que s'il ne se produisait aucune complication et si la manière d'agir
des autres puissances ne l'empêchait pas de tenir ses engagements.
C'était là une clause très élastique et dont on pouvait tirer parti:
il était toujours facile à la Russie de faire naître la difficulté
dont elle-même avait besoin. Et d'ailleurs, les Khounkhouzes étaient
toujours là pour lui fournir de bonnes raisons: pouvait-elle en effet
abandonner la voie ferrée à ces audacieux brigands qui ne demandaient
qu'à la détruire?
Ce qui était curieux à observer en Mandchourie au moment de la
signature de la convention, c'est qu'on la déclarait avant tout faite
pour préparer la paix, mais, comme au Japon à l'époque de l'alliance
anglo-japonaise conclue dans le même but au dire des Anglais,
c'était uniquement de guerre qu'on parlait. D'ailleurs, aussitôt que
l'évacuation de la Mandchourie fut décidée, de nombreux trains, pleins
de soldats et de munitions, se dirigèrent vers les provinces qu'on
avait promis d'abandonner. Les prétextes à invoquer pour expliquer une
telle activité ne devaient pas manquer, la Russie pouvait alléguer
nombre de bonnes raisons; elle se serait même facilement décidée à en
soulever de mauvaises: l'attitude belliqueuse du Japon, ses tentatives
d'expansion en Corée, les agissements suspects de l'Angleterre et même
des États-Unis toujours prêts à se mêler de ce qui les regarde et même
de ce qui ne les regarde pas, étaient d'excellents prétextes à ajouter
à celui que nous venons de citer: les malversations des Khounkhouzes.
Une dernière clause à retenir était la suivante. La Chine s'engageait
à rembourser les frais supportés par la Russie dans la construction et
l'exploitation du chemin de fer, et l'on sait si la Chine peut payer
jamais ses dettes.
L'émotion que provoqua la convention se fit sentir surtout en Europe.
Les Japonais et les Chinois de Mandchourie ne la prenaient pas trop
au sérieux; les premiers se montraient sceptiques, mais bien que très
incrédules ils s'efforçaient à avoir l'air d'y croire; les seconds
souriaient et ne discutaient guère, on aurait pu penser que les choses
de leur pays ne les inquiétaient pas; en un mot ils se désintéressaient
trop des affaires de la Chine, tandis qu'au contraire les Japonais
semblaient y prendre un trop grand intérêt.
J'ai assisté un jour chez un Chinois à une conversation avec un
Japonais; celui-ci cherchait à nous prouver qu'en Extrême-Orient
l'avenir amènerait fatalement l'union de tous les peuples de race jaune
si ceux-ci savaient s'entendre entre eux. Le Chinois semblait ne pas
écouter, puis, tout à coup, interrompant le Japonais, il dit:
«Et comme il faut toujours un chef dans une union, c'est vous, les
Japonais, qui semblez désignés pour cette tâche si difficile et si
délicate?»
Le Japonais sourit modestement: c'était bien là en effet son opinion:
«Croyez-vous, demanda le Chinois, que l'opinion des Européens puisse
être d'accord avec la vôtre?
--C'est la chose secondaire: il s'agit non d'Europe mais d'Asie.
--Oui; je ne vous parle pas d'ailleurs de nous autres, les Chinois,
ajouta négligemment l'habitant du Céleste Empire, cela n'a aucune
importance: il est même nécessaire que nous n'ayons pas d'opinion bien
arrêtée: nous ne suivrons que mieux la vôtre dans tous ses caprices et
toutes ses variations.»
Il y eut alors un silence: le Japonais comprit que notre hôte se
moquait de lui, et devant un Européen. Il sortit quelques minutes après
et le Chinois me dit en riant:
«J'aime à remporter des victoires d'esprit sur les Japonais, c'est pour
moi la revanche de toutes nos défaites.»
Les Sibériens avec qui je causais de la convention russo-chinoise ne
perdirent pas de temps à la discuter. Ils croyaient et ils croient
encore avoir pour eux en Mandchourie le bon droit et... la force.
Robustes et courageux, ils regardaient avec mépris les Japonais
et, comme le pope, le soldat et le cocher dont j'ai parlé, ils se
demandaient comment l'armée russe ferait pour ne pas briser d'un seul
coup une armée composée de si petits hommes, mais ils étaient d'accord
pour dire que les Japonais avaient besoin d'une leçon.
