Le soldat russe, qui est bon enfant, vit en assez bons termes avec le

Chinois. D'ailleurs la Russie n'est pas seulement représentée à Moukden

par son armée, elle a aussi son agent diplomatique: il y a ainsi deux

pouvoirs rivaux et ennemis qui vivent moins bien ensemble qu'avec

les Chinois qui les entourent. J'ai été admirablement reçu par les

officiers; quant au consul, M. Kolokolov, il m'a prouvé qu'en Russie

on pouvait être inhospitalier: il reçoit les étrangers aussi mal qu'un

Japonais: il n'a rien d'un Européen: c'est un extrême-oriental s'il en

fût.

On peut voir à Moukden ce qu'on voit dans toutes les villes chinoises:

mœurs et coutumes bizarres, marchandages devant les pittoresques

boutiques, fumeries d'opium, prisons terribles. Ces dernières à Moukden

ressemblent à des poulaillers où sont entassés dans la boue, la saleté

et la vermine, des malfaiteurs à qui une niche immonde, pratiquée dans

le mur, sert d'abri pendant la nuit. Ils ont la figure ravagée par

les maladies de peau. Des curieux, des amis parfois viennent les voir

et leur passent à travers les barreaux des aliments sur lesquels les

misérables se jettent avec gloutonnerie et qu'ils se partagent en se

battant comme des animaux féroces affamés.

Il existe à Moukden deux monuments spécialement intéressants:

l'admirable tombeau impérial et le palais rempli de collections.

Le tombeau est situé à quelques kilomètres de la ville. Devant l'entrée

est une porte monumentale en pierre dont les sculptures innombrables

et savantes sont d'un travail merveilleux et d'un art exquis. Après

cette porte on arrive à l'entrée d'un jardin. Les soldats gardiens du

monument se précipitent vers les visiteurs et mendient. Le jardin,

vaste et rectangulaire, est planté de beaux arbres; le long de l'allée

principale sont d'énormes bêtes en pierre, des lions, des chevaux,

des chameaux, des dragons, des animaux monstrueux et légendaires, et

le soleil du midi qui faisait étinceler les toits bizarres, verts,

rouges et jaunes, des temples chinois, enveloppait, lors de ma visite,

dans un rayon lumineux, les bêtes de pierre abritées par des cèdres

gigantesques. C'était, dans un décor de féerie, un palais et un jardin

merveilleux pareils à ceux que l'on trouve dans les vieilles légendes

ou dans certains contes fantastiques.

[Illustration: PORTE MONUMENTALE DU TOMBEAU DES EMPEREURS]

Par les photographies reproduites ici, on peut se faire une idée de

l'art merveilleux qui a guidé les auteurs de ces monuments: l'escalier

qui accède au petit temple auquel conduit l'allée centrale, est un

modèle de délicatesse infinie. Derrière le temple s'élève la montagne,

au flanc de laquelle, sous une plaque de marbre blanc, l'empereur

repose. Tous les visiteurs de Moukden viennent profaner par leur

présence la sainteté de ces lieux: un Chinois me l'a dit, très

philosophiquement d'ailleurs.

L'impression qu'on garde du tombeau est grandiose; celle que produit

le palais, moins curieux par son architecture que par les richesses

qu'il renferme, est pénible et attristante. Depuis l'insurrection des

Boxers, on n'avait pas nettoyé les salles. Je crus marcher sur un

tapis moelleux et je m'aperçus bien vite de mon erreur: une couche de

poussière épaisse de plus de deux doigts couvrait le sol. Beaucoup

d'objets de prix avaient été volés ou perdus, d'autres accidentellement

brisés, volontairement parfois: les plus belles choses étaient toutes

jetées les unes sur les autres, et les vers mangeaient des robes

merveilleuses dont les broderies d'or et d'argent dataient de quatre

ou cinq cents ans. Les fonctionnaires chinois qui m'accompagnaient,

contemplaient ces ruines d'un regard mélancolique: l'un d'eux pourtant,

qui parlait russe, assez mal d'ailleurs, et qui ne m'avait pas encore

adressé la parole, me voyant arrêté devant un brûle-parfum qui avait

été déformé à coups de pieds sans doute et qui était supporté par une

table ancienne aux sculptures brisées, s'avança et, devinant ma pensée,

il me dit:

«Voilà ce que c'est que la guerre!»

