très vite, et l'argent a manqué quand les créanciers ont présenté leurs
factures. L'indemnité chinoise avait été tout à fait insuffisante
pour rétablir les finances: on a dû faire flèche de tout bois, et les
impôts, augmentés presque chaque année, pèsent aujourd'hui lourdement
sur un peuple composé presque exclusivement d'artisans et de petits
cultivateurs.
La crise éclata et pourtant, même alors, le Japon, ainsi que nous
l'avons dit déjà, s'imposa à l'admiration du monde entier; au moment où
sa situation financière était compromise par l'imprévoyance des hommes
d'État, par les tendances téméraires d'un esprit nouveau qui tentait
de transformer le caractère japonais, par l'ambition d'imiter l'Europe,
pourtant si dénigrée et si méprisée en lui empruntant trop souvent
ce qu'elle avait de moins bon ou de moins assimilable, le Japon put
donner l'illusion de la richesse et de la prospérité et sut se faire
représenter admirablement à l'Exposition de 1900 par des envois de
toute beauté dans chacune des sections artistiques ou industrielles. Au
même moment, il prenait part à l'expédition de Chine pendant laquelle
par leur bravoure, par leur endurance, par leurs qualités physiques et
morales, les soldats japonais furent appréciés de tous les officiers
des corps d'occupation européens. Le colonel Marchand, qui les voyait
alors à l'œuvre, les proclamait les premiers soldats du monde, et notre
attaché militaire à Tokyo disait qu'il n'avait jamais connu de tireurs
plus adroits.
Les savants et les voyageurs qui se tenaient au courant de la politique
d'Extrême-Orient, tiraient de tous ces faits une conclusion nécessaire.
Le Japon était mûr pour une alliance et ce n'était pas en Asie qu'il
pouvait aller chercher l'argent dont il avait besoin. Plus d'un pays
d'Europe aurait trouvé son intérêt en la provoquant, et il est sûr
aujourd'hui que le marquis Ito, dans son voyage à travers le monde, a
frappé tour à tour à plusieurs portes. Désireux avant tout d'obtenir
l'argent qui lui était indispensable, le gouvernement japonais aurait
fait alliance avec le premier peuple répondant à son appel. L'idée
d'une alliance étrangère gagnait au Japon du terrain chaque jour, les
esprits s'y accoutumaient, à quelque classe qu'ils appartinssent; les
journaux en parlaient et des livres se publiaient à ce sujet. Cette
alliance n'était d'ailleurs pour tous qu'un moyen de réaliser des rêves
secrets et des ambitions très chères, et de préparer pour l'avenir une
politique essentiellement asiatique, c'est-à-dire avant tout japonaise
et anti-européenne.
Malgré le respect que l'on montrait pour l'Allemagne, nation admirée
entre toutes pour son armée et pour sa science, il ne semblait pas
au Japon qu'il y eût intérêt à se tourner d'abord vers elle. Les
États-Unis, avec lesquels le Japon flirte depuis quelque temps et qui
seront l'ennemi de demain, avaient profondément blessé dans leur vanité
les Japonais, en s'installant aux Philippines, d'où tout bon Japonais
avait eu toujours le dessein de chasser les Espagnols.
Restaient la France, la Russie et l'Angleterre, et il semble bien
que l'Angleterre n'ait marché que pour empêcher une entente entre
le Japon d'une part, la Russie et la France d'autre part. J'ai cru
personnellement que les Russes et les Japonais trouveraient un terrain
d'entente sur la question si importante des pêcheries d'Extrême-Orient.
Depuis longtemps, en effet, le Japon a cherché à développer ses
industries poissonnières: le poisson, le saumon surtout, est l'aliment
essentiel des Japonais; en outre, le Japon, qui n'est pas un pays
riche, vit de la culture de l'indigo, et surtout de celles du riz et
du mûrier. Jadis les Japonais fumaient leurs champs avec des cosses de
haricots de Chine et de Corée, dont de nombreux bateaux apportaient
fréquemment des cargaisons; ils employèrent ensuite l'engrais de
poisson, fait avec des harengs pressés et soumis à une préparation
spéciale, assez sommaire d'ailleurs: depuis la guerre sino-japonaise,
ils ont donné toutes leurs préférences à ce dernier engrais. L'engrais
de poisson coûte pourtant cinq fois plus cher que celui que l'on fait
avec des cosses de haricots, mais sa puissance chimique est au moins
dix fois plus forte.
