Les rivières sont gelées depuis longtemps lorsque le lac est pris par

les glaces; par contre, il s'en débarrasse très tard, et l'Angara est

déjà libre de glaces lorsqu'on franchit encore le Baïkal en traîneau.

J'ai traversé une fois le lac le 16 avril, le voyage n'était pas encore

trop pénible et, trois semaines plus tard, les traîneaux marchaient

encore: on comprend que, dans ces conditions les retards soient

forcément nombreux. Les transports sont assurés l'été par le bateau

et l'hiver par les traîneaux; ils s'effectuent toujours lentement.

L'intérieur du bateau qui sert au transport ressemble à une gare de

chemin de fer: à l'extrémité de la ligne, sur la rive même du lac, un

pont s'abaisse qui réunit la voie du Transsibérien au bateau; le pont

et le bateau sont munis de rails, des manœuvres poussent les wagons un

par un sur le bateau qui doit les transporter jusqu'à la rive opposée.

Il n'y a donc pas l'été de déchargements de marchandises sur les bords

du lac Baïkal, mais il y a toujours encombrement de wagons: le bateau

ne fait en effet qu'une traversée et demie par jour; il transporte à

chaque voyage vingt-sept wagons, ce qui donne une moyenne quotidienne

très insuffisante de quarante wagons transportés d'une rive à l'autre;

les brouillards et les tempêtes occasionnent en outre beaucoup de

retard, et, sur les deux rives, les marchandises s'entassent et

bien souvent s'abîment. En hiver, les difficultés sont plus grandes

encore, on est obligé de décharger les wagons et de transporter les

marchandises en traîneau. Quelques ingénieurs, effrayés par les

dépenses qu'occasionnerait la construction d'une voie ferrée autour

du lac Baïkal, avaient préconisé l'idée suivante: ils demandaient la

construction immédiate de deux ou trois nouveaux bateaux, mais ils

ne supprimaient qu'une partie des difficultés. Les trains, en effet,

marchent en toute saison, tandis que la circulation sur le lac est

souvent complètement impossible en mai et en décembre, à l'époque de la

débâcle et de la prise des glaces. L'arrêt de la circulation a été pour

les voyageurs, d'après les documents officiels, de 18 jours pendant

l'hiver 1900-1901, de 29 au printemps 1901, de 4 seulement pendant

l'hiver 1901-1902, et de 8 au printemps suivant; pour les marchandises

l'arrêt fut chaque fois beaucoup plus long.

On peut tirer de ces faits des conséquences qui malheureusement

s'imposent: la mobilisation et le ravitaillement ont été retardés

pendant plusieurs semaines peut-être. Le printemps de 1904 a-t-il été

aussi défavorable que celui de 1901? En mettant les choses au mieux, il

y eut sans doute un arrêt de quinze jours pour les hommes et un arrêt

plus long encore pour le matériel. Cela n'est pas tout: n'oublions

pas qu'au printemps les éboulements sont très fréquents sur les lignes

de Transbaïkalie, et qu'en temps de paix, où la surveillance est plus

facile, les retards causés par des accidents sont nombreux: qu'est-ce

que ce sera alors en temps de guerre?

On affirme qu'une partie de la ligne sera ouverte incessamment; cette

ligne est une succession d'ouvrages d'art de premier ordre. Les

ingénieurs ont eu à vaincre toutes les difficultés que peut opposer la

nature dans un pays montagneux et il ne leur a pas été possible, cette

fois, de tourner, selon l'habitude russe, les obstacles rencontrés:

il a fallu jeter des ponts hardis de rochers en rochers au-dessus de

torrents et de précipices et percer de nombreux tunnels. La dépense

totale est estimée à 53 625 745 roubles, soit par verste, c'est-à-dire

par 1 067 mètres, 219 777 roubles, ce qui équivaut à peu près à 600 000

francs: aucune des autres sections du Transsibérien n'a coûté pareille

somme.

Total général. Prix par verste.

