paraphé au désir de la déclaration, etc._, ont été
ajoutés lors des interrogatoires, avec les signatures du lieutenant de
police Berryer, et de Latude (Danry) (Bibl. de l'Arsenal, arch. de la
Bastille, ms. 11.692-11.693)]
L'apothicaire Binguet avait été remis en liberté immédiatement après la
déclaration faite par Danry, le 14 juin. A la Bastille celui-ci ne
laissait pas d'être entouré d'égards. Les ordres de Berryer sur ce sujet
étaient formels. On lui avait donné livres, pipe et tabac; on lui
permettait de jouer de la flûte; et, comme il exprimait son ennui de
vivre seul, on lui donnait deux compagnons de chambre. Il recevait
chaque jour la visite des officiers du château. Le 25 mai, le
lieutenant du roi vint lui répéter les ordres du Magistrat: «On aurait
en conséquence bien soin de lui; s'il avait besoin de quelque chose, on
le priait de le dire, on ne le laisserait manquer de rien». Le
lieutenant de police espérait sans doute, à force de bontés, le
déterminer à dévoiler les auteurs du malheureux complot qu'il avait
imaginé lui-même.
Danry ne demeura pas longtemps dans la prison du faubourg Saint-Antoine;
dès le 28 juillet, Saint-Marc le transféra à Vincennes, et nous voyons,
par le rapport que l'exempt rédigea, combien le marquis Du Châtelet,
gouverneur du donjon, s'étonna «que la Cour se fût déterminée de lui
envoyer un pareil sujet». C'est que Vincennes était, comme la Bastille,
réservé aux prisonniers de bonne société: notre compagnon y fut mis par
faveur. Le chirurgien qui a soin de lui le lui répète pour le consoler.
«On ne met dans le donjon de Vincennes que des personnes nobles et de la
première distinction.» Danry est, en effet, traité comme un gentilhomme.
La meilleure chambre lui est réservée, il peut jouir du parc, où il se
promène chaque jour deux heures. Lors de son entrée à la Bastille, il
souffrait d'une infirmité, dont il attribua plus tard la cause à sa
longue détention. A Vincennes il s'en plaignit, il prétendit également
que le chagrin l'avait rendu malade. Un spécialiste et le chirurgien du
donjon le soignèrent.
[Illustration: GRILLE D'ENTRÉE DE LA BASTILLE
Croquis de l'architecte Palloy (Bibl. nat. ms. nouv. acq. franç. 3242)]
Cependant le lieutenant de police revenait le voir, lui renouvelait
l'assurance de sa protection et lui conseillait d'écrire directement à
Mme de Pompadour. Voici la lettre du prisonnier:
A Vincennes, 4 novembre 1749.
«Madame,
«Si la misère, pressé par la faim, m'a fait commettre une faute contre
votre chère personne, ça n'a point été dans le dessin de vous faire
aucun mal. Dieu m'est témoin. Si sa divine bonté voulait aujourd'hui, en
ma faveur, vous faire connaître mon âme repentante de sa très grande
faute et les larmes que je répands depuis cent quatre-vingt-huit jours,
à l'aspect des grilles de fer, vous auriez pitié de moi. Madame, au nom
de Dieu qui vous éclaire, que votre juste courroux daigne s'apaiser sur
mon repentir, sur ma misère, sur mes pleurs; un jour Dieu vous
récompensera de votre humanité. Vous pouvez tout, Madame. Dieu vous a
donné pouvoir auprès du plus grand roi de la terre, son bien-aimé: il
est miséricordieux, il n'est point cruel, il est chrétien. Si sa divine
puissance me fait la grâce d'obtenir de votre générosité la liberté, je
mourrais plutôt et mangerais que des racines, avant de l'exposer une
seconde fois. J'ai fondé toutes mes espérances sur votre charité
chrétienne, soyez sensible à ma prière, ne m'abandonnez point à mon
malheureux sort. J'espère en vous, Madame, et Dieu me fera la grâce que
toutes mes prières seront exaucées pour accomplir tous les désirs que
votre chère personne souhaite.