C'est sur les côtes russes de l'île de Sakhaline[4] et du Kamtchatka
que les Japonais trouvent des harengs et des saumons en abondance.
Les premiers de ces poissons, effrayés sans doute par les nombreux
bateaux qui sillonnent les mers japonaises, semblent les avoir quittées
pour toujours; les seconds, si nombreux autrefois dans les rivières
de Nippon et d'Yéso, y sont rares aujourd'hui, car ils y ont été
pourchassés et détruits par des procédés de pêche irrationnelle. C'est
aussi dans les mers russes que les pêcheurs japonais vont pêcher les
baleines sur les côtes et dans les baies étroites de Sakhaline et du
Kamtchatka: j'en apercevais presque chaque jour dans la grande baie de
Korsakov, lorsque je vivais au milieu des forçats russes. Les villes
de l'île d'Yéso, Otaro, Marourane, Hakodaté surtout, sont de grandes
poissonneries; les pêcheurs, les marchands de salaisons, les fabricants
de conserves, les directeurs et les ouvriers des industries diverses
de transformation des produits du poisson (peaux, os, huile, engrais,
etc.), forment une grande partie de la population d'Yéso: on peut dire
que la pêche fait vivre l'île entière. Si le droit de pêche sur les
côtes russes leur avait été enlevé, ou si la Russie avait ajouté des
droits nouveaux à ceux qu'elle avait précédemment établis, une crise
économique de la plus grande gravité pouvait éclater au Japon: la perte
du droit de pêcher le hareng et le saumon sur les côtes russes aurait
porté un coup terrible au commerce, à l'industrie et à l'agriculture
même. Les habitants d'Yéso qui, pendant de longs mois, seront obligés
de renoncer à la pêche dans les mers russes, vivront très malheureux
tant que durera la guerre.
[Note 4: Voir le volume du même auteur: _Un bagne russe, l'Ile de
Sakhaline_, Collection des Voyages, Librairie Hachette.]
[Illustration: LE PORT D'HAKODATÉ]
Les diplomates accrédités auprès du mikado pensaient que, par des
concessions habiles, la Russie pourrait s'entendre avec les Japonais
qui lui laisseraient les mains libres en Mandchourie: la diplomatie
russe s'abusait étrangement, les événements de cette année l'ont
bien prouvé. Elle fut peut-être mal conseillée et mal dirigée, et
l'Angleterre a très habilement contribué à l'échec des combinaisons
de sa rivale en Extrême-Orient. L'Angleterre ne craignait rien tant
qu'une entente russo-japonaise; elle se rendait bien compte que si les
Russes et les Japonais parvenaient à négocier un accord, cet accord
profiterait aux deux peuples; or l'Angleterre n'a jamais aimé à
enregistrer des profits pour les autres.
Elle avait pourtant bien des choses à faire oublier, car les Japonais
ont la mémoire excellente et la rancune solide. On ne saurait trop
leur rappeler aujourd'hui que l'Angleterre n'a pas pour le Japon
une amitié bien ancienne et qu'elle ne l'aura peut-être pas bien
longue: le temps n'est pas loin, où pendant la guerre de 1894-95, les
vaisseaux anglais observaient une neutralité douteuse, surveillaient la
flotte japonaise et se montraient tout prêts à protéger les Chinois.
L'Angleterre semblait toujours disposée à renseigner la flotte chinoise
sur ce que faisait la flotte japonaise, comme au commencement de la
guerre actuelle elle s'est montrée très partiale, mais cette fois en
faveur des Japonais. La victoire du Japon sur la Chine la surprit il
y a neuf ans, elle avait cru à la supériorité de la Chine et, selon
son habitude séculaire, elle s'était mise du côté de la nation qui lui
semblait devoir être la plus forte. L'événement lui donna tort, mais
sa diplomatie est de celles que rien n'embarrasse: elle a su tirer
son profit des circonstances, elle est restée à l'écart de l'accord
franco-russo-allemand, elle a abandonné les Chinois à leur triste sort
et s'est improvisée l'amie fidèle de l'empire du Soleil-Levant. Tout
cela fut fait avec la plus grande aisance, et de main de maître, il
faut bien le reconnaître.