Puis il ajouta:

«Je n'aime pas les voleurs, mais je préfère encore ceux qui ont emporté

nos objets précieux à ceux qui les ont méchamment détruits!»

Et, gravement, il me fit une révérence à la chinoise et regagna la

place qu'il avait quittée.

Le gouverneur général de la province était un Chinois assez

intéressant: il résidait à Moukden, c'était le vice-roi de Mandchourie,

comme l'appelaient les soldats russes. Il m'écouta en souriant quand

je lui dis la triste impression que j'avais rapportée du palais dont

quelques pavillons, aujourd'hui presque détruits, renfermant des ruines

artistiques nombreuses et déplorables. Au lieu de me répondre, il

m'offrit du champagne de Changhaï, fabriqué avec toute autre chose que

du raisin, du cassis venu de Bordeaux, des sardines de Nantes et des

gâteaux russes et chinois. Notre conversation peu intéressante fut

traduite par un interprète russe. Le gouverneur éludait mes questions:

il y répondait par des paroles aimables et banales; puis il me remit sa

carte de visite; c'était un papier rouge long de vingt-cinq centimètres

au moins. Il me conduisit ensuite jusqu'au perron où je le remerciai de

son accueil et où je lui serrai la main.

[Illustration: TOMBEAU DES EMPEREURS: ALLÉE CENTRALE]

[Illustration: TOMBEAU DES EMPEREURS: ESCALIERS]

L'interprète me dit alors tout bas:

«Sa Haute Excellence veut bien vous accompagner jusqu'au second perron!»

Les salutations et les révérences recommencèrent et nous nous dîmes

encore une fois adieu. Je me remis en marche.

«Sa Haute Excellence vous fait l'honneur, me dit l'interprète, de vous

accompagner jusqu'à la porte de la rue!»

C'est là un suprême honneur: les soldats en rang me présentèrent les

armes, ils ressemblaient à nos ramoneurs de l'hiver: la foule s'était

assemblée devant la présidence et elle nous contemplait, tandis que

nous nous saluions une dernière fois, le gouverneur et moi. Je pensais

à part moi que les gouverneurs des temps passés auraient été bien

surpris de voir leur successeur accompagner avec tant de politesse

un étranger dans la ville sainte de Moukden. Je me dirigeai vers le

club, je n'apercevais pas un seul Européen; les Chinois passaient et

me coudoyaient avec curiosité; tout à coup j'entendis des cris qui

s'élevaient dans le lointain, c'étaient des soldats russes qui, réunis

dans leur casernement jadis rempli de divinités chinoises, chantaient

en chœur leurs prières du soir!

* * * * *

Le lendemain je repris ma route vers Kharbine, et le spectacle observé

quelques jours auparavant recommença: nous traversions de grandes

plaines immenses et plates. Les Chinois de la province sont tantôt

marchands, tantôt agriculteurs: ces derniers cultivent le mûrier, le

millet et les céréales; ils ont aussi de vastes champs de haricots

dont les cosses sont envoyées au Japon où elles sont transformées

en engrais. Autour des fermes de Mandchourie, il y a toujours des

petits jardins où les Chinois cultivent des légumes et des fruits,

radis, oignons, choux, concombres, melons, pastèques et potirons. Ils

s'adonnent aussi à la culture des fleurs, car ils aiment à parer de

plantes, des roses surtout, la cour intérieure et le seuil de leurs

maisons.

Toute la Mandchourie du sud est un pays très fertile. On peut

d'ailleurs diviser la Mandchourie en deux parties: au sud, nous

trouvons la région de l'agriculture, au nord celle de l'élevage. Pour

se faire une idée exacte de l'importance agricole de la Mandchourie,

il ne faut pas se contenter de s'arrêter dans les principales stations

de la ligne, il faut pénétrer dans l'intérieur du pays et visiter les

villages autour desquels la terre est exploitée. Pays remarquable au

point de vue de l'agriculture et de l'élevage, il ne faut pas oublier

non plus que la Mandchourie renferme aussi des mines très riches dont

les Anglais, les Américains et les Japonais auraient bien voulu avoir

la concession.

