Jusqu'à 1896 on avait affirmé que le Transsibérien serait co

LES RUSSES

_EN EXTRÊME-ORIENT_

OUVRAGE DU MÊME AUTEUR

PUBLIÉ DANS LA COLLECTION DE VOYAGES

PAR LA LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie

=Un Bagne russe=, l'île Sakhaline. Un volume in-16 avec 51 gravures.

_Broché_ 4 fr.

(Ouvrage couronné par l'Académie française).

564-04.--Coulommiers. Imp. PAUL BRODARD.--6-04.

[Illustration: PAYSANNE DE SIBÉRIE.]

PAUL LABBÉ

LES RUSSES

_EN EXTRÊME-ORIENT_

OUVRAGE ILLUSTRÉ DE 28 GRAVURES ET 1 CARTE

[Illustration: UN LAMA BOURIATE.]

PARIS

LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

1904

Droits de traduction et de reproduction réservés.

LES RUSSES

_EN EXTRÊME-ORIENT_

CHAPITRE I

L'ŒUVRE RUSSE EN ASIE

Russes et Japonais.--Ce que les Russes ont fait et ce qu'ils

voulaient faire.--La voie magistrale et civilisatrice.--Transsibérien

et Transmandchourien.

Certains journaux européens ont pris bruyamment parti dans le conflit

russo-japonais: le plus souvent, les signataires d'articles violents ne

connaissent ni le Japon, ni la Russie, et les opinions qu'ils émettent

leur sont dictées tantôt par des rancunes, tantôt par des préjugés.

D'après eux, la Russie serait avant tout le pays de l'ignorance et de

l'obscurantisme, tandis que le Japon mériterait au contraire d'être

pris pour modèle par tous les pays civilisés.

Loin de moi l'idée de me laisser entraîner par un parti pris lorsqu'il

s'agit de juger les Japonais: ce petit peuple, non pas jeune, mais

rajeuni, est à vrai dire un grand peuple. Qu'on le critique ou qu'on

l'admire sans faire les réserves nécessaires, on ne peut pourtant pas

ne pas reconnaître l'activité énorme qu'il a déployée depuis trente

ans. Il a voulu tout faire et, partant, trop faire à la fois; il a trop

entrepris et manqué souvent de suite dans les idées, mais l'effort

donné a été merveilleux, la somme de travail dépensée incomparable,

les résultats obtenus prodigieux. Au moment même où venait d'éclater

pour lui une crise économique des plus graves et où les caisses

publiques étaient vides, il a su faire avec l'Europe, et peut-être plus

brillamment qu'elle, la campagne de Chine et organiser à Paris une très

artistique et très coûteuse exposition. Aujourd'hui encore, le Japon

continue à nous surprendre, et, malgré que sa situation financière

ne soit pas devenue meilleure et qu'on se demande--tout en s'en

doutant--d'où vient l'argent qu'il dépense, il étonne le monde par son

audace un peu téméraire et par ses succès incontestés.

Cela reconnu, il faut avouer aussi qu'on nous donne comme modèle un

peuple qui s'est transformé, c'est incontestable, mais qui s'est

transformé en nous imitant et en nous prenant peut-être ce que nous

avions de moins bon. Il a organisé assez maladroitement parfois ses

administrations à la façon des nôtres, et réussi surtout, en employant

la méthode et les procédés les plus modernes et les plus scientifiques,

à se faire une flotte et une armée capables d'imposer le respect même

à une nation européenne. Le caractère guerrier des Japonais servait à

merveille leurs ambitions, et nous savons aujourd'hui que le soldat

chez eux n'est pas inférieur au marin, qu'ils sont tous deux aussi

braves qu'endurants, et qu'ils savent admirablement se servir d'armes

excellentes que le sentiment populaire tournerait volontiers un jour

contre les Européens.

Les ambitions des Japonais sont immenses en effet; elles ont été

encouragées par la diplomatie cauteleuse de l'Angleterre, qui depuis

quelques semaines semble enfin s'en effrayer et comprendre la faute

qu'elle a commise; elles ont été dirigées par les partis les plus

réactionnaires et les plus conservateurs, nationalistes à outrance,

ennemis haineux des barbares, c'est-à-dire des Européens. Et nous

voyons pourtant en France nos journaux les plus avancés chanter les

louanges d'un pays aux mœurs quasi féodales encore et dont les opinions

sont au point de vue politique et social les plus complètement opposées

aux leurs!

Les admirateurs du Japon sont presque toujours les détracteurs de la

Russie, et ils se déclarent contre cette dernière en rééditant sans

cesse des reproches bien connus: ambition, despotisme, ignorance,

obscurantisme. Je ne discuterai pas cette opinion et je ne me suis

jamais fait faute d'écrire sur les Russes et la Russie ce que je

pensais. La Russie est une monarchie absolue, elle a de vastes

ambitions, l'ignorance de son peuple est grande, tout cela est vrai,

mais lorsqu'on veut juger équitablement un pays, il ne faut pas

seulement le critiquer, mais il faut aussi lui rendre la justice qu'il

mérite. Croit-on que le peuple russe, qui a des qualités très solides

et très sympathiques, ne se développe pas, peu à peu? Et pourquoi

refuser à la Russie le droit d'avoir, elle aussi, des idées généreuses,

quand elle a donné plusieurs fois la preuve du contraire?

Les années passent vite, et quand on se demandera dans un avenir plus

ou moins lointain, quelle a été la plus grande œuvre civilisatrice de

notre temps, on répondra que ce fut le Transsibérien. Or, à qui doit-on

cette œuvre? Qui l'a accomplie? La Russie. Les Japonais, certes, n'ont

jamais rien fait de comparable.

Il est curieux de lire aujourd'hui les œuvres qui furent publiées il y

a quarante ans environ par les voyageurs de Sibérie. Peu de livres ont

plus vieilli: ils nous font sourire maintenant. Les auteurs déclaraient

en effet que l'Asie russe était un pays désolé et inexploitable, et

traitaient de fous les partisans d'une voie ferrée allant de l'Oural

au Pacifique. Nous voyons maintenant qu'il n'y a pas de pays au monde

qui se soit transformé plus vite et plus radicalement que la Sibérie.