«J'ai l'honneur d'être, avec un repentir digne de grâce, Madame, votre
très humble et très obéissant serviteur.»
«DANRY.»
Nous avons cité cette lettre avec plaisir; elle se distingue
avantageusement de celles que le prisonnier écrirait plus tard et que
l'on a publiées. Il est vrai que Danry ne voulait pas attenter aux jours
de la favorite. Bientôt, devenant plus hardi, il écrira à Mme de
Pompadour que, s'il lui a adressé cette boîte à Versailles, c'était par
dévoûment pour elle, pour la mettre en garde contre les entreprises de
ses ennemis, «pour lui sauver la vie».
La lettre du prisonnier fut remise à la marquise, mais demeura sans
effet. Danry perdit patience, il résolut de se procurer lui-même la
liberté qu'on lui refusait: le 15 juin 1750, il s'était évadé.
[Illustration: PLAN DE LA BASTILLE]
II
Dans les _Mémoires_ publiés sous son inspiration à l'époque de la
Révolution, Danry a raconté cette première évasion du donjon de
Vincennes d'une manière aussi spirituelle que fantaisiste. Il échappa à
ses geôliers le plus simplement du monde. Etant descendu au jardin, à
l'heure de sa promenade, il y trouva un épagneul noir qui faisait des
bonds. Il arriva que le chien se dressa contre la porte d'entrée et la
poussa de ses pattes. La porte était ouverte. Danry sortit et courut
devant lui, «jusqu'à ce qu'il fût tombé par terre de fatigue, du côté de
Saint-Denis, vers les quatre après midi.»
Il resta dans cette situation jusqu'à neuf heures du soir. Puis il prit
le chemin de Paris et passa la nuit sur le bord de l'aqueduc du côté de
la porte Saint-Denis. Au point du jour il entra dans la ville.
Nous savons quelle importance la cour attachait à la détention du
prisonnier: elle espérait encore qu'il se déciderait à parler de ce
grave complot dont il possédait le secret. D'Argenson écrit
immédiatement à Berryer: «Rien n'est plus important ni plus pressé que
d'user de toutes les voies imaginables pour tâcher de rattraper le
prisonnier.» Et toute la police se met sur pied: le signalement du
fugitif est imprimé à grand nombre d'exemplaires. L'inspecteur Rulhière
l'envoie à toutes les maréchaussées.
Danry se logea chez Cocardon, au _Soleil d'or_; mais il n'osa demeurer
plus de deux jours dans la même auberge. Il pensa que son camarade lui
viendrait en aide; mais Binguet ne se soucie plus de la Bastille. C'est
une jolie fille, Anne Benoist, que Danry avait connue au temps où il
logeait chez Charmeleux, qui se dévoue à lui toute entière. Elle sait
qu'elle risque d'être mise en prison, et, déjà des inconnus de mauvaise
mine sont venus demander au _Soleil d'or_ qui elle était. Qu'importe!
elle trouve assistance chez des compagnes; les jeunes filles portent les
lettres, se mettent en quête d'un gîte sûr. En attendant, Danry va
passer la nuit sous les aqueducs; dès le lendemain il va s'enfermer dans
le logement que ces demoiselles lui ont choisi, il y demeure deux jours
sans sortir: Annette lui vient tenir compagnie. Mais le jeune homme n'a
plus d'argent, comment paiera-t-il son écot? «Que faire, que devenir?
dirait-il plus tard; j'étais sûr d'être découvert si je me montais, si
je fuyais je courais également des risques.» Il écrit au docteur
Quesnay, qui lui témoigna tant de bontés à Vincennes, mais la police a
vent de cette correspondance, et Saint-Marc vient saisir le fugitif dans
l'auberge où il est caché. Le malheureux est ramené à la Bastille.
Annette est arrêtée chez Cocardon au moment où elle demandait les
lettres venues pour Danry; elle est enfermée à la Bastille aussi. Les
porte-clés et les sentinelles de Vincennes, de service le jour de
l'évasion, sont jetés au cachot.
En se sauvant de Vincennes, Danry avait doublé la gravité de sa faute.
