et les chefs de sections résident dans les villes où sont établis des
points d'émigration, grands emplacements avec des infirmeries, des
bains, des maisons de refuge où les malades peuvent s'arrêter. Le
premier de ces points est à Tchéliabinsk, sur le versant oriental des
monts Ourals: c'est là que se fait le contrôle de l'émigration.
[Illustration: ÉMIGRANTS ARRÊTÉS DANS UN «POINT D'ÉMIGRATION»]
Lorsque ces paysans veulent émigrer, ils doivent en demander la
permission: ils sont alors autorisés à envoyer un khodok, délégué
chargé d'aller reconnaître et choisir des terres en Sibérie. Celui-ci
se rend à Tchéliabinsk; et dit au chef d'émigration la province ou le
district que ses mandataires voudraient habiter; le chef d'émigration
lui indique les terres vacantes encore, et le khodok va les visiter.
Lorsque les terres sont choisies d'accord avec les autorités
compétentes, elles restent deux ans à la disposition des paysans; passé
ce temps, l'administration peut, si les paysans ne sont pas encore
venus, en disposer et les donner à d'autres. On accorde à chaque
individu mâle 15 dessiatines de terrain[2]: cette disposition est
nouvelle au pays de l'Amour, où l'on donnait jadis 100 dessiatines par
famille, quel que soit le nombre de ses membres.
[Note 2: Un peu plus de 15 hectares.]
Lorsque les émigrants ont quitté leurs villages, ils s'arrêtent tout
d'abord à Tchéliabinsk, où a lieu le contrôle. Dans chaque train il y
a un wagon-infirmerie avec une infirmière. Chaque point d'émigration
forme un petit village, composé d'une vaste cour et de baraques,
maisons d'hiver et d'été, hôpitaux, bains: le service médical est
assuré par un médecin, un pharmacien et des infirmiers. Il y a un
réfectoire où les enfants jusqu'à dix ans sont nourris gratuitement,
et où l'on vend à très bon compte des portions de soupe ou de viande.
Bien des enfants malades, bien des vieillards épuisés par les fatigues
restent aux points d'émigration et souvent y meurent pendant que leurs
familles poursuivent tristement leur voyage.
Arrivés à leur but, les paysans ont tout à faire: il leur faut
construire une maison, créer un troupeau, défricher leurs terres. Si
les premières années sont bonnes, les colons sont sauvés, mais le
climat est toujours très dur sur les bords de l'Amour, les émigrants
arrivent trop vite au bout de leurs ressources et ils demandent alors
à retourner dans leurs villages de Russie où les autres paysans qui
vivent à l'étroit ne veulent plus les recevoir; quelquefois même,
malgré une réussite complète, les émigrants ne peuvent s'accoutumer
à vivre loin du pays natal. La femme végète et languit, en proie à
la nostalgie, et lorsque le mari voit sa «travailleuse», comme il
l'appelle, souffrir et pleurer chaque soir lorsqu'il rentre, il perd à
son tour le courage nécessaire pour réussir dans sa tâche difficile.
Il se passe dans cette région le phénomène inverse de celui qu'on
constate en Sibérie Occidentale: là, les étés chauds et sans eau
ruinent souvent les moissons; dans le bassin de l'Amour, au contraire,
l'ennemie est une humidité terrible; les pluies détruisent le plus
souvent les récoltes; le blé pousse en herbe, de loin il paraît beau,
mais les épis ne contiennent pas de grains. D'autres fois, les grains
sont couverts de petits champignons minuscules. Les paysans disent
alors que le blé est «ivre», il a trop bu d'eau. Les animaux le
refusent, et le pain qu'on en tire rend malades ceux qui le mangent.
«C'est, me disait un jour un pope, de la nourriture tout au plus bonne
pour le diable!» Pour dégager le sol de son humidité, les paysans
mettent le feu aux grands roseaux qui couvrent la terre, et l'on voyage
souvent sur la ligne de l'Oussouri entre deux immenses incendies. Le
feu gagne parfois les forêts et de grandes richesses sont détruites en
quelques jours.
On trouve dans le pays de l'Amour une végétation spéciale, assez
semblable à celle de Mandchourie. On cultive surtout le froment,
l'orge, le seigle, l'avoine, le sarrasin, le millet. Presque tous
les instruments agricoles sont fournis par les maisons étrangères de
Vladivostok. Sauf dans les mauvaises années, les récoltes suffisent
amplement à la nourriture des habitants, qui pourraient même faire des
provisions pour parer aux disettes futures, mais les Russes comme les
enfants ne savent que jouir du présent, et ne s'inquiètent jamais de
l'avenir.
