convoi, le spectacle était lugubre, une brume humide nous enveloppait;
derrière les porteurs marchaient le Chamane, la femme et les enfants;
des parents tenaient à la main des objets qui avaient appartenu
au défunt et un jeune homme traînait un chien dont les hurlements
plaintifs s'unissaient aux cris des assistants.
On fit un trou peu profond, on y plaça le cercueil après avoir mis
auprès de lui une tasse, un briquet, une pipe, du tabac, objets dont un
mort peut toujours avoir besoin, ainsi que m'expliqua Gotchi. On brisa
ensuite l'arc du défunt et Gotchi s'approcha du tombeau.
«Nous venons de te faire une maison tranquille, s'écria-t-il; vis-y
tranquille et sans jamais nous faire du mal!»
Deux Goldes amenèrent alors le chien auprès du tombeau, ils le prirent
l'un par les pattes de devant, l'autre par les pattes de derrière et
Gotchi l'immola d'un coup de couteau en plein cœur.
On recouvrit ensuite le cercueil de terre, et chacun se sauva à toutes
jambes, de peur d'être emmené par l'âme du mort qui guettait auprès du
tombeau dans l'espoir d'entraîner quelqu'un avec elle.
Revenus au campement, les Goldes firent cuire le chien immolé devant le
tombeau et le dévorèrent. Gotchi cependant s'offrit pour me reconduire
au village: le brouillard était intense autour du campement.
Chemin faisant, je demandai à Gotchi ce qu'allait devenir la femme du
défunt.
«Pendant sept nuits, me répondit-il, elle va pleurer sur la tombe de
son mari, puis je ferai une cérémonie religieuse, et elle pourra se
remarier aussitôt.
--On épouse volontiers une veuve chez vous? demandai-je.
--Une femme jeune et qui a déjà eu des enfants est toujours bonne à
épouser: le rôle d'une femme est d'avoir des enfants; celle-là peut en
avoir puisqu'elle en a déjà eu.
--Le défunt était riche?
--Oui, répondit Gotchi, et il n'avait rien à faire, car un autre
travaillait pour lui.
--Sa femme l'avait donc trompé? dis-je en faisant allusion à une
punition d'adultère presque générale chez les indigènes du fleuve Amour.
--Oui, répondit Gotchi, et selon l'usage, les vieux ont condamné
l'amant à travailler pour le mari. Le mort a toujours eu de la chance:
à la pêche et à la chasse, tout lui réussissait dans sa jeunesse; enfin
quand il est devenu vieux, il a été trompé par sa femme, et nous avons
condamné l'amant qui était actif et vigoureux à travailler à la place
du mari!»
Nous arrivions cependant au village, le brouillard s'était enfin
dissipé, et Gotchi me serra la main après m'avoir demandé un peu
d'argent pour acheter de l'eau-de-vie.
«Tu boiras tout.
--Je boirai tout!... Non, ajouta-t-il, j'en donnerai un peu aux esprits
pour qu'ils te protègent pendant ton voyage. Adieu, je te souhaite le
bonheur!»
Et veut-on savoir ce que des peuples aussi primitifs entendent par le
bonheur? Un autre de mes amis, non moins sauvage que Gotchi, me l'a
expliqué plus tard.
«Du poisson sec tous les jours, me disait-il, de la viande de phoque
ou de chien pour les jours de fête, et trois ou quatre femmes bien
robustes pour travailler pour toi pendant que tu ne feras rien: voilà
ce que je te souhaite lorsque tu seras de retour dans ton pays!»
Je prie mes lecteurs de croire que je ne me suis conformé à aucun point
d'un pareil programme!
CHAPITRE IV
LES BOUDDHISTES
Les peuples demi-civilisés.--Le partage des terres.--Les exigences de
la guerre.--La vie des lamas.--Un dieu vivant.
Nous venons de voir quels ont été les rapports des Russes et des
sauvages, mais il n'y a pas que des sauvages en Sibérie Orientale,
et les Bouriates sont autrement intéressants que les Goldes ou les
Orotchones. Très supérieures à toutes les peuplades dont nous venons
de parler dans le précédent chapitre, il existe en Sibérie Orientale,
en Transbaïkalie, des populations appartenant à la race mongole,
connues sous le nom de Bouriates: ce ne sont plus là des peuples qui
disparaissent, ils ont au contraire toujours beaucoup d'enfants. Ils
font partie du groupe des demi-civilisés de Sibérie dans lequel je
les range avec les Kirghizes et les Iakoutes, ce sont des peuples,
les uns nomades encore, les autres passant peu à peu de la vie nomade
à la vie sédentaire. Les prêtres musulmans, les moullahs, chez les
Kirghizes, les prêtres bouddhistes, les lamas chez les Bouriates ont
pris ces peuples en tutelle, et, par leur influence occulte, luttent
victorieusement contre les popes russes. Grâce à leur religion, les
Kirghizes et les Bouriates ont un semblant de civilisation.
Il y a en Sibérie deux groupes de Bouriates, l'un à l'ouest, l'autre
à l'est du lac Baïkal. Les Bouriates de l'ouest n'ont pas été
convertis à la religion bouddhique, ils sont restés chamanistes et les
premiers colons russes qui s'établirent auprès d'eux rencontrèrent
une résistance opiniâtre: ils sont encore conducteurs de troupeaux,
mais la plupart d'entre eux sont devenus sédentaires et s'occupent
d'agriculture. Les popes russes font aux chamanes une guerre acharnée;
ils ont converti une partie des indigènes à la religion orthodoxe:
ceux-ci ont été baptisés à la façon des Goldes ou des Toungouses et
sont restés au fond du cœur fidèles aux superstitions de leurs pères.
Parmi les Bouriates convertis, il y a trois espèces de chrétiens: les
sincères, si rares qu'on peut les compter, les convertis par intérêt et
les convertis par force ou nécessité. Le pope baptise un voleur en lui
promettant d'étouffer l'affaire qui pourrait le conduire en prison:
entre le baptême et la prison, l'indigène n'hésite pas un instant.
Le même fait se reproduit chez les indigènes de Transbaïkalie, mais la
conversion d'un bouddhiste est plus difficile à obtenir que celle d'un
chamaniste. Les lamas luttent avec acharnement contre les popes, et
leur sont parfois supérieurs en intelligence et en moralité. Les popes
de Transbaïkalie sont d'ailleurs de pauvres hommes, très superstitieux;
j'en ai même connu un qui se faisait soigner par un lama!
«Comme prêtre, me disait-il, je le méprise, mais comme médecin il est
bien plus fort que tous les médecins russes de la province!»
Le lama vit dans le célibat, tandis que le pope de Sibérie est très
prolifique: il porte ses enfants un peu partout, mais sa femme ne peut
pas trop se plaindre, puisqu'il lui en donne toujours huit ou dix pour
sa part.
Il n'y a guère encore aujourd'hui en Transbaïkalie, en fait de colons,
que les Séméïski dont nous avons parlé. L'administration désirerait
pourtant attirer de nouvelles forces et donner des terres à d'autres
émigrants: or la zone agricole est peu large en Sibérie et les terres
fertiles disponibles deviennent rares. On a pensé à les prendre aux
Bouriates. Ceux-ci s'occupaient avant tout d'élevage; ils aiment la
vie patriarcale des pasteurs nomades, mais ils ne peuvent plus la
mener à la façon des Kirghizes de la grande steppe. Ils ne cultivent la
terre que pressés par la nécessité, et ce nouveau métier ne leur plaît
guère, même lorsqu'ils y réussissent. Dans le district de Sélinguinsk
pourtant, ils ont dû se résigner à cette existence nouvelle. Des colons
ont labouré les terres: d'immenses plaines sont encore en friche où de
grands troupeaux peuvent vivre, mais les champs cultivés sont devenus
autant d'obstacles à la marche des caravanes. Dans ces conditions, la
grande vie nomade est devenue impossible et les éleveurs de troupeaux
ont dû chercher dans l'agriculture de nouveaux moyens d'existence: leur
genre de vie, tout d'un coup, a été changé.
Le gouvernement a cependant décidé de faire une nouvelle répartition
des terres. Jadis, sous le prétexte que les Bouriates conducteurs
de troupeaux n'avaient pas besoin des terres les plus propres à la
civilisation, on a disposé de celles-là. Aujourd'hui, on veut leur
donner à chacun un certain nombre de dessiatines de terre, de telle
façon que, les grands troupeaux ne pouvant plus vivre, les indigènes
verront leurs richesses diminuer et seront forcés de cultiver des
terres qu'au précédent partage on avait déclarées impropres à la
colonisation. Ils sont donc en droit de se plaindre, et les lamas,
qui ont une grande influence sur eux, les y poussent de toutes leurs
forces. Un écrivain français a, dans un livre tout de parti pris,
parlé d'une grande conspiration entre les lamas et le gouvernement
russe: tout cela n'est que fantaisie, car les réformes annoncées par
la Russie, si elles ne rendront pas les Bouriates plus pauvres, si
même elles amélioreront peut-être un peu le sort des plus misérables,
ruineront les plus riches d'entre eux, les lamas, tout les premiers.