Hier encore, l'Asie russe était en effet une terre inconnue; on se la

représentait comme une succession de steppes immenses et incultes, de

montagnes infranchissables, de toundras désolées, presque constamment

couvertes de glaces: des récits mélodramatiques nous parlaient de

ses ours et de ses loups, nombreux comme les petits rongeurs dans

les champs, et transformaient en brigands terribles les indigènes

primitifs et presque inoffensifs qui y habitaient. Aujourd'hui, grâce à

la Russie, grâce à des explorations rationnelles, à des travaux menés

avec une opiniâtreté méritante et victorieuse, on a pu connaître en

partie la vérité: des mines riches et nombreuses ont été découvertes

et des ouvriers exploitent déjà une partie d'entre elles; les colons

ont changé l'aspect du pays, des terrains que l'on croyait à jamais

infertiles et impropres à la colonisation ont été transformés en

champs productifs; il reste encore, il est vrai, à faire plus qu'on

n'a déjà fait, mais les paysans qui ont émigré en Sibérie n'en ont

pas moins été, sans s'en douter, des civilisateurs de premier ordre,

civilisateurs inconscients, je le veux bien, mais qui n'en ont pas

moins lutté pour la bonne cause, dans la souffrance et dans la misère,

avec la résignation inhérente au caractère russe: l'homme enfin a une

fois encore vaincu la nature et les déserts sibériens ont dû lui livrer

leurs secrets.

Le Transsibérien a été l'artère bienfaisante qui a réveillé le pays,

qui l'a tiré de sa léthargie séculaire, qui lui a apporté le mouvement

et la vie. La Russie ne pouvait plus s'arrêter dans l'accomplissement

de son œuvre, elle l'a poursuivie avec une incomparable logique: après

les travaux d'hier, elle s'est préoccupée des projets de demain, et

l'on ne sait ce qu'on doit admirer le plus, ou ce qui a été fait, ou

ce qu'elle allait faire: travaux accomplis, projets annoncés, tout

est formidable dans cette transformation de l'Asie septentrionale.

La guerre va retarder sans doute la plupart de ces projets, mais

l'histoire nous a appris qu'une œuvre civilisatrice n'est jamais

arrêtée que pour un temps.

Il est bon d'énumérer ici rapidement les projets de la Russie pour

les apprécier comme il sied et pour mieux reconnaître l'activité

développée par elle. Après le Transcaspien et le Transsibérien, la

Russie a entrepris la construction de deux autres voies nouvelles.

La plus importante est le chemin de fer d'Orenbourg à Tachkent qui

est à la veille d'être terminée: on pourra bientôt se rendre de

Saint-Pétersbourg au Turkestan: la ligne passera par la steppe

kirghize de Tourgai et non loin de la mer d'Aral; elle aura, au triple

point de vue économique, commercial et stratégique, une importance

incomparable; elle rendra plus de services que le Transcaspien, qui

fut pourtant beaucoup plus célébré qu'elle; les deux transbordements

que nécessite la mer Caspienne, et, partant de grands retards, seront

évités, et les marchandises et les soldats pourront être transportés

directement jusqu'aux frontières d'Afghanistan, c'est-à-dire jusqu'aux

portes mêmes des Indes. L'Angleterre a vu avec légitime inquiétude la

Russie construire cette voie ferrée nouvelle.

L'autre ligne en construction, sans avoir l'importance de la

précédente, est pourtant, elle aussi, d'un intérêt de premier

ordre; on construit, en effet, en ce moment un chemin de fer, entre

Saint-Pétersbourg et les monts Ourals, qui rejoindra le Transsibérien

à la ville de Kourgane et qui réduira d'environ 500 kilomètres le

trajet de Pétersbourg à Vladivostok. On se servira, en partie, de

voies existantes, de celles de Viatka à Perm par exemple. La ligne

ira presque directement vers les monts Ourals; la traversée de ces

montagnes nécessitera des ouvrages d'art nombreux; un pont monumental

sera construit sur la Kama, assez au sud pour qu'y puisse aboutir dans

quelques années la ligne de Moscou-Kazan prolongée jusqu'en Sibérie.

Telles sont, en résumé, avec la ligne qui va contourner le Baïkal

et le tunnel des monts Khinganes en Mandchourie, les voies ferrées

actuellement en construction. Lorsque la guerre a éclaté, d'autres

projets étaient à l'étude qui complétaient admirablement l'œuvre russe.

Les projets russes en Asie nous furent officiellement dévoilés par M.

Vitte dans son rapport féal adressé à l'Empereur après son voyage en

Extrême-Orient: cet écrit a une importance incontestable, c'est un

document historique de premier ordre, c'est moins un rapport que le

programme même de l'expansion russe en Asie et en Extrême-Orient.

M. Vitte réclamait avant tout la construction immédiate d'une voie

ferrée entre Tachkent et le Transsibérien: depuis longtemps déjà on

parlait de cette ligne, et un Français très intelligent, qui est

fonctionnaire en Russie, M. Gourdet, avait adressé à ce sujet plusieurs

rapports aux autorités compétentes. La ligne devait partir peut-être de

Pétropavlovsk, ou plus probablement d'Omsk ou de Taïga: elle suivrait

donc la vallée de l'Irtyche, elle traverserait les terres si riches en

mines et si fertiles connues sous le nom de terres du Cabinet impérial.

De Sémipalatinsk, la voie ferrée devrait côtoyer sans doute la vieille

route des caravanes, devenue depuis quelques années déjà route postale,

et munie de fils télégraphiques. Elle traverserait le gros bourg de

Sergiopol, l'important marché de Kapal, Ili, où aboutit la route de

Djarkent et de Kouldja, Vierny, la grande ville de la province, bâtie

dans un site merveilleux en partie par M. Gourdet, le Français dont

nous parlions tout à l'heure, Pichpek la verdoyante, Aouléata, ville

très commerçante, pour rejoindre à Tchimkent la ligne d'Orenbourg à

Tachkent. La voie nouvelle apporterait la civilisation dans l'immense

steppe aux Kirghizes nomades, aux Dounganes agriculteurs et aux Sartes

commerçants.

Quand les récoltes de céréales sont belles en Sibérie centrale, on est

obligé de donner le blé aux bestiaux; la ligne de Sibérie n'a qu'une

voie, les trains l'encombrent et l'on a vu plus d'une fois des sacs

de blé pourrir dans certaines stations, sur les bords de l'Ob ou de

l'Irtyche: le chemin de fer de la steppe ouvrirait une nouvelle région

à la colonisation, car partout où l'on entreprend dans ce pays, de

façon rationnelle, des travaux d'irrigation, des oasis verdoyantes et

fertiles apparaissent aussitôt: la ligne assurerait donc aux marchés

de l'Asie centrale et surtout au Turkestan du blé sibérien à très bon

compte, ce qui permettrait aux paysans du Turkestan de restreindre peu

à peu la culture des céréales et de se consacrer à celle du coton,

qui a donné depuis quelques années dans toute la région, à Ferghana

surtout, de si merveilleux résultats.

Outre ce projet intéressant entre tous, la question de prolonger la

ligne de Sibérie sur les terres sibériennes même, c'est-à-dire de

construire sur la rive gauche du fleuve Amour une voie ferrée allant

jusqu'à Khabarovsk, est toujours agitée et d'aucuns disent même à

l'étude. On sait que de Khabarovsk part une ligne qui conduit à

Vladivostok. Il n'est pourtant pas probable que la construction de la

ligne de Srétensk à Khabarovsk soit mise officiellement à l'étude,

bien qu'elle ait fait l'objet des délibérations du conseil territorial

de la province. Tous les habitants de la région, qui ont vu avec

regret la Russie ne plus s'occuper que de la Mandchourie, demandent

la réalisation de ce projet: l'ouverture du Transmandchourien leur a

en effet porté un coup terrible, la navigation, jadis si active sur

le fleuve Amour, a perdu beaucoup de son importance et les maisons de

commerce ont vu décroître rapidement le chiffre de leurs affaires. Les

ingénieurs ont laissé espérer, il est vrai, qu'une voie secondaire

serait bientôt construite entre Blagovestchenk et le Transmandchourien:

une telle promesse ne pouvait plaire qu'à la ville de Blagovestchenk

qui, seule dans ce cas, se trouverait favorisée; il est vrai de dire

qu'elle est jusqu'à Khabarovsk la seule ville importante de la région.

Décidé ou non l'an dernier, ce projet sera retardé par la guerre, et

l'avenir seul nous apprendra quand les Russes pourront l'exécuter.

Enfin il est un autre projet dont on m'a bien souvent parlé en

Extrême-Orient: c'est celui du Transmongolien. Les populations mongoles

elles-mêmes s'en inquiétaient lors de mon dernier séjour en Sibérie,

et plus d'un moine, dans les lamaseries bouddhiques où j'habitais,

m'en a parlé non sans effroi. On affirmait hier encore dans les

milieux officiels que rien n'était décidé, mais à vrai dire les choses

semblaient beaucoup plus avancées qu'il ne plaisait aux ingénieurs de

l'avouer. C'eût été un coup de maître pour la Russie si elle avait pu

créer une ligne entre Irkoutsk et Pékin en suivant la route séculaire

des caravanes qui apportent à Kiakhta les céréales et le blé chinois.

La ligne serait passée par la triple ville de Troitskosavsk, de Kiakhta

et de Maïmatchène, les deux premières russes, la troisième chinoise,

celle-ci séparée de la seconde par une large rue qui sert de frontière

à la Mongolie et à la Sibérie, toutes trois enrichies par le commerce

du thé. Une importante station aurait été, au centre de la Mongolie, la

ville d'Ourga, où habite une des quatre grandes incarnations vivantes

de Bouddha connue sous le nom de Bogdoguéguen.

Tels étaient, à la veille de la guerre, les travaux et les projets

de voies ferrées de la Russie en Asie: elle avait créé en outre en

Sibérie un grand canal entre les bassins de l'Ob et de l'Iénisséi;

elle avait poursuivi d'importants travaux hydrotechniques et entrepris

l'irrigation rationnelle de la steppe. Travaux énormes, projets plus

grands encore, qui ne peuvent qu'imposer le respect: la Russie, en

colonisant les déserts, en exploitant les mines et les forêts, en

transformant les populations indigènes a surtout travaillé pour elle,

mais je ne sache pas qu'on puisse reprocher à un pays de penser tout

d'abord à ses intérêts, et il faut reconnaître que, malgré tout,

l'effort colossal de la Russie a été bienfaisant puisqu'il a porté la

vie partout où il s'est manifesté, et que, rien qu'en cela, il s'est

montré civilisateur au suprême degré. On peut quelquefois sourire de la

façon enfantine dont les Russes se vantent d'avoir accompli leur tâche,

il n'en est pas moins vrai qu'ils ont le droit d'être fiers de leur

Transsibérien.

Il n'y eut pas d'ailleurs que des étrangers pour critiquer le projet

d'un chemin de fer à travers l'Asie russe; cette grande œuvre eut ses

détracteurs en Russie même, et bien des gens que l'on pourrait nommer

et qui en revendiquent aujourd'hui la paternité, avaient déclaré le

projet fou et irréalisable: on allait, disaient-ils, dépenser des

sommes énormes, on serait arrêté par des difficultés insurmontables

et il faudrait finalement y renoncer; en supposant même que l'on

arriverait à réaliser un tel projet, une voie sibérienne n'aurait

ni marchandises ni voyageurs à transporter. Eh bien, malgré tant de

pronostics, malgré tant de prophètes de mauvais augure, le projet a

été réalisé, et le nombre des trains a augmenté d'année en année, les

marchandises et les voyageurs devenant de jour en jour plus nombreux.

Le travail entrepris par les Russes a été mené avec une incroyable

rapidité: en quelques années, il a transformé le monde. Quand on pense

à la somme de travail dépensée par les Russes, on se sent frappé

d'admiration; quand on examine ce qu'il restait encore à faire, on

comprend pourquoi ils n'étaient pas plus prêts pour résister aux

Japonais; ils auraient pourtant pu et dû l'être davantage: les grands

travaux qu'ils exécutaient méritaient d'être mieux défendus.

L'œuvre n'est évidemment pas parfaite sur tous les points: l'activité

des ouvriers et des ingénieurs a été parfois un peu hâtive: on a dit,

non sans raison, que pour en finir plus tôt, ils ont construit parfois

trop vite; des réparations urgentes se sont imposées dès que la ligne

a été terminée et bien des années encore seront employées à parfaire

la voie magistrale, pour employer le nom qu'aiment à lui donner les

Russes. On s'est servi de rails trop légers et, sur bien des sections

de la ligne, on les a déjà remplacés. En Transbaïkalie, sur les bords

de la Sélenga et en Tchikoi, dans les provinces d'Irkoutsk et de

Iénisséi, où les courbes sont d'une hardiesse parfois téméraire, les

déraillements sont nombreux, j'en sais quelque chose tout le premier.

Entre les stations de Taïchet et de Zima, il y eut au mois de mai

1901, au dire des ingénieurs eux-mêmes, un accident tous les deux

jours. A Irkoutsk, pendant mon séjour, des wagons avaient été placés

sur une voie de garage, une pluie torrentielle tomba pendant la nuit,

et les wagons et la voie glissèrent dans l'Angara. Un des ingénieurs

constructeurs de la ligne qui me montrait l'accident, me dit en riant:

«Voyez comme c'est construit! Photographiez donc l'accident, cela vous

fera une belle projection pour la Société de géographie de Paris!

Que voulez-vous, on ne fait pas de chemin de fer sans accidents et

d'omelette sans casser des œufs!»

Puis il ajouta en riant:

«Seulement vous allez dire que nous faisons des omelettes avec les

têtes des voyageurs!»

Il faut reconnaître en effet qu'on n'a pas pris le soin de faire, le

long des voies qui surplombent les rivières, les travaux de contreforts

et de soubassements nécessaires. A la fonte des neiges, après les

pluies torrentielles des orages de l'été, dans ce pays à température

excessive, il y a des éboulements qui causent des déraillements:

la locomotive d'un train dans lequel je voyageais s'arrêta un jour

brusquement contre un bloc de terre et de pierres tombé sur la voie

avec quelques jeunes bouleaux. De tels accidents sont fréquents, ils

ont souvent de graves conséquences; les journaux ne font d'ailleurs

que les mentionner. Beaucoup d'autres accidents tiennent d'ailleurs

plus aux gens qu'aux choses, les mécaniciens et les chauffeurs sont

inexpérimentés, on les paie mal, et chaque fois qu'ils ont quelques

kopeks en poche, l'ivrognerie les rend imprudents, et c'est alors

tant pis pour les voyageurs qui sont conduits ce jour-là par eux. Les

accidents sont parfois plutôt des incidents qui ne manquent pas de

pittoresque. Un jour, en Transbaïkalie, mon train s'arrêta en pleine

steppe: j'envoyai un Mongol qui voyageait avec moi se renseigner auprès

du chef de train.

«Que t'a dit le chef de train?

--Il m'a dit: Va-t-en au diable, chien malade!».

Avec moi le chef de train fut respectueux, il daigna me renseigner:

à la station précédente, où l'on s'était arrêté près d'une heure, le

mécanicien avait oublié de prendre de l'eau pour sa machine!

«Il est ivre, dit pour l'excuser le chef de train,--moins que le

chauffeur pourtant!»

On décida d'envoyer seule la locomotive à la station suivante où

elle trouverait de l'eau. La locomotive nous abandonna, mais nous la

vîmes bientôt s'arrêter dans la steppe à deux kilomètres de nous, et

nous restâmes en panne toute la journée. J'allai une heure plus tard,

jusqu'à la locomotive: de chaque côté, couchés sur l'herbe de la

steppe, le chauffeur et le mécanicien dormaient, du sommeil des justes,

sans doute.

De tels accidents devenaient, de mois en mois, plus rares et, au moment

où commençait la guerre, la grande voie magistrale était terminée,

sauf sur deux points: en Sibérie, au lac Baïkal qu'on passe encore en

bateau pendant l'été et, pendant l'hiver, en traîneau et dont nous

nous occuperons plus loin lorsque nous parlerons du ravitaillement

des troupes; en Mandchourie, aux monts Khinganes qu'on traverse sans

transbordement, mais sur une voie provisoire.

[Illustration: UN ÉBOULEMENT ET UN ACCIDENT DE CHEMIN DE FER EN

TRANSBAIKALIE]

Jusqu'à 1896 on avait affirmé que le Transsibérien serait continué le

long de l'Amour jusqu'à Khabarovsk où aboutit la ligne de Vladivostok.

La rive gauche de l'Amour offrait pour la construction d'une voie

ferrée les plus grandes difficultés, les ouvrages d'art y auraient

été nombreux dans un pays où l'on n'a pas su encore construire de

voie carrossable et où le fleuve Amour est encore aujourd'hui la seule

route de communication praticable. L'Amour est en été parcouru par de

nombreux bateaux, mais les eaux sont souvent très basses et les bateaux

échouent et s'abîment sur les rochers de la Chilka ou s'enlisent dans

les sables du fleuve Amour; en hiver, les communications sont bien

plus difficiles encore, car le fleuve gèle assez lentement, la glace

est d'inégale épaisseur et la neige rare malgré le froid intense. Une

ligne qui va de Vladivostok à Khabarovsk s'étend parallèle à l'Océan,

dont elle est séparée par la chaîne des monts Sikheté Aline dont

le point culminant, le mont Verbloud, a 1 100 m. Ces montagnes sont

couvertes de forêts dans lesquelles peu d'hommes ont pénétré et que

seuls ont exploré les indigènes. L'espace compris entre la mer et la

montagne est très étroit: il y a un grand nombre de petites vallées où

coulent des rivières de caractère torrentiel et souvent assez larges.

Elles tombent dans de petites baies très profondes et très pittoresques

encaissées entre les rochers abrupts et des montagnes escarpées;

telles sont les baies de Sainte-Olga si charmante d'aspect, celle de

Port-Impérial, qui n'a d'impérial que le nom, de Castries, etc. Toutes

offrent aux navires des refuges pendant les périodes terribles des

tempêtes ou des brouillards plus dangereux encore. Ces brouillards

sont si fréquents et si épais que les accidents sont très nombreux: il

y a peu de navires qui passent dans la Manche de Tartarie et pourtant

j'y ai vu un certain nombre de bateaux couchés, désemparés, brisés

sur les rochers monstrueux des côtes. Vladivostok même est pris par

les glaces et on ne peut entrer dans son admirable rade que grâce à

un très puissant brise-glaces. L'occupation du sud de la Mandchourie,

les fortifications de Port-Arthur, la création de Dalny s'imposèrent

donc par la force même des choses, et lorsque le Transmandchourien

fut décidé, le gouvernement russe restait logique avec lui-même.

Il complétait simplement, en les élargissant, les plans qu'il avait

suivis en Sibérie. Il se disait que l'océan Pacifique pouvait devenir

un jour le centre du monde, surtout lorsque les Américains auraient

terminé l'œuvre française du Panama, que la Russie ne serait une très

grande puissance que si elle était la première en Extrême-Orient, et

que par conséquent il lui fallait avoir sur les mers de Chine une

place de guerre formidable et un grand port de commerce: Port-Arthur

et Dalny devaient être fondés: c'était la conséquence logique d'un tel

raisonnement.