Le système adopté est celui des jachères alternées: on cultive un
champ, puis on le laisse reposer.
A côté de l'agriculture, l'élevage a une grande importance, en
Transbaïkalie du moins, car le prix des bêtes dans la Province Maritime
est relativement assez élevé. D'ailleurs, dans certaines parties de la
région, les bêtes à cornes sont très petites, et les moutons semblent
réussir assez mal.
Certains paysans ont pu se construire de belles maisons et vivent assez
confortablement. D'autres habitent des cabanes à moitié construites,
il n'y a qu'une seule pièce: on termine la maison quand on le peut.
Un Russe ne sait pas faire des économies, et souvent ne peut pas en
faire. La vie est dure, et les fonctionnaires subalternes, le scribe du
village, le pope même et surtout sa femme, ont des exigences souvent
difficiles à contenter.
«Ce sont tous des sangsues, me disait un jour un paysan, qui ajoute
naïvement: à leur place nous ferions comme eux!
Les plus riches colons que j'aie connus sont établis en Transbaïkalie;
ce sont des exilés appartenant aux sectes dissidentes. Dès la seconde
partie du XVIIIe siècle, ils furent envoyés en Transbaïkalie, et leur
nom, les «Séméiski», vient d'un mot qui signifie famille: ils ont pris
ce nom parce qu'ils ont été exilés en famille, disent les uns, parce
qu'ils se marient entre eux, prétendent les autres: nulle part, on
ne peut trouver des types plus purs de Grands Russiens. Ils eurent
longtemps à lutter, dans les vallées de la Tchikoï, du Khilok et de
la Sélenga contre les Mongols, mais leur opiniâtreté fut sans égale,
et leur succès prouve tout ce que des gens travailleurs peuvent faire
en Sibérie. Leurs mœurs étaient jadis citées en exemple aux autres
émigrants; ils apprenaient tous à lire et à écrire, conservaient
pieusement leurs vieilles coutumes et on pourrait faire encore chez eux
ample moisson d'anciennes légendes et de chansons des siècles passés.
Ce n'est que récemment que quelques-uns ont commencé à boire et à
fumer. Ils ont des maisons de prières où les vieux font la lecture et
aiment à mêler à leur conversation des citations tirées des livres
saints. Ils vivent sans popes, mais tous les trois ans ils font venir
de Russie, d'Iaroslav, un prêtre de leur secte qui bénit, baptise
et marie pour le passé, le présent et l'avenir. En leur absence, ce
sont les vieux qui célèbrent les mariages. Les fiancés sont grands
et robustes, les jeunes filles, saines et fraîches, très jolies sous
l'étoffe rouge qu'elles drapent autour de leur tête; elles portent des
colliers à gros grains, qui leur tombent en trois ou quatre rangs sur
la poitrine.
* * * * *
On ne saurait passer sous silence dans l'histoire de la colonisation
sibérienne l'œuvre scientifique des savants et des explorateurs.
Les voyageurs russes ont été nombreux: Potanine, Klementz, Krylov,
Plitsine, Makarov, Nazimov; des Français ont fait aussi en Sibérie
Orientale de sérieuses études. Une grande part du succès revient au
célèbre président de la Société de Géographie de Saint-Pétersbourg,
Pierre Petrovitch Sémenov. Grâce à lui, des succursales de la Société
de Géographie et des Musées se sont ouverts partout. Citons en Sibérie
Orientale les Sociétés et les Musées de Tchita, de Nertchinsk, de
Troitskosavsk, de Blagovestchensk, de Khabarovsk, de Vladivostok, et
même d'Alexandrosk dans l'île de Sakhaline.
A Tchita, le musée fut créé très intelligemment par un exilé, M.
Koutnetsov; celui de Vladivostok renferme déjà de belles collections,
mais celui de Klabarovsk surtout, grâce à l'initiative du général
Grodekov, ancien gouverneur général de l'Amour, est important: il
renferme une riche collection d'animaux et de plantes et surtout une
belle collection ethnographique. Le musée est un grand monument, bâti
sur une terrasse élevée: l'Amour, très large, coule majestueusement
au pied de la montagne, et, de l'autre côté du fleuve, on aperçoit,
indistincte et mystérieuse, la rive appartenant à l'Empire du Milieu.
