d'affaires sont d'accord pour se plaindre de la mauvaise foi japonaise:
la parole d'un Chinois en matière commerciale vaut une signature
européenne, tandis qu'un contrat passé avec un Japonais n'a que la
valeur du papier sur lequel il est écrit. Les Japonais ont donné
une fois de plus, récemment encore, une preuve de cette vérité: ils
avaient fondé une banque où ils ne devaient employer que des Japonais,
et, au bout de quelques mois, ils durent confier leurs caisses à des
comptables chinois.
Le parti pris qu'on a et que j'avais moi-même contre les Chinois
semble vite injuste quand on se trouve en Extrême-Orient. On nous a
trop parlé du mal qu'ont fait les Chinois, mais pas assez de celui
que nous leur avons fait nous-mêmes et que nous leur faisons encore;
non, ils ne sont pas les monstres qu'on nous a trop souvent décrits,
ils sont travailleurs, ils sont honnêtes à leur façon, qui vaut bien
la façon européenne; ils ont le plus grand respect pour la science et
les savants, ils ont une intelligence vive et une finesse absolument
supérieure.
Une Parisienne qui se trouvait en Extrême-Orient en même temps que moi,
me parlait des idées préconçues qu'elle avait apportées, comme moi,
d'Europe, de son changement brusque d'opinion, et de l'estime qu'elle
portait aux Chinois qui vivaient autour d'elle à Vladivostok.
«Les trouvez-vous laids? demandai-je.
--Quand les hommes ont des yeux comme en ont les Chinois, me
répondit-elle, on ne peut pas dire qu'ils soient laids!»
Beaucoup de Chinois ont, en effet, un regard vif, gai, pétillant
d'intelligence et d'esprit; il y en a même qui sont très beaux.
Les Chinois sont nombreux dans le bassin de l'Amour: on en rencontre à
partir d'Irkoutsk, dans la Transbaïkalie, le long de l'Amour et dans la
Province Maritime. La loi refusait jadis aux femmes chinoises d'habiter
près de la frontière: les Chinois qui vivent sur le territoire russe
sont donc encore aujourd'hui séparés de leur famille, les plus jeunes
d'entre eux sont presque des enfants. Venus de Canton ou de Changhaï,
de Tchéfou ou de Pékin, ils mettent comme condition à leur voyage que
leur corps, s'ils meurent en Russie, sera ramené en terre sainte,
c'est-à-dire dans le Céleste Empire, et en effet, les morts mis en
bière sont toujours renvoyés à leurs familles. Les Chinois de Canton
qui émigrent en Asie russe sont presque toujours garçons de bureaux, ou
domestiques, ceux de Tchéfou ouvriers ou manœuvres. Ils font tous les
travaux, et les entrepreneurs sont d'accord pour dire que le travail
fait par les Chinois est achevé plus vite et revient à meilleur compte
que celui qui est confié aux Russes. Il semble incontestable aussi,
d'après tout ce qu'on en a répété, que le domestique chinois est
souvent un très bon serviteur, fidèle et attaché à ses maîtres.
Un grand nombre de Chinois s'occupent de commerce; ils ont, dans
les villages de la région de l'Amour, de nombreuses boutiques. Dans
chacune d'elles le maître de maison est le plus souvent assis, grave
et flegmatique, immobile parfois comme une statue. Il porte presque
toujours la veste blanche, un pantalon de cotonnade bleue serré à la
cheville, des bas de laine noirs et des souliers de cuir ou de coton
blanc. Le commerçant chinois trouve le moyen de s'enrichir là où le
négociant russe ne peut parvenir à joindre les deux bouts, et la
raison en est bien simple: le premier est plus sobre, plus travailleur
et surtout plus économe que le second. Les magasins dépendent presque
toujours d'une maison importante située en Chine et dont ils ne sont
que les succursales. A la tête de chaque succursale se trouve un
gérant. Les plus jeunes, dès leur arrivée, sont chargés des travaux du
ménage, ils doivent tenir la maison propre, préparer la table et servir
le thé. Le gérant d'une boutique importante a le plus souvent débuté
comme verseur de thé dans la maison même qu'il dirige aujourd'hui.