Les règlements voulaient qu'il fût descendu au cachot, réservé aux
prisonniers insubordonnés. «M. Berryer vint encore adoucir mes maux, au
dehors il demandait pour moi justice ou clémence, dans ma prison il
cherchait à calmer ma douleur, elle me paraissait moins vive quand il
m'assurait qu'il la partageait.» Le lieutenant de police ordonna que le
prisonnier fût nourri aussi bien que par le passé, qu'on lui laissât ses
livres, du papier, ses bibelots, et les deux heures de promenade dont il
jouissait à Vincennes. En retour de ces bontés, le garçon chirurgien
envoya au magistrat «un remède contre les accès de goutte». Il demandait
en même temps qu'on lui permît d'élever des petits oiseaux dont le
gazouillis et l'animation le distrairaient. La demande fut accordée;
Mais au lieu de prendre sa peine en patience, Danry s'irritait de jour
en jour, il se laissait aller à sa nature violente, faisait du vacarme,
criait, se démenait, à faire croire qu'il devenait fou. Sur les livres
de la bibliothèque de la Bastille, qui passaient de chambre en chambre,
il écrivait des poésies injurieuses contre la marquise de Pompadour. Il
prolongeait ainsi son séjour dans le cachot. Peu à peu ses lettres
changeaient de ton. «C'est un peu fort qu'on me laisse quatorze mois en
prison et une année entière qui finit aujourd'hui dans un cachot où je
suis encore.»
Cependant Berryer le remit dans une bonne chambre vers la fin de l'année
1751. En même temps, il lui donna, aux frais du roi, un domestique pour
le servir. Quant à Annette Benoit, elle avait été mise en liberté après
quinze jours de détention. Le domestique de Danry tomba malade; comme on
voulait pas que le prisonnier manquât de société, on lui donna un
compagnon de chambre. C'était un nommé Antoine Allègre, détenu depuis le
29 mai 1750. Les circonstances qui avaient déterminé son incarcération
avaient été à peu près les mêmes que celles qui avaient fait enfermer
Danry. Allègre était maître de pension à Marseille lorsqu'il apprit que
les ennemis de la marquise de Pompadour cherchaient à la faire périr. Il
imagina un complot où il mêla Maurepas, l'archevêque d'Albi et l'évêque
de Lodève, envoya la dénonciation de ce complot à Versailles, et, pour y
donner de la vraisemblance, adressa au valet de la favorite une lettre
d'une écriture contrefaite, qui commençait par ces mots: «Foy de
gentilhomme, il y a 100.000 écus pour vous si vous empoisonnez votre
maîtresse...» Il espérait obtenir par ce moyen un bon emploi ou la
réussite d'un projet qu'il avait fait sur le commerce.
Intelligents l'un et l'autre, instruits et entreprenants, Danry et
Allègre étaient faits pour s'entendre, d'autant mieux que le maître de
pension, très supérieur à son camarade, le dirigeait. Les années que
Danry passa en compagnie d'Allègre exercèrent sur toute sa vie une
influence si grande, que le lieutenant de police Lenoir pourrait dire un
jour: «Danry est le tome II d'Allègre». Les lettres de ce dernier qui
nous sont conservées en grand nombre, témoignent de l'originalité et de
la vivacité de son esprit: le style en est fin et rapide, du français le
plus pur, les idées exprimées ont de la distinction et sont parfois
singulières sans être extravagantes. Il travaillait sans cesse et fut,
tout d'abord, ennuyé d'avoir un compagnon. «Donnez-moi, je vous prie,
une chambre en particulier, écrit-il à Berryer, même sans feu; j'aime à
être seul, je me suffis à moi-même, parce que je sais m'occuper et semer
pour l'avenir.» C'était une nature mystique, mais de ce mysticisme froid
et amer que nous trouvons quelquefois chez les hommes de science, les
mathématiciens en particulier. Car Allègre étudiait principalement les
mathématiques, la mécanique, la science des ingénieurs. Le lieutenant de
police lui fit acheter des ouvrages traitant des fortifications, de
l'architecture civile, de la mécanique, des travaux hydrauliques. Le
prisonnier les consultait pour rédiger des mémoires sur les questions
les plus diverses, qu'il envoyait au lieutenant de police dans l'espoir
qu'ils lui procureraient sa liberté. Ces mémoires, que nous possédons,
montrent encore l'étendue de son intelligence et de son instruction.
Danry l'imita dans la suite, en cela comme en tout le reste, mais
grossièrement. Allègre était également très habile de ses doigts, dont
il faisait, disent les officiers du château, tout ce qu'il voulait.
[Illustration: PUITS PLACÉ DANS LA DERNIÈRE COUR DE LA BASTILLE, APPELÉ
DE CE FAIT: LA COUR DU PUITS, L'UNE DES HUIT TOURS DE LA BASTILLE EN
RECEVAIT ÉGALEMENT SON NOM.
(Croquis de l'architecte Palloy)
(Bibl. nat., ms. nouv. acq. fran. 3.241)]
Allègre était un homme dangereux: les porte-clés en avaient peur.
Quelque temps après son entrée à la Bastille il tomba malade; un garde
fut placé près de lui; les deux hommes firent mauvais ménage. Allègre
envoyait à la lieutenance de police plaintes sur plaintes. On fit une
enquête qui ne fut pas défavorable au garde-malade, et celui-ci fut
laissé auprès du prisonnier; lorsqu'un matin, le 8 septembre 1751, les
officiers de la Bastille entendirent dans la tour du Puits des cris et
du bruit. Ils montèrent en hâte et trouvèrent Allègre occupé à percer
d'un couteau son compagnon, qu'il tenait à la gorge, renversé dans son
sang, le ventre ouvert. Si Allègre n'avait été à la Bastille, le
Parlement l'aurait fait rouer en place de Grève; la Bastille le sauva;
mais il ne pouvait plus espérer que sa liberté fût prochaine.
Quant à Danry, il lassa à son tour la patience de ses gardiens. Le major
Chevalier, qui était la bonté même, écrivit au lieutenant de police: «Il
ne vaut pas mieux qu'Allègre, mais il est cependant, quoique plus
turbulent et colère, beaucoup moins à craindre, en tout genre que lui.»
Le médecin de la Bastille, le docteur Boyer, membre de l'Académie, écrit
également: «J'ai lieu de me méfier du personnage». Le caractère de Danry
s'aigrissait. Il injuriait ses porte-clés. Un matin, on est obligé de
lui enlever un couteau et des instruments tranchants qu'il a dérobés. Il
se sert du papier qu'on lui donne pour se mettre en relation avec
d'autres détenus et des personnes du dehors. Le papier est supprimé:
Danry écrit avec son sang sur des mouchoirs; le lieutenant de police lui
fait défendre de lui écrire avec du sang: Danry écrit sur des tablettes
de mie de pain qu'il fait presser furtivement entre deux assiettes.
L'usage du papier lui fut rendu, ce qui ne l'empêche pas d'écrire à
Berryer: «Monseigneur, je vous écris avec de mon sang sur du linge,
parce que messieurs les officiers me refusent d'encre et du papier;
voilà plus de six fois que je demande à leur parler inutilement.
Qu'est-ce donc, Monseigneur, avez-vous résolu? Ne me poussez pas à bout.
Au moins ne me forcez pas à être mon bourreau moi-même. Envoyez-moi une
sentinelle pour me casser la tête, c'est bien la moindre grâce que vous
puissiez m'accorder.» Berryer, surpris de cette missive, fait des
observations au major, qui lui répond: «Je n'ai pas refusé de papier à
Danry».
Ainsi le prisonnier faisait croire de plus en plus qu'il n'était qu'un
fou. Le 13 octobre 1753, il écrivait au docteur Quesnay pour lui dire
qu'il lui voulait grand bien, mais qu'étant trop pauvre pour lui rien
donner, il lui faisait cadeau de son corps, qui allait périr, dont il
pourrait faire un squellette. Au papier de la lettre, Danry avait cousu
un petit carré de drap et il ajoutait: «Dieu a donné aux habits des
martyrs la vertu de guérir toutes de maladies. Voilà cinquante-sept mois
qu'on me fait souffrir le martyr. Ainsi il est sans doute qu'aujourd'hui
le drap de mon habit fera des miracles: en voilà un morceau.» Cette
lettre revint à la lieutenance de police au mois de décembre, et nous y
trouvons une apostille de la main de Berryer: «Lettre bonne à garder,
elle fait connaître l'esprit du personnage». Or nous savons de quelle
façon on traitait encore les fous au XVIIIe siècle.
