Nous avons déjà parlé de la rivalité de Vladivostok et de Dalny.

D'après les conditions du commerce continental avec la Chine, établies

en 1862 et confirmées en 1888 par le traité de Saint-Pétersbourg, le

commerce s'exerçait librement et en franchise jusqu'à une distance de

50 verstes des deux côtés de la frontière; mais comme, d'autre part,

cette zone de 50 verstes n'était ni surveillée ni gardée, on peut dire

que la liberté de commerce était complète dans le pays du fleuve Amour

et dans la Transbaïkalie. La frontière douanière était alors située au

bord du Baïkal. Lorsque la ligne du Transsibérien aboutit à la Chilka,

qui prend, après son confluent avec l'Argoune, le nom de fleuve Amour,

l'Extrême-Orient fut directement réuni à la Russie par le fleuve et par

la voie ferrée. Toute la frontière orientale de la Russie se trouvait

ouverte aux produits étrangers; elle s'en effraya et craignit de voir

compromis à la fois le commerce russe que la concurrence étrangère

menaçait et tout le système de protection douanière qu'elle avait

établi si soigneusement. La loi du 16 juin 1900 fut mise en vigueur:

Vladivostok et Nikolaievsk cessèrent d'être ports francs, on défendit

même l'importation en franchise des marchandises par la frontière de

terre, sauf des articles de provenance chinoise; à quelques rares

exceptions près, la plus grande partie des marchandises importées par

les anciens ports francs durent payer des droits d'entrée, conformément

à un tarif général: il y eut des fraudes, mais elles furent sévèrement

punies. Dalny cependant était déclaré port franc et les marchands de

Vladivostok se plaignirent amèrement qu'on les sacrifiât à la ville

nouvelle. Des commerçants étrangers, l'explorateur Chaffanjon tout le

premier, quittèrent Vladivostok pour aller s'établir à Port-Arthur et à

Dalny.

M. Vitte a soutenu les prétentions de Dalny et a traité de mesquines

toutes les rancunes manifestées par le commerce de Vladivostok. Il

reconnaît pourtant dans son rapport que le coup porté à cette ville

était pénible, mais sa conviction était que l'Empire russe avait besoin

de plusieurs grands ports en Extrême-Orient et qu'on ne devait pas

juger maintenant, mais plus tard, l'œuvre entreprise par la Russie

pour en comprendre toute la grandeur. «L'histoire, déclarait-il à la

fin de son rapport, se compte par siècles et non pas par années. En

construisant le chemin de fer de l'Est-Chinois et en créant Dalny et

Port-Arthur, on a accompli une grande œuvre, on a résolu un problème

historique, on a fait un des derniers pas dans la marche en avant de la

Russie tendant à trouver une issue dans une mer ouverte sur le littoral

libre de glaces du Pacifique.»

Certes, si la création de Dalny a porté un coup à Vladivostok, cette

dernière ville n'en offre pas moins un excellent port: on y a travaillé

aussi et très activement pendant l'année 1903. Vladivostok est une

ville jeune, et se développe avec une incroyable rapidité: chaque fois

que je l'ai revue, je l'ai trouvée plus vaste et plus jolie: c'est

une place de commerce de grand avenir vers laquelle chaque année les

navires de tout pays se rendent plus nombreux et une forteresse de

premier ordre, défendue par les admirables montagnes qui l'entourent

et par des ouvrages d'un art militaire très savant. Le port, vaste

et bien situé, est merveilleux avec ses grands navires de guerre

qui semblent sommeiller sur les eaux, tandis que des canots et des

sampans s'agitent nombreux autour des bateaux de commerce. Il entre

en effet à Vladivostok chaque année plus de trois cents bateaux, qui

importent près de quinze millions de marchandises et qui en exportent

plus de quatre. Avec les pays voisins en 1903, les échanges ont encore

notablement augmenté: la Corée fait un grand commerce avec Vladivostok

qui lui envoie des objets manufacturés, des cuirs, des chaussures, du

sel, des peaux et du poisson et qui en reçoit du riz, du blé, de la

farine, des haricots et du bétail. Les marchandises y sont transportées

par des bateaux russes, japonais, coréens et chinois, et le charbon par

des bateaux russes et norvégiens. Les plus beaux bateaux entrés dans le

port sont ceux de la flotte Volontaire qui fait le service entre Odessa

et l'Extrême-Orient.