Non contents d'être les amis des Japonais, les Anglais entreprirent de
les renseigner sur la politique mondiale, et surtout sur les ambitions
de la Russie, afin de rendre l'ennemi commun plus impopulaire qu'il
ne l'était déjà. Beaucoup de Japonais parlent et lisent couramment
l'anglais, qui est la langue nécessaire à tous les voyageurs
d'Extrême-Orient; quelques-uns, qui ont des rapports commerciaux avec
Vladivostok ou avec Sakhaline, connaissent la langue russe; l'allemand
est la langue scientifique, celle des professeurs et des étudiants, et
on se plaît à dire que le français n'est plus qu'une langue de luxe:
les pays européens n'ont plus d'importance à l'étranger que par le
commerce qu'ils y font, et ce n'est pas malheureusement par des succès
que nous nous faisons remarquer en Chine et au Japon.
De nombreux journaux en langue anglaise paraissent particulièrement
dans les principales villes japonaises, à Tokyo, à Yokohama, à Osaka,
à Kobé, à Nagasaki: c'est d'abord le _Japan Daily Mail_, qui s'édite
à Yokohama et qui a des attaches étroites avec le _Times_ de Londres,
puis viennent le _Japan Times_, le _Japanese Advertiser_, le _Herald_,
le _Kobe Chronicle_, le _Nagasaki Press_, etc. Pendant tout mon séjour
à Tokyo, il y avait dans ces journaux comme un parti pris d'attaquer la
Russie, la campagne de presse menée contre elle par tous les journaux
ensemble ne lui laissait pas un jour de repos: chaque matin on lançait
quelques nouvelles inattendues; on cherchait évidemment à exaspérer
les rancunes japonaises. Presque toujours, les articles de fond
parlaient de la Russie et ils portaient des titres extraordinaires:
La Russie à la raison!--Echec au tsar!--Les pensées sournoises d'un
pays voisin!--La Russie aurait enfin des scrupules!--Elle pêche en eau
trouble!--Elle marche seule!--On la musellera!
J'en passe, et des meilleurs.
Les Japonais, qui peut-être avaient souri tout d'abord à la lecture
de ces articles incendiaires, finissaient par les lire avec plaisir:
la presse anglaise était parvenue facilement à suggestionner tous
les esprits. Ils ne croyaient pas à tout ce qu'on lisait, mais, très
rusés, ils faisaient semblant d'y croire, discutaient et s'indignaient
hautement des ambitions de leurs ennemis: d'ailleurs, en Extrême-Orient
comme en Europe, on croit aisément ce que l'on désire, on admet
aisément ce qu'on craint.
Les journaux en langue japonaise avaient manifesté leur mécontentement
de la réception faite par le ministre des Affaires étrangères de Russie
au marquis Ito: celui-ci fut en effet très froidement accueilli à
Saint-Pétersbourg. Il avait pourtant, semble-t-il, une idée bien
arrêtée, celle de s'entendre avec la Russie. Le comte Lamsdorf, mal
renseigné peut-être par son représentant à Tokyo, espérait sans doute
obtenir davantage en se montrant peu accueillant, et le marquis
Ito attendit vainement à Bruxelles le mot qui le rappellerait à
Saint-Pétersbourg. Ce fut l'Angleterre qui profita de l'hésitation du
comte Lamsdorf et, grâce à deux diplomates japonais, Kato et Hayaski,
elle signa le traité d'alliance avec le Japon. Il paraît aujourd'hui
probable que le marquis Ito aurait consenti volontiers à s'entendre
avec la Russie et la France: les trois pays auraient gagné à cette
entente et la paix du monde n'aurait pas été troublée!
On ne se doutait pourtant pas en Extrême-Orient que l'heure de
l'alliance anglo-japonaise, prévue pourtant par beaucoup d'Européens,
mais pour une plus lointaine échéance, allait enfin sonner. Les
journaux japonais furent les premiers surpris et il est facile d'en
donner la preuve. A la veille même de la déclaration d'alliance, un des
plus importants journaux de Tokyo menait une campagne assez déplaisante
contre le ministre d'Angleterre. Il annonçait bruyamment qu'il allait
publier, le lendemain, des révélations sur la conduite scandaleuse du
ministre anglais, dont les mœurs, déclarait-il, étaient déplorables.