Très effrayés par les projets russes, les Bouriates ont envoyé à
l'empereur députations sur députations, ils ont adressé des suppliques
au gouverneur général de l'Amour, et ils demandent encore à tout
fonctionnaire qui passe de vouloir bien intercéder pour eux.
«Je ne me fais pas d'illusion, m'écrivait l'un d'eux; les Russes ont la
force pour eux et nous ne pouvons leur opposer que l'inertie.»
Cela me rappelait le mot d'un autre nomade:
«Je n'ai pas peur des Cosaques, me disait-il; seulement, quand j'en
vois un sur la route, je me dépêche de me sauver!»
Les Bouriates ont toujours eu une autre crainte, et plus que jamais
devront l'avoir: celle de devenir soldats russes. Il y a un an, le
général Kouropatkine, de passage à Tchita, fit connaître aux Bouriates
les réformes décidées à Saint-Pétersbourg: il déclara ensuite qu'on
savait que les Mongols de Transbaïkalie étaient des sujets fidèles,
pleins de dévouement pour la Russie. Un délégué bouriate prit la parole
aussitôt et mit les choses au point.
«L'empereur nous a promis, dit-il, que nous ne serions jamais soldats.»
Cette crainte d'être soldats est si grande que les Bouriates ont cru,
à l'époque du recensement, que toutes les formalités d'alors n'avaient
d'autre but que de les enrôler. Ils ont peur de la guerre, et quoi
qu'en disent les journaux soi-disant bien renseignés, ils n'oseraient
pas faire cause commune avec les ennemis de la Russie. La guerre n'en
est pas moins terrible pour eux: pendant la campagne contre les Boxers,
on leur a demandé des chevaux, du foin, des morceaux de feutre et des
tentes: ils ont été très irrégulièrement payés, quelques-uns n'ont
même jamais été remboursés; il y a eu de la part des fonctionnaires
des actes regrettables. On affecta une somme pour le remboursement
des Bouriates, mais l'argent passa par tant de mains qu'il resta dans
les poches de certains fonctionnaires. L'un de ces derniers m'avoua
que, si les Bouriates n'avaient pas été remboursés, ce qui avait fait
le malheur des uns avait fait le bonheur des autres. Un Bouriate qui
m'accompagnait et qui avait assisté à notre entretien me dit ensuite:
«J'en aurais de belles à raconter sur celui-là!»
Puis, après un silence, il reprit, en l'arrangeant à sa façon, la
phrase du fonctionnaire:
«Quand on y a trouvé son bonheur, on se console aisément du malheur des
autres!»
J'ai constaté d'ailleurs que les Bouriates étaient toujours prêts à
donner des pots-de-vin dans la crainte de représailles ou simplement
pour avoir la paix: j'ai entendu un vétérinaire qui annonçait aux
moines que leurs bêtes étaient malades de la peste et qu'il était
venu pour les abattre. Le chef des moines ne se troubla pas, donna un
billet de cent roubles au vétérinaire et tout le monde fut content:
le vétérinaire qui avait reçu ce qu'il désirait, les moines qui
avaient craint que cela ne leur coûtât bien davantage, et les bêtes
qui continuèrent à paître tranquillement dans les prés. L'élevage est
encore malgré tout, en effet, la grande occupation des Bouriates; il y
a dans la province beaucoup de bétail, les plaines y sont bien arrosées
et les pâturages excellents.
Pour bien faire comprendre les mœurs, les coutumes et la mentalité des
demi civilisés de Transbaïkalie, le mieux est de raconter ici, comme
je l'ai fait pour les sauvages dans le chapitre précédent, une des
aventures typiques qui m'arrivèrent lorsque je vivais avec eux.