[Illustration: LA BAIE DE SAINTE-OLGA]

Le 27 août 1896, une convention fut conclue entre le gouvernement

chinois et la banque russo-chinoise, qui permit l'organisation d'une

compagnie de l'Est-Chinois pour la construction et l'exploitation d'un

chemin de fer; on y stipulait que les travaux devaient être commencés

en août 1897 au plus tard; l'écartement des voies serait égal à celui

qu'avait adopté la Russie pour le Transsibérien. La ligne devait aller

à travers la Mandchourie, de la frontière de Transbaïkalie à celle de

la province maritime et réunir Saint-Pétersbourg et Vladivostok. Bien

des Russes ont prétendu qu'on aurait dû s'en tenir là, mais l'idée

d'aboutir à une mer libre de glaces tourmentait tous les esprits.

Le 15 mars 1898, après la cession de Port-Arthur, la Chine accorda à

la Russie le droit de construire et d'exploiter un embranchement de

Kharbine à Port-Arthur. Trente-six ans après la mise en exploitation,

la Chine pourrait, d'après les conventions, racheter la ligne et

rembourser les sommes dépensées, les frais corollaires et les

intérêts accumulés. Au bout de quatre-vingts ans, la Chine prendrait

de plein droit possession de la ligne du Transmandchourien, appelé

officiellement chemin de fer de l'Est-Chinois.

Le matériel nécessaire à la construction des deux lignes fut en partie

amené par mer à Port-Arthur, le reste en partie transporté au centre

même de la Mandchourie par des bateaux qui montèrent le Soungari,

affluent de l'Amour. C'est dans ce but que fonctionnèrent tout d'abord

les bateaux de la Compagnie dite «du chemin de fer de Mandchourie».

Cette compagnie a aujourd'hui de bons navires dont une grande partie

ont été pris par les Japonais. Ils faisaient avant la guerre le service

entre la Sibérie, la Corée, le Japon et la Chine, comme le firent jadis

ceux de la maison Cheveliov de Vladivostok. Des services réguliers

existent entre Vladivostok, Gensane, Fousane et Tchémoulpo en Corée,

Nagasaki au Japon, Takou, Tchéfou et Changhaï en Chine; d'autres

bateaux de la même compagnie vont à Sakhaline et à l'embouchure du

fleuve Amour, et jusque dans les ports de la mer d'Okhotsk et en

Kamtchatka. La compagnie songeait l'an dernier à créer une ligne

maritime nouvelle entre Vladivostok et les États-Unis: les Japonais

voyaient ce projet avec le plus grand déplaisir.

La construction du chemin de fer de l'Est-Chinois fut très bien

organisée par M. l'ingénieur Krebedz: on posa les rails le plus

rapidement possible, en épargnant les travaux longs et dispendieux, en

contournant les obstacles par les pentes les plus raides que puisse

gravir une locomotive, et l'on se servit de ces voies provisoires pour

le transport des ouvriers et du matériel.

Parmi les ouvrages d'art longs et difficiles à exécuter, il faut

citer les ponts si hardis jetés par les ingénieurs sur les rivières de

Mandchourie; les plus grands ne le cèdent en rien à ceux de Sibérie

qui sont, on le sait, merveilleux. On a construit 9 ponts entre la

frontière et Kharbine, dont un de plus de 900 mètres, 11 sur la ligne

de Kharbine à Vladivostok, 30 sur celle de Kharbine à Port-Arthur, dont

un de plus de 900 mètres et deux de plus de 400.

La plus grande œuvre exécutée en Mandchourie sera le percement d'un

tunnel de 3 kilomètres dans les monts Khinganes, que l'on ne pouvait

tourner. C'est seulement en 1901, après les troubles des Boxers, que

ce travail a été commencé; il est probable qu'il ne sera pas de sitôt

terminé. Les monts Khinganes forment une barrière naturelle s'étendant

dans le sens du méridien sur une distance de plus de 1 000 kilomètres,

et ayant une largeur supérieure en certains endroits à 300 kilomètres.

La ligne actuellement les traverse par une voie provisoire construite

en zigzags. Le train qui vient de Sibérie a une locomotive à chaque

bout, il descend là lentement la première ligne des zigzags, il va

jusqu'au bout et s'arrête. La locomotive de queue alors l'entraîne

sur la deuxième ligne: l'autre locomotive se met en marche à son tour

et ainsi de suite jusque dans la vallée de la Nonni. La ligne de

Mandchourie, depuis la frontière de Transbaïkalie jusqu'à Kharbine,

a 960 kilomètres, 360 de Kharbine à la province maritime, 1 000 de

Kharbine à Port-Arthur. Elle est munie de rails pesant 24 livres

russes[1] le pied courant: on n'a pas voulu renouveler la faute commise

en Sibérie où l'on a dû recommencer un travail achevé et remplacer

des rails trop légers qui avaient causé de nombreux déraillements.

L'approvisionnement d'eau est partout assuré, bien que les travaux pour

la pose des conduites soient loin d'être terminés et que, paraît-il,

on ait employé à cet effet des tuyaux trop étroits et qui seront

insuffisants à l'époque du dégel et après les grandes pluies de la

mauvaise saison.

[Note 1: Une livre = 400 gr.]

Quoi qu'il en soit, au moment où la guerre commençait, le grand chemin

de fer d'Asie était donc terminé, sauf en deux points, au Baïkal et aux

monts Khinganes et au bord du lac seulement un transbordement était

nécessaire; on pouvait aller directement déjà de Paris à Vladivostok ou

à Port-Arthur.

Le trajet de Londres à Changhaï par l'Amérique exige 30 ou 31 jours de

voyage, il n'en faut que 18 et demi par la Sibérie; on met pour aller

de Changhaï à Hambourg 27 jours en passant par le canal de Suez et 17

et demi seulement si on prend le Transsibérien. Ajoutons à cela que

les wagons russes sont confortables, que les buffets sur toute la ligne

sont en général très bons et que le prix du voyage est très peu élevé.