Les Japonais, dès qu'un étranger leur déplaît, aiment à raconter sur
son compte des histoires de femmes: ce qui est péché véniel pour
eux, devient une infamie chez les autres; ils savent d'ailleurs
admirablement inventer, et leurs mensonges font honneur à leur
prodigieuse imagination. Il faut dire aussi qu'il y a deux moralités
au Japon, ou pour mieux dire une moralité et une immoralité: la
première est l'apanage exclusif des Japonais, la seconde est, d'après
eux, d'importation étrangère. Qu'un traîneur de pousse-pousse, vêtu
d'un simple caleçon, et mordu par une puce, laisse glisser son léger
vêtement et se gratte le derrière en pleine rue, exposant sa nudité
aux passants, voilà qui est moral, et qui ne peut choquer personne:
c'est un Japonais qui opère; mais qu'une gamine européenne se promène,
convenablement habillée, mais en chaussettes courtes et les genoux nus,
c'est là chose immorale et qu'on ne saurait tolérer. Je n'exagère pas:
je fais allusion à un fait qui s'est passé en 1901 à Yokohama.
Le journal qui annonçait une campagne de presse se tut pourtant: il
déclara le lendemain que, sur la prière de M. Tanaka, ministre de la
Cour, il renonçait à faire les révélations annoncées, mais qu'il priait
le ministre anglais de veiller à sa conduite et de considérer la note
parue dans le numéro précédent, comme un premier avertissement.
La veille de la déclaration d'alliance, je passais l'après-midi avec
quelques diplomates étrangers. L'un d'eux me parla de la situation
politique: on respirait enfin librement après avoir passé par des
transes dont l'Europe n'avait compris ni l'importance, ni la raison.
Les derniers mois de 1900 avaient été gros de menaces: la Russie
gardait vis-à-vis du Japon une attitude raide et déconcertante qui
avait profondément blessé les représentants du mikado. Enfin tout
semblait pourtant s'arranger et une entente n'était plus impossible
entre le comte Lamsdorf et le marquis Ito. Diplomates et commerçants,
tous étaient d'accord au Japon pour faire assaut de plaisanteries et
de bons mots sur le voyage de ce dernier. Le ministre japonais, qui
était parti à la recherche d'un emprunt, allait revenir empaqueté,
ficelé dans les grands cordons multicolores de tous les pays d'Europe,
constellé de croix, de plaques et de crachats; des décorations plein
les mains, mais, hélas! tout dans les mains et rien dans les poches, et
un Russe, qui tenait de près à la légation de son pays, déclarait qu'en
effet les beaux jours étaient revenus et décrivait avec enthousiasme
les bals et les concerts donnés depuis quelques mois par la légation de
Russie, auxquels assistait toute la colonie étrangère, mais auxquels
tour à tour les princes de la maison impériale se faisaient annoncer et
d'ailleurs ne venaient pas, sans s'excuser jamais de leur impolitesse.
Et le Russe, qui parlait admirablement le français et même, on va le
voir, l'argot parisien, s'écriait en manière de conclusion:
«En Angleterre, Ito a reçu l'ordre du Bain; passez-moi le mot, mais
c'est vraiment une façon très spirituelle d'envoyer au bain le ministre
japonais!»
A l'heure même où nous avions cette conversation, le ministre
des Affaires étrangères lisait à la Chambre des députés, et aux
applaudissements de tous ses collègues, la déclaration de l'alliance
anglo-japonaise.
A l'hôtel où j'habitais, nul ne la connut le soir même. Le lendemain
matin, j'étais encore au lit quand, selon son habitude, le boy japonais
qui me servait entra pour prendre mes vêtements et les brosser. Chaque
matin, il venait ainsi sur la pointe des pieds; il ouvrait la porte
doucement, afin de ne pas m'éveiller si je dormais encore. Ce matin-là,
la nouvelle de l'alliance lui avait sans doute quelque peu tourné la
tête: il alla jusqu'à mon lit et me donna deux claques sur l'épaule:
je me dressai tout étonné par cette familiarité à laquelle je n'étais
pas habitué, et le boy faisant semblant de tenir un fusil imaginaire,
s'écria:
«Et maintenant, si la Russie bouge: poum! poum!»