CHAPITRE III
LES INDIGÈNES DE L'AMOUR
Les populations indigènes.--Leurs mœurs.--L'œuvre des
popes.--Croyances.--Une cérémonie funèbre.
Il y a dans la Russie d'Asie, depuis les frontières du Turkestan
jusqu'à l'océan Glacial, et depuis les monts Ourals jusqu'au Pacifique,
beaucoup de peuplades de mœurs et d'origine diverses, mais je ne
connais pas de régions dans le vaste empire où elles soient plus
nombreuses que dans le bassin du fleuve Amour. Toutes ces peuplades
indigènes portent des noms barbares, désagréables à entendre et
difficiles à prononcer; refoulées par les Cosaques d'abord et par les
paysans ensuite, elles leur ont laissé prendre les meilleures places,
et disparaissent peu à peu. Elles sont composées d'individus primitifs
et inoffensifs, très timides et très intimidés.
Oroks, installés dans des huttes enfumées, au bord de la Manche de
Tartarie, très petits, avec un nez large et court, des yeux bridés, des
pommettes très saillantes et des bras incroyablement longs; Guiliaks
campant sur les bords de l'Amour inférieur et dans le bassin de la
Tyme, dans la longue île de Sakhaline, rappelant par leur aspect, par
leurs goûts et par leurs habitudes, certains indigènes de l'Amérique du
Nord; Goldes, au milieu desquels s'est passée l'aventure que l'on lira
plus loin; Manègres, dont le type est si purement mongol et qui gîtent
sous des branches d'arbres réunies en faisceaux et recouvertes tantôt
d'écorces de bouleaux, tantôt de peaux de bêtes sauvages; Oltches,
des environs de Khabarovsk; Birars, du district de Blagovestchensk;
Toungouses, épars dans tout le chemin du fleuve Amour et du lac Baïkal;
Orotchones, chassant les bêtes à fourrures dans les monts Sikhété Aline
et dans le bassin de l'Oussouri, tous ces indigènes vivent d'une vie à
peu près semblable, presque toujours misérables, car le climat sibérien
est également dur partout et les mêmes nécessités font naître toujours
les mêmes lois.
Les indigènes de la Sibérie Orientale sont avant tout chasseurs et
pêcheurs. L'été, vêtus d'habits légers, en peaux de poisson ou même
en fils d'ortie, ils passent tout leur temps dans leurs barques
étroites et longues, faites en écorce d'arbres ou creusées dans un
tronc, et poursuivent les saumons si nombreux dans le fleuve Amour,
dans ses affluents et dans les baies de la côte du Pacifique. Les
poissons capturés sont ensuite vidés, débarrassés de leurs arêtes
qu'on abandonne aux chiens; ils sèchent quelque temps au soleil et
sont mis ensuite en dépôt pour l'hiver. Lorsque viennent les premiers
froids, une vie non moins active commence: les indigènes s'habillent
de peaux de bêtes: les bottes sont en peaux de phoque ou de chien, les
chapeaux et les bonnets en peaux de renard ou de chien, les pelisses
en peau d'ours parfois; ils portent des boas très chauds faits avec
des queues d'écureuils. La plupart des sauvages sont chasseurs autant
que pêcheurs, pourtant ils se spécialisent quelquefois et, le plus
souvent, le Toungouze et le Golde sont chasseurs, tandis que le Guiliak
est presque exclusivement pêcheur. Les chasseurs poursuivent dans les
forêts, que seuls ils ont osé explorer, l'ours et le glouton, la loutre
et l'hermine, le renard et la zibeline: ils glissent rapidement sur la
glace, les pieds attachés à leurs étroites raquettes, longues souvent
de plus de deux mètres; ils voyagent dans leurs traîneaux attelés de
trois à treize chiens, qui vont à toute vitesse, renversant tout,
dévorant tout sur leur passage. On met environ sur le traîneau 45
kilogrammes par chien attelé; on peut faire jusqu'à 18 kilomètres à
l'heure, et il y a des attelages qui marchent jusqu'à cinq heures par
jour. Le conducteur ne se sert ni de brides ni de guides, il conduit
son équipage à la voix, il tient toujours en main un long bâton solide
qu'il appuie de toute sa force contre la terre dans les descentes et
qui lui sert de frein. Le chien de tête est toujours un animal de prix,
c'est lui qui mène ses compagnons, qui les avertit et qui les dirige.