Sibérie Occidentale.......... 51 110 367 38 487

Sibérie Centrale............. 101 481 382 59 173

Taïga à Tomsk................ 2 573 198 28 912

Irkoutsk Baïkal.............. 3 771 555 49 565

Baïkal-Sretensk.............. 79 942 702 77 170

Karimski-frontière mandchoue 51 564 349 97 421

Ligne de Nikolski............ 8 113 987 73 527

Ligne de l'Oussouri.......... 49 267 088 64 529

Ligne du Baïkal.............. 53 625 796 219 772

Pendant le mois de mars dernier, le service a été facilité par une idée

heureuse du prince Khilkof: un mouvement régulier de trains eut lieu

sur les glaces par traction de chevaux, à partir du 3 mars dernier.

On avait mis en doute la possibilité du travail qu'avait ordonné le

ministre des Voies et Communications, on avait déclaré qu'il était

fou de vouloir poser des rails sur la glace du lac. D'après les gens

compétents, la voie provisoire, lorsqu'elle fut terminée, était d'une

sécurité absolue. Les ingénieurs firent des expériences nombreuses

et arrivèrent aux conclusions suivantes: la résistance des glaces

était telle que, pour la briser, il fallait une pression de plus de

200 kilogrammes par pouce carré et, pour la mettre en pièces, une

pression supérieure à 300. Cela posé, on a pu reconnaître que si la

glace avait seulement une épaisseur d'un demi-archine, c'est-à-dire de

36 centimètres, un train pouvait sans danger être supporté par elle.

Or la couche de glace qui couvrait en février le lac Baïkal avait

une épaisseur le plus souvent très supérieure à ce chiffre, et qui

atteignait même parfois quatre mètres. On pouvait donc facilement en

conclure que la ligne sur la glace serait aussi solide que si elle

avait été construite en terre ferme. Certains ingénieurs disaient

même qu'on avait tort de se servir de chevaux, et que l'emploi de

locomotives hâterait bien davantage encore le passage des troupes et

du matériel. On n'osa pourtant pas en faire l'expérience.

Le danger réel ne provenait pas en effet du manque de solidité,

mais des crevasses qui apparaissent parfois dans la glace: c'est

un phénomène que je n'ai pas pu constater, mais qui a lieu souvent

en Sibérie. On entend comme un coup de tonnerre souterrain, et une

crevasse se forme dans la glace qui couvre le lac; parfois elle a un

mètre de largeur. Les cochers des traîneaux, lorsqu'ils rencontrent

pareille crevasse, excitent leurs chevaux par des cris, les lancent au

triple galop, et leur font sauter l'obstacle au grand détriment des

coudes et des reins des voyageurs. Pour assurer la solidité de la ligne

il fallait combler la crevasse, dès qu'il s'en formait une, avec des

morceaux de glace sur lesquels on versait de l'eau: au bout de peu de

temps la glace avait repris sa solidité. Les gardiens de la ligne ont

aussi à lutter contre le chasse-neige sibérien, qui fait tourbillonner

la neige et qui la dépose en monceaux sur les routes et les voies

ferrées; des déblayeurs travaillaient constamment.

A vrai dire, l'expérience tentée sur le Baïkal n'était pas nouvelle:

elle avait réussi déjà quelques années auparavant à Saratov, en Russie

même. Près de cette ville on établit en effet chaque année une voie

provisoire sur la Volga pour relier la ligne de Moscou-Saratov à celle

d'Ouralsk: les deux gares sont séparées par le fleuve. On n'a pas

encore construit de pont à cet endroit sur la Volga et il n'est pas

probable qu'on en construise de sitôt, car le pont devrait avoir plus

de quatre kilomètres de longueur. La voie provisoire du Baïkal en avait

près de 35. Elle n'a pu rendre que momentanément des services, car, au

mois d'avril le dégel a commencé. Le dégel n'entrave pas de suite la

circulation: il y a de grandes flaques d'eau à traverser çà et là, mais

la couche de glace n'en est pas moins très épaisse.

On a affirmé en Russie que la ligne qui contournera le lac sera

terminée le 1er janvier 1905, et on assure même qu'avant peu, au

cours de l'été, la circulation sera possible sur la moitié de la ligne

qui suit la rive orientale du lac. Il est décidé qu'après l'ouverture

de cette voie, les troupes qui viendront de Russie feront à pied les

cent kilomètres (96 verstes) qui séparent Irkoutsk de Koultouk, village

situé sur la rive méridionale du lac: ils trouveront là la ligne

nouvelle et des trains qui les conduiront, en côtoyant le lac, jusqu'à

la station d'où partent actuellement les voyageurs de Mandchourie:

il n'y aura pas de transbordement. Les wagons et le matériel des

troupes seront transportés par les bateaux, et nous avons vu plus haut

combien peu de wagons peuvent être transportés par jour; on atteindra

peut-être une moyenne plus élevée, on n'arrivera pas à un chiffre

très important: et puis, quand on veut trop se hâter, on fausse et

on détériore les moyens de transports et on provoque des accidents.