La religion bouddhiste fut, on le sait, reformée par un moine du
Thibet appelé Dsonkhava, que les livres saints avaient annoncé et qui
entreprit de rendre au bouddhisme sa pureté primitive: il ne réussit, à
vrai dire, qu'à lui donner une hiérarchie et une discipline; il fonda
des monastères qui furent habités par des moines ou lamas. Le lamaïsme
ou croyance jaune gagna le Thibet, la Mongolie, la Mandchourie et
la Transbaïkalie. Il y a aujourd'hui quatre grandes incarnations de
Bouddha: la plus connue est le Dalaï-Lama, vice-roi du Thibet, auquel
les Anglais font la guerre et qui a, dans ces dernières années, échangé
avec le tsar plus d'une ambassade; il ne faut pourtant pas voir dans ce
fait la grande conspiration annoncée par certains publicistes qui ont
l'air d'avoir été dans les pays dont ils parlent.
Parmi les quatre grandes incarnations de Bouddha, les Mongols et les
Bouriates vénèrent surtout le Bogdoguéguen ou Khoutoukhta. L'influence
de cet homme-dieu est très grande et la Russie envoie auprès de lui
ses plus rusés consuls. La Russie tient à être en bons termes avec
lui comme avec tous les personnages influents de Mongolie, car elle
a toujours le projet de construire, entre Irkoutsk et Pékin, un
Transmongolien.
[Illustration: UN MONASTÈRE BOUDDHIQUE EN TRANSBAÏKALIE]
[Illustration: UN LAMA BOURIATE]
Lorsqu'un des hommes considérés comme incarnation divine meurt, les
moines se rassemblent et les astrologues lisent dans les astres à quel
endroit vient de naître un enfant qui sera considéré par tous comme
l'incarnation vivante de la divinité. On dit que jadis les moines
tuaient tout jeune Dieu dès qu'il atteignait l'âge d'homme, pour qu'il
ne prît pas sur le peuple une trop grande autorité.
On ne sait qui a raconté aux Bouriates que le tsar était un dieu: les
Mongols voient des dieux partout, et il est incontestable que beaucoup
d'indigènes ont accepté comme vraie cette légende peu ancienne. Le tsar
serait même l'incarnation non d'un dieu, mais d'une déesse: l'âme de
Tsagane Dara Ekhé (Dara la Blanche) serait entrée jadis dans le corps
de Catherine II et se serait incarnée ensuite de corps impérial en
corps impérial.
Il existe en outre au Thibet et en Mongolie beaucoup d'incarnations
secondaires, mais profondément respectées: ce sont des dieux vivants
dont l'âme seule est d'essence divine, mais dont le corps est soumis
à toutes les misères de l'humanité, à la souffrance et à la mort. Dès
que l'un d'eux meurt, l'âme du dieu se réincarne immédiatement dans le
corps d'un nouveau-né, qui doit prendre la place du défunt, et dont les
astrologues lisent le nom dans les étoiles.
J'ai vécu longtemps dans l'intimité des lamas. J'avais appris du
premier lama qu'un enfant-dieu de treize ans existait en Transbaïkalie.
Le premier lama porte le nom de Khambo-Lama, il est nommé par la
Russie, qui le choisit entre trois candidats proposés par tous les
monastères. Le nombre des lamas de chaque monastère et le nombre des
monastères sont fixés par la Russie. Les moines vivent, entourés
d'élèves, dans des maisons de bois autour des temples, qui sont souvent
très beaux. Ils m'ont accordé l'hospitalité, refusant toujours mon
argent et n'acceptant que quelques cadeaux. Chose amusante et à peine
croyable, le Khambo-Lama, chez lequel j'ai vécu dans son monastère du
Lac des Oies qui est venu à Paris en 1900 et qui est au courant de nos
mœurs, m'a répondu, quand je lui ai demandé quel cadeau je pourrais lui
offrir, qu'il désirait obtenir les palmes académiques et, depuis le 14
juillet 1903, le Khambo-Lama Iroltouev est officier de l'Instruction
publique!
L'enfant-dieu habitait le monastère de Tsougal, et nul Russe n'a pu
recevoir la permission de le voir. La veille de mon départ, le chef des
lamas, le chéretoui, m'offrit de rendre visite à l'enfant, qu'un moine
courut aussitôt prévenir de notre intention.
«Attendons quelques instants, me dit le chéretoui, il faut que Dieu
s'habille!»
J'aurais pourtant bien voulu voir un dieu en négligé.