Mais subitement, au grand étonnement des officiers du château, nos deux
amis améliorent leur caractère et leur conduite. On n'entendait plus de
bruit dans leur chambre, et quand on leur venait parler ils répondaient
poliment. En revanche, ils étaient d'allure plus bizarre encore que par
le passé. Allègre se promenait dans sa chambre, à moitié nu, pour
ménager ses hardes, disait-il, et adressait lettres sur lettres à son
frère et au lieutenant de police pour qu'on lui envoyât des nippes, des
chemises surtout et des mouchoirs. Danry de même. «Ce prisonnier, mande
Chevalier au lieutenant de police, demande du linge; je ne vous écrirai
pas, parce qu'il a sept chemises très bonnes, dont quatre neuves; cet
article le met aux champs.» Mais pourquoi refuser à un prisonnier de lui
passer ses fantaisies? Et le commissaire de la Bastille fit
confectionner deux douzaines de chemises de prix--chacune revint à
vingt livres, plus de quarante francs de notre monnaie, et des mouchoirs
de la batiste la plus fine.
[Illustration: LETTRE DE LATUDE AU DOCTEUR QUESNAY, ÉCRITE A LA BASTILLE
LE 18 OCTOBRE 1753
Il lui envoie un morceau de son habit qui fera sans doute des miracles
étant donné que le propriétaire en est un martyr
(Bibl. nat., Archives de la Bastille, nº 11.692)]
[Illustration: ÉCHELLE DE CORDE FABRIQUÉE A LA BASTILLE PAR LATUDE ET
ALLÈGRE, ET A L'AIDE DE LAQUELLE ILS SE SAUVÈRENT DANS LA NUIT DU 25 AU
26 FÉVRIER 1756
(Musée Carnavalet)]
Si la lingère du château avait fait attention, elle aurait remarqué que
les serviettes et les draps qui entraient dans la chambre des deux
compagnons, en sortaient raccourcis dans tous les sens. Nos amis
s'étaient mis en rapport avec leurs voisins de prison, qui demeuraient
en-dessous et au-dessus d'eux, mendiant des ficelles et du fil, donnant
du tabac en échange. Ils étaient parvenus à desceller les barres de fer
qui empêchaient de grimper dans la cheminée; la nuit, ils montaient
jusque sur les plates-formes, d'où ils conversaient par les cheminées,
avec les prisonniers des autres tours. L'un de ces malheureux se croyait
prophète de Dieu: il entendit la nuit ce bruit de voix qui tombait sur
le foyer éteint; il révéla le prodige aux officiers qui le regardèrent
comme plus fou encore qu'auparavant. Sur la terrasse, Allègre et Danry
trouvèrent les outils que des maçons et des herbiers employés au château
y laissaient le soir. Ils se procurèrent ainsi un maillet, une tarière,
deux espèces de moufles et des morceaux de fer pris aux affûts des
canons. Ils cachaient le tout dans le tambour existant entre le plancher
de leur chambre et le plafond de la chambre inférieure.
Allègre et Danry se sauvèrent de la Bastille dans la nuit du 25 au 26
février 1756. Ils grimpèrent par la cheminée jusque sur la plate-forme
des tours et descendirent par la fameuse échelle de corde attachée à
l'affût d'un canon. Une muraille séparait le fossé de la Bastille de
celui de l'Arsenal. Ils parvinrent, à l'aide d'une barre de fer, à en
détacher une grosse pierre, et s'échappèrent par la haie ainsi
pratiquée. L'échelle de corde était une œuvre de longue patience et
de grande habileté. Plus tard, Allègre deviendrait fou, alors Danry
tirerait à lui tout le mérite de cette entreprise que son ami avait
conçue et dirigée.