Nous nous arrêtâmes le lendemain assez longtemps dans une misérable

station. Lorsque nous demandâmes au chef de gare la raison de notre

long arrêt, il répondit qu'on cherchait un mécanicien; les chauffeurs

et les mécaniciens sont très souvent ivres, ainsi que je l'ai déjà dit,

mais celui qui devait nous conduire avait si bien fait les choses qu'on

n'osait pas lui confier la locomotive: il dormait couché sous un wagon

sur une voie de garage. Quelques instants se passèrent et, comme on ne

trouvait personne, on réveilla le pochard, on le porta sur la machine,

on ordonna à un soldat cosaque de monter à côté de lui pour l'empêcher

de dormir ou de tomber: et nous partîmes!

Notre train était bondé de voyageurs et pour dormir on m'avait donné

un banc tel qu'on en voit dans les comédies. S'il y a une personne

à chaque bout du banc, il suffit que l'une se lève pour que l'autre

perde l'équilibre et roule avec le banc. Les voyageurs appartenaient à

toutes les classes de la société, les femmes pour la plupart étaient

des filles vivant avec des fonctionnaires de Kharbine et de Khaïlar; la

promiscuité était désagréable et la saleté atroce.

A Kharbine nous trouvâmes enfin une grande gare et un buffet excellent:

nous étions affamés, car les provisions trouvées dans les buffets

précédents avaient été insuffisantes pour nourrir tous les voyageurs.

C'est à Kharbine que l'on rejoint l'autre ligne de Mandchourie et qui

va jusqu'à la frontière de la Province Maritime et de là, par Nikolski,

jusqu'à Vladivostok, parcourant un pays très pittoresque.

Kharbine, à l'embranchement de ces deux lignes et sur la large

Soungari, est admirablement située pour devenir la grande ville

de Mandchourie; elle a été et est encore le principal centre

de l'administration et de la construction du chemin de fer de

l'Est-Chinois. C'est là qu'habitaient lors de mon passage les

ingénieurs principaux sous la direction desquels s'achevait la

construction de la ligne. Kharbine était déjà une triple ville,

composée de trois parties bien distinctes, et d'ailleurs très

éloignées les unes des autres. La ville la plus ancienne était la

ville chinoise, semblable à toutes les villes de même espèce de

la Mandchourie, à Moukden ou à Guirine, à Tsitsikar ou à Ningouta;

la première ville russe portait déjà le nom de Vieux-Kharbine.

Nouveau-Kharbine, était une cité nouvelle comme celle qu'on avait

élevée à quelques kilomètres de l'ancienne: non loin de là était

la gare; les maisons des fonctionnaires et les administrations se

trouvaient à Nouveau-Karbine, et aussi des magasins où les marchandises

se vendaient fort cher. La troisième ville était la plus importante

peut-être au point de vue commercial. Elle s'était développée le long

de la Soungari servant ainsi à la fois de port et d'entrepôt, là

s'étaient établies depuis quelque temps déjà des maisons succursales

des plus importants établissements de commerce de Vladivostok et de

Port-Arthur. Prévoyant l'avenir de Kharbine, l'administration avait

acquis une grande étendue de terrains et la ville pouvait s'étendre

sur une surface de plus de trente-trois kilomètres carrés. Une grande

affaire française allait être ouverte à Kharbine au moment où la guerre

a commencé, et le commerce français a une fois encore joué de malchance

en Extrême-Orient.

La Soungari, à l'époque où je me trouvai à Kharbine, était gelée; la

navigation ne commence guère qu'à la fin d'avril et ne dure que jusqu'à

la fin d'octobre. L'hiver est très dur en effet à Kharbine, où le

thermomètre descend parfois au-dessous de 40°, pourtant les habitants

s'occupent d'agriculture; les conditions en sont même favorables et

les résultats bons. La végétation est très rapide, car l'été succède

presque sans transition à l'hiver, et peu de temps après la disparition

totale des glaces les chaleurs deviennent intolérables. A partir de

Kharbine, la Mandchourie septentrionale ressemble aux terres russes

du bassin de l'Amour. La flore et la faune sont presque semblables à

celles de la région de l'Amour et de celles de l'Oussouri. Beaucoup

d'espèces sont les mêmes.

Dans un voyage fait uniquement en chemin de fer, il est difficile

de s'apercevoir des types si divers que l'on trouve en Mandchourie.

