russe, mais les brigands, lorsqu'ils sont pris par les autorités
russes, sont alors très durement punis et n'échappent que rarement à la
mort. On sait qu'en Russie la peine de mort a plus d'adversaires que de
partisans: seul, le tribunal militaire peut la prononcer, et, même pour
des crimes commis par les forçats au bagne, dans l'île Sakhaline, il
est extrêmement rare que le gouverneur général fasse juger le coupable
par un tribunal militaire: un assassin, déjà condamné à perpétuité,
qui commet un nouveau crime, passe devant le tribunal civil et se voit
ajouter une perpétuité à celle qu'il avait déjà. On est plus sévère
pour les crimes des Khounkhouzes et on tient même à ce que la punition
soit sommaire et qu'elle serve d'exemple. Je fus un jour invité par le
procureur de Vladivostok à voir pendre cinq Khounkhouzes qui avaient
assassiné des soldats russes. Je répondis que voir pendre un brigand ne
me tentait guère, et qu'il me serait plus désagréable encore d'en voir
pendre plusieurs à la fois.
«Vous avez eu tort de ne pas venir, me dit le lendemain M. Skvortsov,
le procureur; un seul a eu peur de la corde, il était inconscient et
déjà presque mort d'effroi quand on l'a pendu. Les autres étaient
bavards et bruyants et disaient force plaisanteries cyniques. Je
l'ai constaté plusieurs fois déjà: le Chinois, qui dans tant de
circonstances est lâche et poltron, se montre presque toujours d'une
bravoure sans exemple devant la mort!»
Le procureur de Vladivostok disait la vérité: les Chinois,
lorsqu'ils voient qu'ils ne peuvent échapper à la mort, en prennent
philosophiquement leur parti, victimes résignées de la fatalité: mais
que quelques voleurs audacieux viennent s'établir dans les environs
des villes ou des villages, ils parviendront vite à en terroriser tous
les habitants, qui, effrayés, s'enfermeront chaque soir hermétiquement,
n'oseront plus sortir la nuit tombée, refuseront de secourir leurs
voisins attaqués par les Khounkhouzes, et paieront à ceux-ci redevances
sur redevances sans songer qu'ils pourraient facilement lutter et
qu'ils sont deux ou trois cents braves gens contre quelques malfaiteurs
seulement. Les Chinois racontent à ce sujet des histoires incroyables
et qui pourtant sont vraies. Ils sont inépuisables quand ils parlent
des Khounkhouzes, et comme dans tout pays on ne prête qu'aux riches,
plus d'un Chinois qui n'a pas la conscience bien nette fait porter au
compte des Khounkhouzes les méfaits que lui-même a commis. A ce point
de vue on peut dire que les Khounkhouzes ont rendu service à tout le
monde.
Chaque fois, en effet, que les troupes régulières chinoises jouent
quelque mauvais tour aux Russes, la réponse aux revendications de ces
derniers est toujours la même:
«Ce n'est pas nous, répond le gouverneur ou le général, les coupables
ce sont les Khounkhouzes!»
En vérité, bien des faits commis ainsi par les soldats de l'armée
chinoise ont été mis bien gratuitement sur le compte des Khounkhouzes,
et il est certain que plus d'un fonctionnaire chinois a traité
avec eux et les a chargés, avec la complicité de son gouvernement,
d'exécuter ses propres vengeances. La réciproque n'en est pas
moins vraie, et l'excuse semblant merveilleuse aux officiers et
aux fonctionnaires russes, ces derniers ont aussi répondu aux
autorités chinoises qui leur reprochaient quelques faits de caractère
regrettable. «Ce n'est pas nous! Ce sont les Khounkhouzes.»