Tous les trois ou quatre ans, selon les économies qu'il a pu faire, le
Chinois retourne à son village natal où il a laissé sa femme et ses
enfants. Je n'en ai connu qu'un qui se soit fixé sur la terre russe
définitivement, après avoir épousé par amour une femme sauvage des
bords de l'Oussouri, à laquelle, depuis de longues années, il reste
fidèle.
Il est très facile d'entrer en relations avec les Chinois de Sibérie,
ils sont en général hospitaliers et très aimables: quand on entre chez
eux le soir, les uns jouent, les autres bavardent; ils vous invitent
à dîner; le maître de maison ne s'assied pas à table avant la fin du
repas: il surveille le service.
Les plus jeunes servent de domestiques et apportent les plats: il y en
a parfois une trentaine, si les invités ont été priés à l'avance: ce
sont des vieux œufs qui sont restés pendant des mois en terre, des vers
de mer, des champignons de toutes sortes, des cochons de lait désossés
et grillés, des petits oiseaux roulés dans des feuilles de nénuphar,
des ailerons de requins, des choux de mer, etc., etc. A la fin des
repas qu'en l'honneur des Russes on arrose d'eau-de-vie, on passe un
plat où se trouvent mélangés tous les mets servis au cours du dîner. Il
y a parfois des mets dont les noms rendent rêveur et dont on ne peut
reconnaître l'origine: aliments précieux ou plaques parfumées.
Souvent un plat trop barbare ou très faisandé déplaît à l'Européen. Un
jour que j'avais refusé des œufs pourris, mon hôte me dit moitié riant,
moitié fâché:
«C'est là un mets trop fin, sans doute, pour être apprécié par un
gosier européen!»
Il y a peu de gens qui soient plus spirituels que les Chinois. Ils
sont le plus souvent bavards et vous racontent des histoires amusantes
qu'ils inventent à plaisir. Là où ils sont sincères et inépuisables,
c'est quand ils parlent des Khounkhouzes, ces fameux brigands de
Mandchourie, dont ils ont une horrible terreur et auxquels paient
peut-être tribut, presque tous les Chinois établis en territoire russe.
[Illustration: UN MARIAGE D'AMOUR CHINOIS ET FEMME GOLDE]
Les Chinois qui ont été si éprouvés, après les affaires des Boxers,
n'aiment pas à parler des massacres de Blagovestchensk racontés au
chapitre II de ce travail. Qui ne connaît la fable des lapins de La
Fontaine? Les lapins jouent gaiement au soleil, broutent sans souci et
font cent tours dans la bruyère et le thym: tout à coup, les chasseurs
qui les guettent, les visent au bon moment, des coups de feu partent,
des morts couvrent le sol et les chiens achèvent les blessés, pendant
qu'épouvantés les survivants s'échappent et regagnent leurs tanières.
Puis le silence se fait, un lapin sort de son trou, un peu inquiet; le
calme des environs le rassure, d'autres le suivent, et bientôt la bande
tout entière, oublieuse du passé, revient brouter et sauter sur le
champ encore humide du sang qu'on a versé.
Je ne sais pourquoi, ou plutôt je ne sais trop pourquoi j'avais
toujours à l'esprit cette fable en visitant à nouveau, lors de mon
dernier voyage, les bords du fleuve Amour. Il y avait alors moins
de Chinois qu'en 1899 à Irkoutsk ou en Transbaïkalie, mais dans la
province de l'Amour et dans la Province Maritime, il ne semblait pas
qu'il y en eût beaucoup moins. A Blagovestchensk, où les massacres
avaient été si terribles, je ne retrouvais plus tous ceux que j'avais
connus plusieurs années auparavant; je trouvai pourtant un vieillard
qui m'accueillit aimable comme autrefois, mais qui, sur les mauvais
jours, garda le silence le plus obstiné:
«Il vaut mieux, me dit-il, ne plus parler du passé. Je connais les
défauts des Russes comme leurs qualités. Si deux ou trois hommes ont
été des monstres, les Russes n'en restent pas moins de bons enfants
qui ont été indignés par les cruautés ordonnées par leur gouverneur.
D'ailleurs, chaque nation européenne aura sa page honteuse quand
on écrira l'histoire de la guerre des Boxers. Croyez-vous que nous
n'aurions rien à dire sur les Français?»