Les Chinois dont nous avons parlé déjà sont en général agriculteurs,

mais il en est parmi eux qui sont venus de la Chine méridionale comme

chercheurs d'or.

Les Mandchous sont surtout habitants des villes, et il est très

difficile de déterminer le chiffre exact de la population.

A Kharbine, fatigué du voyage en mauvais wagon, et blessé dans un

accident, je demandai à l'un des ingénieurs principaux de me donner,

s'il le pouvait, un wagon de service, et je pus gagner ainsi plus

commodément la frontière de la Transbaïkalie. On me permettait de

m'arrêter partout où je le désirais en faisant pousser mon wagon sur

les voies de garage.

Le pays devint plus montagneux, nous traversâmes la Nonni, à 18

kilomètres de Tsitsikar, la grande ville chinoise du nord de la

Mandchourie; occupée, elle aussi, par des Russes, et l'une des plus

curieuses de la région. Les habitants en sont des commerçants très

habiles. En 1900 les temples y ont été malheureusement abîmés et pillés.

Les montagnes devinrent ensuite plus grandes et plus escarpées, nous

arrivions à la chaîne des monts Khinganes, divisée en deux parties,

le grand et le petit Khingane. Le premier s'étend dans la direction

du méridien, dès les frontières de Chine proprement dites, le long

du fleuve Amour, sur une étendue de 1 000 kilomètres. Au nord, il

s'approche du système des montagnes de Khourialine et plus à l'est il

se réunit avec le petit Khingane. L'espace situé à l'est de la Soungari

est couvert par les monts Tchanbo-chan.

Ce sont les monts Khinganes qui doivent être percés du tunnel dont nous

avons parlé déjà, tunnel qui est remplacé provisoirement par la voie

en zigzags que nous avons décrite. Nous traversâmes ensuite un grand

plateau long de 300 kilomètres et nous arrivâmes ensuite à la petite

ville de Khaïlar, dont l'occupation russe a développé l'importance.

La ligne de l'Est-Chinois rejoint le Transsibérien 300 kilomètres

après la frontière, dans la province de Transbaïkalie, où les courbes

sont aussi hardies que nombreuses, où les pentes sont difficiles,

et où, pour éviter les tunnels, les ingénieurs russes ont contourné

audacieusement les obstacles et les difficultés. Les gares petites,

perdues dans le désert, portaient jadis le nom mongol du lieu dans

lequel elles se trouvaient; elles ont été débaptisées au détriment

de la couleur locale: il y avait pourtant déjà en Russie assez de

Nikolski, de Pétrovski et d'Alexandrovski, de Trinité, d'Assomption et

de Résurrection.

Je ne continuai pas mon voyage jusqu'au Transsibérien et je m'arrêtai

dans les monastères d'Aga et de Tsougalsk, situés près de la ligne, où

j'allai raconter mes impressions de voyage à mes amis les lamas et au

jeune dieu vivant que j'ai déjà présenté à mes lecteurs.

CHAPITRE IX

LES BRIGANDS KHOUNKHOUZES

La police chinoise.--Vols et brigandages.--Exploits et audace des

Khounkhouzes.--Leurs relations avec les sauvages.

Si quelqu'un demandait mon opinion sur la police chinoise en

Mandchourie, je répondrais que je la divise en deux groupes: la

bonne police et la mauvaise, et j'ajouterais que le second groupe

est incomparablement plus important que le premier. Cette division

semble un peu bien naïve, mais il faut la faire pourtant et, ce qui

est particulièrement original, c'est d'indiquer par quel moyen on peut

distinguer la bonne police de la mauvaise: c'est chose très simple,

mais on ne saurait guère souhaiter à un voyageur de se voir dans le

cas de faire une telle distinction. Lorsque, attaqué par les brigands

si nombreux en Mandchourie, un voyageur appelle au secours, la bonne

police chinoise se sauve épouvantée: la mauvaise, au contraire,

accourt aussitôt, se joint aux brigands pour dévaliser l'infortunée

victime et pour partager ensuite avec eux le butin conquis. Personne

ne s'étonne d'entendre raconter pareille aventure; les Chinois en ont

vu bien d'autres: ils le constatent d'ailleurs, avec un scepticisme

étonnant.