En même temps qu'à Dalny, l'activité russe en 1903 se manifestait

aussi à Kharbine. Le Nouveau-Kharbine se développait. La ville est

fondée sur un plateau assez élevé que les eaux de la rivière ne peuvent

atteindre et dont les pentes sont, de chaque côté, douces et faciles

à descendre. On avait tracé sur ce plateau le plan des édifices

municipaux à construire sur une surface de quatre verstes de longueur

et d'une verste et demie de largeur, on avait prévu l'éventualité d'une

extension importante de la ville, où l'on a déjà construit plus de

400 maisons de pierre. Les édifices principaux sont les uns terminés,

les autres encore en construction, ce sont des locaux pour les divers

services et administration, des églises, des écoles, un grand hôtel,

une école de commerce, etc.

[Illustration: VLADIVOSTOK]

On travaillait de même au port. Nous avons déjà dit que Kharbine est

composé de trois villes, le Vieux-Kharbine, ville provisoire bâtie en

glaise, Nouveau-Kharbine et le port; cette troisième colonie est formée

d'un groupe d'ateliers et de magasins devant les pontons où s'arrêtent

les bateaux. Il y a là des maisons, des administrations, une école. La

ville a plus de 20 000 habitants. Cet accroissement rapide est d'autant

plus étonnant, que longtemps il fut interdit aux particuliers d'acheter

des terrains dans la zone expropriée par le chemin de fer. Cette

condition a notablement retardé la création des maisons de commerce et

des entreprises industrielles.

En 1901 eut lieu une vente de terrain aux enchères et en 1903 on

constata qu'il était nécessaire d'adopter pour l'affermage des terrains

un système nouveau, pour faciliter et développer le commerce dans une

ville dont les Russes veulent faire la première de la Mandchourie.

A la même époque on étudiait la question de la construction des

bâtiments de service le long de la ligne: presque tout était encore à

construire.

* * * * *

Les Japonais, qui suivaient, avec intérêt et non sans inquiétude,

l'accomplissement des projets russes, purent croire que la Russie

voulait manifester ses intentions nouvelles, lorsque fut promulgué

l'oukaze du 30 juillet 1903 (13 août de notre calendrier).

Cet oukaze était le suivant:

«Vu les problèmes complexes de l'administration dans les confins

orientaux de l'Empire. Nous trouvons nécessaire l'institution d'un

pouvoir apte à assurer le développement pacifique du pays et à

satisfaire les besoins locaux urgents. Ayant par conséquent jugé bon

que les territoires de l'Amour et de Kouantoung forment dorénavant une

lieutenance spéciale. Nous ordonnons, savoir:

1º Notre lieutenant en Extrême-Orient est revêtu du pouvoir suprême

en tout ce qui concerne l'administration civile du pays qui lui est

confiée, et cette administration est affranchie de la juridiction des

ministères. Au lieutenant est également conféré le pouvoir suprême pour

le maintien de l'ordre et de la sécurité dans la zone du chemin de

fer de l'Est-Chinois, ainsi que le soin de pourvoir aux besoins de la

population russe dans les pays limitrophes au delà de la lieutenance

impériale.»

Il était dit ensuite dans l'article 2 que le lieutenant impérial

était l'intermédiaire nécessaire entre les divers ministères et les

fonctionnaires qui en dépendaient; dans l'article 3, qu'il était à

la tête des services diplomatiques concernant les relations des

frontières de la lieutenance et des pays voisins; dans l'article

4, qu'il devenait le chef des troupes et des forces navales

d'Extrême-Orient.

L'amiral Alexéiev, dans l'article suivant, était nommé lieutenant

impérial.

Le lieutenant impérial ne dépendait donc d'aucun ministre, il était

à la fois général et amiral, il avait sous ses ordres toutes les

administrations, toutes les armées, la police, la direction du commerce

et de la colonisation. Il était avant tout diplomate, en un mot quasi

vice-roi en Extrême-Orient. Ce mot de vice-roi est d'ailleurs beaucoup

trop souvent employé par les journaux d'Europe: l'amiral n'a jamais eu

le titre de vice-roi.