Admettons donc que les Russes puissent amener 18 000 hommes par mois,

et je crois que nous aurons la vérité. On avait parlé d'abord de 60

000, on assurait que le prince Khilkof avait prononcé ce chiffre: ce ne

serait pas la première fois qu'un ministre se serait trompé. On a dit

ensuite 1000 hommes par jour, ce ne serait pas impossible, mais il faut

compter avec les retards et les accidents: or, la Sibérie est le pays

des retards et souvent celui des accidents; et sans vouloir faire le

prophète, on peut pourtant annoncer que les accidents seront nombreux

au milieu du désordre inséparable de toute mobilisation. Sans doute

les Russes pourront longtemps amener des hommes, tant que leurs moyens

le leur permettront, mais, dès cette année, les Japonais auront aussi

leurs jeunes conscrits qui demandent déjà, grisés par les victoires de

leurs aînés, à entrer en guerre contre les Russes. Beaucoup de temps

se passera donc avant que les Russes aient la supériorité du nombre;

qu'arrivera-t-il jusqu'à ce moment-là? Et si les Japonais sont toujours

vainqueurs, que feront les Chinois? En ce moment, il est probable que

les troupes russes sont moins nombreuses qu'on ne le dit, et que le

nombre des hommes amenés depuis quelques mois n'est pas encore très

considérable.

* * * * *

J'ai reçu nombre de lettres à ce sujet d'Irkoutsk et de Mandchourie:

toutes prouvent combien on a été surpris et combien peu on était

prêt. Toutes ces lettres se ressemblent, on me répète toujours la

même chose: il arrive douze trains par jour à Irkoutsk; les accidents

sont fréquents; les Japonais ont des espions partout sur la ligne.

Chose étonnante en Russie, on a dû réprimer en Asie russe des cas

d'insubordination relativement assez nombreux et il y a eu à Irkoutsk

plusieurs exécutions sommaires. Le mouvement est dirigé par des

révolutionnaires qui, malgré la surveillance la plus scrupuleuse, font

pénétrer leurs écrits dans les casernes et les régiments: on y déclare

que la cause russe est inhumaine et ridicule, on y affirme que le Japon

a le droit pour lui, on y excite les hommes à refuser l'obéissance, à

jeter les armes, ou à ne s'en servir que contre les officiers.

Malgré tout, l'état des troupes est bon, et si le soldat russe est

peut-être moins brillant que le soldat japonais, il est plus tenace

et aussi courageux. Les dépôts de provisions, de fourrages et de

munitions sont concentrés sur les derrières de l'armée avec le gros

de l'intendance militaire. Or les voies de communications, sont au

moment des pluies, dans un état pitoyable,--elles ne sont jamais bonnes

d'ailleurs;--l'approvisionnement de l'armée est donc chose difficile

et l'avant-garde est forcée de s'occuper elle-même de trouver pâture

comme elle peut. On sait ce que sont des soldats affamés: ils font

main-basse sur tout, ils mangent tout ce qu'ils trouvent, même les

choses malsaines qui les rendent malades, et quand ils traversent des

régions riches, ils gâchent et gaspillent les provisions sans penser à

ceux qui les suivent, et qui arriveront le lendemain, affamés eux aussi.

[Illustration: HALAGE DES BACS]