«Je ne saurais approuver ces mœurs, me disait en effet un Chinois de

Kharbine, mais on ne peut pourtant pas reprocher à des malhonnêtes gens

d'être malhonnêtes, puisque c'est leur nature d'être ainsi: seuls,

peut-être, leurs parents sont coupables, puisqu'ils les ont mis au

monde. Et puis, pour qu'une police soit bonne, il faut qu'on la paie;

l'État ne se montre jamais généreux avec elle: il faut bien qu'elle

prenne son argent où elle le trouve!

--Même dans les poches des voyageurs?» demandai-je en riant.

Le Chinois se mit à rire silencieusement, puis levant les bras vers le

ciel, il me dit:

«Vous m'accorderez bien qu'il est plus agréable pour un voyageur d'être

dévalisé par des agents de police que par de vulgaires malfaiteurs?

L'aventure est plus piquante et plus gaie. Et puis il a la consolation

de se dire que si la police est souvent avec les voleurs, Dieu est

toujours avec les voyageurs!»

Le Chinois jeta un regard plein de malice par-dessus ses grosses

lunettes, afin de voir si j'étais interloqué par ses paradoxes, et il

ajouta:

[Illustration: POLICE CHINOISE]

«Il est vrai que Dieu se dérange bien rarement: ce n'est vraiment qu'un

allié de second ordre, et, faut-il vous l'avouer, je crois qu'il a peur

des Khounkhouzes.»

Ces terribles Khounkhouzes dont me parlait mon interlocuteur sont des

brigands célèbres dans l'Extrême-Orient: ils commettent chaque jour

méfaits sur méfaits, arrêtent les voyageurs, épouvantent la police,

exploitent les paysans, prélèvent à leur gré des impôts et des dîmes,

s'emparent des bateaux marchands et s'attaquent aux soldats russes

eux-mêmes.

Les journaux d'Europe font presque tous la même erreur grossière: ils

les confondent avec les malheureux Toungouses, sauvages inoffensifs,

qui ont été dépeints dans un précédent chapitre.

Depuis de longues années les Khounkhouzes terrorisent la Mandchourie,

mais ils n'opèrent pas seulement sur la terre chinoise, ils pénètrent

en Corée, et ont commis plus d'un crime sur le territoire russe même,

et jusque dans les villes de Khabarovsk et de Vladivostok. Ils règnent

par la terreur, et pour l'audace et l'habileté ils en remontreraient

aux forçats russes eux-mêmes et aux vagabonds qui vivent si nombreux

dans la Province Maritime. Ce n'est pas un mince éloge à faire aux

Khounkhouzes que de constater leur supériorité sur les voleurs russes

d'Extrême-Orient, car ces derniers sont aussi de premier ordre et leur

habileté est reconnue par tous à Vladivostok. Lorsque j'étais, en

effet, en 1899, dans cette dernière ville, un voleur russe sut enlever

la montre du maire au moment même où celui-ci causait avec le maître de

police. Les histoires de ce genre sont nombreuses, tragiques souvent,

spirituelles quelquefois à ravir d'aise mon ami le Chinois de Kharbine

dont je parlais tout à l'heure. La cuisine de l'amiral Vesselago fut

dévalisée une nuit pendant un de mes séjours en Extrême-Orient, les

voleurs ne laissèrent qu'un pot de confitures dont ils avaient apprécié

le contenu à sa juste valeur, puisqu'ils y avaient laissé ces mots:

«Merci, madame l'Amirale, vos confitures étaient excellentes!»

A vrai dire, je crois qu'à Vladivostok on ne se contente pas d'être

volé par les malfaiteurs, on leur prête encore de l'esprit, et les

habitants de la ville ont ainsi de bonnes histoires à se raconter

pendant les trop longues soirées de l'hiver.