Les deux territoires russes, le pays de l'Amour et la région du

Kouantoung semblaient assez éloignés l'un de l'autre puisqu'ils étaient

séparés par la Mandchourie, mais le lieutenant impérial avait le

pouvoir suprême pour maintenir l'ordre et la sécurité dans la zone du

chemin de fer de l'Est Chinois, c'est-à-dire en Mandchourie et dans les

pays limitrophes.

Il était facile d'interpréter ces dernières clauses: les pays qui

appartenaient à la Russie ou qui en dépendaient étaient désormais

dirigés par un seul homme: or ils entouraient en partie la Mandchourie,

et la zone du chemin de fer était placée sous la surveillance du même

homme qui devait, en outre, protéger les Russes établis dans toute

la région. Pour tous, pour les Japonais comme pour les Européens, la

question de Mandchourie venait de faire un pas en avant; et la Russie,

qui savait ce qu'elle désirait, semblait vouloir affirmer sa politique

en Extrême-Orient. Quoi qu'on en ait pu dire, la création d'une

lieutenance impériale était un avertissement aux Japonais, et comme

le 8 octobre était proche, époque fixée pour l'évacuation, on pouvait

penser déjà que cette évacuation n'aurait jamais lieu.

On s'était demandé en Europe ce qui avait pu se passer dans les

conférences secrètes qui furent données au printemps 1904 à

Port-Arthur. Le général Kouropatkine s'était longuement entretenu

avec l'amiral Alexéiev, les ministres de Russie, accrédités en Chine,

au Japon et en Corée, et avec quelques autres personnages de moindre

importance. Le résultat des conférences avait été tenu caché; les

journaux russes n'y faisaient pas la moindre allusion et nous étions

plutôt trompés que renseignés par des dépêches émanant tour à tour de

source anglaise et de source japonaise. La création de la lieutenance

nous fit comprendre une partie des projets qui durent être discutés

à Port-Arthur. Au Japon on considéra la création de la lieutenance

impériale comme une provocation; on supposa que, se sentant prête, la

Russie avait tenu à le montrer. Malheureusement pour elle, à Tokyo, on

était mieux renseigné qu'à Saint-Pétersbourg sur tout ce qui se passait

en Mandchourie.

* * * * *

Un nouveau fait sembla prouver que les Japonais avaient eu raison de

s'émouvoir: le 8 octobre était arrivé et les Russes n'avaient pas

évacué la Mandchourie; ils restaient sur place sans donner de raisons.

Ils firent plus encore: ils avaient évacué Moukden au mois d'avril;

leurs troupes, il est vrai, ne s'en étaient jamais beaucoup éloignées:

tout à coup on apprit que Moukden subissait une réoccupation. Les

Russes prétendirent avoir été amenés par la force des choses à

réapparaître dans la ville chinoise. Les autorités russes avaient livré

quelque temps auparavant, sur la demande des autorités chinoises, le

commandant d'un détachement chinois, Liou, qui s'était mis au service

et à la solde de la Russie. Liou était accusé d'avoir été auparavant

le chef d'une bande khounkhouze: la chose était fort possible et Liou

n'était qu'un aventurier.

Liou fut livré par les Russes sous la condition expresse qu'il serait

traduit devant un tribunal régulièrement constitué. Les autorités

chinoises promirent tout ce qu'ils demandaient, leur seul but étant de

satisfaire leurs rancunes, et dès qu'ils eurent Liou entre les mains,

ils le firent décapiter sans autre forme de procès. Les autorités

russes demandèrent satisfaction au gouvernement chinois dans les cinq

jours. Celui-ci exila le foudoutoune Van, mais refusa de punir le

taotaï Yuan: devant cette réponse, l'amiral Alexéiev donna l'ordre de

réoccuper Moukden, où l'on envoya un détachement de soldats russes

amenant avec eux huit canons.

Au même moment, les Khounkhouzes faisaient beaucoup parler d'eux: un

de leurs chefs, Tou-li-sane, était, disait-on, à la tête de 7 000

hommes; le chiffre était un peu bien exagéré sans doute. Ce qui était

vrai, c'est que la disette qui régnait dans la Chine méridionale avait

provoqué un mouvement d'émigration d'indigents en Mongolie et en

Mandchourie, et tous ces malheureux s'étaient joints aux Khounkhouzes.