Au moment de partir, Allègre avait écrit sur un chiffon de papier, pour
les officiers de la Bastille, la note suivante, qui marque bien son
caractère:
«Nous n'avons causé aucun dommage aux meubles de M. le gouverneur, nous
ne nous sommes servis que de quelques lambeaux de couvertures qui ne
pouvaient être d'aucune utilité, les autres sont dans leur entier. S'il
manque quelques serviettes, on les trouvera au-delà de l'eau, dans le
grand fossé, où nous les emportons pour essuyer nos pieds: «_Non nobis,
Domine, non nobis, sed nomini tuo da gloriam!_»
«_Scilo cor nostrum et cognosce semitos nostras._»
«Ce n'est pas sur nous, Seigneur, ce n'est pas sur nous, mais sur ton
nom, qu'il faut répandre la gloire; regarde notre cœur et connais les
voies où nous marchons.»
Nos deux compagnons s'étaient pourvus d'un portemanteau, et ils
s'empressèrent de changer de vêtements dès qu'ils eurent franchi
l'enceinte du château. Un metteur en œuvre, Fraissinet, que Danry
connaissait, s'intéressa à eux et les conduisit chez le tailleur Rouit,
qui les logea quelque temps. Rouit prêta même à Danry 48 livres que
celui-ci s'engagea à renvoyer dès son arrivée à Bruxelles. Un mois
passé, nos deux amis étaient au-delà des frontières.
[Illustration]
III
Il nous est très difficile de savoir ce qu'il advient de Danry depuis le
moment où il quitta Rouit, jusqu'au moment de sa réintégration à la
Bastille. Il nous a, il est vrai, laissé deux relations de son séjour en
Flandre et en Hollande; mais ces relations diffèrent entre elles, et
elles diffèrent, l'une et l'autre, de quelques documents originaux que
nous avons conservés.
Allègre et Danry avaient jugé prudent de ne pas partir ensemble. Allègre
arriva le premier à Bruxelles, d'où il écrivit à Mme de Pompadour une
lettre injurieuse. Cette lettre le fit découvrir. A Bruxelles, Danry
apprit l'arrestation de son camarade. Il se hâta de gagner la Hollande,
vint à Amsterdam, où il entra en service chez un nommé Paulus Melenteau.
De Rotterdam il avait écrit à sa mère; la pauvre fille, réunissant ses
petites économies, lui envoya par la poste 200 livres. Mais Saint-Marc
s'était mis en route pour rejoindre le fugitif. «Les bourgmestres
d'Amsterdam accordèrent sans difficulté et avec plaisir la réquisition
que Saint-Marc fit au nom du roi, de la part de son ambassadeur, pour
l'arrêt et l'extradition de Danry.» Louis XV se contentait de réclamer
celui-ci comme un de ses sujets. Saint-Marc, déguisé en marchand
arménien, le découvrit dans sa retraite. Danry fut arrêté à Amsterdam le
1er juin, conduit dans un cachot de l'hôtel de ville, de là, ramené
en France et mis à la Bastille le 9 juin 1756. On mandait de Hollande:
«Saint-Marc est ici regardé sur le pied de sorcier».
Par cette nouvelle évasion, le malheureux avait achevé de rendre son cas
très grave, au XVIIIe siècle, l'évasion d'une prison d'Etat pouvait
être punie de mort. Les Anglais, grands apôtres de l'humanité, n'étaient
pas plus indulgents que nous; et l'on connaît le traitement infligé par
Frédéric II au baron de Trenck. Celui-ci ne devait rester en prison
qu'une année. Après sa seconde tentative d'évasion, il fut enchaîné dans
une casemate obscure; à ses pieds était la tombe où il devait être
enterré, on y avait gravé son nom et une tête de mort. Quant aux
hommes de la Révolution ils devaient par la loi du 23 ventôse an 11 (13
mars 1794), condamner à mort ceux qui seraient tentés de s'évader de
leurs geôles.
[Illustration: CACHOTS DE LA BASTILLE OU LES PRISONNIERS ÉTAIENT MIS PAR
PUNITION
(La gravure représente les vainqueurs du 14 Juillet découvrant le
célèbre comte de Larges qui n'a jamais existé) (Coll. Edm. de
Rothschild)]
Le gouvernement de Louis XV ne punissait pas avec une semblable rigueur.