On a proposé d'envoyer dans l'avant-garde quelques employés de

l'intendance qui feraient le relevé des ressources du pays et

prendraient pour le ravitaillement rationnel de l'armée les

dispositions nécessaires. Reste à savoir ce qu'en temps de guerre,

et surtout dans un pays tel que la Mandchourie, on peut faire de

rationnel. L'armée, d'ailleurs, est comme toujours entre les mains

de soumissionnaires; on sait que certains fournisseurs de l'armée

profitent de la guerre pour faire des fortunes scandaleuses: cela

s'est passé ainsi chez nous, des faits du même genre sont restés

célèbres en Russie et on raconte encore avec indignation ce qu'ont

fait les fournisseurs à Sévastopol; d'après les renseignements qui

nous arrivent, ce qui a lieu en Mandchourie dépasse tout ce qu'on peut

imaginer: la concussion règne en souveraine maîtresse; le désordre est

d'ailleurs un des pires défauts russes, les grands chefs sont toujours

trop loin pour pouvoir tout surveiller, enfin ces grands chefs sont

trop nombreux. L'amiral Alexéiev correspond directement avec l'Empereur

et a le haut commandement, mais le général Kouropatkine a aussi le

haut commandement et correspond avec l'Empereur; il en était de même

pour l'amiral Makharov, il en sera de même pour l'amiral Srydlov; il y

avait aussi les jeunes grands-ducs: l'accord n'est pas parfait, nous

le savons par les dépêches. Il est évident que l'amiral Alexéiev et le

général Kouropatkine ne peuvent pas avoir l'un pour l'autre une bien

grande sympathie. L'amiral, depuis longtemps, demandait des troupes

à Saint-Pétersbourg; le général, après son voyage en Extrême-Orient,

revenu au ministère de la Guerre, persuadé que la guerre n'aurait pas

lieu, s'y opposait formellement. Alexéiev peut prouver aujourd'hui

qu'il avait raison contre son rival et ce sont là des choses que

l'ex-ministre de la guerre n'aime pas à constater. Depuis longtemps

déjà, Kouropatkine passait pour un héros et tout le monde avait été

d'accord pour qu'il soit nommé ministre de la Guerre; il n'a guère

réussi dans cette fonction difficile et on ajoute même que le général

Dragomirov a blâmé l'envoi de Kouropatkine en Extrême-Orient. Quand

l'avenir aura réparti les responsabilités de chacun, l'opinion russe

gardera justement rigueur aux hommes qui auront mal accompli leur

tâche; elle se demande déjà comment tant d'argent a pu être dépensé en

Asie, car il ne s'agit pas seulement de centaines de millions, mais

de milliards, sans que l'on eût en Extrême-Orient une flotte et une

armée capables de défendre l'œuvre qu'on avait accomplie. On n'était

donc pas outillé, on n'avait donc pas de plan, on n'avait donc rien

vu, rien prévu, les événements actuels sembleraient le prouver; quand

on compare aujourd'hui les dépenses aux résultats, on s'aperçoit

que ceux-ci sont loin d'être ce qu'on était en droit d'attendre, et

que celles-là ont été faites en pure perte, puisque tout peut être

compromis demain et l'œuvre détruite au moment même où on la croyait

achevée. Les premiers coupables seraient-ils les diplomates russes

d'Extrême-Orient. C'était avant tout à eux de prévenir le ministère des

Affaires étrangères et d'annoncer les préparatifs que faisait le Japon:

il semble à tous incompréhensible que l'œuvre formidable entreprise

par les Russes n'ait pas été mieux défendue. Mais il ne faut pas en

conclure comme tant de journaux semblent tentés de le faire: nul doute

que sur une autre frontière la Russie ne soit mieux préparée à toutes

les éventualités.

* * * * *

Malgré tous ces reproches, malgré la position difficile où se trouvent

aujourd'hui l'armée et la flotte de Russie, il semble probable que la

victoire restera finalement au tsar. Une grande responsabilité reste

pourtant à la Russie et cette responsabilité incombe non seulement à

elle, mais à l'Angleterre et aux États-Unis. La Russie, qui n'était

pas prête, a rendu, en entrant en lutte dans de telles conditions,

plus menaçant le péril jaune, dont on commence avec raison à ne

plus rire en Europe. Son prestige a été atteint, car bien des gens,

aujourd'hui encore, n'ont plus confiance en elle et se figurent qu'elle

sera battue. L'histoire pourtant nous apprend que lorsque les Russes

se mettent en campagne, si le commencement d'une guerre est toujours

difficile et malheureux, l'issue en est pourtant presque toujours

favorable.