Je cite cette phrase sans chercher à la discuter. On m'a parlé souvent,
pendant mon voyage, des cruautés allemandes et quelquefois aussi
d'actions vilaines qu'on reprochait aux Français, à nos missionnaires
comme à nos soldats; mais, chose curieuse, les Chinois que je voyais
savaient tous que la France avait décidé de rendre à la Chine les
prises de guerre: en Mongolie même on m'en a parlé, et l'effet de cette
mesure a été considérable; je ne l'aurais jamais cru si je n'en avais
vu moi-même les conséquences:
«Comment avez-vous été sauvé? demandai-je à mon vieil ami le Chinois.
Le visage tout ridé du vieillard, qui avait pris une expression de
tristesse inaccoutumée, redevint tel que je le connaissais, fin,
spirituel, malin:
«Je pourrais vous dire la vérité, me répondit-il, mais j'aime mieux
vous laisser supposer que j'ai été sauvé par une femme. On a encore de
temps à autre de petits succès à mon âge!»
Les Chinois qui, avant les massacres, étaient dans la province de
l'Amour plus de 15 000, ne sont guère que 9 000 aujourd'hui; mais, dans
la Province Maritime, ils sont au nombre de près de 40 000 individus
presque tous du sexe masculin, car il n'y a guère plus de 300 Chinoises.
Il n'y avait pas, à l'époque de mon dernier voyage, 3 000 Japonais dans
la Province Maritime: tous s'occupaient plus ou moins d'espionnage.
J'ai connu, ne parlant pas russe, tel coiffeur à Khabarovsk que j'ai
retrouvé plus tard à Tokyo: mais il avait changé de métier, il était
devenu photographe et il parlait russe depuis son retour au Japon.
Les Japonais de Sibérie sont actifs et intelligents; les uns sont
coiffeurs, les autres photographes, et on vient de lire qu'ils passent,
selon les besoins de la cause, d'un métier à l'autre avec la plus
grande facilité; un certain nombre d'entre eux sont domestiques;
ils offrent même pour rien leurs services: on les nourrira et peu à
peu ils apprendront la langue. Servir n'est pas un déshonneur pour
un Japonais et plus d'un élève de gymnase ou plus d'un étudiant a
accepté d'être domestique à Vladivostok: c'est là encore une forme
habile d'espionnage, et lorsque la douane a été établie dans la ville,
bon nombre des nouveaux fonctionnaires se sont trouvés avoir des
domestiques japonais.
L'espionnage n'est pas seulement le privilège des hommes, les femmes
s'en occupent avec non moins d'ardeur: leur double métier leur
permet de pénétrer partout; elles sont ordinairement, en effet,
blanchisseuses ou prostituées; souvent elles cumulent et excellent dans
les deux métiers.
A chacun de mes voyages en Sibérie, j'ai trouvé que les Japonais
étaient plus nombreux. Beaucoup passaient comme par hasard, ils avaient
souvent des lettres de recommandation pour les fonctionnaires et ils se
montraient si aimables qu'on leur permettait de pénétrer partout. Les
Russes ont toléré en Sibérie ce que nous avons toléré en Indo-Chine:
c'est tant pis pour eux aujourd'hui, ce sera peut-être tant pis pour
nous demain.
Les Coréens habitent près du golfe de Possiète. Ils ont fondé des
villages florissants près de Nikolski, de Khabarovsk et même de
Blagovestchensk. Ils ont conservé leurs habitudes et leur langue, mais
ils sont devenus sujets russes et ont été convertis.
Les enfants apprennent le russe dans des écoles paroissiales sous
la direction de maîtres, contrôlés eux-mêmes par des missionnaires.
La plupart des maîtres sont mal choisis, ils sont méchants avec les
enfants à qui ils n'apprennent guère qu'à chanter des cantiques et des
chants nationaux, à lire et à écrire. On ne s'occupe presque jamais
de mathématiques ou de géographie. L'un des maîtres, dans les écoles
de l'Oussouri que j'ai visitées, était un ancien forçat qui venait de
quitter le bagne.
Les Coréens ont une très grande crainte des popes. Les prêtres de leur
ancienne religion viennent pourtant les voir en cachette et conservent
sur eux une réelle influence.
«Mes paroissiens, me disait naïvement le pope de Korsakov, sont
convertis du fond du cœur; mais, par un reste d'habitude, pour un
enterrement ou pour un mariage, ils vont chercher leur sorcier avant de
venir chez moi!»