C'est ainsi que j'appris l'alliance anglo-japonaise.
Ce fut dans les légations et parmi les étrangers une véritable stupeur,
et les Japonais, qui sont des gens observateurs et spirituels, ont dû
s'amuser infiniment de la tête que faisaient les étrangers diplomates
ou simples commerçants.
Je rencontrai, me promenant avec un ami japonais qui était--il est mort
depuis--un des plus charmants hommes que j'aie connus, la voiture du
ministre de Russie. Le ministre n'avait pas très bonne mine, il voulait
évidemment faire contre fortune bon cœur, mais il ne parvenait pas
pourtant à dissimuler son mécontentement. Je prenais part à ses ennuis,
car c'était un homme aimable et très hospitalier, mais je ne pus
pourtant m'empêcher de rire, quand mon ami Kouzé, me montrant le visage
du ministre, s'écria:
«Regardez-le donc, il a changé de couleur! c'est lui maintenant qui
appartient à la race jaune aujourd'hui!»
Les Russes et les Allemands étaient parmi les étrangers les plus
mécontents: ils ne décoléraient pas. Les premiers essayaient pourtant
de temps à autre de plaisanter et de rire, affectant de mépriser les
Japonais; mais ils riaient jaune, eux aussi, car ils comprenaient,
mieux que tous autres, les conséquences que pouvait avoir pour leur
pays la nouvelle alliance: ils connaissaient la valeur de la flotte
japonaise et s'en inquiétaient au fond du cœur. Les seconds sentaient
profondément le coup qui les frappait, d'autant plus que, moins que
les Russes encore, ils n'avaient pas prévu l'alliance anglo-japonaise:
au moment où l'Allemagne cherchait à prendre la première place dans le
commerce d'Extrême-Orient et parvenait déjà à battre l'Angleterre sur
plusieurs grands marchés, celle-ci remportait une éclatante victoire en
s'alliant avec l'empire du Soleil-Levant.
Les Français parlaient beaucoup, selon leur habitude, mais l'événement
les atteignait moins sensiblement ou du moins ils n'en voyaient
pas encore toutes les conséquences. Les Américains observaient et
souriaient: certains diplomates m'ont dit que l'Amérique avait été la
première dans le secret de l'alliance, et un attaché militaire qui
avait dîné à la légation des États-Unis me répétait le lendemain:
«Ce sont ces gens-là qui triomphent le plus bruyamment: ils ont l'air
de complices!»
Plus intéressants et plus amusants à observer étaient les Anglais et
les Japonais. Les Japonais d'aujourd'hui n'aiment pas les étrangers et,
à vrai dire, pour le peuple, les Anglais sont des barbares comme les
autres. J'en connais qui ont été, comme moi d'ailleurs, insultés dans
les rues de Tokyo par des étudiants ou des élèves des écoles. Plusieurs
fois, dans les tribunaux, on a donné tort à des Anglais avec une
partialité révoltante: juste retour d'ailleurs des choses d'ici-bas,
car le temps n'est pas bien loin où les tribunaux anglais se montraient
peu justes et passablement discourtois à l'égard des étrangers. Il ne
faut pas causer longtemps des Japonais avec un Anglais d'Extrême-Orient
pour savoir tout ce qu'il en pense. Une partie des jugements sévères
que j'ai rassemblés en Extrême-Orient émanent de négociants anglais.
Les Anglais, marchands avant tout, ne peuvent admettre la façon dont
les Japonais entendent le commerce. Ceux-ci signent en effet des
traités sans y attacher d'importance, persuadés qu'à l'échéance on les
discutera et on transigera. Une parole d'un négociant chinois vaut
mieux que plusieurs signatures japonaises. Heureusement que le marquis
Ito, justement ému par le mauvais renom qu'ont acquis les Japonais en
matière commerciale, a fait créer à l'Université de Tokyo une chaire
de moralité commerciale; les Japonais ont beaucoup à apprendre sur ce
sujet.