L'évadé était simplement mis au cachot pour quelque temps. Les cachots
de la Bastille étaient des basses-fosses froides et humides. Danry
laisse dans les _Mémoires_ qu'il fera rédiger en 1790, une relation des
quarante mois passés en ce triste lieu, qui fait dresser les cheveux sur
la tête, mais son récit est rempli d'exagération. Danry dit qu'il passa
ces trois années les fers aux pieds et aux mains: dès le mois de
novembre 1756, Berryer lui offrit de lui faire ôter les fers des pieds
ou des mains, à son choix, et nous voyons, par une apostille du major
Chevalier, qu'on lui enleva les fers des pieds. Danry ajoute qu'il
coucha tout l'hiver sur la paille, sans couverture: il y avait si bien
des couvertures qu'il écrit à Berryer pour demander qu'on lui en donne
d'autres. A l'en croire, lors des crues de la Seine, l'eau lui serait
montée jusqu'à la taille: dès que l'eau menaça d'envahir le cachot, on
en fit sortir le prisonnier. Il dit encore qu'il passa ces quarante mois
dans une obscurité complète: la lumière de la prison n'était
certainement pas très vive, mais elle était suffisante pour permettre à
Danry de lire et d'écrire, et nous apprenons par les lettres que
celui-ci adressait au lieutenant de police, qu'il voyait de son cachot
tout ce qui se passait dans la cour de la Bastille. Enfin, il nous parle
d'un certain nombre d'infirmités qu'il aurait contractées à cette
époque, et cite à ce propos le rapport d'un occuliste qui vint lui
donner ses soins, mais, ce rapport, Danry l'a fabriqué lui-même et il a
inventé le reste à l'avenant.
Dans ce cachot, où il aurait été traité d'une manière si barbare, Danry
se montre d'ailleurs assez difficile. Nous en jugeons par les rapports
de Chevalier. «Danry est de fort mauvaise humeur: il nous envoie
chercher à huit heures du soir pour nous dire que nous envoyions son
porte-clés à la halle pour lui acheter du poisson, disant qu'il ne mange
point d'œufs, d'artichauts, ni d'épinards, et qu'il veut manger du
poisson absolument, et comme on ne le veut pas, il se met dans des
fureurs extrêmes.» Voilà pour les jours maigres, voici pour les jours
gras. «Danry a juré comme un diable, c'est-à-dire à son ordinaire et,
après la cérémonie faite, il dit: «Monsieur le major, au moins quand on
me donne de la volaille, qu'elle soit piquée». C'est qu'il n'était pas
lui, Danry, un homme du vulgaire, «de ces gens que l'on met à Bicêtre».
Et il prétendait qu'on la traitât d'une manière qui lui convînt.
Il en était de même pour les vêtements. On s'étonne devant les listes de
hardes que la lieutenance de police lui faisait confectionner. Pour le
satisfaire, l'administration ne reculait pas devant les dépenses les
plus déraisonnables, et ce fut en vendant ses effets que Danry se
procura, dans ses évasions, une partie de l'argent qui lui était
nécessaire. Il souffrait de rhumatismes, aussi lui est-il fourni des
robes de chambres doublées de peau de lapin, des vestes doublées de
peluches de soie, des gants et des bonnets fourrés et de bonnes culottes
en peau épaisse. Dans ses _Mémoires_ imprimés, Danry traite tout cela de
«lambeaux à moitié pourris». Le commissaire de Rochebrune, chargé des
fournitures aux prisonniers, ne sait comment le contenter: «Vous m'avez
chargé, écrit-il au major, de faire faire une robe de chambre au sieur
Danry, qui veut une calemande fond bleu à raies rouges. J'en ai fait
chercher chez douze marchands qui n'en ont point et qui se garderaient
bien d'en avoir parce que ces sortes de calamandes ne seraient point de
débit. Je ne vois point de raison de satisfaire les goûts fantasques
d'un prisonnier qui doit se contenter d'une robe de chambre chaude et
commode.» Une autre fois, c'est le major qui écrit: «Le nommé Danry n'a
jamais voulu, jusqu'à présent, recevoir la culotte que lui a fait faire,
M. de Rochebrune, qui est très bonne, doublée de peau excellente, avec
des jarretières de soie et conditionnée au mieux.» D'ailleurs Danry sait
se plaindre lui-même. «Je vous prie, mande-t-il au gouverneur, d'avoir
la bonté de dire mot pour mot à M. de Sartine, que les quatre mouchoirs
qu'il m'a envoyés sont bons pour donner à des galériens et que je n'en
veux point; mais que je le prie d'avoir la bonté de m'accorder six
mouchoirs d'indienne à fond bleu et grands et deux cravates de
mousseline.» Il ajoute: «S'il n'y a pas d'argent au trésor, qu'on en
demande à la marquise de Pompadour.»