Les statistiques officielles et les journaux russes se plaisent à

publier et à republier ces chiffres; les Russes aiment à constater

les résultats de leur difficile entreprise et leur orgueil est

parfaitement légitime. Il est un seul point sur lequel on ne peut

être d'accord avec eux: la grande voie russe ne fera jamais un grand

transport de marchandises étrangères: son importance est plus locale

qu'internationale. Il est évident que les commerçants étant très

souvent forcés de voyager le plus rapidement possible, préféreront

le Transsibérien aux voies maritimes, mais les marchandises, au

contraire, suivront bien rarement les voies ferrées: les transports

par bateau seront toujours les moins chers, et, je pourrais ajouter,

les plus commodes et les plus rapides. Un train de marchandises, pour

parcourir les mille kilomètres qui séparent Vladivostok de Pétersbourg,

mettra beaucoup plus de temps que le bateau de Vladivostok à Odessa.

N'oublions pas que le grand chemin de fer de l'Asie n'a qu'une voie.

Les commerçants confieront donc comme par le passé les marchandises

aux bateaux, ils y trouveront économie de temps, ce qui n'est pas

négligeable, et surtout économie d'argent, ce qui est plus important

encore.

Les lignes du Transsibérien et du Transmandchourien, en y comprenant

les frais de construction de la voie ferrée qui contournera le Baïkal,

ont coûté un milliard de roubles, c'est-à-dire deux milliards sept

cents millions de francs.

En résumé, l'œuvre russe en Asie a été la suivante: un pays plus grand

que l'Europe, presque inconnu, presque inexploré, a été transformé.

De grandes villes s'y sont fondées, les champs y ont été cultivés et

les mines exploitées; des industries de toutes sortes y ont apparu, un

immense marché a été ouvert au commerce du monde entier.

N'est-ce pas exagérer, et beaucoup, que de dire après cela que dans

le conflit russo-japonais, c'est le Japon qui seul représente la

civilisation?

CHAPITRE II

LA COLONISATION DE LA SIBÉRIE ORIENTALE

Les Cosaques de l'Amour.--Leurs qualités et leurs

défauts.--L'émigration des paysans.--Leur vice.--Rôle des savants et

des voyageurs.

Les bras manquèrent longtemps pour exploiter la Sibérie orientale et,

longtemps aussi, aucune voie de communication pratique n'exista en

Sibérie. Sans doute, le pays était arrosé de fleuves de dimensions

colossales, mais l'Ob et l'Irtyche, l'Iénisséi et l'Angara, la Léna et

l'Aldane, l'Amour et la Zéa sont pris l'hiver par les glaces, et l'été

manquent d'eau dans la partie moyenne de leur cours, au moment des

épouvantables et torrides chaleurs du mois de juillet sibérien: seul,

le fleuve Amour conduit à une mer libre, encore un accident de terrain

le fait-il brusquement tourner vers le N.-E.; il se jette en face de

la pointe extrême de l'île inhospitalière de Sakhaline, au nord de ce

détroit de Tartarie où tant de vaisseaux se sont perdus corps et biens;

là, la mer est prise par les glaces pendant plusieurs mois, et les

indigènes la traversent alors en traîneaux attelés de chiens.

L'œuvre civilisatrice et colonisatrice des Russes s'est manifestée de

plusieurs façons, et les résultats obtenus sont dus à quatre facteurs

principaux:

1º Aux Cosaques qui furent les conquérants;

2º Aux paysans qui fondèrent des villages et commencèrent la

colonisation du pays;

3º A la création des chemins de fer, des canaux et aux travaux

d'irrigation;

4º Aux explorateurs, aux savants et aux sociétés de géographie.

Nous avons tenu, dans le premier chapitre de ce livre, à isoler

le troisième facteur et à consacrer une étude spéciale à l'œuvre

gigantesque du Transsibérien. Voyons maintenant ce qu'ont fait les

Cosaques et les paysans. Dans l'histoire de la transformation de

la Sibérie, tour à tour ils ont joué leur rôle: ceux-là furent les

conquérants, ceux-ci les colonisateurs; l'œuvre des premiers a été

plus hardie et plus brillante, l'œuvre des seconds plus utile et plus

civilisatrice.

Les Cosaques se vantent eux-mêmes d'avoir été en Sibérie les pionniers

de la civilisation. On sait que les Cosaques ne forment pas une race

à part; à la fin du XVIe siècle, des aventuriers de toute race se

rassemblèrent dans le bassin de la basse Volga, ils se donnaient le nom

d'hommes libres; à Moscou on les appelait tout simplement les brigands.

On les envoya longtemps aux postes dangereux,--on se défiait un peu et

non sans raison de leur humeur belliqueuse. Ils prirent part en effet

à quelques révoltes. Aujourd'hui les Cosaques se divisent en plusieurs

groupes: nous voyons les Cosaques de l'Oural, du Don, de Koubane,

d'Orenbourg, de Sibérie occidentale, de Transbaïkalie et de l'Amour.

Les Russes sont toujours très fiers de leurs soldats cosaques; le

respect qu'on a pour eux ne va pas sans une certaine crainte, car on

sait que le Cosaque a le poing solide et qu'esclave des ordres reçus,

il ne les exécute jamais à demi. Tant pis s'il les a mal compris.

L'ataman Iermak, qui pénétra en Sibérie en 1580 et qui, après avoir

franchi l'Oural, suivit les vallées des affluents de l'Irtyche, était

avant tout un audacieux aventurier, très brave et dégagé de bon nombre

de scrupules. Il fit invasion sur les terres des principaux khans

tatares. Aidé de ses valeureux compagnons, il vainquit tour à tour les

ennemis qu'il rencontrait et qui s'opposaient à son passage, et il

offrit ensuite au tsar Jean IV la domination du vaste pays conquis.

Un grand nombre de sultans effrayés par les victoires successives

remportées par les Cosaques se soumirent spontanément: quelques-uns

d'entre eux, comme le prince Taïone, qui résidait à Tomsk, alors simple

bourgade, comprenant que toute résistance était inutile, allèrent à

Moscou pour rendre hommage à l'empereur de Russie.

Mis en goût par leurs victoires, les Cosaques continuèrent vers

l'Est leur marche belliqueuse, mais leur audace n'excluait pas toute

prudence et ils prirent partout leurs précautions pour que le chemin

de retour demeurât toujours libre derrière eux. C'est dans ce but

qu'ils construisirent des citadelles qui reliaient en quelque sorte

les conquêtes nouvelles aux anciennes et qui servaient de remparts

et de points d'approvisionnement; on donnait à ces citadelles le

nom d'ostroghi. Plusieurs d'entre elles sont restées célèbres dans

l'histoire de la conquête et de la défense de la Sibérie.