Les paysans des villages coréens sont très souvent prospères et riches,
travaillent avec zèle, très opiniâtres et très travailleurs. Ils ont,
comme les colons russes, fort à faire pour lutter contre l'humidité du
pays, et les récoltes sont souvent compromises ou perdues au moment
de la période des pluies. Pour combattre l'humidité, ils brûlent, eux
aussi, des plaines entières, mais trop souvent le feu, poussé par le
vent, atteint et détruit les forêts voisines.
Les maisons habitées par les Coréens sont souvent confortables: leur
toit est couvert de chaume, ils ont un four sous le plancher des pièces
dans lesquelles ils se trouvent le plus souvent, mode de chauffage bien
connu dans presque toutes les provinces de Corée.
Les autres étrangers établis dans le bassin de l'Amour sont des
Allemands, des Américains, des Anglais, des Norvégiens et des Français.
[Illustration: LES CORÉENS D'EXTRÊME SIBÉRIE.]
Des Allemands ont fondé des succursales de grandes maisons d'Hambourg;
celles-ci ont su, comme il le fallait, s'entendre avec les petits
fonctionnaires; elles les tiennent par des prêts qu'ils ne peuvent pas
rembourser: leur importance s'accroît de jour en jour. Les Norvégiens
s'occupent surtout de navigation et les Américains ont fait depuis
quelques années de grands progrès.
Les explorateurs français ont fondé des maisons dans les grandes
villes: ils sont venus les derniers et n'ont pas eu de chance. M.
Mangini, après avoir sacrifié beaucoup d'argent à Blagovestchensk,
est mort dans un accident. M. Chaffanjon réussissait à Vladivostok,
mais son commerce fut entravé lorsque la douane fut créée et que la
ville cessa d'être port franc. La malchance continua quand la grosse
et intéressante affaire des fabriques de conserves et de pêcheries du
Kamchatka, engagée par M. Adrien Monod, échoua à la suite de l'accident
terrible qui causa la mort de notre compatriote. Le commerce français
est pourtant aujourd'hui bien représenté à Dalny, à Vladivostok et à
Irkoutsk, par une grande maison de commission parisienne.
En résumé, les étrangers, sauf les Chinois, ne sont pas nombreux dans
l'Extrême-Orient russe, et la place reste bien aujourd'hui tout entière
aux Russes, qui peu à peu s'y établissent plus nombreux, entre les
Japonais qui les espionnent et les Chinois qui travaillent et demandent
avant tout la paix.
CHAPITRE VI[3]
[Note 3: Pour bien prouver à mes lecteurs que je ne cherche pas à
faire, comme on dit, le prophète après coup, je tiens à faire observer
que les faits qu'on va lire dans les chapitres VI et VII et les
conséquences qui en découlent, ont déjà été publiés en partie et avant
la guerre dans la _Revue des Questions Diplomatiques et Coloniales_.]
SOUVENIRS DE L'ALLIANCE ANGLO-JAPONAISE
Un séjour au Japon.--Le mauvais accueil des Japonais.--Leurs
griefs.--Rôle des journaux anglais.--L'alliance
anglo-japonaise.--Manifestations japonaises.
Je me trouvais au Japon au moment de la déclaration officielle
de l'alliance anglo-japonaise. J'étais parti, en décembre 1901,
de Vladivostok sur un bateau de la grande compagnie japonaise
Nippon-Yusen-Kaisha, qui devait faire d'assez longues escales dans les
ports coréens de Gensane et de Fousane: nous nous arrêtâmes deux fois
avant d'arriver à Kobé, point terminus de la ligne maritime japonaise.