Le jeune homme m'attendait près de sa porte. Son nom était Loupsane
Loundok Tambi Nima, c'est-à-dire Esprit complet, Foi et Soleil. C'était
un assez joli enfant, au visage rose et blanc, vêtu d'une robe en
étoffe précieuse, soie brochée bleu ciel, agrémentée de broderies
d'argent.
Il me tendit gravement la main, sérieux comme un petit homme, et me
fit traverser son jardinet, le seul que j'aie vu dans les lamaseries.
L'intérieur de sa maison était propre et coquet. Il avait sur une
estrade un siège spécial, sorte de trône formé de coussins de soie
entassés les uns sur les autres. Il s'assit à droite du trône
m'invitant de la main à lui faire pendant de l'autre côté.
Beaucoup de moines étaient entrés, ils se courbaient profondément
devant Loupsane.
Un usage curieux existe chez les Mongols: l'étranger reçoit toujours
une hospitalité complète. A la fin du repas on lui offre une écharpe
de soie appelée khadak. De même, dans les temples, devant les dieux,
les fidèles viennent placer des khadaks dont la longueur et la finesse
varient avec la fortune des donateurs.
A peine étais-je assis chez le dieu que le chef du monastère, suivi des
plus importants lamas, entra: c'était un vieillard de quatre-vingts
ans. Mains jointes, profondément courbé, il avança à pas lents, puis il
s'inclina très bas devant l'enfant qui, gravement, posa ses petites
mains sur la tête du vieillard: tour à tour les moines passèrent
respectueusement devant l'enfant-dieu; ils s'inclinaient et lui
offraient des écharpes roses, bleues, grises ou blanches.
J'avais pendant mon voyage reçu une grande quantité de khadaks et je
pensais que l'occasion était bonne de me débarrasser de l'un d'eux: on
ne rencontre pas un dieu tous les jours. J'offris en outre à Loupsane
un miroir à deux faces dont je me servais, oserais-je le dire? pour me
raser. Une des faces était grossissante: le dieu s'y contempla avec
complaisance, daigna sourire et me remercia d'un petit signe de tête.
Je l'interrogeai sur ses études; autour de lui je voyais beaucoup
de livres: il étudiait les langues russe et thibétaine pour pouvoir
voyager plus tard. Il restait cependant silencieux, laissant le plus
souvent les lamas me répondre, et ceux-ci m'affirmaient en effet que le
dieu irait visiter tous les pays bouddhiques, le Siam et Ceylan, les
Indes et le Thibet.
«Donnez-moi votre carte», dit tout à coup le jeune dieu.
Je lui tendis une carte, et Loupsane m'annonça qu'il voulait plus
tard aller visiter l'Europe comme l'avait fait le Khambo-Lama de
Transbaïkalie: il m'annonça que sa première visite serait pour moi.
L'avenir me réserve donc l'honneur de promener un dieu sur le boulevard
des Italiens! Mais nous sommes à une époque où les dieux sont très
modernes, et le jeune Loupsane me demandera peut-être de le conduire
aux Folies-Bergère!
Tout à coup la porte de la chambre s'ouvrit et un autre enfant, un peu
plus jeune, entra; il s'inclina devant le petit dieu et prit place au
milieu des lamas, qui le saluèrent à leur tour.
«Nous avons reçu il y a onze ans, me dit le chéretoui, un messager venu
en toute hâte du Thibet: il nous a appris ce que les astres avaient
annoncé au Dalaï-Lama: l'âme d'un célèbre lama thibétain venait de
s'incarner dans le corps d'un enfant né près de notre monastère, dans
un endroit qu'on nous désigna. Nous avons trouvé en effet l'enfant dans
une pauvre cabane: il grandit au milieu de nous, conservant tous les
honneurs, toutes les prérogatives auxquels son rang lui donne droit!»
La naissance de Loupsane avait été annoncée de la même façon. Un jour
des prêtres vinrent au Thibet et annoncèrent aux moines de Tsougal
qu'ils avaient appris dans les astres la naissance d'un enfant-dieu.