Les journaux japonais ont plus d'une fois déclaré que les Khounkhouzes
étaient des personnages imaginaires, dont les méfaits étaient créés par
l'imagination des Russes: ceux-ci trouvaient, disaient les Japonais,
très utile pour leur politique de charger de crimes les brigands
chinois et ils trouvaient dans ce fait une raison pour ne pas évacuer
la Mandchourie, sous le prétexte que le chemin de fer de l'Est-Chinois
serait alors détruit par les brigands. A vrai dire, la présence très
réelle des Khounkhouzes sans cesse menaçants rendait cette raison très
valable, et les Russes avaient tout intérêt à la mettre en avant: il
est d'ailleurs très étonnant d'avoir à constater que les Khounkhouzes
n'ont jamais tenté quelque grande entreprise contre la voie ferrée. Les
Japonais savent d'ailleurs, et mieux que tous les autres, à quoi s'en
tenir sur l'existence des Khounkhouzes, car leur service d'espionnage
en Extrême-Orient a toujours été organisé de main de maître, et la
preuve qu'ils ne doutent pas que les Khounkhouzes soient pour la Russie
des ennemis dangereux, c'est qu'ils traiteraient aujourd'hui volontiers
avec eux et qu'ils comptent sur leur concours pour détruire çà et
là, partout où ils le pourront, quelques kilomètres de la ligne du
Transmandchourien.
On a vu déjà que pendant la campagne l'activité des Khounkhouzes ne
s'est pas ralentie, loin de là, mais j'ai peine à croire qu'il y ait
eu jamais, comme l'ont dit les journaux russes, 7 000 hommes bien
armés, réunis sous les ordres de Tou-li-san. Il n'en est pas moins vrai
pourtant que ce chef s'avançait, à la tête de bandes qui ressemblaient
à des armées, pillant tout, brûlant tout sur leur passage. La disette
qui régnait alors en Chine méridionale avait provoqué un grand
mouvement d'émigration vers la Mandchourie. Une partie des miséreux
s'étaient joints aux Khounkhouzes, ils attaquaient les postes de
soldats les plus éloignés, les harcelant, les fatiguant sans cesse, ne
leur laissant aucun repos. On ne sait pas encore à quel mot d'ordre ils
obéissaient, quel complot secret avait été ourdi, et par qui il avait
été préparé. Ce furent de vraies batailles que, quelques jours à peine
avant l'attaque japonaise, les Russes durent livrer aux brigands.
Pendant mon séjour en Mandchourie, les soldats russes étaient souvent
attaqués par les Khounkhouzes, ils devaient toujours être sur leurs
gardes; des postes éloignés furent maintes fois entourés et assiégés,
mais il est vrai de dire que les Russes, bien qu'ils ne fussent le plus
souvent qu'un contre huit ou dix brigands remportaient toujours la
victoire: les morts ou les blessés étaient rares chez les premiers, on
les comptait par unités, tandis qu'au contraire les Khounkhouzes, mal
commandés, mal armés surtout, laissaient toujours sur le terrain par
dizaines des morts et des blessés. Les bandes mal organisées et sans
discipline prenaient peur tout d'un coup et perdaient plus d'hommes
encore pendant leur retraite exécutée sans ordre que pendant leur
attaque maladroitement dirigée.
Je me souviens qu'un jour lorsque je voyageais entre Moukden et
Kharbine, des cavaliers cosaques firent des signaux et notre train
s'arrêta. A quelques pas de la voie un soldat était étendu avec le
poignard d'un Khounkhouze dans la poitrine: le malheureux avait été tué
en plein jour à un kilomètre du poste auquel il appartenait et quelques
minutes avant le passage du train que les assassins devaient voir
s'avancer dans la steppe immense qui s'étendait devant eux.
Les Russes ne sauraient trop surveiller aujourd'hui ces brigands dont
l'audace doit être décuplée à l'idée que les Japonais parviendront
peut-être à chasser les Slaves de la Mandchourie. Les Khounkhouzes
peuvent compter sur la complicité plus ou moins discrète des
fonctionnaires auxquels pèse la domination russe et peut-être même de
plus hauts personnages de la cour de Pékin. Les journaux d'Europe l'ont
dit déjà, et en cela ils ont raison, mais par contre ils se trompent
lorsqu'ils prétendent que les populations primitives établies dans le
bassin du fleuve Amour seraient prêtes à se joindre à eux: celles-là
sont incapables de réaliser et même de concevoir de semblables projets,
elles ne demandent qu'à vivre en paix, loin du bruit et des coups de
fusil; et, si elles ont peur des Russes, elles ont grand effroi des
Khounkhouzes.