A chaque arrêt, à Nagasaki, à Moji et à Kobé, nous dûmes passer une
visite sanitaire: déjà nous voyions avec quel enfantillage les Japonais
avaient tenu à s'assimiler les habitudes européennes: un médecin à
chaque escale montait sur le bateau, le capitaine faisait ranger sur
le pont d'un côté les matelots et de l'autre les passagers et le
médecin tâtait le pouls de chacun, après avoir exigé qu'on lui tirât la
langue. Une telle visite, sommaire et enfantine, nous sembla comique
la première fois à Nagasaki, ridicule la seconde à Moji, insupportable
la troisième à Kobé. Un des passagers qui se trouvaient avec moi était
un Anglais, savant spécialiste des choses d'Extrême-Orient. Lorsque
nous débarquâmes ensemble sur le quai devant la douane de Kobé, nous
aperçûmes le médecin qui causait avec un officier. Des pousse-pousse
se précipitèrent vers nous, et l'Anglais, qui parlait couramment la
langue japonaise, leur donna l'ordre de s'aligner devant lui, puis
gravement, devant le médecin visiblement furieux et rendu muet par la
colère, il leur fit tour à tour tirer la langue, leur tâta le pouls et
fit alors son choix parmi les traîneurs absolument ahuris: «A mon tour,
s'écria-t-il, de faire passer une visite à la japonaise!»
[Illustration: PORT DE NAGASAKI]
J'étais resté, avant de débarquer au Japon, de longs mois au milieu
des sauvages indigènes de Sibérie, dans les bassins du Baïkal et du
fleuve Amour. L'hiver était venu, et, avant de terminer la mission
dont j'étais chargé par le ministre de l'Instruction publique, et qui
devait durer plus d'un an encore, j'étais allé chercher dans ce pays
charmant qu'on appelle le Japon un repos et une distraction: mon espoir
fut bien déçu; accueilli assez froidement en 1899, je fus, pendant
l'hiver 1901-1902, tout à fait mal reçu. J'étais chargé de négocier des
échanges entre les musées scientifiques français et japonais. Ce ne fut
pas ma faute si mon séjour à Tokyo n'eut pas les résultats que j'étais
en droit d'espérer. Les professeurs de l'Université à qui j'étais
recommandé ne répondirent pas même à mes lettres; le recteur m'écrivit
que mes propositions étaient très intéressantes, mais que, pour nous
entendre, il fallait tout d'abord que je quittasse le Japon; les
étudiants m'insultèrent un jour aux abords de l'Université; des gens
que j'avais obligés à Paris ou au cours de mes voyages refusèrent de me
recevoir et finalement une lettre du ministre de la Cour m'annonça que
le professeur, directeur du musée, qui seul pouvait passer un contrat
avec moi, était tombé gravement malade; il était parti dans le Midi:
on va, au Japon, comme chez nous, dans le Midi, quand on est malade.
A mon grand étonnement, deux ou trois jours après cette lettre, le
professeur présidait une fête à Tokyo et prononçait quelques discours
qui prouvaient l'excellence de sa santé. Il m'a d'ailleurs depuis
demandé un service, car quelques jours plus tard il vint me voir quand
je ne l'attendais plus.
La seule excuse que je trouve à l'accueil qui me fut fait est la
suivante: le défaut le plus grand qu'aient les Japonais est une
incommensurable vanité: ils savent la pousser au suprême degré,
ils en sont parfois prodigieux, parfois aussi infiniment comiques.
Les professeurs qui refusèrent de me voir et qui connaissaient les
merveilleuses galeries scientifiques des musées européens se refusaient
à me montrer les leurs qu'ils savaient être incomplètes: il y avait là
une question d'amour-propre.
Et puis j'étais un étranger, un barbare! J'avais d'ailleurs la
consolation très négative, il est vrai, de voir que d'autres chargés
de missions étrangères n'étaient pas mieux traités que moi. Enfin
j'arrivais à un mauvais moment, et je venais de Russie. On savait très
bien que mes travaux en Russie m'avaient mis en bons termes avec les
autorités russes et que j'avais officiellement collaboré à l'Exposition
russe de 1900. J'étais donc un espion, un vulgaire espion: un journal
le déclara et on me le fit bien voir.
On m'en faisait en quelque sorte payer pour les autres; je tiens
pourtant maintenant à oublier toutes ces petites rancunes personnelles
pour juger impartialement et comme il sied les Japonais dont je sais
apprécier les qualités.
On a pu remarquer que, depuis quelques années, les voyageurs et les
savants qui ont écrit sur le Japon, se sont montrés sévères pour les
Japonais d'aujourd'hui. Les Japonais sont aimables surtout quand ils
voyagent en pays étranger; ils se montrent séduisants au possible, mais
ne sont plus du tout les mêmes lorsqu'on les retrouve dans leur pays:
il est difficile d'ailleurs de les voir, ils ne vous reçoivent pas chez
eux, tombent malades dès la nouvelle de votre arrivée et téléphonent
à votre hôtel,--comme tel fonctionnaire auquel j'étais recommandé,
qui avait de grandes obligations à un de mes amis, et qui pourtant ne
voulait pas me voir,--pour savoir si vous êtes enfin parti.