Non loin d'un village qu'ils désignaient dans les environs du
monastère, un enfant nouveau-né était une nouvelle incarnation de
Bouddha. Les indications données étaient si vagues qu'on trouva
facilement un enfant né dans les conditions requises. Au bout de
quelques années, l'enfant mourut, mais les astrologues, faisant appel
à toute leur science, consultèrent les astres et déclarèrent que l'âme
divine était passée dans le corps d'un autre enfant, né non loin de
là, dans un endroit où l'on pouvait voir un certain nombre de rochers
et de bouleaux. On peut donc trouver facilement un enfant né le jour
de la mort de la première incarnation et ce second dieu fut le jeune
Loupsane, auquel j'avais l'honneur d'être présenté.
L'autre gamin, dans le corps duquel s'était incarnée l'âme d'un moine
thibétain, était proprement habillé, mais ne portait pas un costume
comparable à celui de Loupsane. Il était vêtu comme le sont les moines
du Thibet, son bras gauche était nu. Il avait une frimousse amusante,
il me regardait et me répondait avec le plus grand sérieux, mais je
voyais de la gaieté et surtout de la malice dans ses yeux.
«Comment vous appelle-t-on?» demandai-je.
Il me dit son nom en thibétain et ajouta gravement:
«Traduit en langue mongole, mon nom signifie: Esprit heureux, grande
sagesse et mer sans limites.
--Et, lui dis-je en riant, vous aimez tout de même les bonbons?
--Oh oui!»
Ce «oui» avait un tel accent de conviction que tout le monde se mit à
rire. L'enfant-dieu s'était approché, mais gardait toujours son air
sérieux. Il me présentait à son tour un khadak: mon audience était
terminée et il ne me restait qu'à serrer la main divine qui m'était
tendue.
[Illustration: GAMINS BOURIATES]
Je quittai les lamas le lendemain, je devais partir pour le Japon. A
l'heure de mon départ, on m'offrit une interminable écharpe de soie
bleue, que cinq moines portaient sur leurs mains; au milieu d'eux, le
chéretoui, sur l'écharpe étendue sur ses mains, portait une statue de
bronze.
«Vous êtes resté longtemps notre hôte, me dit-il, et aujourd'hui nous
avons pour vous beaucoup d'estime et d'amitié. Vous allez faire un long
voyage et les voyages sont souvent dangereux: voilà le dieu Aïouchi,
celui qui donne la longue vie: prenez-le, nous vous l'offrons: grâce à
lui, vous voyagerez sans danger!»
Il m'est arrivé bien des aventures et j'ai passé par des moments
difficiles, mais si je suis revenu sain et sauf, car le dieu Aïouchi,
enroulé dans mes chemises de flanelle, du fond de ma malle, a
soigneusement veillé sur moi!
* * * * *
La colonisation russe a donc fait disparaître peu à peu les sauvages de
Sibérie Orientale; elle a forcé les bouddhistes à changer leur façon de
vivre et à renoncer à des coutumes séculaires. Il s'est produit là un
fait que nous constatons partout lorsqu'une race supérieure apparaît
dans un pays: la lutte pour la vie commence, les plus faibles sont
vaincus et disparaissent peu à peu.
CHAPITRE V
LES ÉTRANGERS EN SIBÉRIE ORIENTALE
Chinois et Japonais.--Le rôle des Chinois en Sibérie.--Les
Japonais.--Les Coréens.--Les Européens.
Sur les territoires russes de Sibérie Orientale, vivent un grand nombre
d'étrangers, des Chinois surtout, des Japonais et des Coréens, des
Européens et des Américains.
Nous parlerons tout d'abord des Chinois.
Un voyageur qui raconte ses aventures est souvent en contradiction
avec ses compatriotes: ceux-ci ont lu des livres, des romans surtout,
où certains types leur ont été présentés comme vrais et sont depuis
acceptés comme tels. La fantaisie de nos romanciers nous a donné, par
exemple, un type de femme russe qu'il n'est pas possible de trouver
en Russie; de même, il est établi dans tous les pays d'Europe que
les peuples d'Extrême-Orient, Chinois et Japonais, sont, le premier
très malfaisant, le second doué au contraire des plus rares qualités;
le Japonais est aussi intelligent que le Chinois l'est peu; il est,
dit-on, travailleur, courageux, sympathique, tandis que le représentant
du Céleste Empire se montre toujours fourbe, lâche et paresseux.
La majorité des voyageurs d'Asie et des commerçants établis en
Extrême-Orient, juge au contraire avec une grande sévérité les
Japonais, auxquels ils reprochent leur orgueil et leur vanité, et
surtout leur mépris, leur haine de l'étranger qui se traduit si souvent
par des faits très regrettables.