On aurait tort d'en rire pourtant, car les brigands d'Extrême-Orient

sont souvent d'une cruauté terrible. Les Khounkhouzes, répartis en

bandes, savent se glisser partout; ils ont, en Mandchourie, en Corée,

en Sibérie, surtout dans les villes et les villages, des espions qui

guettent, épiant les mauvais coups faciles à faire, et qui sont pour

les chefs de bandes de merveilleux agents de renseignements. Les bandes

organisées s'arrogent les droits les plus exorbitants et, selon les

besoins du moment, prélèvent des impôts sur les populations qui les

entourent. Les dépêches nous ont appris les tentatives, heureuses

parfois pour eux, qu'ils ont faites pour s'emparer des bateaux

marchands de la Soungari et de la Nonni: ils ont d'ailleurs depuis de

longues années déjà, établi des postes au confluent des rivières qui

se jettent dans le fleuve Amour. Toute barque qui passe devant eux

est arrêtée sous la menace de leurs armes, et le malheureux Chinois

qui allait vendre à la ville russe la plus voisine un chargement de

blé, d'avoine, de riz, de thé ou de légumes, est gardé à vue par les

malfaiteurs, pendant qu'un des brigands se charge de le remplacer et

de négocier l'affaire en pays russe: lorsque le vendeur est de retour

au poste des Khounkhouzes, ceux-ci rendent la barque au propriétaire

et s'attribuent sans plus de formalités trente ou quarante pour cent

sur le prix de la vente. Le malheureux, bien que dépouillé, n'ose rien

dire, et se félicite même tout bas de n'avoir pas été plus maltraité et

de s'en tirer à si bon compte.

Un jour à Khabarovsk, le général Tchitchagov, qui commande en ce moment

les gardes-frontière d'Extrême-Orient, rencontra dans une rue un jeune

Chinois tout éploré. Le général lui demanda ce qu'il avait; le jeune

homme poussait de grands cris et refusait de répondre; on eut la plus

grande peine à le faire parler, tant il avait peur d'attirer sur lui

ou sur les siens la vengeance des Khounkhouzes. Quelques-uns de ceux-ci

étaient entrés, le matin même, chez son père, un des plus riches

marchands de la ville, l'avaient menacé des pires fléaux et lui avaient

donné l'ordre de les suivre s'il ne voulait pas voir ses fils torturés,

ses filles violées, ses maisons incendiées. Ils avaient agi de la même

façon chez deux ou trois autres notables marchands chinois, établis

dans la ville, et ils avaient, sans qu'on osât leur résister, enlevé

chacun d'eux, en plein jour, devant les familles muettes d'épouvante

après avoir fixé à un très haut prix la rançon de leurs prisonniers.

La terreur inspirée par les brigands était si grande que les fils,

pour sauver leurs pères, s'étaient décidés à se taire et à payer,

n'osant pas demander protection aux autorités russes dans la crainte

des représailles terribles qu'avaient annoncées les Khounkhouzes.

Le gouverneur général de Khabarovsk envoya aussitôt des soldats qui

retrouvèrent les Chinois dans une île du fleuve Amour.

Le gouverneur de Vladivostok me disait quelques jours après cet

événement qui, ainsi qu'on le peut supposer, fit grand bruit en

Extrême-Orient:

«Les Khounkhouzes sont si puissants et surtout si redoutés qu'ils

trouvent de l'argent partout où ils veulent et jusque dans la ville

même où je réside: je suis persuadé, sans en pouvoir trouver la

preuve exacte, que, épouvantés par eux, les commerçants établis en

Extrême-Orient russe paient chaque année un tribut aux brigands, que

personne n'ose trahir, qui ont partout des complices ou des affiliés,

et dont la puissance est d'autant plus redoutable qu'elle est

absolument occulte.»

Les Chinois sont nombreux dans les villes russes de la Sibérie

Orientale: ils gagnent leur vie kopek par kopek et tous les trois ou

quatre ans, quand leurs économies le leur permettent, ils retournent à

leur village natal, où ils ont laissé leurs femmes et leurs enfants.

Lorsque les Chinois reviennent ainsi, par terre, à la fin de l'été, il

suffit de cinq ou six brigands pour arrêter et épouvanter une bande de

cent hommes; les brigands se disent les représentants des Khounkhouzes

de la région, ils fixent une rançon à chaque Chinois, qui, dans la

crainte d'une vengeance, paie sans oser protester. La vengeance d'un

refus serait terrible: et la famille de celui qui protesterait en

connaîtrait toutes les conséquences: le viol, l'assassinat et surtout

l'incendie sont les armes habituelles des Khounkhouzes; tout comme les

Chinois, les Coréens et parfois même les Russes l'ont appris à leurs

dépens.

[Illustration: LES KHOUNKHOUZES]

Les Russes en Extrême-Orient · 第 8 / 13 段