Dans un premier engagement, les Russes eurent dix hommes mis hors de

combat au village de Baisiatsi, à 40 kilomètres de Moukden; une seconde

rencontre eut lieu: d'après les dépêches publiées par les journaux

russes, le lieutenant impérial avait dû envoyer contre les brigands

environ 2 000 soldats.

* * * * *

Bien des gens en Europe cependant crurent encore, après ces événements,

que la question de Mandchourie se résoudrait doucement, par le

consentement universel; volontairement ou non, la politique russe avait

fait tache d'huile sur la carte du monde: son but semblait atteint;

elle laissait aller les choses, et le mot qu'une dépêche prêtait

inexactement peut-être à l'Empereur résumait assez bien la situation.

«Je ne déclarerai pas la guerre au Japon; mais s'il vient me la faire,

je l'attends!»

Une guerre ne pouvait apporter au monde entier que des préoccupations

et des difficultés nouvelles: personne, sauf le Japon, ne la

souhaitait. L'Angleterre cherchait à mettre un frein aux ambitions de

son allié, car elle avait plutôt intérêt à ce que le _statu quo_ se

maintînt et à ce que la question d'Extrême-Orient ne fût pas compliquée

brutalement par une victoire de la Russie ou même du Japon. L'attaque

ne pouvait venir que du Japon, et la guerre était toujours possible

étant donné le caractère batailleur des Japonais.

La question de Mandchourie touchait non moins l'Angleterre que le

Japon, mais ce dernier pays avait conçu d'autres inquiétudes que

les événements semblaient expliquer. La Russie trouvait déjà que

Vladivostok et Dalny étaient bien loin l'un de l'autre et que sa flotte

avait besoin de nouveaux ports de refuge sur le continent asiatique.

Elle avait peu à peu tourné les yeux vers la Corée.

La Russie avait reçu pour vingt ans en effet des droits forestiers sur

les rives coréennes du Yalou et du Tioumène et dans l'île de Dayolet;

elle chercha en 1903 à donner plus d'étendue et une signification

plus large aux droits qui avaient été accordés. Elle voulait depuis

longtemps construire un chemin de fer stratégique jusqu'au Yalou, et,

pour arriver à ses fins, elle avait suivi la même politique qui lui

avait si bien réussi lors des négociations avec la Chine au moment où

fut décidé le Transmandchourien. Cette fois la concession du chemin

de fer de Séoul à Eui-jou était demandée par le baron Gunzbourg,

agent secret de la Russie. Les Japonais, émus par ces prétentions

nouvelles, firent manquer l'affaire; un arrangement existait, dit-on,

depuis quelques années déjà, entre la Corée et le Japon, donnant à ce

dernier pays le droit d'être préféré à tout autre lorsqu'il s'agirait

de construire un chemin de fer coréen. Les Russes ont cependant, l'an

dernier, renouvelé secrètement leurs tentatives: il ne s'agissait que

d'un chemin de fer allant jusqu'à la frontière, mais on espérait bien

le continuer ensuite jusqu'à Séoul; la Russie avait émis le désir que

la concession ne soit jamais accordée à un autre pays qu'elle, et elle

fit à diverses reprises comprendre à la Corée que, si elle avait besoin

d'une nation étrangère, la Russie serait toujours heureuse de pouvoir

lui rendre service.

Tout cela se passait doucement, car la politique russe répugne aux

moyens trop bruyants: elle ressemble à un fleuve dont la courant

est insensible, mais qui désagrège peu à peu d'énormes blocs et qui

les emporte tout à coup: ceux qui ne se sont pas aperçus du travail

souterrain exécuté sans fracas, restent tout étonnés devant les

résultats.

Mais le Japon surveillait la Russie. Saint-Pétersbourg eut le tort de

faire attendre trop longtemps sa réponse à Tokyo; ce retard servit de

prétexte: le Japon voulait la guerre, et il la préparait; il a mis tout

d'abord la main sur la Corée, et comme ses ambitions sont immenses, il

ne voudra pas s'en arrêter là.