Un jour Danry déclara qu'il avait une maladie. Grandjean, oculiste du
roi, vint le voir à plusieurs reprises, lui fit faire des fumigations
aromatiques, lui donna des baumes et des collyres; mais bientôt l'on
s'aperçut que le mal du prisonnier consistait dans le désir d'obtenir
des lunettes d'approche et de faire passer au dehors, par
l'intermédiaire du médecin, des mémoires et des billets.
Le 1er septembre 1759, Danry fut tiré du cachot et remis dans une
chambre aérée. Il écrivit aussitôt à Bertin pour le remercier et lui
annoncer qu'il lui envoyait deux colombes.
«Vous avez du plaisir à faire le bien, je n'en aurai pas moins que vous,
Monseigneur, si vous m'accordez le bonheur de recevoir cette faible
marque de ma grande reconnaissance.
«Tamerlan se laissa désarmer par un panier de figues que les habitants
d'une ville qu'il allait assiéger lui firent présent. Mme la marquise
de Pompadour est chrétienne, je vous supplie de me permettre de lui en
envoyer aussi à elle une paire, peut-être qu'elle se laissera toucher
par ces deux innocents pigeons.»
«Voici la copie de la lettre qui les accompagnera:
«Madame, deux pigeons venaient tous les jours manger le grain de ma
paille, je les pris, ils m'ont fait des petits. J'ose prendre la liberté
de vous en présenter cette paire, comme une marque de mon respect et de
mon amitié. Je vous supplie en grâce d'avoir la bonté de les recevoir
avec autant de plaisir comme j'en ai à vous les offrir. J'ai l'honneur
d'être, avec un très profond respect, madame, votre très humble et très
obéissant serviteur.
«Danry, à la Bastille depuis onze ans.»
Pourquoi Danry n'a-t-il pas toujours usé d'une manière aussi charmante
de la permission qu'on lui donnait d'écrire au ministre, au lieutenant
de police, à la marquise de Pompadour, au docteur Quesnay et à sa mère?
Il écrivait sans cesse et nous avons de ses lettres par centaines. Elles
sont bien différentes les unes des autres. Celles-ci sont suppliantes et
plaintives: «Par les larmes et le sang mon corps dépérit tous les jours,
je n'en puis plus.» Il écrit à la marquise de Pompadour: «Madame, je ne
vous ai jamais souhaité que du bien, soyez donc sensible à la voix des
larmes, de mon innocence et d'une pauvre mère désolée de soixante-six
ans. Madame, vous êtes instruite de mon martyre, je vous supplie au nom
de Dieu de m'accorder ma chère liberté, je n'en puis plus, je me meurs,
mon sang s'est tout brûlé à force de gémir, vingt fois dans la nuit je
suis obligé d'humecter ma bouche et mes narines pour pouvoir respirer.»
On connaît la célèbre lettre qui commence par ces mots: «Voilà cent
mille heures que je souffre!» Il écrit à Quesnay: «Je me présente devant
vous avec un charbon de feu ardent sur ma tête qui vous marque ma
pressante nécessité.» Les images dont il se sert ne sont pas toujours
aussi heureuses: «Écoutez, dit-il à Berryer, la voix des entrailles
équitables dont vous êtes revêtu.»