Un chien ordinaire coûte quelques francs, un chien de tête pour le
traîneau vaut parfois jusqu'à deux cents francs.
On verse, il est vrai, très souvent. Un indigène me promit un jour
que nous ferions une verste par trois minutes: je ne pensais guère
à compter les verstes, j'ignore si nous fîmes une verste en trois
minutes, mais je versais plus de trois fois par minute. Je pris
l'aventure tout d'abord assez mal, puis je devins peu à peu philosophe
et à la dixième ou douzième chute, le sauvage qui me conduisait se
tourna vers moi et me dit:
«Tu vois, tu t'habitues à verser!»
Les chiens des indigènes sont très trapus, ils ont les pattes courtes
et fortes. Leur museau est allongé, leurs dents larges et acérées,
leurs oreilles droites et pointues, leur pelage varie entre le noir,
le gris, le fauve et le blanc, leurs yeux, bleus, gris, noirs ou
blancs, sont parfois de couleur différente. Ils sont la grande, la
seule richesse des sauvages; ils servent, on vient de le voir, aux
traîneaux; leur chair est aussi une nourriture appréciée; leurs peaux
sont excellentes, transformées en manteaux, en bonnets ou en guêtres;
on les emmène à la chasse et, la nuit, ils écartent du campement les
bêtes sauvages de la forêt; enfin les chiens servent de monnaie aux
indigènes chez qui l'argent est toujours rare, parfois même inconnu.
Un jeune homme qui veut se marier est obligé de payer une dot à son
beau-père: il s'acquitte de sa dette en lui donnant quelques chiens: il
y a des femmes qui valent deux ou trois chiens, une barque, une marmite
ou simplement quelques jours de travail fournis par le gendre à son
beau-père. Le mariage n'est d'ailleurs pas une cérémonie, mais un fait
naturel et qu'on n'a pas à célébrer: les indigènes de l'Amour vivent
presque à la façon des bêtes.
Tout en les refoulant, les Russes ont essayé de les convertir et, dans
ce but, ils leur ont envoyé des missionnaires. Si l'on s'en rapporte
aux statistiques, on pourrait croire que les popes se sont acquittés
de leur tâche avec le plus grand succès, mais les chiffres donnés par
les autorités compétentes sont cependant très sujets à caution, et rien
n'est parfois plus menteur qu'une statistique, surtout lorsqu'elle est
sibérienne.
Les popes d'Asie sont presque toujours des gens peu instruits, grands
buveurs et quelquefois grands coureurs; ils sont assez indulgents pour
les péchés des autres et très indulgents pour les leurs. Ils n'imposent
pas toujours l'estime et presque jamais le respect.
Il est vrai que les popes baptisent avec rage, le plus souvent qu'ils
peuvent et plutôt deux fois qu'une: leur zèle est en effet sans bornes
et j'ai connu des sauvages qui avaient reçu plusieurs fois le sacrement
du baptême et qui avaient été inscrits sur les registres chaque fois
avec un nom différent: un baptême rapporte toujours quelque argent au
prêtre russe et les femmes des popes, qui sont insatiables, trouvent
qu'il n'y a jamais de trop petits profits. Que d'histoires amusantes
je pourrais raconter à ce sujet après les quelques années que j'ai
passées en Sibérie! J'ai vu des gens qu'on baptisa en bloc sans leur
avoir préalablement demandé s'ils étaient consentants; d'autres furent
baptisés par force, d'autres enfin par surprise, sans qu'ils eussent
le temps de savoir ce qu'il leur arrivait. Bien souvent des jeunes
gens, à qui les parents refusent la permission de se marier, vont
trouver le pope qui les convertit et les marie: les parents, devant le
fait accompli, n'ont pas à récriminer et les époux devenus chrétiens
n'en continuent pas moins à pratiquer leur religion païenne et
n'abdiquent aucune de leurs croyances chamanistes. Tel indigène qui a
un gros délit sur la conscience et qui craint la prison, obtient du
pope, moyennant baptême, la promesse qu'on fermera les yeux sur sa
faute. Le plus curieux c'est qu'il y a même des chamanes, c'est-à-dire
des prêtres indigènes, qui ont été convertis par des prêtres russes et
qui continuent à exercer en secret leur ancien métier. Le plus souvent,
d'ailleurs, le sauvage croit à la divinité du dieu que le pope lui
apporte:
[Illustration: LES SAUVAGES DU BASSIN DE L'AMOUR: LEURS FEMMES]
[Illustration: LES SAUVAGES DU BASSIN DE L'AMOUR: LEURS DIEUX
(Photographies de M. Ninaud.)]