«Comment tout cela vous est arrivé! me disait un Japonais de Paris.
Nous sommes pourtant si hospitaliers!»
Il est incontestable que les Japonais sont devenus peu accueillants,
peu hospitaliers et bruyamment hostiles aux étrangers. Il faut avouer
par contre que, dans leurs écrits, les Européens ne sont pas toujours
justes, ils ont le très grand tort d'être à la fois juges et parties et
de parler toujours des défauts des Japonais sans faire tout d'abord,
eux aussi, un examen de conscience qui leur permettrait de constater
leurs propres torts. Si nous sommes si mal accueillis, ne nous en
prenons pas seulement aux Japonais, mais à nous-mêmes.
Le temps n'est pas loin, en effet, où nos commerçants exploitaient
les Japonais et les trompaient aussi souvent qu'ils le pouvaient, où
nos diplomates les traitaient en petits garçons, où les touristes
venus d'Europe et d'Amérique les considéraient presque comme des bêtes
curieuses. Quand on y réfléchit bien, on est obligé de reconnaître que
nous avons eu les premiers torts. Nous avons, il est vrai, oublié le
mal que nous avons fait, mais faut-il s'étonner de ce que les Japonais
aient eu la mémoire plus longue et gardent toujours rancune aux
Européens, qu'ils ont eu parfois très légitimement le droit de traiter
de barbares?
Aux vieux griefs que les habitants du Soleil-Levant avaient contre
l'Europe, de nouveaux, tout aussi légitimes, se sont ajoutés par la
suite. Les dernières années qui viennent de s'écouler ont été dures
pour le Japon, les Japonais ont été profondément blessés dans leur
amour-propre, et c'est là une offense qu'ils ne peuvent pardonner.
Le Japon s'est montré héroïque pendant sa guerre avec la Chine.
L'Europe a bruyamment salué et célébré sa vaillance, mais
que lui a rapporté sa victoire? Il s'est heurté à un accord
franco-russo-allemand qui s'est manifesté de façon inattendue mais très
énergique, et aux ambitions plus secrètes et plus habilement cachées
des États-Unis et surtout de l'Angleterre. Il faut bien le constater
aujourd'hui: le Japon a fait la guerre; il a obtenu la victoire en
sacrifiant beaucoup d'hommes et beaucoup d'argent, mais les puissances
européennes, pour prix sans doute de leur admiration, ont réclamé
la part d'une victoire qu'elles n'avaient pas remportée. La Russie,
l'Allemagne et l'Angleterre ont occupé militairement quelques points
importants des côtes chinoises. La France et l'Italie se sont montrées
plus modestes dans leurs ambitions, mais on les aurait peut-être
estimées davantage si elles avaient hautement, elles aussi, manifesté
des exigences et pris part à la curée générale. A vrai dire, pour un
habitant d'Extrême-Orient, ces deux puissances n'ont pas eu les dents
assez longues parce qu'elles se sentaient moins fortes que les autres
et les Japonais pensent, disent et écrivent qu'elles ne sont que
des puissances de second ordre: pourquoi, puisqu'il en est ainsi se
gênerait-on avec elles?
Il y a donc entre les Européens et les Japonais des malentendus qui
s'aggravent de jour en jour, et il est profondément regrettable que
nos diplomates n'aient pas, depuis longtemps, cherché franchement un
terrain d'entente. La France et le Japon avaient bien des raisons pour
vivre d'accord en Extrême-Orient, et les deux pays auraient trouvé de
grands avantages dans une cordiale entente.
On savait depuis longtemps déjà que le Japon tendait à devenir le
rival des nations européennes, et que ce pays, rajeuni et transformé,
déployait dans ce but un prodigieux effort. L'expansion japonaise a
été industrielle et commerciale, maritime et militaire, l'armée a été
plus que doublée, la flotte quadruplée et composée d'unités nouvelles
et formidables: il n'y a pas dans le monde une seule nation qui possède
une flotte plus moderne.