Je suis arrêté un jour, dans le nord de la Mandchourie, dans un
campement où les Khounkhouzes passaient pour être très nombreux. Je
fus reçu par un des sauvages du campement: c'était un jeune homme très
petit, vêtu d'une veste de peau de poisson: ses yeux étaient bridés,
son nez large et épaté, ses pommettes saillantes: il portait au nez
et aux oreilles de grands anneaux de métal. Il me fit entrer dans sa
cabane, très légèrement construite et assez spacieuse; une estrade peu
élevée recouverte de feutres et de tapis râpés servait de lit à toute
la famille; dans un coin de la maison, un vieillard s'abandonnait aux
plaisirs de l'opium en roulant des yeux d'abruti; à côté de lui, des
gamins se partageaient, en se querellant, un poisson presque cru.
Mon hôte, qui me prenait pour un Russe, m'annonça son intention de
passer le fleuve Amour et d'aller s'établir en Sibérie. Tout le
village avait l'intention d'émigrer sur la terre russe: les habitants
s'échapperaient pendant la nuit, secrètement, à l'insu de leurs voisins
les Khounkhouzes, qui constamment les traitaient en esclaves, les
battaient, les forçaient à travailler pour rien et les laissaient
mourir lentement de faim.
«Ils m'ont tout pris, me déclara le pauvre homme, mon traîneau, mes
chiens, mes vêtements, ma femme!
--Comment, ta femme?
--Oui, seulement, elle, ils me la rendent de temps en temps: tu
comprends, ils ne peuvent pas s'en servir tout le temps. Mais les
chiens et le traîneau, ils ne les rendent jamais...»
Je me mis à rire malgré moi, quand l'indigène m'expliqua naïvement:
«Oh, tu sais, ça m'a bien ennuyé, quand pour la première fois un
Khounkhouze m'a pris ma femme: je l'ai battue!
--Le Khounkhouze?
--Oh, non, il était beaucoup plus grand, beaucoup plus fort que moi.
Non, j'ai battu ma femme; mais tout de même j'étais bien ennuyé.
--Et aujourd'hui tu te consoles?
--Oh, vois-tu, j'en ai pris l'habitude. Je ne peux pourtant pas la
battre toutes les fois qu'un Khounkhouze la force à l'accompagner dans
la forêt: et puis, ça arrive maintenant si souvent, que ça n'a plus
aucune importance!»
Les sauvages, on le voit, sont parfois des sages!
CHAPITRE X
1903
Les promesses d'évacuation.--Les travaux russes à Dalny, à
Vladivostok, à Kharbine.--Création d'une lieutenance impériale.--La
non-évacuation.--Les affaires de Corée.
C'était le 8 octobre 1903 que les Russes devaient rappeler leurs
troupes et évacuer la Mandchourie; ils ne démentirent pas un instant
leurs promesses, mais tous leurs actes semblaient prouver que leur
intention secrète était d'y rester.
Les missions officielles se succédaient en effet rapidement en
Extrême-Orient, montrant tout l'intérêt que le gouvernement russe
portait à la Mandchourie; dans aucun pays du monde, on n'avait
jamais vu tant de chargés de missions, et de tels chargés de
mission! C'étaient les ministres eux-mêmes que l'Empereur envoyait
en Extrême-Orient: on y vit le prince Khilkov, ministre des Voies
et Communications; après le retour de M. Romanov, ministre adjoint
des finances, ce fut M. Vitte lui-même, le plus important personnage
de l'Empire, qui partit pour Port-Arthur et Vladivostok, puis le
général Kourapatkine, ministre de la guerre, se rendit à son tour en
Extrême-Orient. Les Japonais étaient bien en droit de supposer que
toutes ces visites n'avaient pas pour seul but de hâter l'évacuation
des trois provinces encore chinoises.
Dès son retour, M. Vitte écrivit son rapport féal à l'Empereur, où il
dépeignit la situation exacte des travaux russes en Extrême-Orient.
C'était, nous l'avons dit déjà, le programme même de l'expansion russe
en Asie.