L'opinion en France, s'est montrée presque unanime: elle a pris parti

pour la Russie. On nous a reproché presque toujours de sacrifier nos

intérêts et notre politique à des questions de sentiment: cette fois,

on peut l'affirmer, nos intérêts et nos sentiments sont d'accord, et

nous avons raison contre une grande partie du monde. Il ne faut pas en

effet se le dissimuler, l'opinion populaire dans les pays étrangers

est pour le Japon: en Italie, sauf quelques intellectuels et quelques

marins, on semble acquis à l'empire du Soleil-Levant, les Allemands

sont partagés en deux camps et depuis quelque temps la politique de

certains pays est bien changée.

L'Angleterre et les États-Unis ont soutenu tout d'abord le Japon:

c'est la nation alliée qui aujourd'hui se montre la plus froide.

L'Angleterre s'est trompée en faisant alliance avec le Japon et, plus

que toute autre nation, elle craint aujourd'hui le péril jaune, qui

peut l'atteindre gravement. La victoire du Japon lui semble moins

désirable que jadis, en admettant qu'elle l'ait souhaitée autrefois;

elle joue de malheur depuis quelques années et l'alliance japonaise n'a

pas été pour elle une victoire. Elle ne l'a faite, après la campagne

si difficile du Transvaal, que dans la crainte de voir une entente

cordiale s'établir entre le Japon d'une part, la France et la Russie

d'autre part. Aujourd'hui elle voit plus clair dans l'avenir: elle

pouvait se réjouir à la pensée que sa pire ennemie et son meilleur ami

allaient s'affaiblir l'un et l'autre, elle ne souhaitait une victoire

complète ni pour l'une ni pour l'autre. Elle voit maintenant jusqu'où

pourrait l'entraîner une politique qu'elle ne désapprouve pas encore,

mais qu'elle n'approuve plus tout à fait, et nous lisons dans les

journaux qui ont été les grands partisans du Japon des mots comme

ceux-ci: «Se réjouir des succès du Japon, c'est faire preuve de peu

de sagesse et de peu de prévoyance.» Des étudiants venus des Indes

étudient à l'Université de Tokyo et l'Angleterre ne peut admettre les

leçons qu'on leur donne. Elle a pourtant une grosse responsabilité, car

en s'alliant avec le Japon, elle lui a donné l'idée qu'il pouvait tout

faire et tout oser.

Les États-Unis, qui soutiennent de leurs deniers la politique

japonaise, ne voient pas encore les conséquences de leur politique. Ils

méprisaient pourtant jadis les Japonais qu'ils accusaient de mauvaise

foi commerciale: mais le raisonnement n'est pas la qualité dominante

des Américains, qui se réjouissent simplement de voir la vieille Europe

humiliée dans la personne de la Russie.

La vieille Europe est pourtant aussi la glorieuse Europe; elle a

été l'éducatrice du monde. Dans la lutte qui vient de s'engager en

défendant ses intérêts, la Russie défend aussi les nôtres. Anglais ou

Allemands, Slaves ou Latins, nous devons avoir la même politique. On

nous a dépeint ce que serait l'Asie dans les mains des Russes; que

serait-elle dans celle des Japonais si jamais ils remportaient la

victoire: les ambitions russes ne sont rien à côté de celles du Japon

qui rêve la rénovation de l'Asie par les jaunes. Souhaitons que la

Russie soit victorieuse, comme il est probable qu'elle le sera, tout en

blâmant ses ambitions et constatant ses fautes, admirons le courage et

la confiance du peuple russe qui, malgré ses défaites, croit toujours

marcher à la victoire.

CHAPITRE XII

LA GUERRE ET LE COMMERCE FRANÇAIS

Et nous?--L'extension possible du commerce français.--Ce que nous

aurions dû faire et ce que nous n'avons pas fait.--Les malentendus

franco-sibériens.--La guerre doit être pour nous une leçon.

Et nous? Telle est la question que bien des Français se sont posée au

moment où la guerre a éclaté. Quel sera notre rôle et que devons-nous

faire? Pour la première fois, il me semble, notre intérêt est d'accord

avec nos sentiments. Un certain nombre de Français reprochent à

l'alliance russe de ne nous avoir rien donné: les rêves qu'ils avaient

formés n'ont pas été réalisés, ils avaient attendu de l'alliance ce

qu'elle ne pouvait pas leur apporter. Ce n'est pas l'impossible qu'il

faut espérer, nous devons simplement chercher quelles conséquences,

bonnes pour nous, nous pourrions tirer de l'alliance russe. Elle a été

malheureusement jusqu'ici un instrument dont nous n'avons pas su jouer

et nous aurions dû en tirer pour nous, en Asie, des avantages auxquels

nous n'avons pas songé.