«Seulement, à quoi bon une guerre? me disait un capitaine: on ne tue
pas les enfants, on se contente de leur donner le fouet.»
Et je m'apercevais qu'en Sibérie comme en Mandchourie, les Russes
appréciaient mal leurs voisins dont ils ignoraient la valeur. Je n'osai
plus bientôt exprimer mes opinions et mes craintes, car tantôt je
passais pour un fou, tantôt j'attristais, sans les convaincre, des gens
dont j'étais l'hôte très gâté.
S'ils ont été peu émus par la convention, les Russes du continent
asiatique en ont pourtant été surpris: l'événement leur semblait
inattendu. Cependant ouvrier ou paysan, fonctionnaire ou commerçant,
soldat ou voyageur, tous, en Russie d'Europe comme en Russie d'Asie,
émettaient une même opinion aussi nette que précise.
«Notre armée est en Mandchourie et elle y restera!»
On se vantait même alors de n'avoir rien à cacher dans les provinces
qu'on occupait, et après avoir refusé souvent à des étrangers de passer
par la Mandchourie, on affectait d'en donner la permission à tout le
monde. Des espions anglais y purent, dit-on, séjourner; je ne parle
pas des espions japonais qui, depuis quelques années, parvenaient à
passer partout. L'Angleterre témoignait tout l'intérêt qu'elle prenait
à la question de Mandchourie et des officiers anglais traversaient le
pays comme par hasard. Les Russes les accueillaient aimablement, ou
les escortaient si bien qu'ils ne pouvaient plus rien voir, on les
traitait largement, on les grisait royalement. Si le proverbe est
vrai, si la vérité se trouve au fond des verres, les Anglais ont dû la
contempler souvent, trop souvent même, car ils vidaient leurs verres
plus fréquemment qu'ils ne le voulaient.
«Je n'emporte qu'une seule impression de ce pays, me disait un colonel
anglais; je suis convaincu de l'excellence du champagne français.»
Franchement, ce n'était pas la peine d'aller jusqu'en Mandchourie
pour n'en remporter que cette impression-là: le colonel, assez
mélancoliquement d'ailleurs, en convenait avec moi.
Le colonel me disait que, sans doute, la question de Mandchourie se
résoudrait doucement, il ne souhaitait pas une guerre entre le Japon
et la Russie, et il prétendait que son opinion était partagée par
les gens raisonnables en Angleterre: une telle guerre, disait-il non
sans raison, amènerait des difficultés nouvelles et les conséquences
pourraient en être pénibles pour tous les pays qui ont des intérêts
en Extrême-Orient et peut-être même pour l'Asie tout entière.
L'Angleterre, en effet, jouait un rôle difficile, celui de mettre un
frein aux ambitions de son alliée; son espoir, à elle, était de voir
les choses rester compliquées: simplifiée par une victoire de la Russie
ou du Japon, la question d'Extrême-Orient n'en devenait que plus grave
et plus redoutable.
Les journaux japonais, entraînant après eux l'opinion publique, qui,
elle, était sincère, prirent au pied de la lettre les engagements de la
convention russo-chinoise: on voulut croire, on crut qu'ils seraient
tenus. Les Japonais auraient pu cependant apprendre de leurs amis les
Anglais qui sont toujours en Égypte ce qu'en matière diplomatique vaut
une promesse d'évacuation.
CHAPITRE VIII
A TRAVERS LA MANDCHOURIE
Port-Arthur.--Dalny.--Une visite à Moukden et à Kharbine.--Tsitsikar
et Khaïlar.
Port-Arthur s'appelait jadis Lou-choun-kaou: son nom actuel lui fut
donné par les Anglais. En 1858, en effet, un navire anglais pénétra
dans la baie de Lou-choun-kaou, où pour la première fois se montrait
un pavillon étranger. Le capitaine Arthur qui commandait le navire y
jeta l'ancre devant la ville et, en souvenir de cet événement, la ville
reçut le nom de Port-Arthur: les Russes voudraient aujourd'hui changer
ce nom en celui de Port-Nicolas. On se souvient encore de la campagne
japonaise autour de Port-Arthur pendant la guerre contre la Chine et
on comprend sans peine que les Japonais aient vu avec dépit les Russes
s'établir dans une ville dont ils pensaient être les maîtres pour
toujours.