Toute la première partie avait trait à la Sibérie: le ministre
y parlait avec admiration du Transsibérien, «dont l'importance,
disait-il, est reconnue aussi bien à l'étranger qu'en Russie»; il
célébrait la «magistrale voie du transit universel»; l'Extrême-Orient,
grâce à la Russie, «allait sortir de son isolement», et la Russie
devenait le facteur principal des relations entre l'Europe et
l'Extrême-Orient.
Le rapport devenait ensuite un programme, lorsque le ministre parlait
de l'achèvement de l'œuvre commencée et du perfectionnement qu'on
devait nécessairement y apporter. Il réclamait une étude approfondie
de la région forestière, l'élargissement de la colonisation,
l'amélioration des voies carrossables, et la création «dans le plus
bref délai possible» de la ligne du Transsibérien à Tachkent.
Pour lire la seconde partie du rapport, il était nécessaire d'oublier
que les Russes avaient promis d'évacuer, dans un temps donné, les
provinces de Mandchourie: on pouvait en effet douter de leur parole,
quand on examinait les vastes projets de M. Vitte, incomplets pourtant,
puisque le ministre se taisait sur un point et ne faisait pas la
moindre allusion au projet du Transmongolien.
La conséquence principale à tirer du rapport était la suivante: l'œuvre
entreprise par les Russes était loin d'être terminée, on n'était pas
encore prêt pour une grande lutte en Extrême-Orient. Je puis le dire
ici, car l'opinion que j'ai aujourd'hui est celle que j'avais hier;
j'avais prédit à mes amis de Russie, qui riaient de moi tout bas, ce
qui est arrivé cette année. J'avais plusieurs fois exprimé mes craintes
dans des conférences faites à Paris et en province et dans des articles
parus dans la _Revue des Questions diplomatiques et coloniales_ et dans
le _Bulletin de l'Asie française_.
Il s'agissait donc pour les Russes--le rapport féal le prouvait--de
gagner encore du temps: ils se doutaient bien que les Anglais, les
Américains et les Japonais réclameraient bruyamment, à la date fixée
par la convention russo-chinoise, l'évacuation de la Mandchourie, mais
ils pensaient sans doute pouvoir s'appuyer sur deux clauses de cette
convention: les Russes ne devaient évacuer le territoire chinois que si
rien d'anormal ne survenait dans la politique d'Extrême-Orient, et si
la politique mondiale le permettait. Or, en 1903, les Khounkhouzes, par
leurs méfaits, donnaient aux Russes de bonnes raisons pour rester en
Mandchourie, et plusieurs fois on dut livrer contre eux de véritables
batailles.
Ce que le rapport de M. Vitte prouvait incontestablement, c'est que les
Russes agissaient en Mandchourie comme s'ils se trouvaient chez eux et,
je le répète, l'opinion en Russie était quasi unanime sur ce point.
Les Russes tenaient à agir seuls; toute tentative, même commerciale,
émanant d'étrangers leur semblait une atteinte à leurs droits. Il
semblait aussi que cet exclusivisme s'étendît même en Sibérie Orientale
où les représentants des nations étrangères, qui voulaient ouvrir
des comptoirs et des établissements commerciaux, étaient parfois mal
reçus, quelle que soit leur nationalité: des Français s'en sont plaints
amèrement.
Il est pourtant une sorte d'ingérence étrangère qui ne déplaît pas à
la Russie, c'est celle que l'on provoque par voie d'emprunt; l'argent
nécessaire pour aider la Russie à devenir la première puissance en
Asie ne pouvait qu'être bien accueilli par elle: le rapport de M.
Vitte prouvait que de nouveaux emprunts étaient imminents et que les
créanciers ordinaires de la Russie allaient être prochainement mis à
contribution.
De Port-Arthur, M. Vitte ne parlait pas, on le comprend. On manque
d'ailleurs de renseignements à ce sujet, il est difficile de savoir
exactement ce qui y a été fait en 1903. Il est naturel d'ailleurs que
le secret ait été gardé puisqu'il s'agissait de défense nationale; les
journaux se contentaient de répéter que Port-Arthur était désormais
inexpugnable: l'activité déployée à Port-Arthur pendant l'année qui a
précédé la guerre a été énorme; elle ne fut pourtant pas suffisante
puisqu'il n'y a pas même aujourd'hui un bassin de radoub dans le grand
port de guerre russe d'Extrême-Orient; et les événements actuels
semblent prouver déjà qu'il n'y a pas de place qui soit inexpugnable.