«Tu sais, me disait un jour un Golde, le dieu du pope est un dieu lui
aussi. Il y a tant de dieux dans le ciel, dans les eaux et dans les
forêts, que nous ne pouvons pas toujours les connaître tous: il y en a
toujours quelques-uns de plus qu'on ne croit!»
Puis il ajoutait:
«Nous avons mis l'image vendue par le pope quand il nous a baptisés,
dans un coin de notre maison; nous avions peur que nos dieux ne se
fâchent de ce que nous en avions reçu un nouveau: ils n'ont rien dit et
sont restés calmes, ils ont pensé sans doute que le nouveau venu avait
peu d'importance. D'ailleurs le pope nous a dit qu'il était tout à fait
bon: un Dieu qui ne fait pas de mal n'est pas un dieu puissant: les
grands dieux sont méchants, et se plaisent à tourmenter les hommes!»
On voit que les dieux des sauvages de la Sibérie orientale sont
nombreux: en général, ce sont les forces de la nature qu'ils divinisent
et qu'ils adorent parce qu'ils ne peuvent les comprendre.
Pour mieux faire connaître la mentalité des indigènes du bassin de
l'Amour, je n'ai qu'à choisir parmi mes souvenirs, et une seule
aventure suffira pour les bien dépeindre; on comprendra alors qu'ils
ne sont guère perfectibles, et qu'ils semblent destinés à disparaître
devant les races plus fortes qui les entourent, et à devenir la proie
de la tuberculose, de la syphilis et de l'ivrognerie, les trois plus
importantes maladies qui les rongent aujourd'hui.
Je m'étais arrêté en 1902 dans une petite station sur la rive gauche du
fleuve Amour, à la lisière d'une épaisse forêt: non loin de là, au bord
d'une petite rivière, était établi un campement golde: dès mon arrivée
au campement, des chiens furieux se précipitèrent à ma rencontre, en
montrant de formidables dents. Des gamins qui jouaient dans la boue et
qui n'avaient pas été lavés depuis leur naissance--débarbouiller un
enfant lui porte toujours malheur--s'enfuirent et se réfugièrent dans
des huttes, effrayés par les grelots de mon tarantas et par la présence
de l'officier russe qui m'accompagnait. Un homme sortit pourtant d'une
hutte en planches disjointes et dont quelques-unes étaient pourries,
la plus belle pourtant de tout le campement. Très petit, avec des
jambes courtes, un visage plat et rond, des yeux bridés, d'énormes
oreilles, et des pommettes très saillantes, le sauvage présentait dans
toute sa laideur et toute sa pureté le type de la race golde. Il était
vêtu d'une blouse en lambeaux, portait une courte jupe en peau de
phoque tacheté, un grand bonnet en peau de renard et des bottes faites
avec des morceaux de peaux de jambes de cerfs sauvages.
«C'est le Golde le plus intéressant des environs, me dit Boris
Arkadiévitch, l'officier qui m'accompagnait. Notre pope, le père Serge,
le dit très intelligent, mais la rumeur publique l'accuse d'être
sorcier, charlatan, chamane en un mot. Eh! Gotchi, conduis-nous.»
Gotchi, en riant, vint à nous un peu craintivement, il nous fit visiter
le campement: toutes les huttes étaient pareilles, carrées, avec de
grands foyers rectangulaires à l'intérieur, dont la fumée s'échappait
insuffisamment par le trou pratiqué dans le toit de chaque maison; au
mur, pendaient des vêtements en peaux de poissons, de phoques, d'ours,
de chiens et parfois des bonnets faits avec des fourrures de prix et
ornés de dessins de couleurs très voyantes.
Les femmes se taisaient et baissaient la tête devant nous; elles
portaient deux tresses de cheveux, une sur chaque épaule; elles avaient
des bagues de métal au pouce et à l'index, des bracelets de fer à
chaque poignet, des anneaux réunis en forme de chaînettes aux oreilles,
et souvent dans le nez un autre anneau sur lequel elles passaient la
langue de temps à autre, sans doute pour se moucher plus proprement.