C'est au XVIIIe siècle que tour à tour furent conquis les bassins de

l'Iénisséï et de la Léna, ainsi que les régions polaires de Kamtchatka.

Les Mandchous des bords de l'Amour donnèrent beaucoup de mal aux

Cosaques et leur opposèrent une résistance acharnée. Pour en finir

avec cette brève histoire de la conquête de la Sibérie, rappelons

l'expédition de Nevelski à l'embouchure du fleuve, l'œuvre du général

Mouraviev, de Poutiatine et du comte Ignatiev, dont le résultat fut la

cession par la Chine à la Russie de tout le pays de la rive droite de

l'Oussouri, affluent de l'Amour, entre cette rivière, la Corée et la

mer. Notons enfin l'acquisition par voie d'échange avec le Japon, qui

y perdit beaucoup, de l'île Sakhaline dont l'étendue est supérieure au

sixième de la France et qui sert aujourd'hui de colonie pénitentiaire

à la Russie et où vivent plus de 30 000 forçats et enfants de forçats

qu'on s'efforce de transformer en colons.

[Illustration: UN CAVALIER COSAQUE]

Les Cosaques étaient répartis en garnisons: ils recevaient des céréales

et de l'argent et organisaient parfois des exploitations agricoles.

Aujourd'hui encore ils sont chargés de la défense de la Sibérie: ce

sont les gardiens des postes d'avant-garde les plus périlleux, ils sont

soldats toute leur vie et doivent toujours être prêts à sauter sur

leur cheval et à partir en guerre, ils se battent d'ailleurs avec un

grand entrain. Dès le plus jeune âge, les enfants sont assouplis par

des exercices les plus violents: à trois ans, on les attache sur des

chevaux et, à cinq, ils savent monter; ils n'admirent rien tant que la

force, ils aiment à montrer combien ils sont robustes, méprisent le

paysan qui laboure et préfèrent toujours la gymnastique à l'école.

Dans toute la Sibérie, surtout au bord des fleuves et le long des

frontières, les Cosaques habitent sur des terrains qui leur ont été

donnés par l'empereur, et où ils ont construit leurs villages ou

«stanitsi». Les stanitsi sont nombreuses aux frontières de Mandchourie

et de Mongolie, le long du fleuve Amour et dans la steppe kirghize.

Une ligne de défense, occupée par les Cosaques, part des monts Ourals

et du gouvernement d'Orenbourg; elle est large de 25 à 30 verstes

et longue de 572. Cette ligne se continue le long de l'Irtyche, une

autre semblable existe sur la rive gauche du fleuve Amour. Les terres

occupées par les Cosaques ne sont une propriété commune et indivisible

que chez les Cosaques de l'Oural, chez lesquels on peut étudier un

très curieux essai de communisme.

Au point de vue de la colonisation, les Cosaques sont inférieurs aux

paysans, ce sont en général des voisins désagréables, toujours prêts

à traiter la région qu'ils habitent en pays conquis et leurs voisins

en peuples vaincus. Il faut les voir passer au milieu des sauvages et

des indigènes fiers et méprisants, exigeants surtout, car ils tiennent

à être bien traités; ils aiment l'eau-de-vie et les bons repas et

s'invitent sans façon chez leurs plus riches voisins. J'ai presque

toujours eu avec moi un soldat cosaque dans mes excursions, il me

servait d'interprète auprès des indigènes, il savait le plus souvent

très mal obéir, mais commandait admirablement.

«Il est terrible, ton maître, me dit un jour un indigène mongol, j'ai

tué un mouton pour lui plaire et voici qu'il me dit d'en tuer un autre;

il n'aime que les moutons dont la laine est noire, celui que je lui

offrais était blanc!»

Le Cosaque avait voulu prouver au malheureux qu'il était le maître et

le conquérant, et l'indigène, me voyant sans uniforme, en avait conclu

que je devais être le domestique de mon serviteur.

J'ai habité chez les Cosaques de l'Oural et j'ai gardé d'eux un

excellent souvenir: je n'en pourrais dire autant de ceux de Sibérie

et j'ai souvent eu des difficultés avec ceux qui me servaient de

guides. L'un, se trouvant en joyeuse compagnie, dans un campement où

nous étions arrêtés, abîmait les roues de mon tarantas pour qu'il me

soit impossible de partir; l'autre n'était jamais là quand j'en avais

besoin, et tous se grisaient abominablement en achetant de l'eau-de-vie

partout où nous passions, en s'en faisant offrir par les paysans ou les

indigènes, en vidant mes bouteilles lorsqu'ils n'avaient plus d'argent

ou que nous nous trouvions loin de tout village ou de tout campement.

Je devais cacher jusqu'à mon eau dentifrice: l'un d'eux but un jour un

flacon d'essence de térébenthine que j'avais dans ma pharmacie. Pris

par moi sur le fait, il me déclara que c'était excellent.

«Tu es gris du matin au soir! lui disais-je.»

Et, sans doute en manière d'excuse, il me répondait:

«Ajoutez aussi: et du soir au matin, et le tableau sera complet.»

Je ne connais guère que les popes et même quelques femmes de popes qui

puissent aussi crânement supporter la boisson: chez le pope, le Cosaque

trouve même parfois son maître.

Buvant ainsi, les Cosaques de Sibérie ont pris de très mauvaises

habitudes: ils sont restés soldats remarquables et cavaliers

excellents, mais ils sont devenus paresseux. L'oisiveté est, dit-on,

la mère de tous les vices: les Cosaques sont devenus menteurs: ils

mentent sans raison pour le plaisir de mentir, c'est presque un art

chez eux; quand je demandais un renseignement à un Cosaque, presque

toujours, quand il savait, il gardait le silence, mais s'il ne savait

pas, il me racontait tous les mensonges qui lui passaient par la tête.

L'un d'eux me disait en riant que la vraie colonisation est celle

qui se fait à coups de poings: on se repose en forçant les indigènes

à travailler. Les Cosaques ont pourtant quelques occupations. Ils

s'occupent, assez volontiers et non sans succès, de jardinage, de

chasse et surtout de pêche. Les pêches dans le fleuve Amour, si

elles ne sont pas aussi productives que celles de l'Oural, leur

donnent pourtant chaque année un très gros bénéfice. Malheureusement

comme toutes choses encore en Sibérie elles sont faites de façon

irrationnelle; les Cosaques prennent, rien que dans la rivière

Oussouri, plus de cent mille francs de poissons par an. Ils s'emparent

peu à peu des meilleures places au détriment des populations sauvages

qui les occupaient et dont la pêche était l'unique ressource.

Les Cosaques n'aiment pas le commerce, bien que quelques-uns d'entre

eux y aient fait rapidement fortune: ils méprisent le métier de

marchand; il est vrai de dire que ceux qui exercent ce métier le

rendent en effet tout à fait méprisable. Des marchands se sont établis

près des indigènes et les ont trompés aussi souvent qu'ils ont pu. Les

indigènes qui ne savent pas encore très bien la valeur de l'argent,

leur apportaient jadis des fourrures de prix en échange de boules de

cuivre, de sabres et d'objets de métal; à force d'avoir été volés,

quelques sauvages plus intelligents que les autres sont devenus

voleurs; ils ont pensé qu'il serait plus agréable à leurs frères

d'être volés par un des leurs et ils ont pratiqué l'usure à leur tour.

Plusieurs usuriers cosaques ont maudit devant moi l'époque actuelle et

regretté le temps où les indigènes se montraient plus bêtes et partant

plus confiants.

On a tort de dire qu'on n'envoie plus de Cosaques en Sibérie; il n'y a

pas que les paysans qui émigrent et parfois le gouvernement provoque

l'émigration de nouveaux Cosaques: on avait décidé à la fin de 1903

que les colons destinés à la région de l'Oussouri seraient choisis

parmi les Cosaques d'Orenbourg: l'expérience, disait-on, avait montré

que nul ne réussissaient mieux qu'eux dans ces régions lointaines: 3

000 roubles de subsides étaient promis à chaque famille émigrante.

A la vérité, le climat de l'Oussouri est plus clément que celui de

tant d'autres régions sibériennes, et le paysan supporte le froid

aussi courageusement que le Cosaque, quoique dans des conditions plus

dures, puisqu'il est plus pauvre: il est surtout meilleur colon, plus

travailleur et plus honnête que celui qu'on semblait lui préférer. Les

raisons données n'étaient que des prétextes: c'étaient des soldats, et

d'excellents soldats, qu'on voulait envoyer près des frontières.

[Illustration: TYPE DE COSAQUE]

[Illustration: FEMME COSAQUE EN COSTUME NATIONAL]

L'armée cosaque est sur pied aujourd'hui: elle fera des merveilles

d'audace et de bravoure; son passé de gloire en répond; les Cosaques

de l'Amour ont d'ailleurs une revanche à prendre après les tristes

histoires de 1900. Un grand nombre de Chinois vivaient alors,

commerçants pacifiques, à Blagovestchensk, sur les bords de l'Amour.

Au moment de la révolte des Boxers, les Chinois de la rive opposée, un

jour que les soldats russes se baignaient, crurent à un débarquement

et tirèrent sur eux. Leurs mauvais fusils étaient d'ailleurs plus

dangereux pour eux-mêmes que pour l'ennemi qu'ils visaient. Le

gouverneur fit alors sans raison emprisonner tous les Chinois de la

ville; les malheureux, le lendemain, furent conduits au bord du fleuve

qu'on leur ordonna de traverser à la nage: l'Amour, à cet endroit,

avait un kilomètre de large. Plus de quatre mille hommes furent noyés.

Les Chinois de la rive opposée tiraient sur leurs frères, qu'ils

prenaient pour des Russes. Des Cosaques m'ont dit en riant que pour

décider les mères qui suppliaient et qui demandaient grâce on leur

arrachait et jetait à l'eau leurs enfants: les pauvres femmes alors se

précipitaient dans le fleuve, désespérées. Le mot d'ordre donné aux

chefs de stanitsi était le suivant: «Les Chinois dans la rivière!» L'un

d'eux, qui me l'a raconté lui-même, crut à une erreur dans le texte de

la dépêche et télégraphia au gouverneur, qui lui répondit simplement:

«Vous devez comprendre!»

Ce massacre affreux fut un monstrueux assassinat dont la Russie tout

entière s'indigna. La faute d'un homme ne peut pas être imputée à tout

un peuple, je n'aurais pas parlé de cette triste histoire si elle ne

venait d'être rééditée par des journaux ennemis de la Russie, qui

ont le tort d'en tirer des conclusions sévères. L'âme russe est très

humaine et le cœur du moujik très bon. Le massacre de Blagovestchensk

fut odieux, mais dans l'histoire de chaque peuple n'y a-t-il pas

toujours, hélas! des faits dont on a à rougir? La cruauté n'est pas

l'apanage des Russes et ne sait-on pas, par exemple, que, depuis

plusieurs années, le Japon pratique à Formose, sans se lasser, la

politique de Tarquin: il y supprime tour à tour les têtes qui dépassent

les autres: en Europe, on l'ignore, ou l'on n'en veut pas parler.

* * * * *

Les paysans russes, qui vinrent en Asie longtemps après les Cosaques,

ont eu la tâche difficile de coloniser la Sibérie, ils sont des

ouvriers utiles qui inconsciemment ont apporté la civilisation.

On a constaté depuis longtemps le formidable mouvement d'émigration qui

pousse en Sibérie, depuis que ce pays leur est ouvert, les paysans de

Russie. Les paysans qui vivent à l'étroit dans les villages de Russie

sont séduits par l'étendue des terres mises à leur disposition en

Asie: il leur semble que la vie y sera facile, des amis, des parents,

qui ont émigré avant eux, les engagent à les suivre; le Russe se

déplace facilement et a des goûts un peu nomades: il est vite décidé

à partir. Le chemin de fer rend d'ailleurs aujourd'hui l'émigration

plus facile: le prix du voyage est devenu presque insignifiant pour

les 2 900 kilomètres qui séparent Omsk de Moscou; les adultes paient

quatre roubles par personne, les enfants au-dessous de deux ans sont

transportés gratis; un poud de bagage (16 kilogr.) coûte un kopek

(2 cent. 70) pour soixante-quinze verstes (80 kilom.). Le transport

des animaux est plus cher et les paysans vendent leurs bêtes avant

de partir: d'ailleurs l'argent, rapporté par la vente d'un cheval en

Europe, suffit à un paysan pour en acheter trois ou quatre en Sibérie.

Les Russes en Extrême-Orient · 第 1 / 13 段