CHAPITRE XI

LA GUERRE ACTUELLE

Les révoltes de Mandchourie.--La question du charbon.--Le Baïkal et

le ravitaillement.--Intendance russe.--Les responsabilités.--Les

préparatifs insuffisants.--Les pronostics.

Dès mon retour de voyage, dans mes articles et dans les conférences aux

sociétés de géographie françaises, je disais que la guerre, si elle

éclatait, ne pouvait s'engager que dans des conditions défavorables

pour les Russes.

«Les Japonais ne vous déclareront pas la guerre, disais-je à des

Russes, ils vous mettront en face d'un fait accompli!»

Les journaux russes, qui me traitèrent de prophète de mauvais

augure, ont répété le mot, lorsque l'attaque de Port-Arthur vint

malheureusement me donner raison.

Les conditions défavorables aux Russes étaient les suivantes: avant

tout, l'armée russe était trop loin, le Transsibérien n'avait qu'une

voie, la ligne du Baïkal n'était pas terminée, le ravitaillement

devenait difficile, l'intendance militaire n'était pas bien organisée,

enfin les deux grands ports russes étaient trop éloignés l'un de

l'autre, et la flotte se trouvait forcément partagée en deux escadres,

l'une ne pouvant jamais porter secours à l'autre. Les Japonais, au

contraire, avaient des ports partout et partout aussi des dépôts de

provisions et de charbon, ainsi que des points de ravitaillement.

On s'est demandé si la Mandchourie pouvait suffire pour nourrir une

grande armée sur le pied de guerre. La Mandchourie est un pays riche,

les céréales poussent dans le sud, le bétail est nombreux dans le nord,

mais on peut penser que les Khounkhouzes soudoyés par les Japonais

détruiront le plus souvent possible le bétail et les récoltes. Les

Japonais, au contraire, ont en Corée du riz en abondance. La Corée

achète au Tonkin beaucoup de riz, qui lui coûte peu cher, et elle vend

le sien à un prix beaucoup plus élevé aux Japonais. Or le gouvernement

japonais a annulé les contrats d'achats passés l'an dernier entre

Japonais et Coréens et le riz est resté en Corée à la disposition du

corps d'occupation.

Quant au charbon, on sait que le Japon n'en manque pas; il n'en est

pas de même pour les Russes, et les bateaux d'une flotte sur le pied

de guerre en font une énorme consommation. Sans compter le bassin de

Kouznetsk que l'on n'exploite pas malgré sa richesse, faute de voies

de communications, et dont les affleurements viennent jusqu'à la ligne

du Transsibérien, il y a cinq centres d'exploitation de houillères en

Sibérie:

[Illustration: DÉTACHEMENT COSAQUE EN MANDCHOURIE

(Photographie de M. Claudius Aulagnon).]

1º A Tchéremkhovo près d'Irkoutsk, d'où l'on tira, en 1900, 160 000 000

de kilogrammes de combustible pour le chemin de fer;

2º A Soudzenkovo;

3º A Ekibastous;

4º Au Souchane;

5º A l'île de Sakhaline;

Le bassin de Tchéremkhovo est encore de la plus grande utilité pour

le Transsibérien et pour la navigation à vapeur sur les lacs et les

fleuves, bien que le plus souvent les machines soient chauffées au bois.

Le centre houiller d'Ekibastous, près de l'Irtyche, est d'une richesse

incomparable; des prospections ont été faites en 1897, par le baron

de Cathelin: une ligne de 40 kilomètres le relie au fleuve en face de

la ville de Pavlodar. Ce charbon d'Ekibastous trouvera son écoulement

dans l'Oural, où les mines exploitées et les usines sont aujourd'hui si

nombreuses.

Quelle que soit leur importance, ces deux grands centres ne pourront

guère jouer un rôle pendant la guerre, car ils sont trop éloignés de

la Mandchourie: restent les houillères de Sakhaline et du Souchane.

Celles de Sakhaline seront presque sans utilité: nous avons déjà dit

que les capitaines aiment peu ce charbon, il est vrai qu'en temps de

guerre il faut prendre ce que l'on trouve; mais il faut reconnaître

que le charbon arrivera difficilement à destination: les bateaux qui

partiront de Vladivostok à Sakhaline seront immédiatement arrêtés par

les Japonais maîtres de la mer.