Quoi qu'il en soit, le ministre des finances constatait que désormais
Port-Arthur était relié à Saint-Pétersbourg, que dans le courant de
1903 les trains, entre la capitale de l'Empire et les grands ports
d'Extrême-Orient, auraient des services réguliers et qu'en 1905 les
transbordements du Baïkal seraient évités, lorsque la ligne qui doit
contourner le lac serait enfin terminée. Quant au chemin de fer de
l'Est-Chinois, c'est à peine si l'on pouvait lui faire quelques
critiques: l'œuvre était excellente et durable.
C'est en 1903 que Dalny prit déjà une importance considérable et
qu'on vit combien brillant était l'avenir qui pouvait lui être
réservé. On sait qu'en 1898, après la convention par laquelle le
gouvernement chinois cédait à bail le territoire de Kouantoung, la
Russie manifesta son intention de fonder un grand port à l'extrémité
du Transmandchourien. Ce port, disait-on, serait ouvert largement au
commerce étranger et les navires de tous les pays y trouveraient un
libre accès.
Le plan de Dalny fut rapidement fait. Partagée en trois quartiers, le
premier destiné aux fonctionnaires et aux administrations, le second
aux commerçants européens, le troisième aux marchands chinois, la ville
de Dalny, on peut le dire, fut créée de toutes pièces. Les travaux
furent poussés activement, mais ce n'est qu'en 1903 que le commerce,
quittant peu à peu Port-Arthur, put s'y développer librement.
Pendant l'année 1903, la vie commença dans le port: il y entra, en
effet, 717 vapeurs chargés de marchandises et 1 418 jonques chinoises;
par le port ont transité 1 171 899 colis de marchandises et 45
134 passagers. D'après les nationalités, les navires de commerce
se répartissaient de la façon suivante: 324 vapeurs russes, 241
japonais, 83 anglais, 49 chinois, 12 norvégiens, 2 américains, 2
austro-hongrois, 2 allemands. On ne saurait taxer cette statistique
d'exagération, comme tant d'autres si étranges qui nous viennent de
l'Asie russe. Les journaux anglais du Japon disaient en les publiant
que Dalny, où le commerce venait récemment de naître, avait déjà porté
un coup terrible à Niou-Tchouang. Dans ce port, en effet, les affaires
russes étaient moins brillantes qu'à Dalny, ainsi que le prouvent les
chiffres qu'a publiés cette année M. Cristi, consul de Russie; là,
ce sont les Chinois et les Japonais qui accaparent presque tout le
commerce d'échange avec la Mandchourie, et, très loin derrière eux,
les Américains, qui font chaque année des progrès inquiétants pour les
Russes.
Constatons tristement que le commerce français semble s'être
désintéressé de Dalny, comme il se désintéresse de presque tous les
ports d'Extrême-Orient: aucun bateau français n'est entré en 1903 dans
le port de Dalny, et il est malheureux de voir que depuis de nombreuses
années on n'a pas vu une seule fois le pavillon français dans celui de
Vladivostok.
A l'époque de mon passage à Dalny, on a vu déjà que le quartier destiné
aux administrations et aux fonctionnaires était terminé et qu'il avait
déjà à lui seul l'aspect d'une ville organisée; les constructions
étaient solides et grandioses. A la fin de 1903 les rues du quartier
destiné aux commerçants étaient aplanies et les travaux de nivellement
terminés. L'administration russe n'avait pas l'intention d'y construire
des maisons, elle laissait ce soin à l'initiative privée et se
contentait d'y élever quelques édifices publics, une école de commerce,
une église, et un nouvel hôtel; un emplacement très vaste, situé à
l'ouest, était destiné à devenir un grand parc séparant le quartier
européen du quartier chinois. Dans celui-ci, très grouillant de monde,
un riche Chinois avait déjà construit un grand théâtre en pierres:
on sait que les Chinois sont très avides de spectacles et que leurs
pièces, parfois très intéressantes, appartiennent à tous les genres:
héroïques ou comiques le plus souvent, inconvenantes parfois, obscènes
même.