Pendant l'année qui vient de s'écouler, près de huit cents bateaux,

nous l'avons vu, sont entrés dans le nouveau port de Dalny que la

Russie venait seulement d'ouvrir au commerce. Beaucoup de pavillons

européens y ont déployé leurs couleurs: le drapeau français ne s'y est

pas montré. Il n'a pas paru depuis bientôt quinze ans dans le port si

fréquenté de Vladivostok, il est à peu près inconnu en Corée et on ne

le verrait pas au Japon, si les Messageries n'avaient en ce pays à

Yokohama leur point terminus. Hélas! il faut bien le constater une fois

de plus, que ce soit en Sibérie orientale ou en Mandchourie, en Corée

ou même au Japon, ce n'est plus réellement par les grandes puissances,

mais par des nations de second ordre, que nous sommes battus, et une

statistique qui concerne Formose nous mettait l'an dernier, au point

de vue du commerce avec ce pays, dans un des derniers rangs, tout

juste après la Turquie. Beaucoup de Français qui s'inquiétaient de ce

lamentable état de choses espèrent que l'avenir y remédiera, ils le

souhaitent quand ils ne l'espèrent pas; mais pour réussir dans une

région où naissent chaque jour des concurrents nouveaux, il ne suffit

pas d'espérer, il faut agir comme savaient si bien le faire les

Français d'autrefois. Un pays ne compte plus dans le monde que par le

commerce qu'il y fait. Comment développer le nôtre dans le pays occupé

par les Russes? pourquoi notre infériorité? n'est-il pas possible d'y

remédier?

Pour arriver à un résultat, il faudra faire en Asie russe de grands

efforts et peut-être dépenser des sommes d'argent considérables; on

aurait tort de croire qu'il suffit à un Français de paraître pour

remporter la victoire. Les commencements de toute entreprise sont

difficiles, il faut compter avec le client, avec les habitudes du

pays, avec la routine surtout. Le marchand de Sibérie Orientale est

fidèle à ses anciens fournisseurs, il a été souvent trompé, il est

devenu soupçonneux et méfiant: on devra donc gagner sa confiance par

une volonté opiniâtre et par une scrupuleuse honnêteté. Ceux de nos

compatriotes qui ont fondé tour à tour des comptoirs en Sibérie--je

fais pourtant exception pour les derniers--se sont trompés. Ils

habitaient plus souvent Paris que Tomsk, Irkoutsk ou Vladivostok et se

faisaient représenter par des gens qui les volaient et compromettaient

le bon renom du commerce français: or les Sibériens ont la mémoire

longue et ils le prouvent volontiers; d'ailleurs, découragés par des

résultats dont ils étaient en partie responsables, nos compatriotes

ont abandonné la partie mal engagée, avant même de l'avoir perdue;

ils n'avaient d'ailleurs pas toujours trouvé à Paris les capitaux

nécessaires pour les soutenir et pour permettre à leurs affaires de

prospérer et de se développer. Tous les torts ne venaient pas d'eux.

Les voyageurs spécialistes de la Sibérie ont le devoir de dire

qu'aujourd'hui le temps presse et que c'est l'heure où jamais pour les

commerçants sérieux de chercher à s'établir en Asie. Les importations

anglaises, allemandes et américaines augmentent chaque année et un

grand commerce d'exportation est à la veille de commencer; mais, on ne

saurait trop le répéter, pour réussir en Sibérie, il faut vivre sur

les lieux à l'affût des occasions. Bien des places sont prises et si

les Français attendent trop longtemps, d'autres auront définitivement

gagné la confiance des marchands sibériens quand les retardataires

arriveront. Ceux qui s'établiront en Asie pour y représenter notre

commerce devront lutter patiemment par un travail assidu et par un long

séjour dans la ville qu'ils auront choisie; la récompense de leurs

efforts ne se fera pas attendre aussi longtemps qu'ils pourraient le

croire tout d'abord. Quel est d'ailleurs le pays où l'on réussit sans

effort? Le succès console de toutes les peines et ce sont les longues

couvées qui toujours préparent les grands essors.

Les Russes en Extrême-Orient · 第 11 / 13 段