Dans une des huttes, une femme donnait à téter à son petit, et une
gamine de six ans s'était emparée de l'autre sein de la mère et le
suçait avec gourmandise. Celle-ci tenait dans sa main restée libre,
la menotte très sale du bébé, et, pour la nettoyer, elle la léchait
lentement et l'essuyait ensuite à sa manche toute grasse. A ma première
visite, les Goldes se tinrent sur la réserve, mais en leur offrant du
thé, du sucre et des bonbons, je gagnai vite leur confiance. Une grande
distribution de feuilles de tabac eut le plus grand succès, chacun en
déchirait un morceau, et bientôt hommes, femmes et enfants, fumaient
des pipes qu'ils se repassaient de bouche en bouche: ceux qui ne
fumaient pas, chiquaient.
Après quelques visites, je n'avais pu avoir pourtant aucun
renseignement intéressant: l'officier russe par sa présence gênait mes
nouveaux amis.
J'avais remarqué chez Gotchi des objets bizarres, que Boris
Arkadiévitch appelait des jouets d'enfants; Gotchi l'avait
immédiatement approuvé, mais son approbation était un mensonge, car
j'avais reconnu deux dieux sous la forme d'un ours et d'un tigre très
grossièrement sculptés. Le tigre était très long, avec une interminable
queue et des jambes très courtes; l'ours, un peu mieux fait, était
le dieu invoqué pendant certaines maladies et pendant les couches
douloureuses. Ce fut une grande épouvante quand Boris Arkadiévitch
voulut s'emparer des deux objets.
J'avais aperçu dans un coin une statuette non moins grossière: tête
ovale, tronc énorme, sans bras et sans jambes. Gotchi avait placé à
côté d'elle une tasse en écorce de bouleau avec un peu de graisse, des
racines et quelques grains de riz. Je m'approchai de la statuette au
grand effroi des sauvages et, sans rien dire, tirant une cigarette de
ma poche, je fis glisser le tabac dans la tasse comme offrande à la
divinité: Gotchi me tendit la main aussitôt et me remercia. J'avais
reconnu dans l'idole le dieu Aïami, celui qui protège les Chamanes, qui
leur donne la force, l'astuce et la science, et je m'étais empressé de
lui porter mon offrande: je savais que ce que ce dieu préfère à tout,
c'est le tabac. Gotchi était donc bien un Chamane, mais je n'avais plus
le temps de causer avec lui, il me fallait entrer au village russe où
devait m'attendre un bateau.
O naïveté impardonnable à un voyageur qui connaît la Sibérie! Dans ce
pays, il y a bien des horaires, mais les heures qu'ils indiquent ne
sont jamais celles auxquelles arrive ou part un bateau; le lendemain
apprenant que le bateau n'était pas encore annoncé, je retournai, seul
cette fois, au campement des Goldes.
A mon grand étonnement, personne ne vint à ma rencontre. Le campement
était désert, et la plupart des huttes vides. J'entrai enfin dans une
cabane assez grande où je trouvais réunis presque tous les hommes
du campement. Au milieu d'eux Gotchi, une peau de bête en guise de
chapeau, une plaque de métal sur la poitrine et à la main une canne
ornée de grelots et de peaux d'écureuils et de zibelines, officiait
en chantant et en dansant. Sur les planches qui servaient de lit, une
femme était couchée; à côté d'elle quelque chose de très gros était
étendu, caché par une peau de bête. A ma vue, Gotchi s'arrêta, les
Goldes se levèrent, la femme fit un mouvement, la peau de bête glissa à
terre et je vis qu'elle était couchée nue à côté du cadavre d'un homme.
«Je vous demande pardon de vous déranger, dis-je à Gotchi; faut-il que
je m'en aille?
--Non, tu peux rester, me dit le Chamane, tu n'es pas un Russe, toi, et
hier tu as fait des offrandes à nos Dieux!»
Il m'expliqua ensuite que son camarade était mort subitement; appelé
en toute hâte, Gotchi n'avait pas réussi à chasser les mauvais esprits
et à ranimer le corps du défunt. Les femmes lavèrent alors le mort,
l'habillèrent, et l'épouse, pour la dernière fois avant que son mari
soit mis au cercueil, s'était, selon l'usage, couchée toute nue auprès
de lui.