A vrai dire, je connais peu de villes qui m'aient donné autant de
désillusions que Port-Arthur. Lorsque j'y débarquai, venant de
Tchémoulpo et de Nagasaki, je me figurais trouver un port d'aspect
formidable: en un mot la forteresse expugnable telle que la
dépeignaient les journaux russes pour flatter la vanité de leurs
compatriotes, et les journaux anglais pour exaspérer les rancunes
des Japonais. La rade ne me semblait pas très vaste: elle n'a pas en
effet l'aspect imposant de celle de Vladivostok: il est vrai qu'elle
est défendue par des montagnes faciles à fortifier. Le port me sembla
petit, il n'y avait pas beaucoup de bateaux et ceux qui s'y trouvaient
semblaient l'encombrer. Le capitaine du _Nonni_, l'excellent bateau qui
m'avait amené, me disait que les travaux d'approfondissement restaient
à faire, qu'on devait agrandir le port, et qu'un bassin de radoub
n'existait pas encore. Chose impardonnable, ce bassin manque toujours
aujourd'hui et les amiraux de Port-Arthur ne peuvent réparer facilement
les graves avaries des bateaux.
Port-Arthur était horriblement sale; c'est une ville malsaine qu'un
Anglais appelait un jour plaisamment devant moi «Microbe-City». Les
Chinois s'y pressent dans des conditions d'hygiène déplorables et les
Européens trop souvent sont obligés d'y vivre comme les Chinois. C'est
d'ailleurs une ville chinoise et une très vilaine ville, où les rues,
très étroites presque toutes, sont, selon le temps, des mers de boue ou
des abîmes de poussière.
L'amiral Alexéiev me reçut plusieurs fois: il commandait déjà les
forces d'Extrême-Orient, mais il n'avait pas été encore nommé
lieutenant-général, on annonçait même son prochain départ pour
Pétersbourg, départ qui eut lieu en effet; on prétendait même qu'il
n'en reviendrait pas et qu'on lui réservait la place de ministre des
Affaires étrangères occupée déjà par le comte Lamsdorf.
On est très injuste dans la presse pour l'amiral Alexéiev: à mon
avis, il est un de ceux qui ont le mieux compris les affaires
d'Extrême-Orient: on le représentait comme le chef du parti de la
guerre, car il demandait toujours des soldats, prévoyant les événements
qui se préparaient, et ceux-là même qui conseillaient de les lui
refuser l'attaquent sans vergogne aujourd'hui. Combien y avait-il de
soldats en Mandchourie au moment où j'y suis passé, je n'ai jamais pu
le savoir même approximativement. Les Cosaques souvent, quand on les
interroge, portent la main à leur casquette et répondent: «Je ne peux
pas savoir». Lorsque je demandais à l'amiral Alexéiev combien il avait
d'hommes en Mandchourie, il me répondit en riant:
«Vous m'avez dit que j'avais l'air d'un Parisien, je veux vous montrer
que je puis être cosaque à l'occasion.»
Et, portant la main à sa casquette, il me dit gravement en russe:
«Je ne peux pas savoir».
On m'affirma aussi dans l'entourage de l'amiral que Port-Arthur était
admirablement fortifié, et comme je suis loin d'être spécialiste, je
crus les gens sur parole et je partis pour Dalny.
La création de la ville et du port de Dalny restera un des faits les
plus importants dans l'histoire de l'expansion russe en Extrême-Orient.
Dalny «la Lointaine» est célèbre dans toute la Russie et les Russes
aiment à se vanter d'avoir créé en quelques années, avec énormément
d'argent il est vrai, un port aussi vaste que celui d'Odessa, une
ville qui aura les dimensions des plus grandes cités européennes.
En Extrême-Orient les marchands sibériens n'ont pas partagé cet
enthousiasme; ils n'ont pas souhaité bienvenue à la ville nouvelle:
établis à Vladivostok ou dans les autres villes du bassin de l'Amour,
ils l'ont considérée comme une rivale et ont reproché amèrement à M.
Vitte, l'ex-ministre des finances, d'avoir sacrifié à Dalny toutes les
villes de Sibérie Orientale et d'Extrême-Sibérie. Dalny reçut tous les
avantages du port franc, avantages qu'au même moment on enlevait à
Vladivostok. Jusqu'au 10 juin 1900, les deux grands ports francs de la
Russie d'Asie avaient été Vladivostok et Nikolaïevsk.
[Illustration: DALNY]
La solution de la question douanière, sur laquelle nous reviendrons
dans un des chapitres suivants, acheva d'envenimer les rancunes entre
les commerçants de l'Extrême-Orient russe.
La nuit tombait lorsque j'entrai à Dalny. Je m'entendis appeler par
mon nom: le maître de police m'attendait devant le train; prévenu par
l'amiral, il m'avait préparé une chambre dans sa maison.
Les travaux des rues n'étaient pas terminés et nous dûmes traverser
de profondes fondrières pour arriver à la ville. Les rues, éclairées
à l'électricité, devinrent enfin meilleures, nous passions devant de
grandes maisons.
«Les maisons des fonctionnaires, me dit le maître de police, nous
sommes dans le quartier des administrateurs.»
On fit bien les choses à Dalny pour les fonctionnaires, si mal
logés d'ordinaire: dans la maison du maître de police, il y avait
le nécessaire et le superflu: deux choses trop souvent rares en
Mandchourie.
Je visitai la ville le lendemain, dont plusieurs quartiers n'étaient
encore que des places désertes. On s'occupait de niveler les rues et ce
travail colossal était fait par une armée de Chinois. C'était curieux
de voir avec quelle ardeur ceux-ci travaillaient, ils consolidaient
eux-mêmes en quelque sorte l'occupation étrangère et hâtaient l'heure
de la domination russe.
L'emplacement de la ville avait été admirablement choisi au bord du
large golfe de Talien-van: les montagnes protégeaient le port contre
les vents et rendaient très pittoresque l'aspect de la ville. Le
quartier des fonctionnaires m'apparaissait en plein jour: seul ce
quartier était à peu près terminé; il comprenait les maisons des
administrations chargées de la construction du port et de la ville,
les bureaux de la navigation et du chemin de fer de l'Est-Chinois, les
maisons des employés de la voie ferrée et de la navigation maritime,
une église avec une école paroissiale, un hôpital, un hôtel, un club;
les rues étaient macadamisées, en partie du moins; des jardinets
avaient été créés, tant bien que mal, autour des maisons; on avait
organisé une canalisation assez ingénieuse, l'éclairage électrique
était établi, et le téléphone fonctionnait partout. Les maisons étaient
construites à l'américaine, la plupart à deux étages: les styles les
plus divers rendaient l'ensemble un peu trop disparate, mais non
désagréable à voir pourtant.
«Nous sommes ici les pionniers de la civilisation,» me répétaient les
fonctionnaires.
A vrai dire, beaucoup de ces pionniers vivaient paresseusement,
assez grassement payés. Ils avaient surtout un goût immodéré pour
l'eau-de-vie et le champagne: je n'ai jamais vu boire autant qu'à
Dalny et pourtant j'ai vu en Russie et en Sibérie bien des repas
pittoresques et extraordinaires. A Dalny, on trouvait une excuse très
curieuse à l'ivrognerie, le vin y était peu cher, les droits de douane
n'existant pas: on était donc forcé de boire. Un des pionniers m'invita
un soir, et quand j'arrivai chez lui je le trouvai très gris, ainsi
que plusieurs de ses collègues: ils avaient tous oublié l'invitation
qu'ils m'avaient faite: leur accueil n'en fut pas moins bon et
j'assistai à une soirée bien singulière. Lorsqu'un invité s'endormait,
le maître du logis se levait et tirait un coup de revolver dans le mur
en plaçant le revolver à deux doigts de l'oreille du dormeur: c'était
tout à fait charmant. On s'amusait aussi à griser des gamins chinois
en leur faisant avaler un horrible mélange de bière, de bénédictine
et de madère. On avait préalablement essayé l'effet de ce mélange sur
un superbe épagneul qui était tombé ivre-mort. Je quittai la salle
absolument écœuré.
Pas toujours à donner en exemple, les habitudes des pionniers de la
civilisation, et bien singulières parfois leurs mœurs et leurs coutumes!
Le train qui allait de Port-Arthur à Moukden était très primitif et
peu confortable: on avait transformé en wagons de voyageurs d'antiques
wagons de marchandises; il n'y avait pas de premières classes, les
secondes et les troisièmes étaient absolument semblables. J'aurais pu
obtenir un wagon spécial avec un domestique, tel qu'on en donne aux
fonctionnaires de la ligne, mais je préférais voyager, jusqu'à Karbine
du moins, comme tout le monde, et ce fut là d'ailleurs un plaisir dont
je fus vite saturé.
Je me trouvais donc, de Dalny à Moukden, dans le wagon commun, formé
de deux vastes compartiments pouvant contenir chacun une vingtaine de
personnes. Nous étions entassés les uns sur les autres; les banquettes
étaient sales et le parquet semblait n'avoir pas été balayé depuis
plusieurs semaines, depuis plusieurs mois peut-être. On connaît la
familiarité qui règne toujours entre les voyageurs russes: au bout
de quelques minutes je connaissais tous mes compagnons; les hommes
m'avaient conté leur histoire, les femmes m'avaient dit les noms de
leurs maris et de leurs enfants. En ma qualité d'étranger, j'étais
accueilli au mieux par tout le monde: une voisine m'offrait du thé
sur sa banquette encombrée de coussins et de paquets, parmi lesquels
dormaient des petits chiens; un autre voyageur m'appelait dans le coin
qu'il occupait seul avec quelques serins chantant dans leur cage,
cadeau rare et très apprécié, qu'il avait pu trouver à Port-Arthur pour
sa femme. Malgré le peu de confort nous passions le temps joyeusement
relativement. Notre train marchait à la vitesse de 15 à 18 kilomètres à
l'heure; après deux heures de marche on s'arrêtait pendant trois heures
à la station presque toujours inachevée et dont le plan souvent seul
existait. On nous répétait, pour nous faire prendre patience, que la
voie était peu solide, que nos mécaniciens étaient toujours ivres et
que nous devions nous attendre à tout instant à un accident.
Parmi les voyageurs un seul restait à l'écart, un Chinois, vêtu de
soie, qui lisait constamment: il semblait ne rien entendre et pourtant
toujours écouter. Son crâne et son front avaient les reflets de
l'ivoire, ses yeux vifs riaient parfois derrière ses grosses lunettes
comme pour se moquer intérieurement de ce que nous disions. Tandis
que nous ne pouvions nous débarrasser de la saleté qui nous couvrait,
il était toujours propre dans son vêtement très soigné. Quelques
voyageurs, persuadés qu'il comprenait le russe, entreprirent de le
scandaliser en discutant sur l'avenir de la Chine, sur la poltronnerie
et l'imbécillité des Chinois: ce fut bientôt un jeu pour tous les
voyageurs. La Russie prendrait la Mongolie, puis le Thibet, enfin toute
la Chine méridionale: quand elle aurait la Chine, elle en renverrait
les Chinois.
«Que ferions-nous de ces animaux-là?» s'écriait un des voyageurs.
Mes compagnons dirent ensuite des choses si offensantes que je ne pus
m'empêcher d'avouer la bonne opinion que personnellement je garde
des Chinois. Le Chinois cependant, roulé dans une couverture de soie
couleur cerise, dormait.
Le lendemain, à Moukden, une foule de coolis et de Chinois, également
sales et couverts de vermine, se précipitaient vers les wagons pour
débarrasser les voyageurs de leurs paquets et pour leur voler tout ce
qu'ils pourraient. Quelques soldats russes, un peu gris, s'inquiétaient
peu de ramener l'ordre et gravement, à pas lents, deux agents de police
chinois se promenaient.
«Comment, Monsieur, vous nous quittez déjà?» me dit quelqu'un en
excellent français.
Je me retournai et je vis le Chinois du wagon qui, très aimable,
s'avançait vers moi, très amusé par mon étonnement.
«Je gage que vous parlez aussi bien russe que français? lui dis-je.
--Gagez et vous gagnerez!
--Et comment pouvez-vous entendre sans sourciller tout ce qu'on a dit
hier soir?
--Que voulez-vous, me répondit le Chinois en repoussant des doigts ses
besicles qui lui tombaient sur le nez: vos compagnons parlent sans
penser, moi je pense sans parler; ils ne me comprendront jamais et je
les comprends toujours!»
Quelques voyageurs du wagon s'étaient approchés.
«Oh! le Chinois qui parle français...
--Et russe aussi, si vous voulez, répondit aussitôt notre compagnon
dans la langue de Pouchkine: je disais à ce Français combien je vous
ai trouvés délicieux hier soir! Vous êtes venus chez nous et nous
en avons été bien flattés, quand on vous connaît un peu, on voudrait
toujours vous connaître davantage!»
Ce fut dit sur un ton très cassant, puis le Chinois salua un peu
sèchement, me prit le bras et s'éloigna avec moi en me disant:
«Je crois bien qu'il faudra maintenant que je change de wagon.»
Je le quittai alors et je me rendis chez l'officier qui était chargé
de commander des soldats, casernés auprès de la gare. Il habitait une
maison peu confortable où les rats couraient en liberté. Des ordres
avaient été donnés déjà, car une voiture m'attendait. Trois soldats,
le bonnet de fourrure sur la tête et le fusil en bandoulière, devaient
m'escorter, bien qu'une attaque de brigands fût bien peu probable sur
la route de Moukden.
«Vous allez apprécier l'excellence des routes chinoises, me dit le
commandant, je vous souhaite bien du plaisir!»
Je vis combien peuvent devenir ironiques les commandants russes envoyés
en Mandchourie. On parle beaucoup des brigands qui vagabondent auprès
des routes chinoises; j'affirme que sur celle de Moukden on n'a pas le
loisir de penser à eux, on est préoccupé par une seule pensée:
«Est-ce à droite, est-ce à gauche, que la voiture va verser?»
Vingt-deux kilomètres séparent la ville de la gare, et la route n'est
jamais bonne; on y reste embourbé les jours de pluie, on voyage dans
un nuage de poussière lorsqu'il fait beau temps. La route est pleine
de trous et d'ornières, parfois l'avant-train s'en va tout seul et le
voyageur reste dans l'arrière-train au milieu d'une flaque d'eau: les
chevaux tombent et parfois le cocher. Le mien me montrait toujours une
tour lointaine, qu'il disait élevée en l'honneur d'un dieu; il fallait
la dépasser pour apercevoir la ville, mais elle semblait toujours
aussi éloignée de nous, et je maudissais les divinités chinoises qui
semblaient défendre si bien l'entrée de la sainte ville de Moukden.
De lourds chariots cependant nous croisaient, conduits par des Chinois
et bizarrement attelés de trois animaux différents, bœuf, cheval et
mulet.
Cependant nous atteignîmes une porte, sorte d'arc de triomphe en bois;
la ville était devant nous, et sur la droite s'élevait une lamaserie
bouddhique que je visitai. Un lama coiffé d'une sorte de mitre et
vêtu de jaune me fit admirer les dieux du monastère: le grand Bouddha
au visage plein de sérénité, Maïtreya, le Bouddha futur, Ariabolo
aux onze têtes et aux cent bras, Ototchi le dieu de la médecine, la
gracieuse Dara la Blanche, et, à côté d'eux, les divinités à l'esprit
terrible qui défendent les hommes contre les mauvais esprits. Le prêtre
s'étonnait en m'entendant appeler les dieux par leur nom. Je lui avais
dit que j'étais Français et il m'avoua que le bruit avait couru en
Chine que les Français intelligents se convertissaient peu à peu au
bouddhisme. Pareille observation m'avait été faite déjà en Mongolie.
Les énormes portes qui défendent Moukden ressemblent à des citadelles,
les rues sont larges, bordées de boutiques bien achalandées, une foule
grouillante les remplit, des enseignes flottent nombreuses au vent
au-dessus des têtes des passants, de lourdes voitures roulent traînées
par des bœufs, des ânes et des mulets, des fonctionnaires passent en
chaises à porteurs, quelques femmes trottinent, et, bousculant tout le
monde, les soldats russes chevauchent comme en pays conquis.
J'habitai une maison chinoise, transformée en club militaire: dès que
la nuit arrivait, le club n'était plus aux Russes, il devenait le
royaume des rats qui par bandes couraient dans les chambres.