«Le grand art, me disait un jour un Chinois de Vladivostok, doit
parfois savoir être inconvenant.»
Les pièces que j'ai vues à Vladivostok et à Dalny abusaient même de la
permission: elles devaient donc appartenir au très grand art.
M. Vitte avait trouvé à Dalny un ingénieux moyen de se procurer de
l'argent, en vendant les terrains destinés aux commerçants désirant
d'aller s'y établir. Il se figurait même que toutes les dépenses
faites dans le port et dans la ville seraient remboursées à l'État
par la vente aux enchères des terrains. En fait, en novembre 1902, une
première vente rapporta à l'État une somme de 1 157 161 fr. 82. On
préparait pour l'hiver de 1903-1904 une grande vente nouvelle, et on
avait déjà calculé que si le prix du terrain restait le même qu'à la
vente précédente--et on avait tout lieu de croire qu'il n'en serait pas
ainsi et que les prix augmenteraient dans de notables proportions,--on
réaliserait facilement une somme de près de 40 millions de francs: or,
l'étendue des terrains désignés pour la vente de l'hiver représentait
seulement le quart du territoire entier destiné à être vendu par la
suite. Plusieurs rapports officiels soutenaient même que la création de
Dalny apporterait de très gros bénéfices à l'État, qui rentrerait dans
ses déboursements et bien au delà: on avait compté sans la guerre.
Le port terminé devait avoir l'étendue de celui d'Odessa. En 1903,
déjà les bateaux russes et japonais y faisaient escale et venaient y
attendre les voyageurs amenés par le Transsibérien. Le port, formé
par une partie d'une vaste baie, était déjà entouré de barrages
artificiels, de môles et de brise-lames.
Les dragues allaient terminer en 1904 les travaux d'approfondissement
du port, dont une partie devait avoir 28 pieds de profondeur. Les
môles, munis de quais en pierre, pouvaient permettre à huit grands
vapeurs océaniques et à une douzaine de caboteurs d'accoster. Une cale
sèche pour les vapeurs de moyen tonnage était déjà en état et une autre
destinée à de plus grands navires, en bonne voie d'achèvement.
On s'était préoccupé aussi de la grosse question d'établir à Dalny
de grands dépôts de houille. On avait pensé à y envoyer du charbon
des houillères de Souchane, voisines de Vladivostok, ou de l'île de
Sakhaline. Le charbon de Sakhaline, que l'on exploite depuis quelques
années, est de qualité inférieure, il flambe en brûlant, ce qui
n'est pas sans danger pour le bateau qui l'emploie. On ne sait pas
encore ce qu'il faut penser de tous les gisements de Mandchourie; des
explorations scientifiques avaient été organisées par les soins de
la Compagnie de l'Est chinois et les rapports déposés récemment. On
comptait beaucoup sur les mines de Iantaï, situées près de Moukden, qui
semblent contenir abondamment du charbon de grande qualité.
Au moment où M. Vitte écrivait son rapport, les dépenses faites à
Dalny dépassaient 50 millions, elles n'étaient rien en comparaison de
ce qu'on disait dépenser encore. C'était au mois d'avril 1903 et le
ministre déclarait qu'il fallait encore un an de travail avant que la
vie puisse activement commencer dans la ville et dans le port. Le
chiffre donné par M. Vitte est exact mais il faut dire qu'à Dalny comme
en Mandchourie on a dépensé sans compter et beaucoup d'argent a été...
disons gâché. Quoi qu'il en soit, la création de Dalny constituait une
œuvre civilisatrice au suprême degré: il est triste de penser que tant
d'argent et tant d'efforts auront été dépensés en pure perte, que tant
d'hommes auront sacrifié pour rien, leurs forces, leur vie parfois, et
que ce qui a été fait est à recommencer; Dalny méritait d'être mieux
défendue!