Restent les mines du Souchane. Le plan d'exploitation de ces riches

houillères, découvertes près du Souchane, dans l'Oussouri méridional,

fut élaboré en 1900 par une commission spéciale. Une voie ferrée

devait réunir les houillères à la baie de Vladivostok. Une loi du 8

juin a réservé au ministère de l'Agriculture le droit d'exploiter les

gisements. On avait fixé les dépenses préliminaires pour la mise en

œuvre à 2 400 000 roubles et les frais d'exploitation à raison d'une

production moyenne de 96 millions de kilogr. à 500 000 roubles par an.

On pensait que les capitaux de premier établissement seraient amortis

dans un terme de seize ans et qu'alors la houille pourrait être livrée

à 0 fr. 27 les 16 kilogrammes. Les houillères sont très riches et

contiennent, d'après les évaluations les plus modérées, une centaine

de millions de pouds de houille excellente (on sait qu'un poud russe

correspond à seize kilogrammes). Elles suffiraient donc amplement à

alimenter de combustible l'escadre russe du Pacifique, qui consomme par

an, en temps de paix, un million de roubles de houille, fournie par le

Japon.

C'était le messager officiel qui faisait l'an dernier ces

constatations: il avouait donc que l'exploitation de la mine était

trop peu avancée pour qu'elle puisse être utilisée en temps de guerre;

on voit donc que si les Russes n'ont pas fait à Port-Arthur et à

Vladivostok des provisions suffisantes, leur flotte se trouvera dans

une position de plus en plus difficile. Il est vrai qu'il y a en

Mandchourie les mines de Iantai où l'on peut prendre du charbon, mais

Port-Arthur est investi et la voie ferrée du Kouantoung est détruite

en plusieurs endroits. La question reste donc la suivante: quelle est

l'importance des provisions faites pour la guerre. Quand on connaît le

caractère russe, on ne peut pas oublier qu'en Russie, petits ou grands,

personne n'aime à songer au lendemain.

* * * * *

Après la question du charbon, abordons-en une autre tout aussi

importante. Combien d'hommes peut matériellement amener le

Transsibérien: après avoir exagéré en trop, les Russes aujourd'hui

sembleraient terriblement exagérer en moins. Le grand défaut du

Transsibérien, c'est qu'il n'a qu'une voie et que le matériel n'est

pas très nombreux, les trains qui amènent des soldats et du matériel

doivent revenir jusqu'au lac Baïkal; les trains montants sont obligés

d'attendre aux stations les trains descendants: de là sans doute un

grand encombrement et des retards fréquents. Il est donc impossible de

dire combien de soldats ou même de trains peuvent arriver par jour.

C'est le transbordement du lac Baïkal qui d'ailleurs a dû causer les

plus grands retards.

Le lac Baïkal est une véritable mer par ses dimensions, il est le

neuvième lac du monde; son étendue est de 34 180 kilomètres carrés; le

Baïkal est donc soixante-deux fois plus grand que le lac de Genève. La

faune et la flore du lac sont encore mal connues: on lui attribuait

jadis une profondeur de 470 mètres, aujourd'hui on a fait des sondages

jusqu'à 2 000 mètres sous la direction du capitaine Drijenko. La

longueur totale du lac est de 800 kilomètres, sa largeur ne dépasse

jamais 100 kilomètres. En été les tempêtes y sont terribles et l'on a

souvent à déplorer des accidents.

Le ministre des Voies et Communications fit construire à grands frais

un bateau brise-glaces destiné à traverser le lac pendant l'hiver et

à transporter sur la rive opposée les wagons, les marchandises et les

voyageurs; mais, construit pour l'hiver, le bateau brise-glaces ne

marche guère qu'en été; la couche de glaces a parfois jusqu'à trois ou

quatre mètres d'épaisseur, et l'éperon du bateau, qui casse facilement

une couche de plus d'un mètre, se brise contre un plus grand obstacle.

La couche de glaces est d'ailleurs d'une inégale épaisseur: il y a

même dans le nord quelques endroits qui ne gèlent pas. A cause de ses

sources chaudes et du mouvement de ses eaux, le lac résiste longtemps

à l'hiver et le traînage n'y est parfois établi que vers le 1er

janvier.

Les Russes en Extrême-Orient · 第 10 / 13 段