La haine des Japonais est égalitaire et confond tous les étrangers: je
me souviens qu'un jour il y eut un coup de vent épouvantable; je vis
rentrer à l'hôtel sans chapeau un des Anglais qui écrivaient dans un
journal du Japon. Il était furieux et me raconta son aventure. Le vent
avait enlevé son chapeau, et des traîneurs de pousse-pousse qui se
trouvaient là se levèrent de leurs voitures et coururent après, mais
tout à coup l'un d'eux s'écria:
«Halte-là, c'est le chapeau d'un Européen!»
Tous les traîneurs revinrent s'asseoir et le chapeau tomba dans le
canal. C'est là un bien petit fait, mais combien vrai et combien
typique!
Pour toutes ces raisons et pour bien d'autres encore, les Anglais
du Japon se montrèrent très froids le lendemain de la déclaration
d'alliance; ils ne savaient, comme on dit, quelle tête faire et
semblaient s'excuser de ce qui venait de se passer. Les Australiens
étaient plus énergiques, montraient leur plus grand mécontentement et
répétaient très haut que la métropole venait de sacrifier les maisons
de Sydney et de Melbourne à leurs pires concurrents.
Les Anglais, entre autres qualités, ont celle de savoir faire contre
fortune bon cœur: ils acceptent les faits accomplis et s'efforcent,
sans les discuter davantage, d'en faire découler toutes les
conséquences avantageuses pour eux-mêmes. Quelques jours après la
déclaration de l'alliance, ils s'étaient repris et ils accueillirent
ensuite avec enthousiasme le marquis Ito qui revenait de sa mission à
travers l'Europe: enthousiasme d'autant plus bruyant qu'il était de
commande et qu'il ne venait pas du cœur. Le ministre japonais savait
d'ailleurs très bien quel avait été le premier mouvement des Anglais
d'Extrême-Orient et ceux-ci connaissaient le bruit qui courait au
Japon; l'alliance anglaise avait été l'œuvre de MM. Hayashi et Kato, le
marquis Ito n'y était qu'à moitié favorable: il en aurait, disait-on,
préféré une autre.
Les Anglais du Japon comprirent vite les avantages qu'ils pouvaient
tirer de la situation; ils connaissaient la valeur du soldat nippon,
et savaient comment on peut, en flattant leur vanité, se servir des
Japonais; ils se faisaient, en un mot, en Extrême-Orient, au moment
où leurs troupes étaient immobilisées au Transvaal, l'infanterie qui
leur manquait. L'alliance était avant tout un échec à la Russie, dont
les commerçants anglais d'Extrême-Orient redoutaient l'extension et
l'influence grandissante. Dans un conflit possible entre la Russie
et le Japon, le premier rôle devait appartenir à la marine; or,
quelle que soit la valeur incontestable des marins russes, n'était-il
pas inquiétant pour eux de constater la supériorité indéniable des
Japonais? Ceux-ci avaient, en effet, sur leurs côtes des ports de
refuge, des points de ravitaillement, des dépôts de provisions et de
charbon partout, tandis qu'au contraire, sur la côte russe, il n'y
avait que deux ports, Vladivostok et Port-Arthur, très éloignés l'un de
l'autre, le premier situé dans une rade merveilleuse et bien défendue
mais encombrée par les glaces pendant l'hiver, le second encore
inachevé et de profondeur insuffisante[5].
[Note 5: Ces réflexions, je le répète, ne sont pas faites après coup,
et l'on pourrait voir, dans les articles publiés en 1902 et 1903 par
les _Questions diplomatiques et coloniales_, la _Revue hebdomadaire_ et
le _Tour du Monde_, que j'avais prévu les malheurs de la Russie. (NOTE
DE L'AUTEUR.)]
Parmi les Japonais, quelques-uns ne partageaient pas l'enthousiasme
populaire: les uns ne pouvaient oublier de vieilles rancunes;
les autres n'oubliaient pas que les Anglais ne font rien sans
arrière-pensée; et la fable de Bertrand et Raton n'était pas inconnue
d'eux.
Mon ami Kouzé, consul général en disponibilité, était très sincère et
me répétait:
«La chasse est ouverte, comme on dit chez nous, mais nous ne sommes que
les lièvres, c'est l'Angleterre qui est le chasseur.»
Et il me dit un jour: